FERRER (AFFAIRE
— V. Attaques contre le tribunal, graphie.
YI. Biblio-
I. Antécédents de Ferrer. — François Ferrer Giiardia naquit en i85g, à Atella, province de Barcelone. Son père était marchand de vin. A l'âge de 20 ans, Ferrer obtient un emploi très modeste, dans la compagnie des chemins de fer de Barcelone à Tarragone et France : son peu d'instruction l'empêchait de briguer un emploi plus important. En i885, lors de l'échec de l'insurrection du brigadier Villacampa, où il s'était gravement compromis. Ferrer fut obligé de s'enfuir à Paris. Là, avec le secours de plusieurs réfugiés espagnols, il ouvrit un débit de vins. Puis, après diverses aventures, il fut nommé professeur d'espagnol, à l'Union des écoles neutres, au Grand Orient de la rue Cadet.
Il nouait bientôt des relations intimes avec une demoiselle Ernestine Meunier. Il abandonna sa femme légitime et intenta contre elle une action en divorce. La rupture fut des plus violentes : sa femme lui tira plusieurs coups de revolver, exaspérée, comme elle l'écrivait elle-même, par les odieux traitements qu'il lui avait fait subir. Mlle Meunier, à sa mort, laissa à Ferrer un million en titres d'Etat et un immeuble, sis rue des Petites-Ecuries.
Mais, malgré sa belle fortune, Ferrer se désintéressait complètement de ses trois Olles, qui menaient une existence pénible et très précaire. L'aînée, Trinidad, gagnait sa Aie en travaillant dans une fabrique parisienne de biscuits. En un de compte. Ferrer déshérita ses iilles, pour laisser tous ses biens à un anarchiste, du nom de Portet, qui résidait à Liverpool, et à sa maîtresse Soledad Villafranca.
Ferrer n'aécrit aucun ouvrage, il n'a conçu aucune méthode pédagogique spéciale, il ne s'est jamais signalé par son éloquence. M. Salillas, un anthropologiste et un républicain, nous dit que les quelques vers laissés par Ferrer sur les murs de sa prison de Madrid, durant son premier procès, n'ont aucune valeur littéraire, que les pensées en sont insignifiantes et vulgaires. Par contre. Ferrer se fit un nom par son ardente propagande révolutionnaire. Le premier, il fit pénétrer en Espagne la correspondance de Ruiz Zorilla, proscrit en France ; il devint secrétaire de ce même Zorilla et prit part à toutes les tentatives faites pour proclamer la république. En 1892, il assistait au Congrès de la libre-pensée, à Madrid, comme délégué de plusieurs centres libertaires ; il s'y lit remarquer par son ardeur révolutionnaire, et se rangea à l'avis de Lerroux, qui voulait à tout prix convaincre les peuples qu'on peut vivre sans loi, sans gouvernement, sans Bien. Parmi les papiers saisis chez lui, à sa maison de Mas Germinal, on trouve des circulaires, des proclamations, corrigées de sa main, où il préconise « l'abolition de toutes les lois existantes, du clergé, de l'armée », où on lit: « Vive l'Anarchie et la RéAolution ! » et où s'étale « la formule pour préparer la panclastite », un dangereux explosif.
Ferrer vivait en relations avecMalato,Kropotkine, Zainda, Malatesta, Reclus, etc. ; il était affilié à la franc-maçonnerie, dont les chefs lui conlièrent plusieurs missions importantes et délicates. La police française portait sur lui ce jugement: « Il est considéré, à Paris, comme un anarchiste très dangereux, capable de propager ses idées par tous les moyens possibles et imaginables. »
C'est à cette ardeur de propagande anarchiste qu'est due la fondation de l'Ecole moderne de Barcelone. Celte école était destinée, suivant les lettres mêmes de Ferrer, à élever et façonner des révolutionnaires sans Dieu et sans iiatrie. Et parmi les
principaux professeurs nous trouvons des anarchistes, comme Mme Jacquinet et Morral. La iiremière établit, en Egypte, une école que les Anglais supprimèrent comme par trop radicale; le second jeta une bombe contre le roi et la reine d'Espagne, à Madrid, en 1906, lors de leur mariage.
IL Evénements sanglants de Barcelone. —
Le 26 juillet 1909, on déclarait la grève générale à Barcelone et dans plusieurs A'illes voisines: c'était en manière de protestation contre la guerre du Maroc. Aux ouvriers grévistes se joignirent des révolutionnaires, et les choses prirent une telle tournure que l'autorité civile confia la répression aux pouvoirs militaires. Mais la majeure partie de la garnison de Barcelone avait été envoyée à Melilla; le général en chef n'avait plus en niain les forces suffisantes pour tenir en respect une populace déchaînée. Conduite par quelques bandits, la foule des insurgés commit, trois jours durant, tous les excès possibles. Elle mit le feu à 97 édifices, dont 22 églises, 34 couvents, 22 établissements religieux de bienfaisance, ig maisons particulières ou officielles. De plus, elle incendia i3 dépôts d'archives et bibliothèques, un musée d'art ancien, une collection d'antiquités précieuses, des parchemins très rares, des œuvres d'art de haute A'aleur.
La fureur va plus loin encore. On déterre trentecinq cadavres de religieuses, à Barcelone, et deux à Sabadell ; on les promène par les rues, on en fait un objet de risée pour le peuple, et on les profane brutalement. — On pille et vole les couvents, on détruit les voies ferrées, on coupe les fils télégraphiques, on met à sac les magasins d'armes et de pétrole, on dépave deux mille mètres de rues pour faire des barricades et pour tirer ainsi plus facilement sur l'armée. Barcelone se vit privée de vivres, de lumière; une multitude de pauvres, de vieillards, d'infirmes se trouvèrent sur le pavé, sans logement et sans nourriture. On compte parmi les Aictimes des anarchistes, cinq ecclésiastiques ou religieux tués et six blessés ; huit soldats tués et soixante-douze blessés ; cent deux autres personnes de la Aille tuées, et trois cent douze blessées. Les réA-olutionnaires infiigèrent à des êtres inoffensifs et absolument innocents des tortures inouïes. Ils dépouillèrent une religieuse de ses Aêtements, ils firent Aiolence à plusieurs autres d'une manière infâme ; ils traînèrent trois d'entre elles à une maison de prostitution, tandis qu'elles imploraient la mort à grands cris. Ils arrachèrent les oreilles à un religieux, le chargèrent d'une croix faite aA^ec des traAcrses de Aoie ferrée; ils tiraient des coups de fusil sur ceux qui tentaient de s'échapper de l'incendie, à Sabadell. A Barcelone, ils mirent le feu au cornent des Adoratrices, où étaient enfermées les religieuses et trente-quatre de leurs élèAcs. Dans d'autres couA-ents, les religieuses ne purent fuir que par les toits, ou par des trous pratiqués dans la muraille.
III. Participation de Ferrer. — A la suite de ces CAénements, François Ferrer Guardia fut arrêté et mis en jugement. Plus de soixante témoins furent entendus, presque tous républicains ou radicaux ; quelques militaires seulement furent cités, un catholique, et pas un seul ecclésiastique. Les pièces du procès conduisent aux constatations suivantes, nettes et précises :
I. — Ferrer dirigeait, comme principal chef, les groupements réAolutionnaires de Barcelone. — 2. Il se rendit deux fois à la rédaction du journal Le Progrès (El Progreso) pour exciter les radicaux et les membres de la solidarité fraternelle à un mouA^ement réAolutionnaire ; une troisième fois, il y envoya
FETICHISME
un de ses amis, dans le même hiit. — 3. Il se rendit aussi à la Maison du Peuple (Casa del Pueblo) et insista auprès du président pour que 1 insurrection ne se bornât pas à la protestation du 26 juillet. — 4. Il alla à Preniià voir le maire, l'adjoint et le secrétaire, pour les pousser à proclamer la république, et l'on remarqua que la grève prit une très fâcheuse tournure après la visite de Ferrer à la Fraternité républicaine de Premiâ. — 5. Il donna à un employé de la municipalité plusieurs cartouches de dynamite, pour faire sauter le collège des Frères de la Doctrine chrétienne; il distribua des armes à plusieurs bandes; il fournit de l'argent à la Solidarité ou\Tière, âme de l'insurrection. — 6. Après s'être rasé la barbe, pour ne pas être reconnu, il se rendit à Masnou auprès du président du comité républicain ; il l'engagea à proclamer la république, à continuer la révolution, et surtout à brûler les couvents et les églises. — j. A Masnou, il se forma des groupes d'insurgés pour attendre la venue de Ferrer ; ce dernier y envoya un de ses amis qui l'excusa auprès de ces gens, disant que sa présence était absolument nécessaire à Bai'celone, à cause du soulèvement préparé. — 8. Les émissaires de Ferrer allaient et venaient, portant ses ordres à la Fraternité de Premiâ, qui paraissait être le quartier général des incendiaires et autres gens suspects; d'autres gens, payés par lui, arrêtaient les voitures, les chariots, etc. — 9. Les instigateurs de tous ces attentats étaient des professeurs des écoles de Ferrer.
Dans les confrontations cfui eurent lieu entre lui et les témoins, Ferrer ne s'en tira pas à son avantage ; si bien que le procureur général du tribunal suprême conclut, de toutes les enquêtes faites à Barcelone, que Ferrer était regardé a^ec raison comme l'auteur et l'instigateur de ces troubles sanglants.
On lui accorda toutes les prérogatives que la loi permettait: récusation de juges, convocation de témoins, choix d'un avocat défenseur. Mais cet avocat, danssaplaidoierie, ne put dissiper ni détruire aucune des charges cp.ii pesaient stu* Faccusé.
IV. Sentence et exécution de Ferx'er. — Le procureur général, en face de ces charges accablantes pour Ferrer, concluait ainsi : il s'agit d'une insurrection à main armée, puisqu'il s'y rencontre toutes les conditions qu'énumère l'article 287 du Code militaire. Le chef d'une telle insurrection est celui qui va trouver les gens, les engage, les excite, leur indique le but à atteindre, cherclie, désigne et fournit les moyens nécessaires à la réalisation de l'entreprise; or Ferrer a fait tout cela. Donc, d'après le premier paragraphe de l'article 238 du code, Ferrer mérite la peine de mort.
Le tribunal, qui se composait d'un lieutenant-colonel et de six capitaines, ordonna la lecture du verdict, et se prononça, à l'unanimité, pour l'avis du procureur général. La sentence capitale fut approuvée par l'auditeur général de la quatrième division, et par le général en chef. Le conseil des ministres l'examina avec soin, et ne trouva aucune raison de conseiller au roi de gracier le condamné.
François p'errer Guardia fut donc fusillé, au château de Montjuich, le i3 octo])rc 1909, à neuf heures du matin. Le malheureux refusa obstinément les secours et consolations de la Religion catholique.
V. Accusations contre le tribunal. — i. Fei-rer fut cijiidanuié à cause de ses idées pro^ressisles. C'est faux. Pas une seule fois, le procureur général ne (it allusion aux idées que Ferrer défendait et propageait par ses écoles. Et si l'auditeur les mentionna, ce fut seulement comme une preuve indirecte de sa
partici^iation coupable dans les atrocités de Barcelone. — 2. Ou fit état contre lui de documents reconnus faux par la juridiction d'unie. C'estinexact. Toute la force, tout le nerf de la condamnation reposait sur les dépositions irréfutables des témoins, qui représentaient Ferrer comme le principal promoteur des événements de Barcelone. — 3. Ferrer aurait dû être ju^é par un tribunal ciyil, parce qu'un conseil de guerre manquait de compétence. La loi des juridictions, promulguée par le parti libéral, le caractère de rébellion armée, donnaient compétence aux jugesmilitaires. Ceux-ci étudient du reste avec soin, dans les académies, les parties du code qu'ils pourront avoir à appliquer dans leur carrière. — 4- Ferrer fut tourmenté comme au temps de l'Inquisition. Imposture ridicule! Ferrer lui-même déclarait au correspondant d'un journal français quil avait été très bien traité en prison. De plus, le journal anticlérical et ferreriste, Le Pars (El Pais), envoya un démenti aux périodiques étrangers qui répandaient cette calomnie ; et les députés radicaux qui attaquèrent avec acharnement le ministère, aux séances desCortès des 18. 19 et 20 octobre reconnurent que ces bruits étaient calomnieux. — 5. Ce sont des prêtres qui influencèrent les juges. Mensonge grossier et stupidel L'esprit chevaleresque de l'oflicier espagnol est bien connu. Il se manifesta encore dans le cas présent. Les juges savaient bien qu'on les couvrirait de boue s'ils condamnaient Ferrer; ils préférèrent cet affront plutôt que de manquer à la justice. — 6. Les incarcérations, exécutions et bannissements furent marqués d'une note de cruauté digne de l'Inquisition. C'est absolument faux. Les tribunaux firent preuve de zèle, mais ils ne dépassèrent jamais les limites posées par la loi. Dès qu'ils reconnurent l'innocence d'un inculpé, ils lui rendirent la liberté. Ceux qui furent fusillés (tout au plus une demi-douzaine de coupables) ne le furent que pour des crimes bien prouvés, pour des crimes que la loi punit de la peine de mort. Sur les i35 individus condamnés au bannissement, 67 étaient des vagabonds ou exerçaient un métier prohibé et 68 étaient des anarchistes.
VI. Bibliographie. — Juicio ordinario seguido ante los Tribunalesmilitares en la Plaza de Barcelona contra Francesco Ferrer Guardia, Madrid, 1909. — Diario de las Sesiones de Cortes. Congreso de Diputados, Sesiones del 18, 19, 20 octubre 1909. — A. B. G. Journal de Madrid, 5 décembre 1909. — Itazôn y fé. Madrid, décembre 1909. — Hernandez Villaescusa, La Revolucion de Julio en Barcelona. (Faits, causes, remèdes), Barcelone, 1909. — Comas, Francisco Ferrer (sa vie, son œuvre, sa juste condamnation), Barcelone, 19 10. — Ferrer im Liclite derlVahrheit, Berlin, 1909. — Die Ferrer-Be\\egung. Eine Selbstenlarvung des Freidenkertums. Dargelegt von D' Franz-Melfert, Gladbach, 1909.
Antonio Pérez Goyena, S. J.
FÉTICHISME. — Le mot « fétiche » parait avoir été mis en vogue par le président Ch. de Brosses, dans sa Dissertation sur le culte des dieux féticiies, ou Parallèle de l'ancienne idolâtrie w.ec celle des peuples de la Aigritie, Paris (17O0). Il vient du portugais feitiço. objet enchanté, charme, amulette (latin factitium, artificiel), appliqué par les navigateurs du xve siècle aux statuettes et objets divers, plus ou moins étranges, que les Xoirs de la Côte occidentale d'Afrique leur semblèrent « adorer » comme leurs « dieux ». Les « prêtres » de ce culte furent appelés « féticheurs », et cette « religion » elle-même a reçu le nom de « Fétichisme ». Mais on s'aperçut
FETICHISME
bientôt que le culte des fétiches n'est pas spécial à l'Afrique occidentale : il s'étend à une grande partie de l'Océanie, de l'Amérique, de l'Asie même, de l'extrême Nord de l'Europe, et, d'une façon générale, à la plupart des pays de civilisation inférieure. On le trouve, quoique avec des développements très inégaux, à toutes les périodes de l'histoire, et même de la préhistoire. Aussi, Benjamin Constant a-t-il cru pouvoir écrire que « le Fétichisme a été antérieur à toxite loi positive », et Auguste Comte en a fait le premier stade religieux de l'Humanité, celui d'où le Polythéisme d'abord et le Monothéisme ensuite se seraient peu à peu dégagés, et qui doivent eux-mêmes faire place à la Science.
La réalité est beaucoup moins simpliste. D'abord, nulle part, le fétiche n'est « adoré » pour lui-même, en tant que statue, arbre, animal, pierre, coquillage, lieu remarquable, grotte, montagne, rocher, temple, objet quelconque, rare ou surprenant : il n'a de valeur que s'il est habité ou influencé soit par une âme désincarnée, soit par un esprit indépendant appartenant au monde invisible, soit même par une de ces forces mystérieuses dont la Natiu-e abonde. Aussi, le fétiche qui sort des mains de son auteur est-il de nul effet s'il n'a d'abord été préparé et consacré dans les formes rituelles prescrites; et il en est de même du fétiche désaffecté, de celui, par exemple, qui figure dans les collections de nos musées. En outre, sous cette appellation générale de fétiches, nous réunissons à tort, en les confondant, nombre d'objets dont la nature est fort différente. — Il y a d'abord ce que l'on pourrait appeler les fétiches familiaux, statuettes en bois, en terre, plus rarement en pierre ou en métal, boîtes, sanctuaires, arbres ou arbustes, petites cases, etc. qui tirent leur valeur des reliques des ancêtres qu'on leur a associées (crânes, cheveux, ongles, cendres, etc.), et qui, reliant le présent au passé, le monde visible à l'invisible, sont destinés à protéger la famille, le village ou la tribu. — Il y a les fétiches des génies tutélaires de l'homme, incorporant des esprits, des génies ou des forces mal définies, et dont l'action est éminemment défensive, protectrice, préservatrice, ou productrice de santé, de fécondité, d'invulnérabilité, de richesse, de puissance, de bonheur. C'est à celte catégorie qu'appartiennent les nombreuses ligures ou représentations consacrées pour les divers besoins de la Aie, la culture, la pêche, le commerce, lesvoyages, la guerre, etc., les préservatifs des villages, des champs, des récoltes, les amulettes, les talismans, les porte-bonheur, tout ce que l'imagination humaine a pu inventer pour conjurer le mal sous toutes ses formes et appeler le bien sous tous ses aspects. — Il y a aussi les fétiches des génies de la Nature, personnifiant, par exemple, la puissance reproductrice de la Terre, nourricière de l'homme, la Mer, les Vents, les Eaux, tel fleuve, telle monlagne, la guerre, la variole, etc. — Il y a les fétiches vengeurs, qui servent aux opérations de la magie noire, et sont destinés à lancer des maléfices et des sorts, à pratiquer l'art de l'envoûtement, à multiplier les morts et les maladies. C'est le cas de ces statuettes chargées de clous que l'on A-oit au Congo. — Enfin, il y a les fétiches vivants, plantes, arbres ou animaux, soit que l'on suppose ces êtres associés à des esprits qui les hanteraient ou que des opérations magiques y auraient appelés, soit que le totémisme en ait fait des alliés, soit que le nagualisme les tienne au serA'ice de l'homme.
Le Fétichisme ne consiste pas seulement dans le culte rendu à l'objet matériel influencé par l'esprit : il faut lui rattacher encore tout ce qui constitue la Sorcellerie ou Magie, la Mantique, la Médecine (entendue comme elle l'est d'ordinaire au pays sauvage).
les initiations, les sociétés secrètes, enfin les croyances, pratiques et cérémonies diverses qui font de cette caricature de la Religion un ensemble fort compliqué, (juand il s'épanouit dans son entier développement. Soit, par exemple, un esprit ou un génie, celui du tonnerre, de la mer, ou des vents, tels qu'on les connaît au Niger, à Lagos, au Dahomé, et ailleurs : il a, naturellement, son nom, son sexe (il peut être mâle, femelle, ou l'un et l'autre), son histoire, ses légendes; il a son fétiche matériel : une statuette, une plante, un animal, une pierre spéciale, un coquillage déterminé, une corne remplie de produits divers et dont chacun a sa signification; il a son symbole : un bracelet, un anneau, un collier, un tatouage, une marque, que ses fidèles portent comme un signe de consécration et de ralliement; il a une couleur spéciale qui lui est vouée : le rouge, le Aert, le blanc, etc. ; il a son féticheur attitré, seul autorisé pour composer et consacrer son fétiche, lui offrir les sacrifices requis, lui agréger des fidèles, le conjurer et au besoin l'expulser; il a sa confrérie ou société secrète, ses fêtes qui se distinguent des autres, ses danses particulières, les offrandes ou sacrifices qu'il accepte, les oracles, sortilèges et serAices qui sont de son ressort, etc.
Cependant, le Fétichisme ne saurait être une conception systématique, cohérente et partout semblable à elle-même. Il A'arie suiAant les pays, les temps et les races, ici se manifestant aAec une prodigieuse intensité, ailleurs ne présentant que des formes plus ou moins atténuées. Aussi, a-t-on donné à cette expression des sens d'une étendue très diAerse, et Mary Kingsley {ff 'est African Studies, p. 96) a pu écrire : « J'entends par Fétichisme la religion des indigènes de l'Ouest africain qui n'ont pas été influencés par le Christianisme et le Mahométisme. » Au fond, le Aague de cette définition en fait la justesse, et l'on pourrait dire semblablement que le Fétichisme est actuellement la religion apparente de toutes les races de ciAilisation inférieure qui n'ont pas de religion positive : ce qui porterait au chiffre de i5o à 200 millions la population fétichiste du globe (sur i.5oo millions d'habitants). Mais le Fétichisme ne s'arrête pas là : par des infiltrations plus ou moins Aisibles, il s'étend à toutes les races, même les plus ciAilisées, et à toutes les religions, même les plus hautes. Et c'est là précisément sa caractéristique, de n'exister jamais qu'à l'état de parasite, à côté d'autres croyances et pratiques proprement religieuses. Dans notre Europe chrétienne, ou agnostique, éclairée de partout ce que la Science a produit de plus brillant, n'aA-ons-nous pas ces petites cornes en corail que l'on porte contre le mauAais œil, ces figurines en terre ou en cire qui serA-ent à pratiquer l'envoûtement, ces statuettes « porte-Acine » ffu'on Aend chez de grands bijoutiers, aAec le fer à chcAal, le trèfle à quatre feuilles, la main de gloire, la poule noire, etc ? Toutes ces choses sont fort connues dans nos belles capitales de l'Ancien et du Nou- Aeau Monde. Au Brésil, où l'on aime à se Aanter de marcher à la lumière du positivisme le plus pur, le Fétichisme, coexistant aA ec le Christianisme, est, sur certains points, plus AiAant et mieux organisé qu'en beaucoup de pays d'Afrique ou d'Océanie. (V. Anthropos, 1908, p. 881.)
On peut en dire autant d'Haïti et, en général, des Antilles, où la population noire a une étrange tendance à rcAcnir aux pratiques ancestrales, plutôt suivie que désaAouée par nombre de Métis et de Blancs. Il en est de même dans le monde de l'Islam, dans le Bouddhisme, partout. En réalité, le Blanc et le Jaune ne sont pas, en cela, autrement faits que le Nègre, — du moins les différences ne sont que de
FETICIDE THÉRAPEUTIQUE
surface, — et le Fétichisme de 1 un est de même nature que celui de l'autre. C'est la même tendance qui l'appelle, ce sont les mêmes dispositions qui le font naitre et qui le nourrissent : d'une part, la conviction où est l'homme que la Nature tient en réserve des forces cachées et mystérieuses, mais utilisables, en même temps que notre monde matériel et visible est doublé d'un autre monde supranaturel, d'où peut nous venir assistance ou préjudice; d'autre part, l'ardent désir, inné en lui, de se garantir du mal et de se ménager du bien; puis, l'espèce de besoin qu'il éprouve d'avoir à sa portée et, si possible, en sa possession, vm objet visible et tangible qui lui assure la jouissance de ce qu'il cherche, auquel il pourra parler, dont il se fera entendre, qu'il forcera à agir; entin, l'impuissance où il est trop souvent de rattacher la cause à l'effet, les illusions dont il est A ictime, les hypothèses trompeuses qu'il hasarde, voilà autant de raisons qui font de l'w animal religievix » qu'est l'homme, un animal fétichiste. Tout n'est pas inexact, d'ailleurs, dans ces conceptions, tout n'est pas mauvais dans ces tendances. Chercher à se préserverdu mal, quoi de plus juste? Prétendre que l'on peut asservir certaines forces mystérieuses delà Nature, quoi de plus vrai? Penser qu'un monde invisible domine le nôtre et peut l'influencer, quoi de plus conforme à la conviction raisonnée des esprits les plus éclairés et des âmes les plus pures? Et ce n'est pas tout. Si la plupart des conceptions fétichistes, envisagées en elles-mêmes, reposent sur des erreurs enfantines, ajons la sincérité de reconnaître que nombre de faits réels et précis les justifient ou du moins les excusent. Les tables tournantes ne répondent-elles pas à nos questions? Les statuettes des féticheurs ne dansent-elles pas devant eux? Les baguettes divinatoires des Maoris et des Zoulous ne savent-elles pas se dresser, retomber et sauter d'ellesmêmes, en dehors de tout contact humain apparent? iN'avons-nous pas nos maisons hantées, nos phénomènes de télépathie, de lévitation, d'hystérie, et quantité de choses inexpliquées — au moins pour plusieurs — où, cependant, l'esprit de l'homme a besoin de mettre une explication?
En d'autres termes, le Fétichisme est un fait profondément humain, et c'est pourquoi il est général. La Science va droit à la Vérité naturelle, la Religion à la Lumière surnaturelle : le Fétichisme est la déviation de l'une et de l'autre. Son vrai nom est Magie et Superstition; mais il a ses excuses, et même ses raisons.
Superstition ou superfétation, tel apparaît bien le Fétichisme, en effet, dans nos milieux civilisés et imprégnés de Christianisme, où il est restreint à quelques tendances et pratiques futiles. L'orthodoxie le condamne, il est vrai, et c'est pourquoi sans doute, cliose intéressante à noter, plus l'idée chrétienne s'affaiblit dans un peuple, plus l'idée fétichiste gagne : c'est ainsi que nos journaux irréligieux abondent en réclames donnant des adresses de magiciens, de voyants, de voyantes, c'est-à-dire de sorciers et de féliiheurs. Superstition, tel est aussi le Fétichisme dans les autres religions monothéistes, comme l'Islam, où il est toléré, plus ou moins, dans quelquesunes de ses manifestations. Superstition, tel il est encore dans d'autres religions moins pures, de l'Inde, de la Chine, de l'ancien monde égyptien, grec et latin, etc., où il, se mêle à l'Idolâtrie (culte rendu à une image visant à la représentation d'un dieu : ce qui n'est pas le cas du fétiche). Superstition, enfin, tel est le Fétichisme classique, dansson apjjarence la plus primitive et la plus grossière. Alors même, en effet, qu'il paraît constituer toute la croyance et tout le culte d'un peuple, l'œil de l'observateur exercé et
impartial découvrira toujours, sous l'amas de ces observances pseudo-religieuses, d'autres croyances plus pures, d'autres idées plus morales, d'autres institutions plus belles, qui, précisément, sont les éléments primaires de la Religion elle-même.
Ces constatationsrendront nos conclusions faciles. D'abord, le Fétichisme, par les causes qui le produisent, est un fait qui tient à la nature même de l'homme et qui, comme la Religion, la Morale et la Science, n'appartient qu'à l'homme. Mais ce n'est pas un fait primitif, qui puisse être considéré comme la première manifestation de la Science, de la Morale ou de la Religion : c'est un essai manqué, une imitation grotesque, une contrefaçon ou une déviation de ces institutions fondamentales. Et loin d'en être la base, il suppose au contraire l'existence de forces, d'énergies, de pouvoirs ou d'êtres mystérieux qui sont captés par l'homme, Gxés dans l'objet fétiche, et susceptibles de donner à celui-ci une valeur déterminée. C'est ainsi, par exemple, que, dans un autre ordre d'idées, la dynamo suppose l'électricité. Si le fétiche est censé influencé par une àme désincarnée ou un esprit indépendant, il procède de l'Animisme; si le fétiche tient sa valeur d'une force cachée de la Nature ou est pris comme personnification de quelque phénomène naturel, c'est du iTa/«r/s//îe. Quant au Fétichisme lui-même, il peut remonter aux origines de la Religion, à laquelle il s'attache partout comme la rouille s'attache au fer, mais il n'en est, évidemment, ni la cause initiale ni la forme première. V. Animisme, Naturisme, Religions (Origine des).
Bibliographie. — Ch. de Brosses, Le culte des dieux fétiches, etc., Paris, 1760; E. B. Tylor, Primitive Culture, 2 vol. London, 187a; trad. franc. La Civilisation primitive, 2 vol. Paris, 1878; A. Réville, L.es religions des peuples non civilisés, 2 vol. Paris, i883; Schultze, 7)er Fetichismus, Leipzig, 1871; W. Schneider, iJie Naturvôlker, Paderborn und Munster, 1886; Andrew Lang, The Making of Religion, London, 1900; Frazer, Le Rameau d'Or. 3« éd. trad. franc., par R. Strebel et Toutain, Paris, 1903-1910, 3 vol.; Ernest R. Hull, Studies on Idolatry,, 2« édit., Bombaj-. 1907; Abbé A. Bros, L.a Lieligion des peuples non civilisés, Paris, 1907; Mgr A. Le Roy, Lm Religion des Primitifs, Paris, 1909. V. aussi Anthropos, passim, revue internationale d'Ethnologie, Môdling (Autriche).
A. Le Roy,
Evêque d'Alinda.
FETICIDE THÉRAPEUTIQUE. — I. Etat de la f/ucstion. — IL Principes de solution. — III. Ze Saint-Office et l'application des principes.
I. Etat de la quastion. — On entend par féticide thérapeutifiue, celui qui est pratiqué non dans une intention criminelle, mais dans un but médical, en vue d'interrompre une grossesse fatale. On le réalise ou en tuant le fruit encore en Aie dans les organes maternels (em/>r}o/o//i/>), ou en provoquant sa sortie avant qu'il soit viable (avortement médical), ou en l'extrayant avant la viabilité par des procédés chirurgicaux (laparotomie et autresincisionsanalogues). La loi morale autorise-t-elle ces opérations? Cette fiuestion se j)ose non seulement pour les parents et le praticien du point de vue médical, mais aussi pour le prêtre du point de vue pastoral dans les cas de baptême prénuituré. Le caractère de cette publication nous inq)ose de ne la traiter que brièvement.
Nous laissons en dehors de cet article le féticide criminel. Notre code (art. 317) est d'accord avec la
FETICIDE THERAPEUTIQUE
loi morale et le droit de l'Eglise (Sixte V. Effrenatiim, 29 oct. i588, collât, cum Grkgoire XIV, Sedes apostnlica, 1691; Pie IX, Apostolicae Sedis, 1869, ser. III, n. 2) pour le condamner. Notons seulement avec une douloui'euse surprise que, depuis quelques années, on constate, dans une partie du monde médical, une tendance à restreindre étrangement la notion du féticide criminel. Une enquête de la Revue médicale de Paris, en février 1903, a révélé qu'aux yeux de certains spécialistes le féticide est légitimé quand on le tente dans le but unique d'éteindre les tares héréditaires ou même de limiter les charges de la nutrition. Ce que nous dirons plus bas du féticide strictement thérapeutique vaudra, a fortiori, contre ces théories malsaines.
Xous ne nous occupons pas non plus de l'accouchement prématuré et de l'extirpation du fruit quand le fétus est déjà viable. Ces opérations sont licites, si des nîotifs graves les justifient et si l'on prend les moyens opportuns pour pourvoir à la conservation de l'enfant.
Nous envisageons uniquement le cas où l'intervention médicale se produit avant que le fétus soit viable et quand cependant il est encore vivant (quoique, peut-être, déjà moribond). Réduite à ces termes, l'intervention est jugée permise par nombre de praticiens. Pour les uns ses indications sont fréquentes; d'autres, plus réservés, la recommandent au moins dans le cas où l'interruption de la grossesse est le seul moyen de sauver la mère, si surtout le fruit, qu'il reste ou non dans les organes de la gestation, est fatalement condamné à périr.
L'Eglise au contraire donne une réponse plus rigoureuse. Cette réponse se trouvera justifiée, si l'on en comprend les principes et les termes exacts.
II. Principes de solution. — Trois principes dominent cette matière :
1° Dès qu'il est animé (c'est-à-dire, au sentiment aujourd'hui commun, dès le commencement de sa conception), l'embryon est une personne humaine.
Ce n'est pas, comme on l'a écrit, un simple « humus moléculaire », une « physicochimie vivante » {Chronique médicale de Paris, février 1909). c'est un être doué d'une âme raisonnable et immortelle. Sa vie est aussi inviolable que celle de sa mère : le cinquième commandement de Dieu défend d'y attenter au même titre qu'il défend l'homicide.
2° Nonobstant ce commandement, Vhomicide indirect est permis pour des causes graves et proportionnées ; pareillement sera licite la destruction indirecte du fétus. Elle se vérifie, quand les moyens emploj^és par l'opérateur ont pour but et pour effet direct et immédiat la guérison de la mère, bien qu'en même temps ils aient pour conséquence la mort de son fruit. On suppose donc que la destruction ou l'extirpation prématurée du germe n'est pas le moyen pris pour sauver la mère, que sa guérison se fait indépendamment de cet accident par l'elTicacité propre du remède :1a mort du germe n'est que concomitante; la guérison de la mère est le résultat non de la destruction ou de l'extirpation de l'enfant, mais du traitement cpxi a déterminé cet accident. Dans ces conditions, une règle générale de théologie morale trouve son application : quand d'une cause honnête ou indifférente en elle-même procèdent immédiatement deux effets : l'un Ijon, l'autre mauvais ; il est permis, pour des motifs suffisants, de poser la cause en vue d'atteindre le bon effet : on laisse alors se produire aussi le mauvais ; les motifs proportionnellement graves qu'on a eus d'assurer le bien compensent les inconvénients du mal. On ne fait pas le mal pour obtenir le bien (puisque le bien n'est pas, dans l'hypothèse.
un effet du mal); niais on cherche le bien, quoique le mal se produise en même temps. C'est ce principe, qui autorise un chef, en temps de guerre, à prendre contre l'ennemi des mesures dont les non-belligérants auront à souffrir.
3° Mais il n'est jamais peimiis de commettre directement l'homicide ; il n'est donc jamais permis de pratiquer directement la destruction du fétus. Cette destruction est directe, cliaque fois qu'elle est Aoulue eirecherchécoupourelle-jnrmeou comme moyen d'arriver à un but ultérieur. Ce but fùt-il honnête, l'opérateur et ses complices pécheraient gravement, parce que la lin ne justifie pas les moyens : un but louable n'autorise pas à tuer un innocent.
III. Le Saint-Office et l'application des principes. — Sur ces principes, tous les théologiens catholiques sont d'accord. Le dissentiment se produisit entre eux sur quelques-unes des applications : les uns y voyaient une atteinte directe à la Aie du fétus, et les autres une destruction simplement indirecte. Depuis une trentaine d'années des décisions du Saint-Office sont intervenues et ont fixé, pour les principales espèces, le sentiment commun des théologiens. Ces décisions se rapportent à Vemhryotomie, à Vavortement médical et à l'extraction des fruits ectopiques par la laparotomie ou d'autres incisions analogues.
i» Emhryotomie. — Le 3i mai 1884 le Saint-OfBce déclara qu'on ne pouvait « enseigner avec sécurité »la licéité de l'opération appelée craniotomie, même dans le cas où sa réalisation sauverait la mère tandis que son omission entraînerait à la fois la mort de celleci et la mort de son fruit. Cette opération consiste à perforer la tête du fétus : elle constitue donc un attentat direct à son existence et par conséquent un homicide. La destruction du fruit est le moyen de salut pour la mère. Il faudrait porter le même jugement au sujet delà décollation de l'embryon et des autres opérations qui par le fer, le poison, l'électricité ou tout autre procédé entraîneraient la mort. Aussi, interrogé par l'archevêque de Cambrai sur des opérations craniotomiae ad finibus^ le Saint-Office répondit de nouveau le ig aoiit 1889 : n Tuto doceri nonposse licitam esse... quamcumque chirurgicani operationem directe occisi'vam foetus vel matris geslantis. »
En vainonol)jecterait que dans les grossesses anormales l'enfant est un agresseur inconscient et que, pour se défendre de son injuste agression, la mère a droit de le sacrifier. (Cf. Revue médicale, 1900, p. 200 et M. M.vxwELL, dans Semaine médicale, 1901.) li n'y a ni agression ni injuste agression : outre que le péril Aient le plus souvent du fait de la mère.deranomalie ou de l'insullisance de ses organes, la présence de l'enfant résulte du cours naturel des choses; elle a été voulue et causée par la mère elle-même. L'enfant a plutôt droit, puisqu'il a été conçu, aux préparations connaturelles de sa viabilité.
2° Avortement médical. — Mais une opération qui, sans faire une blessure mortelle à l'embryon, procure son expulsion à une époque où il n'est pas encore A'iable, à quelle classe doit-elle être rapportée? Constitue-t-elle une atteinte directe ou indirecte à son existence ?
Quelques théologiens aA'aient cru pouvoir soutenir la licéité de cette accélération des couches. De deux choses l'une; disaient-ils en substance, ou le séjour dans les organes de la mère, nécessaire à la conser- A ation du fétus, est pour lui un bien extrinsèque, comme la planche pour le naufragé, ou il est un bien intrinsèque, comme les poumons pour IcA'iA'ant. Dans la première hypothèse l'embryon peut y renoncer, comme le naufragé qui s'abandonne aux flots
FETICIDE THÉRAPEUTIQUE
pour céder à son ami la planche du salut; et on est fondé à présumer raisonnablement que l'enfant y renonce, puisque condamné à périr avec sa mère, s'il demeure dans son sein, il assure par sa sortie la vie de celle-ci, et se réserve à lui-même quelque chance d'être baptisé. Dans la seconde hypothèse l'acte du chirurgien ne le prive qu'indirectement de ce bien intrinsèque ; car en l'expulsant cet acte a deux effets résultant immédiatement de cette expulsion :1e salut de la mère que se propose le praticien, la mort de l'enfant qu'il permet.
Cette explication ne peut être admise. En 1896 l'archevêque de Cambrai interrogea le S. -Office sur des opérations « qui par elles-mêmes et immédiatement ne tendent pas à tuer le fruit dans le sein de la mère, mais seulement à ce que, vivant si possible, il soit mis au jour, quoiqu'il doive bientôt mourir, vu qu'il n'est pas encore mùr ». Et le prélat demandait si, pour conserver la mère, on pouvait en sûreté de conscience pratiquer ces opérations. La S. Congrégation, le 24 juillet 1895, répondit négativement ; et, ce qui est notable, elle donna expressément cette réponse comme une conséquence des réponses de 1S84 et 1885 relatiA'es à la craniotomie. C'était déclarer que l'avortement prématuré, avant la viabilité de l'enfant, constituait un homicide direct.
Et de fait, sans entrer ici dans le détail des explications physiologiques, le séjour de l'embryon, dans les organes maternels, est plus qu'une condition de lieu et de milieu. Ce n'est pas seulement un moyen extrinsèque devenu nécessaire à sa conservation par suite de quelque circonstance accidentelle, comme la planche pour le naufragé ; ce n'est même pas un élément naturellement requis pour sa vie, mais étranger à son être, comme l'air pour nous. Soudé par son organisme à l'organisme de sa mère, le fétus, tant qu'il n'est pas viable, doit vivre en quelque sorte de la vie maternelle et y puiser sa subsistance et son développement: rompre cette union, c'est l'atteindre lui-même. L'expulser, ce n'est pas seulement le déplacer; c'est détruire ce mécanisme mystérieux qui établit entre lui et sa mère la communication vitale interne et par conséquent attenter directement à ses jours : y consentir, serait de sa part un suicide et le lui infliger serait à son égard un homicide. De fait il mourra; cela ne donne pas droit de le tuer.
Le 4 niai 1898, une nouvelle réponse conQrma implicitement les réponses précédentes. On supposait que, vu l'étroitesse des organes maternels, le fruit, s'il prenait tout son développement naturel, ne pourrait plus sortir; et l'on demandait si dans ce cas on pourrait hâter les couches. Le S. -Office le permit, mais à celte condition (ju'on ne le ferait que pour de justes causes, « à une époqiie et d'une manière qui, d'après les contingences ordinaires. pourA^oiraient sidlisamment à la conservation de l'enfant ».
3" Laparotomie et extirpation chirurgicale du fétus. — La solution relative aux couches prématurées en général renfermait celle de la question particulière de la laparotomie et autres extractions chirurgicales analogues. A supposer en effet que, dans ces cas, l'opérateur ne fasse aucune blessure directe à l'embryon — sans cela nous devrions juger de l'acte comme de la craniotomie, — mais qu'il se contente de l'extraire, nous nous trouvons en somme en présence d'un accouchement prématuré. Nous devons donc apprécier ces opérations d'après les mêmes principes que celui-ci. Il n'est pas étonnant que, pour en apprécier l'honnêteté, le S.-Ollice se soit référé aux réponses précédentes.
Il fut saisi de la question à propos des fruits cclopiques ou extra-utérins, qui se déveloi)pcnt, par suite d'al)errations accidentelles, en dehors de l'organe
naturel de la gestation. L'observation a prouvé que souvent ils arrivent néanmoins à terme ou meurent sans complications graves jjour la mère. Mais d'autres fois, pour délivrer celle-ci, il est nécessaire de pratiquer une incision qui permette l'extraction du sac fétal.
Une première fois, le 4 mai 1898, le S. Office avait reconnu la licéité de l'opération, « pourvu que l'on pourvût sérieusement et opportunément, autant qu'il serait possible, à la vie et du fétus et de la mère ».
Cette réponse renfermait quelque ambiguïté.' Une nouvelle question du doyen de la Faculté de théologie de Montréal, en 1900, provoqua une solution tout à fait précise. On demandait s'il était parfois permis d'extraire les fruits ectopiques avant leur maturité, quand six mois encore ne s'étaient pas écoulés avant leur conception, époque où normalement le fruit n'est pas encore viable. Le 5 mars 1902, le S. -Office répondait : « Non, conformément au décret du mercredi 4 mai 1898, aux termes duquel on doit pourvoir, autant que possible, sérieusement et opportunément à la vie du fétus et de la mère. » Et la Congrégation ajoutait : « Quant à l'époque, conformément au même décret, que le requérant se souvienne qu'aucune accélération des couches n'est licite, si on ne la pratique à un temps et d'une manière qui, selon les contingences ordinaires, poui"voient à la vie de la mère et du fétus. »
On le Aoit, toutes ces décisions s'enchaînent et procèdent de la même doctrine ferme et constante. Quoiqu'elles ne soient ni infaillibles ni irréformables, il n'est pas vraisemblable qu'elles soient réformées. Elles expriment la pensée autorisée de l'Eglise et sont maintenant passées dans l'enseignement commun de ses théologiens. Leur principe est le cinquième commandement de Dieu : « Tu ne tueras pas. » On doit apprécier la vie de l'enfant comme celle de la mère non d'après ses chances de durée ou les services qu'on en attend, mais d'après sa dignité morale et ses droits essentiels.
Cependant, même après les dernières décisions du S. -Siège, quelques espèces restent encore en discussion (notamment jiour ce qui est de l'extraction du sac fétal). De graves auteurs hésitent à y voir autre chose qu'un féticide indirect. Dans d'autres cas où le péril de la mère est certain et le péril créé au fétus par l'opération seulement probable, ces auteurs ne croient pas que la mère soit obligée de se sacrifler au danger hypothétique de son enfant. (Cf. Corne- LissE, Compendium theologiae moralis, II, n. ^91 et 492; BuLOT, Compendium iheologine moralis,!. n. SgS, 399; Anton'elli, Medicina pasioralis, I, n. 33- ; Li:hm- KUHi., Theologia moralis, I, n° loii, 11' édit.) Il convient donc de ne pas étendre, au delà de leurs li mites, les réponses du S.-Ollice et de réserver ses déclarations ultérieures.
Mais, même dans ses limites, la doctrine romaine, il faut le reconnaître, a des conséquences, à certaines heures, très rigoureuses. Le devoir exige parfois de l'héroïsme; il ne cesse pas pour cela d'être le devoir. Toutefois il est équitable de ne pas exagérer le nombre de ces hypothèses : « Les mélliodes de traitement se perfectionnent, disait à la Société scienlilicpie de Bruxelles le D'' Vax Aubel, les indications de Vavortement médical deviennent de moins en moins nombreuses. ))
L'école obstétricale d'aujourd'hui aboutit, comme l'a dit SciiAUTA ail Congrès de Rome, à la restriction aussi complète que possible de l'interruption de la grossesse. Je ne saurais mieux terminer qu'en citant les paroles du professeur Lavrand, de Lille, dans son récent traité de déontologie médicale Le médecin chrétien: « Le progrèsacondjlérabîmequi, disait-
FIN DU iMOXDE
on, séparait à jamais la pratique médicale et les théories de la morale. Celle-ci se réjouit de ce retour vers elle des idées et des choses; elle y Aoit le présag:e d'autres découvertes qui supprimeront également de l'obstétrique moderne la provocation de l'avortement. Ces bienfaisants progrès ne seront-ils point hâtés, si, comme il faut l'espérer, les recherches s'orientent désormais vers ce but? »Le P. Vermeersch ajoutait justement: fc La nécessité est la mère des inventions. Forcé de respecter l'être le plus chétif, l'homme appliquera toutes les ressources de son esprit à trouver pour les êtres plus grands d'autres moyens de salut que le meurtre des petits. » (Discussion sur leféticide médical à la Société scientiûque de Bruxelles, le 21 avril 1908.)
Bibliographie. — Les auteurs de théologie morale au De quinto decalogi praecepto et au De censiiris, et lescanonistes au 1. V, tit 10 et tit. 12. — Gapellmann, De occisione fœtus, Aix-la-Chapelle, 1876; et Medicina pastoralis, Paris, 1898. — Eschbach, Disputationes phrsiologico-theologicae,Paris, 1884 ; et Casits de ectopicis, Rome, 1894. — Pennachi, De abortii et embryotomia (pour la licéité de l'opération), Rome, 1884. — Viscosi, L'emhriotomia nei suoi rapporti colla morale cattolica (item). — Coppens. Morale et médecine (trad. Forbes), Einsilden, 1901; et dans The CatJiolic Encyclopedia (art. Abortion), New-York, 1907. — Beugnet, dans Dictionnaire de théologie catholique {art. Ai orte ment), Paris, 1908. — AntoneUi, Medicina pastoralis,Rome, 1905. — D"" Pinard, Le soi-disa7it féticide thérapeutique, dans Annales de Gynécologie, janvier 1900. — D"" Tavdieu, Etudes médico-légales sur Vavortement, Paris, 1881. — D-" Surbled, La morale dans ses rapports as'ec la médecine et l'hygiène, Paris, 1 892 ; et Vie sexuelle, Paris. — D"" Lavrand, L.e médecin chrétien, Paris, 1901. — Bulletin de l'Académie de médecine de Paris, i852. — Compte rendu du congrès périodique intern. de gynécologie et d'obstétrique, Amsterdam, 1902. — Quatrième congrès intern. de gynécologie et d'obstétrique, Rome, 1902, dans Semaine médicale, septembre, 1902. — Annales de la Société obstétricale de France, 1902. — Discussion sur le féticide médical (D"" Van Aubel, P. Vermeersch, D" Hubert, Delassus, etc.), à la séance du 21 avril 1902, de la Société scientifique de Bruxelles (tiré à part des Annales delà Société), au Secrétariat de la Société, Louvain, 1904.
Jules Bessox,