Carnis resitrrectionem
Tel est, au iv^ siècle, le texte du Credo romain. Nous sommes sîirs de le posséder tel que le i*écitaient, la veille de leur baptême, les catéchumènes ou « élus », soit en grec, soit en latin. La version latine nous a été conservée, non seulement par Rufin, mais encore par un manuscrit du vue siècle qu'Usher a découvert et qui est connu sous le nom de Codex Laudianns 35 (du nom de l'archevêque Laud). Marcel, évèque d'Ancyre en Galatie, nous a transmis la version grecque, et voici dans quelles circonstances : exilé de son siège par les intrigues des Ariens, il passa une grande partie des années 34o et 34i à Rome. Sur le point de retourner dans son diocèse, il rédigea une profession de foi, destinée à servir de gage de son orthodoxie, et que ses amis pussent alléguer pour sa défense. Le texte nous en a été conservé par saint Epiphane, Haeres., lxxu, et c'est encore Usher qui a fait observer le premier que ce document n'était pas le Credo de l'Eglise d'Ancyre, mais celui de l'Eglise de Rome, que Marcel avait adopté et fait sien. On y pevit remarquer de légères variantes, par exemple, l'omission du mot « Père » dans le' premier article, et l'addition des mots « vie éternelle » dans le dernier. Mais, comme les manuscrits du texte d'Epiphane, d'où ce symbole est extrait, fourmillent d'erreurs, il y a lieu de penser Cfue les variantes suspectes sont des fautes de copistes. Tel est du moins le sentiment des meilleurs critiques, de Caspari et de Burn. Ce qui avait amené Usher à
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proposer celle attriltution, c'est la découverte trun texte apparenté au Credo de Marcel d'Ancyre, texte tiré du Psautier du roi Ethelstan et sûrement conforme au symbole romain primitif.
En remontant du iv' au m* siècle on suit aisément la trace de ce Credo. Novatien, qui s'éleva contre le pape Corneille et entreprit de le supplanter, écrivit vers 260 un traité de Trinitute où se reconnaissent très nettement les principaux articles du Symbole (Hahn, p. i5, 16). Dans les lettres 69 et 70 de saint Cyprien, cjui sont des environs de 255, nous lisons les formules suivantes : « Credis in remissionem peccatorum et vitam aeternam per sanctam ecclcsiam? » et encore : « Credis in vitam aeternam et remissionem peccatorum per sanctam ecclesiam ? » L'emprunt au questionnaire baptismal est incontestable. A noter les mots « vitam aeternam «.qu'on ne lit pas dans le symbole ronuiin.
TcrtuUien est plus explicite. Nous avons de lui quatre professions de foi qui reproduisent d'une façon très reconnaissable les articles du Credo romain. Et ce n'est pas là une simple co'incidencc due au hasard. Tertullien invoque l'unité de foi qui existe entre l'Afrique cl Rome ; il invoque même expressément l'autorité dogmatique de l'Eglise romaine : « Vous êtes près de l'Italie, dit-il à son interlocuteur dans le traité des Prescriptions, cap. 36; vous avez Rome qui fait autorité chez nous... Voyez ce qu'elle a appris (des Apôtres), ce qu'elle professe de concert avec les églises africaines : quid citm africains quoque ecclesiis contesserarit. >> Remarquez ce contesserarit qui indicjue une règle de foi secrète, un mot d'ordre, un « mot de passe » des premiers chrétiens. Tertullien continue et cite quelques articles du symbole : « Unum Dcum novit, creatorem universitatis et Christum Jesum ex Virgine Maria Filium Dei ereatoris et carnis resurrectionem. » Ailleurs il est Ijeaucoup plus complet. Il faut croire, dit-il, « en un seul Dieu tout-puissant, créateur du monde, et en son Fils Jésus-Christ, né de la Vierge Marie, crucifié sous Ponce-Pilate; le troisième jour, il est ressuscité des morts, a été reçu au ciel, est assis maintenant à la droite du Père, et viendra juger les Aivants et les morts après la résurrection de la chair. >' De virginihits velandis, c. 1; cf. de Baptismo, i3; de Praescrip., i3.
Pour Tertullien cette règle de foi remonte très haut dans l'Eglise. Il accuse Marcion de l'avoir altérée dès le milieu du n^ siècle, et, d'une façon plus générale, il déclare que « la vérité sur la règle de foi a subi une altération après les temps aposlolicpies ». Dans sa pensée, le Credo romain, i-esté inviolé, se rapproche sûrement des origines. Croit-il qu'il ait été proprement rédigé i^ar les Apôtres? A cet égard son langage, sinon son sentiment, est extrêmement vague. « L'Eglise, dit-il, a reçu cette règle de foi des Apôtres, les Apôtres du Christ, le Christ de Dieu. » Visil)Iement il s'agit ici de \a doctrine, et non proprement de la formule qui la contient.
Avec Tertullien nous touchons à la (in du ii^ siècle. Saint Irénée, saint Justin, Marcion nous font remonter plus haut encore.
La carrière de saint Irénée est parliculièrement intéressante. Ce docteiu- relie en queh(iu> sorle l'Orient à l'Occident et marque la transition entic Vàgesiihapostoliqiie et le ni« siècle. Il natpiit en Asie minciu-e cl fut le disciple de saint Polycarpe. Jeune encore, il vint en Gaule et reçut la prèliise à Lyon. Une importante mission qu'il reiiq)lit à Rome lui permit de connaître le Credo de celle Eglise. Il était naturel cpie ses écrits contre les hérésies du tenq)s, notanunent contre le gnoslicisme, renfermassent sa
profession de foi. On y remarque, Ad\-ers. Haereses, 1,10, une règle de foi qui rappelle en certains endroits les termes du synd)ole romain primitif. Par exemple les formules, « un Dieu le Père tout-puissant >s a le Christ Jésus », sont caractéristiquesVle ce Credo. Par contre, » créateur du ciel et de la terre et de la mer » et quelques autres traits montrent à l'évidence qu'Irénée a recueilli ailleurs certains éléments de la règle de foi cju'il préconise. A l'entendre, les diverses communautés chrétiennes, la Germanie, l'Ibérie, les Celtes, l'Egypte, la Libye, avaient reçu la même foi. Mais il faut évidemment prendre cette assertion dans le sens d'une réelle unité de doctrine et non dans celui d'une rigoureuse unité de formule. Le fait qu'il ne mentionne pas le Saint-Esprit, ajirès avoir longuement détaillé la doctrine de l'Incarnation, a même fait conjecturer, non sans vraisemblance, que son Credo personnel consistait uniquement dans la formule ancienne : « Je crois que Jésus est le Fils de Dieu. 1 Le reste ne serait cpie le développement théologique de ce dogme capital. Quoi qu'il en soit, sa règle de foi n'en révélerait pas moins laconnaissance du Credo romain.
Marcion rompit avec l'Eglise romaine vers i4o. Or M. Zaun appelle l'attention sur un passage de l'Epître aux Galates {Gai., iv, 2^) remanié par cet hérétique à propos des deux Testaments. « L'un, ditil, est notre mère à tous, qui nous a engendrés dans la sainte Eglise, à qui nous avons fait serment d'allégeance. » Le mot « repromittere i> iT.v.-f/ùjtiBu.i., est significatif; saint Ignace s'en était déjà servi pour indiquer sa profession de foi. Les termes « sainte Eglise •» ne sont pas moins dignes de remarque. M. Zahn en conclut, et d'autres critiques après lui, que l'article '< sainte Eglise » était contenu dans le Credo baptismal de Marcion et par conséquent dans le Oec^o romain de l'an \!\b. Cf. Birn, Introduction , p. 5;.
Saint Justin, originaire de la Palestine et issu de parents païens, devint un ardent propagateur de la doctrine chrétienne dèsque« les portes de la lumière s'ouvrirent à lui >-. Il enseigna à Ephèse, où probablement il reçut le baptême, et à Rome, où il souffrit le martjre (vers i65). A propos du baptême, il nous apprend que, de son temps, on donnait une instruction aux candidats et qu'on exigeait d'eux une promesse. La formule baptismale qu'il nous apporte est un peu plus développée que dans saint Matthieu : « Au nom de Dieu le Père et Seigneur de toutes choses et de notre Sauveur Jésus-Christ et du Saint-Esprit. » Sa chrislologie marque cpie '< Jésus, le fils de Dieu, est né d'une Vierge, tju'il a été crucifié sous Ponce-Pilate, cpi'il est mort, est ressuscité, est monté au ciel, et viendra juger tous les hommes jusques et y compris Adam ». Mais toute cette doctrine est disséminée dans son Apologie et son Dialogue avec Tryphon et ne forme pas un tout (pii indi- (jue un Credo. Dans iiOz\Dialogue(35 et ^7) il semble même réduire sa règle de foi à la croyance en « Jésus, Seigneur et CHirist ». Mais en même temps on a remarqué dans sa chrislologie cei'taines expressions ([ui senlenl le Credo baptismal romain. Dans une citation de Matthieu, xvi, 2 1 ,= Marc, vm, 3 1 ,=: Luc. ix, 22, il emploie (Dialog. 5i, 76. 100) le mot « crucifié » au lieu de <( tué » qui est caractéristique du texte reçu. Il parle aussi ailleurs (Ihid., 80) de « la résurrection de la chair », comme faisant partie de l'orthodoxie chrétienne. Bref, il y a lieu de croire que le Credo romain primitif ne lui était jias inconnu, (;f. Rurn, T/ie Apostles Creed, j). 18-20.
Irénée, Justin, Marcion sont donc des témoins de l'existence de ce Credo. Avec Marcion nous atteignons lapremière moitié du n'siècle. Aconsidérer les
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caractères internes et le style du symijole des Apôtres, il semble qu'on doive en placer l'origine aux environs de l'an loo. Le style en est d'une simplicité et d'une sobriété qui fait penser à l'âge subapostolique, dit M. Burn. Il n'j' est pas question de l'œuvre de la création, qui préoccupa particulièrement les esprits après l'apparition du gnoslicisme. Si donc on ne peut, d'une part, l'attribuer aux grands Apôtres Pierre et Paul qui évangélisèrent la capitale de l'empire, on ne peut guère non plus en retarder la composition jusqu'en plein ii« siècle.
M. Zahn voudrait remonter plus haut que l'an loo, persuadé qu'à cette date il y avait à Rome et à Antioclie deux symboles assez dissemblaljles dans l'expression (témoin la cliristologie de saint Ignace), mais très apparentésdansladoctrine.Ces deux C/ef/o auraient été des formules sœurs, issues d'une formule primitive due aux Apôtres eux-mêmes. Cette hypothèse ne nous paraît pas soutenable. Comme le fait remarquer M. Burn, fnirodiiciioii, p. 66, elle tombe devant l'objection formidable que voici : Si le Credo avait été dicté littéralement par les Ai^ôtres, comment la première génération chrétienne eùtelle eu la présomption d'en moditier le texte? « Il conAient cependant de l'appeler un Credo des Apôtres, d'abord parce qu'il renferme la substance de l'enseignement ^apostolique, puis parce qu'il est l'œuvre d'un esprit qui ne fut séparé des Apôtres que par une seule généi'ation. w Burn, The Apostles Creed, p. 3o.
L'aire d'influence de ce formulaire n'est pas nettement déterminée au regard dos critiques. Quelquesuns estiment que le vieux Credo romain est à la base de tous les sj'mboles, tant orientaux qu'occidentaux, de contexture et de cadre semblables. Cette thèse est diflicilement acceptable. Cf. Burn, The Apostles Creed, p. 32-36. Sans nous attarder à la discuter, notons simplement que, du moins, tous les symboles occidentaux dépendent du symbole romain primitif. Sur ce point tout le monde est d'accord.
Le Textus receptus. — Mais le texte reçu de notre Credo diffère considéi-ablement de celui du iv siècle. Il s'en distingue par les appositions suivantes : « Créateur du ciel et de la terre », « a souffert », « est mort », « a été conçu », « est descendu aux enfers », « Dieu (le Père) tout-puissant », « catholique », « la communion des saints », « la vie éternelle ». Dans le second article, l'ordre des mots « Christ Jésus » se trouve interverti. Reste à savoir d'où vient ce symbole, comment et quand et où il lit sa première apparition.
Il est à remarquer que, dès le i\' siècle, nombre des appositions que nous venons de citer iîguraient dans certains Credo; Nicetas de Remesiana donnait « Créateur du ciel et de la terre », « a souffert », '( est mort », « catholique », k la communion des saints », « la Aie éternelle »; le symbole d'Aquilée contenait : u est descendu aux enfers », cf. Hahn, ouv. cit., p. 47-49; le Credo espagnol qui nous est connu par les écrits de Priscillien, offrait au septième article la forme définitive : « est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant ». PhéJjadius d'Agen, qui composa le formulaire de Rimini en Sôq, écrivait : .. a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie », au lieu de « est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie ». Ailleurs il introduit le mot « a souffert », qu'on retrouAC aussi dans le Credo de saint Victrice. Cf. Hahn, p. 69-70. 11 suffit donc qu'une Eglise ramasse toutes ces A-arianles et les fonde dans son Credo pour aAoir, ou peu s'en faut, le formulaire qui constitue le Textus receptus.
Quelle sera cette Eglise? L'Eglise romaine? l'Eglise
des Gaules? ou même un monastère influent tel que Bobbio? M. Burn n'ose se prononcer.
11 ne nous parait pas Araisemblable que ce soit ' l'Eglise romaine. Le pape Pelage (555-559) employait encore le symbole primitif, et si saint Grégoire le Grand, aux euAirons de l'an 600, introduit le mot « a été conçu », dans une profession de foi priA'ée, (Hahn, p. 28), il conserAe sûrement pour l'usage public la fornuile ancienne. Comme nous l'aAons dit ailleurs (Etudes de critique, p. Sg) le symbole importé de Rome en Grande-Bretagne, soit à la fin du Ai^" siècle, soit à la fin du au', par les missionnaii-es romains, était le texte du Credo primitif, sans Avariante apprécial)le, témoin le Symbole contenu dans le /^6rtH//erd'Ethelstan. Le Credo romain n'aAait donc pas été modifié officiellement à Rome aAant le au" siècle. Chose remarquable, le Codex Sessorianus 52, qui est un manuscrit daté du pontificat de Nicolas h'^ (ixe siècle) contient tout à la fois et le aIcux Credo romain et le Textus receptus et le Symbole de Nicée. Les trois textes y sont religieusement conserA'és, mais les deux derniers seuls sont en usage. Si le Aieux Credo romain s'était peu à peu transformé, à Rome même, en Textus receptus, il n'y aurait pas eu de raison, ce semble, de conserAcr la forme primitiA'e à côté du texte définitif, l'une ayant été insensiblement absorbée par l'autre. Et M. Burn parait entrer dans cette pensée quand il écrit (The Apostles Creed, p. 53) : « Nous pouA'ons dire aAec quelque confiance que le A'ieux Credo romain n'a pas cessé d'être en usage jusqu'au jour où il fut remplacé par le texte rcAisé, qui ne fut pas regardé comme une forme nou- Aclle mais simplement comme une forme plus complète du sjnibole. »
Le fondateur de Bobbio, saint Colomban (-|- 61 3), ou l'un de ses disciples serait-il l'auteur du Textus receptus ? M. Burn incline Aisiblement A'ers cette hypothèse, et Aoici comment il fut amené à la proposer. Nous aA'ons déjà au que le Credo de Nicétas de Remesiana conqjrenait la plupart des additions qui furent faites au Symbole romain primitif. Nicétas propagea son Credo dans son pays, c'est-à-dire dans une partie des Balkans, la Dacie. Un autre symbole du même temps, conservé parmi des fragments ariens et appartenant aux terres Aoisines du Danube, à la Pannonie et à la Mésie, renferme également les appositions : « Créateur du ciel et de la terre », « a souffert ». Il est probable que ces symboles, reçus dans la presqu'île des Balkans, tiraient leur origine des églises orientales. Tous les Credo orientaux font allusion à l'a^uAre créatrice de Dieu le Père. Le fameux sjuibole publié à Sirmium en 35 1, et qui est l'œuvre de l'évèque Marc d'Aréthuse, signale, en outre, la descente du SauACur aux enfers. Hahn, p. 19G.
Or, d'autre part, Dom MoRix a découAcrt un Credo qui n'est Aiaisemblablement que la profession de foi de saint Jérôme et qui se rapproche plus encore que les précédents du Textus receptus. On y lit : « Je crois en un seul Dieu le Père Tout-Puissant, créateur des choses AÙsibles et inAisibles. Je crois en un seul Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu... qui pour notre salut est descendu du ciel, a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie, a souffert sous Ponce-Pilate, sous le roi Hérode, a été crucifié, est mort, est descendu dans l'enfer..., est ressuscité le troisième joiu', est apparu aux Apôtres. Après cela, il est monté au ciel, est assis à la droite de ©ieu le Père, d'où il Aicndra juger les A'iAants et les morts. Et je crois au Saint-Esprit... Je crois la rémission des péchés dans la sainte Eglise catholique, la communion des saints, la résurrection de la chair pour la Aie éternelle. Amen. » Code.r 28 de Saint-Mihiel, ix" siècle.
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Où saint Jérôme a-t-il pris ce formulaire? Il avait beaucoup voyagé; il avait traversé l'Asie Mineure, visité la Palestine. Il a pu emprunter aux églises de ces divers pays le Credo qu'il adresse ainsi à l'évêque de Jérusalem {Ep. xvii, n" 4). Mais il a pu aussi bien le tirer de son pays d'origine, la Pannonie. Et nous voici revenus à la péninsule des Balkans. Nous trouvons donc dans cette région, traversée par la grande route qui faisait communiquer l'Orient avec l'Occident, des symboles étroitement apparentés au Textiis receptiis.
Saint Colomban a-t-il pu en avoir connaissance? Rien d'étonnant que les symboles de Xicétas et de saint Jérôme se soient propagés vers l'ouest et aient atteint le Xorique, la Rhétie et le nord de l'Italie. De son côté, saint Colomban, après avoir évangélisé la Bourgogne, lit route vers l'est. On le voit à Bregenz ; il laisse son disciple saint Gall sur les bords du lac de Constance, et finit par s'établir à Bobbio, où il mourut. Qu'il ait rencontré dans ses missions le Credo romain transformé et augmenté, qu'il l'ait adopté, enrichissant ainsi son formulaire d'origine irlandaise et romaine, cela ne saurait encore trop nous surprendre.
Justement le Missel de Bobbio, plus connu sous le nom de sacramentaire gallican, donne quelque vraisemblance à cette hypothèse. C'est un manuscrit du vue siècle (Ms. 18246, fonds lat. de la Bibliot. nationale, Paris). Il contient une liturgie romaine dans son fond, la liturgie que Rome avait communiquée à la Grande-Bretagne au v' siècle, qui s'était fort bien conservée dans l'Eglise celtique, et qui parvint à Bobbio enrichie sans doute par les soins de saint Colomban. Le sermon qui a trait à la Traditio srmholi rappelle par certains caractères, notamment par l'ouverture des oreilles, le rite romain. Mais le Credo (il en a plusieurs) qui représente la forme usitée à Bobbio avant l'an 700 est presque exactement notre texte reçu. On est donc porté à croire que saint Colomban, ou l'un de ses disciples, a donné au symbole romain primitif sa forme déûnitive.
Ce n'est là évidemment qu'une hypothèse et qui ne saïu-ait forcer la conviction. Le Textiis receptus contient en effet, au septième article, une apposition caractéristique qui semble provenir de l'Espagne. « Tout-Puissant ». Nicétas de Remesiana dit : '< à la droite du Père ■» ; saint Jérôme : « à la droite de Dieu le Père ». Il semble que le mot « Tout-Puissant » n'a dû s'introduire dans le symbole que par l'intermédiaire de la Gaule.
La Gaule serait-elle donc le pays d'origine du texte reçu? Plusieurs raisons invitent à le penser. Les communications établies entre l'Orient et l'Occident par la voie du Danube ou les Balkans n'ont pas dû s'arrêter à la Haute-Italie. Entre Milan et le royaume d'Arles, les relations ne furent jamais interrompues. Les symboles de Nicétas et de saint Jérôme, ou leui-s dérivés, ont pu pénétrer de la sorte en Gaule. Et de fait, au v' et au vi= siècle, Fauste, évêque de Riez, Césaire, évêque d'Arles, tous deux disciples du monastère de Lérins, nous offrent des Credo étroitement apparentés au Textus receptus. Hahn, p. 70-72. Il ne manque au symbole de Césaire que les appositions : « Créateur du ciel et de la terre » : au premier article, et u Dieu tout-puissant ). au septième. « Tout-Puissant », nous l'avons dit, pénétra aisément d'Espagne en Gaule; « Créateur du ciel et de la terre » aurait dû venir de l'Orient avec le reste. La difliculté est de fixer la date où il fut inséré dans les Credo de la Gaule. Sa présence n'y fait plus de doute aux environs de l'an 700. Le Missel gallican, qui est de cette époque, contient un sacramentaire de provenance auxerroise, cf. Burn, The Jposlles Creed, p. 5o, où
se lit le Texte reçu en entier, sauf les mots : n est descendu aux enfers >•. Les sermons 2.41 et 242 du pseudo- Augustin (cf. Burn, Introduction, p. 235-238), qui commentent le Texte reçu, remontent à la même date et paraissent avoir une origine gallicane.
Tout cela ne prouve pas que le Textus receptus se soit formé en Gaule, mais, au moins, rend l'hypothèse de cette origine assez vraisemblable.
Ce qui est sur, c'est qu'au début du viii^ siècle, le nouveau texte prit une grande extension, grâce sans doute à saint Pirmin et à saint Boniface, grâce aussi à la papauté.
Saint Pirmin était vraisemblablement un moine irlandais qui, après avoir traversé la Neustrie, vint fonder en Germanie l'abbaye de Reiclienau. Cf. Acta SS., novembre, t. I, 1, p. 33. Son ouvrage, le Scarctpsus, Migne, Pat. lut., t. LXXXIX, col. 1029, contient le texte authentique le plus anciennement daté du Credo reçu.
Il resterait à savoir de qui le grand moine missionnaire tenait son formulaire. L'a-t-il emprunté à la Gaule qu'il traversa? M. Burn incline à penser qu'il le reçut par une autre Aoie. Il le montre en relations aAec saint Boniface, dont il était l'ami, et qui prenait son mot d'ort'.ie à Rome. Parmi les documents que le pape Grég.ùre II envoya sur les bords du Rhin, se trouvait un Credo romain pour le baptême. Il est naturel de penser qu'il comprenait un Credo baptismal. Or, si on en juge par un manuscrit qui provient de Freisingen, cf. Bui-n, Tlie Apostles Creed, p. 00, cette église fondée par saint Boniface, évangélisée par saint Pirmin, possédait vers le milieu du viii' siècle le Textus receptus. C'est donc par Rome que les missionnaires irlandais auraient été mis en possession du nouveau texte du Credo.
Cette hypothèse, qui n'est pas sans Araisemblance, soulève un autre problème à peu près insoluble. Nul ne saurait dire comment et à quelle date Rome s'est approprié le Textus receptus, ni si elle l'a tiré de Bobbio ou de la Gaule.
Du moins savons-nous que l'influence bien sensible de l'Eglise romaine sur les autres églises d'Occident, à partir du viii^ siècle, assura l'insertion progressive, quoique lente, du texte nouveau dans la liturgie de la chrétienté latine tout entière. A la fin du vui"^ siècle Charlemagne, adressant aux évèques de son Empire une série de questions, leur demanda, entre autres choses, quelle était la forme du Credo en usage dans leurs églises. Quelques-unes des réponses qu'il recueillit nous sont parvenues, notamment celle d'Amalaire de Trêves, qui est d'une extrême importance. Nous y apprenons qu'Amalaire, non seulement se servait du Textus receptus, mais encore que VOrdo dont il usait pour le baptême était VOrdu ronuiin. Ep. ad Carolum Mag. Imperat., dans Alcuini, Opéra, éd. Frol)enius, 1 777, t. II, vol. 1, p. 622 ; cf. Hahn, p. 100. A partir de Charlemagne, notre Credo n'a plus d'histoire.
BiBLioGRAruiE. — Baliffol, article Symbole des Apôtres dans Dictionnaire de théologie catholique, Paris, Lctouzey et Ané, t. I, col. 1660-1678; S. Baiimer, Das apostolische Glauhensbekenutniss, seine Gescliichte undseiue luhalt, Mainz, 1898; A.E. Burn, An Introduction tu the Creeds, London, 1899; The Textus receptus of the Apostles Creed. dans The Journal of Theological Studies. juillet 1902; The Apostles Creed, coll. Oxford Church Text Books, London, 1906; Caspari, Ungedruckte und aenig beachtete Qucllen zur Geschichte des Taufsymbols und der Glaubensregel, Christiania, 1866, 1869, 1875; Al te und neue Cjuellen zur Geschichte des Taufsymbols, und der Glaubensregel, Christiania,