Délie mon péché, ma faute, mon méfait et mon
[défit...
1. 99-105, trad. Dhorme ; Que mes prières et mes suppli- [cations aillent jusqu'à toi !
Que tes grandes miséricordes soient sur moi ! Que ceux qui me voient dans la rue magnifient ton nom! Et moi près des humains je glorifierai ta divinité et ta Istar est élevée! Istar est reine! [force. •
Bêlit est élevée! Bèlit est reine !
Irnini, la vaillante fille de Sin, n'a pas de rival !
Un dilettante de l'histoire comparée des religions trouverait très intéressant et tout natm-el de mettre / en parallèle avec ces invocations celles que l'Eglise catholique adresse à la Vierge Marie, et de parler peut-être d'emprunts ou d'imitation. Je reviendrai, dans les conclusions, sur cet abus de la méthode comparative.
Pour pénétrer un peu dans la conscience babylonienne, il faut citer encore un texte assez long tiré d'une incantation où, dans le but d'éliminer un mal, on cherche à découvrir quel est le péché, cause du mal.
Incantation. [Je vous invoque], grands dieux, "... dieu et] déesse, seigneurs de la délivrance. Pour un tel, fils d'un] tel, dont le dieu est un tel, la déesse,
[une telle, ... qui est malade, inquiet, troublé, affligé. A-t-il ofî'ensé son dieu, otlensé sa déesse? .\-t-il donné un refus au lieu d'une promesse, une pro-
[niesse au lieu d'un refus?
A-t-il séparé du père le fils, .\-t-il séparé du fils le père, A-t-il séparé de la mère la fille, A-t-il séparé de la fille la mère ?
A-t-il séparé de la belle-mère la belle-fille, .\-t-il séparé de la belle-fille la belle-mère ? A-t-il séparé le frère de son frère?...
A-t-il refusé de relâcher un captif, de délivrer un enchaîné ?. . . N'a-t-il pas péché contre un dieu, n'a-t-il pas offensé une
[déesse?
A-t-il affligé un dieu, méprisé une déesse ? Y a-t-il faute contre son dieu, manquement envers sa
[déesse, violence contre son a'ieul, haine contre son frère aîné? A-t-il méprisé père et mère, offensé sa sœur aînée? donné en petit, refusé en grand, dit oui pour non et non pour oui?.,.
A-t-il employé une balance fausse?...
S'est-il servi d'argent faux, pas servi d'argent vrai? A-t-il déshérité un fils légitime, établi un fils illégitime ? .\-t-il tracé des limites fausses, pas tracé des limites justes? A-t-il franchi (?) bornes, frontières, limite»? Est-il entré dans la maison de son prochain? S'est-il approché de la femme de son prochain ? .\-t-il versé le sang de son prochain ? .\-t-il volé l'habit de son prochain?
S'est-il élevé contre un supérieur?
A-t-il eu la franchise en sa bouche et la fausseté dans
[son cœur?...
A-t-il enseigné des choses ténébreuses, a-t-il fait savoir
[ce qu'il ne faut pas?...
A-t-il trempé les mains dans la magie et la sorcellerie? Est-ce pour une faute grave qu'il aurait faite, pour les péchés nombreux qu'il aurait commis? pour une société qu'il aurait dispersée, pour une famille bien unie qu'il aurait désunie? Est-ce pour tous les mépris qu'il a pu avoir pour son dieu
[et sa déesse?
Aurait-il promis de cœur et de bouche sans tenir sa pro-
[messe ?
Aurait-il, dans une offrande, méprisé le nom de son dieu? Aurait-il retenu ce qu'il aurait consacré?...
(II. ZiMMERX, Beitriige zur Kenntnis der babylonischen Religion. Deuxième tablette Siirpii).
On le voit, ces pa'iens sémites n'avaient pas le sens moral trop perverti, et même, sur quelques points, ils n'étaient pas dépourvus d'une certaine délicatesse de conscience.
Le texte suivant rappelle les sentences des Proverbes :
N'ouvre pas la bouche, garde ta lèvre,
quand tu es en colère, ne dis pas un seul mot :
d'avoir parlé trop vite tu te repentirais plus tard ;
en réprimant (tes) paroles tu n'affligeras pas ton ;"inie.
[je lis e négation avant le verbe].
Tous les jours offre à ton dieu sacrifice, prière et encens convenable; devant ton dieu sois avec un cœur pur (.'), car c'est là ce qui convient à la divinité. Prière, demande et prostration le matin présente-lui... (?)...
et grandement avec (l'aide de) dieu tu prospéreras. Dans ta sagesse étudie les tablettes :
la crainte (de dieu) engendre la faveur, le sacrifice enrichit la vie, et la prière délivre du péché...
(K, D, Macmillax, dans BA, t. V, 1906, p, 557-562).
Avec raison Delitzsch fait grand état de ce texte ;
il y renvoie pour montrer qu'il y a chez les Babylo-
BABYLONE ET LA BIBLE
niens quelque chose d'analogue au commandement d'aimer son prochain comme soi-même. Malheureusement la seconde partie de la tablette est bien mutilée, et l'on ne voit pas au juste envers qui doit s'exercer la bienveillance qui y est recommandée. Delitzsch a trouvé deux autres preuves de l'amour du prochain à Babylone. Il est dit au II^ livre des Rois XVII, 24, qu'à la place des habitants de Samarie déportés, «. le roi d'Assyrie lit venir des gens de Habylone, de Kutha, d'Ava, d'Einath et de Sépharvaïm, et les établit dans les villes de Samarie ». Or, Jésus propose le bon Samaritain comme exemple de charité envers le prochain ! (BB, III, p. 28). Les Assyriens dévastaient les pays, ils empalaient, brûlaient ou mutilaient les prisonniers; les Babyloniens, plus pacifiques, étaient cruels quelquefois (par ordre de Xabuchodonosor on égorgea les deux fils de Sédécias devant leur père, puis on creva les yeux à celui-ci et on l'emmena captif à Babylone (II Reg. xxv, '^). A ces exemples Delitzsch oppose, comme un trait remarquable de clémence, la grâce accordée à Joacliin, roi de Juda, qui fut tiré de prison par Eviln»érodach (Amil-Mardouk) après 87 ans de captivité (II Reg. xxv, 27). (BB, Ein Ritckhhck, p. 53, et 55, III, p. 21-22.)
Culte. Sabbat, fête des Pourim. — Ici encore il suffira d'examiner quelques points plus notables; les problèmes analogues de moindre importance trouvent leur solution dans les mêmes principes.
Le sabbat. — La question de savoir s il y avait à Babylone un jour pareil au sabbat des Hébreux est discutée depuis 1876. Sayce a pris plusieurs fois parti pour l'affirmative (cité par Alfred Durand, La semaine chez les peuples bibliques, dans Etudes, juin 1895, t. LXV, p. 214-222). Delitzsch, sans ajouter de nouvelle preuve, n'a fait qu'accentuer l'affirmation en disant : « Le doute ne devrait pas être possible sur ce point : les abondantes bénédictions attachées au repos du sabbat ou du dimanche, nous les devons en dernière analyse à l'ancien peuple civilisé de l'Euphrate et du Tigre » {BB, I, p. 29). Alfred Jeremias pense que, prise « cum grano salis », celte assertion est exacte (ATAO^, p. i84). Depuis la conférence de Delitzsch la littérature siu- le sabbat s'est enrichie d'un nomljre efTraj ant d'articles, sans qu'un accord des savants se soit produit sur le sens primitif du mot et de la chose. Outre les travaux mentionnés plus bas, citons tout de suite Joh. Hehn, Siebenzahl und Sabbat bei den Babyloniern und im Alten Testament, 1907, dont le P. Dhorme a rendu compte en détail dans RB, 1908, p. 462-/466; et Eduard Mahler. Der Sabbat. Seine etymologische und clironologischhistorische Bedeutung. dans ZDMG, 1908, p. 33-79.
Voici les faits :
1. — Chez les Babyloniens il y avait un jour appelé sabattu (ou sapattu) et marqué comme « joiu- d'apaisement du cœur » (des dieux irrités), uni nufj libbi ; donc, semble-t-il, jour de pénitence et de prière (cf. KAT^, p. 692).
2. — Une tablette relative au calendrier indique, pour les mois Eloul II et Marhesvan, un certain nombre de « jours mauvais », à savoir le 7®, le i4^. le aie, le aS-- (=17X1 ou 2 ou 3 ou 4)> et le u/ (:= le 49' jour (7 X 7) à partir du commencement du mois précédent). En ces jours-là « le pasteur des multitudes » (= h; souverain) ne doit rien manger de cuit au feu, ni mettre ses vêtements brillants, ni monter sur son char, ni prononcer des décisions royales; le prêtre ne doit rendre aucun oracle; le médecin n'opérer aucune guérison (cf. Dhorme, Choix, p. 38o).
Remarques : a) Les mêmes prescriptions valaientelles pour les autres mois? « A celle question on ne
peut donner une réponse définitive. Il semble cependant probable qu'il en était ainsi, et que certains jours, sinon les mêmes, étaient notés comme « mauvais » dans chaq[ue mois » (M. Jastrow, DBH, Extra vol., p. 58 1 a). — b) Il ne ressort nullement de ce texte n. 2 que les jours en question aient été des jours de repos général. D'ailleurs les contrats prouvent le contraire : on y trouve ces jours-là, comme les autres, consacrés aux affaires, aux opérations commerciales. — c) Rien jusqu'ici ne démontre l'identité du jour sabattu (ou sapattu) et des jours dont il s"agit sous le n. 2.
3. — Un texte publié par M. Pixches en 1904 (Pruceedings of the Society of Biblical Archaeology, vol. XXVI, p. 5i-56) désigne le i5e jour du mois comme sa-pat-ti. Si l'on doit voir dans ce terme le sabattu (ou sapattu) mentionné plus haut sous le n. i, il faut renoncer à identifier ce jour avec les 7', i4% etc., (n. 2). Mais on discute là-dessus : Hommkl nie qu'il y ait rien de commun entre ce i5' jour et le sabattu (Orientalistische Litteratur-Zeitung, 1907, p. 482); Hehn pense le contraire (/. c, p. 112).
Innombrables sont les étymologies proposées pour le mot hébreu sabbâth, et pour le babylonien sabattu. Pour ce dernier Zimmern conjecture d'abord sabâtu cesser ou sabâtu frapper {KAT'^, p. 598); puis il renonce à expliquer l'origine du mot (ZBMG, 1904, p. 202). Delitzsch lisait en 1904 sa pat-ti = (jour) de la division (du mois). D. Nielsen rattache le mot à subtu station (lunaire). Hehn le rapporte à sebïï être rassasié (/. c. , p. loi). Dhorme le fait dériver de nabâtu briller {RB, 1908, p. 465). St. Langdon le ramène à sapâdu se lamenter {ZDMG, 1908, t. LXII, p. 29 sqq. et SBP, p. xx-xxiii). Pinches remonte à une origine « akkadienne » (sumérienne) (/. c, p. 56). Pour quelle raison les Babyloniens distinguaientils les 7" jours? (cf. texte n. 2). A. Jeremus et WiNCKLER disent : à cause des 7 planètes. Kugler et d'autres : à cause des phases de la lune qui divisent le mois en quatre périodes de 7 jours (F.-X. Kugler, Babylon und Christentum, dans Stimmen aus Maria- Laach, avril 1908, p. 878). Hehn adopte cette dernière explication pour rendre compte de l'origine du sabbat; le sabbat des Hébreux viendrait du .sabattu babylonien transformé, en Israël, dès les temps anciens. Cet auteur repousse l'opinion de Jastroav, suivant laquelle « il y a de bonnes raisons de croire que le sabbat des Hébreux, qui doit avoir quelque rapport avec le rite babylonien [du jour sabattu], avait d'abord un caractère de deuil et de pénitence et qu'il a subi plus tard [après l'exil] une complète transformation », devenant un jour de repos et de joie (cf. /)/?//. Extra vol., p. 58n).
En face de ces données insuffisantes et de ces hypothèses peu concordantes, on peut conclure, avec Bezold, que le sabbat Israélite n'a point, jusqu'à présent, d'explication satisfaisante dans les textes cunéiformes; et, avec J. Nikel, que, lors même qu'il se rattacherait par ses origines lointaines à quelque usage babylonien, il s'en séparerait nettement par son caractère rituel différent et son sens religieux plus élevé (C. Bezold, Die babylonisch-assyrischen Keilinschriften und ilire Bedeutung fiir das Alte 7'estument, 1904, p. 4') J»''- Nikel. Alte und neue Angriffe aufdas Alte Testament, 1908, p. 19).
La fête des Pourim, dont le livre d'Esther raconte l'institution (ix, 17-82), a-t-elle une origine babylo-nienne? Cette question lient à celle de l'historicité du livre d'Esther, car « la plupart des interprètes, ne voyant que le texte hébraïque, disent que l'auteur s'est proposé simplement d'cxplif[uer l'origine et la cause de la fêle des Pourim, el assez justement, parce qu'en effet on ne voit guère d'autre but, si on met
BABYLONE ET LA BIBLE
(le côté les additions [les parties deutérocanoniques] » (CoRNELY, Manuel d'Introduction, igo';, t. I, p. 420). Dans un récent commentaire du livre d'Estlier (1908), M. L. Baylks Patox expose soigneusement les diverses théories sur l'origine de la fête des Pourim (p. 77-94) : origine juive, ou grecque, ou perse ou babylonienne. Cette dernière opinion est celle d'un grand nombre de critiques modernes. Mardochée, remarquent-ils, répond évidemment au nom du grand dieu de Babylone, Mardoui- ; Esther est la forme araméenne ordinaire du nom de la déesse Istar. Le nom juif d'Estber, Hadassa (Estb., 11, 7) signitie en hébreu myrte ; en babylonien hadasatu est un nom poétique ^ovLT jeune épouse. Esther est cousine de Mardochée (d'après hébr. el LXX); même relation de parenté entre Istar et Mardouk. Ilaman serait Hunian (ffumman), le principal dieu des Elamites; et Vasti représenterait la déesse élamite Masti (=; Vasti). Donc, au fond, c'est l'antagonisme entre divinités babyloniennes et elamites. « Ces similitudes de noms, ajoute le )nème auteur, sont certainement frappantes et peuvent dilTicilement être fortuites. »
Quant au fond même du récit, on a donné de son origine les explications les plus diverses. Jensen en découvre la clef dans l'épopée de Gilgameè. Zimmerx trouve dans le poème mythique de la création le prototype de la légende d'Esther. Pour Wixckler il faut un mythe astral : Mardochée-Mardouk est le soleil du printemps, Tammouz, qui revient des régions souterraines, etc. Même divergence d'opinions pom* l'origine de la fête des Pourim. Selon les uns, c'est la fête babylonienne de Zagniuk, fête du « commencement de l'année », en l'iionneur de Mardouk. Suivant les autres, c'est plutôt la fête perse des Sacées, ou bien, c'est une combinaison des deux. Malheureusement la date de ces fêtes ne coïncide pas avec celle des Pourim.
Enfin pour le nom de Pourim on a jiroposé des étymologies variées (cf. P. Haupt, Purim, p. 16-22, BA, VI, 2); mais jusqu'à présent on n'a pas rencontré dans la littérature babylonienne un pareil nom pour la fête prétendue prototype de celle des Hébreux.
Après cette revue, la conclusion de M. Paton est, avec raison, assez hésitante : la fête des Pourim est probablement empruntée à Babylone, ou directement, ou indirectement par l'intermédiaire de la Perse, sans que l'on sache avec précision de cjuelle fête babylonienne elle dérive (p. 94). A la suite de ces considérations et autres semblables, M. Paton est devenu complètement scepticpie sur l'historicité du livre; il n'admet pas même une base historique du récit : c'est aller beaucoup trop vite et trop loin. Disons plutôt avec M. Lucien Gautier : n La théorie assyriologique susmentionnée pourrait être admise comme fondée : il n'en résulterait pas l'impossibilité de croire que, sous le règne d'un roi de Perse, les Juifs habitant ses Etats aient été l'objet d'une éclatante délivrance » {Introduction à l'Ancien Testament, t. II, 1906, p. 248). « Les éléments babyloniens et elamites (lu livre d'Esther ne sauraient être méconnus... » ; et cependant « avec plus de raison encore que pour Judith, on peut admettre ici un fond historique... » {ItB, 1908, p. 807).
Prêtres et sacrifices. — A Babylone comme à Jérusalem certaines qualités sont requises pour celui qui doit accomplir les fonctions du sacerdoce. On a comjiaré Lév., xxi, 17-28 avec un texte de la bibliothèque d'Assourbanipal public et traduit par Zimmern, ^l'abord en 1896, puis de nouveau, avec diverses corrections dans KAi^, p. 533-534. M. Fr. Martix et le P. Dhorme ont également traduit ce texte, obscur sur plusieurs points {TR, 1908, p. 282-240; Choix de
textes..., p, 140-147). Paul Haupt s'en est serAi, en 1900, dans un article intitulé « Les éléments babyloniens dans le Rituel Lévitique » (Journal of biblical Literature, 1900, p. 67, 64). D'après ce document, le prêtre-devin doit avoir une origine sacerdotale, une naissance légitime (Haupt, Zimmern : '( une origine pure », KAT^, p. 584, cf. 889 ; — Martin : « un père « pur », « beau )i, doué des qualités corporelles exigées du candidat » /. c, p. 289 (sens improbable)); de plus, une taille et des proportions normales, point de défaut aux yeux, aux dents, aux doigts, etc. (cf. Lév., xxi, 20 hébr.).
Les animaux offerts en sacrifice étaient les moutons brebis, agneaux, chèvres, taureaux, gazelles, colombes, etc. (cf. Deut., xiv, 4, 5). Les victimes doivent être pures, sans défaut. Certaines parties déterminées doivent être olTertes à la divinité; d'autres sont réservées aux prêtres (cf. KAT^, p. 697, 8; Fr. Martin, TR, 1908, p. XVII, et dans Dhorme, Choix de textes..., la tablette cultuelle de Sippar, p. 890-398). « Avec les victimes, les prêtres assyriens offraient des gâteaux, des pains, des dattes, du miel, du beurre, du lait, de l'hydromel, du vin ordinaire, dvi vin de dattes, du vin de sésame, surtout de l'huile..., diverses sortes de farine, de la fleur de fai'ine «, du cèdre, et, « en guise d'encens, du cyprès et diverses espèces de plantes... Nous retrouvons une partie de ces objets dans les offrandes ou les cérémonies lévitiques >/. fai'ine, huile, vin. « Le cèdre est employé dans la jîurification de la lèpre sur les individus et sur les maisons et dans le sacrifice de la vache rousse ■ (Fr. Martin, TR, 1908, p. xviii). Xon seulement l:i nature des offrandes est souvent la même de part el d'autre, mais parfois aussi le nombre des victimes ou des choses offertes. Cest frappant surtout dans le rite des douze pains de proposition; les textes babyloniens nous présentent un usage analogue aux prescriptions du Lévitique (xxiv, 6-9) : 12 pains, ou gâteaux étaient offerts à Istar, etc., 3 X 12, à telle autre divinité (KAT'-^, p. 600).
A côté du nombre 12, les nombres 8, 7 et 9 jouent aussi un rôle important. Au XVe congrès des Orientalistes, août 1908, F. X. KuGLER a lu un mémoire sur le sens symbolique du nombre 9 dans les documents religieux et historiques.
Croyances sur la vie après la mort. — Siu' la question du sort des âmes après cette \ie il est intéressant de comparer les croyances Israélites avec les idées babyloniennes. Dans les nomlireux travaux publiés sur ce sujet, depuis trente ou quarante ans, l'opinion des critiques a subi un revirement singulier. D'abord « on était unanime à soutenir qu'au début les Israélites croyaient la mort suivie d'un néant à peu près comi^Iet. Semblables en cela, pensait-on, aux Phéniciens, aux Babyloniens, aux Grecs, ils prêtaient aux morts, dans le scheol où ils vont tous, à peine une vague ombre d'existence... Ils ne louent plus Yahvéh. C'est le non-être... » (Ad. Lods. La croyance à la vie future et le culte des morts dans l'antiquité israélite, 1906, p. 2)- Renan s'est joué, comme d'ordinaire, dans des négations paradoxales sur ce thème; il décrit la psychologie du Sémite pour qui « la vie, c'est le soufllc de Dieu répandu partout... Quand le souflle remonte vers Dieu, il ne reste plus qu'un peu de terre » (Ilist. du peuple d'Israël, t. 1, p. 42). Plus loin, il est vrai, il parle dune « vie triste et morne » dans le scheol, mais f[ui équivaut à peu près au néant (p. 129-131). En 1872, puis en 1882, J. Halévy a combattu ces idées en posant les thèses suivantes : « i» Les Sémites, comme on le voit jiar l'exemple des Assyro-Babyloniens, ont eu une croyance développée à la vie d'outre-tombe; le poème
BABYLONE ET LA BIBLE
de la Descente d'Istai- décrit longuement Varalou, la montagne septentrionale sous laquelle séjournent les morts. -2" Babyloniens, Phéniciens et Hébreux ont même cru à une rétribution après la mort... « En 1882, il ajoutait : « 3* Babyloniens et Israélites ont rendu à leurs morts vm véritable culte. » Cette dernière assertion, en ce qui concerne les Israélites, appelle les plus expi'esses réserves. M. Ad. Lods, dans l'ouvrage où il résume l'opinion de J. IL^-LÉvy dans les termes cités ci-dessus, essaie de prouver l'existence d'un culte des morts assez développé dans l'antiquité Israélite; sa théorie a été critiquée et réfutée en détail par le P. Lagrange {RB, 1907, p. 426- 43i).
Dans un article intitulé « Le séjour des morts cliez les Babyloniens et les Hébreux », le P. Dhormk a mis en parallèle les données de la Bible et celles des textes cunéiformes sur les destinées futures de l'homme. Ici comme là, les morts descendent dans un endroit souterrain, ténébreux, plein de poussière, qui inspire de l'horreur; mais sur leur condition là-bas on manque de renseignements précis. Il serait trop long et inutile de reproduire ici les textes ; on trouvera les principaux dans l'étude du P. Dhorme, RB, 1907, p. 59-';8; et il sera bon de lire à ce propos le poème de la Descente d'Istur aux enfers {(.'/toix de textes..., p. 326-34 1, cf- P- xxxiii-iv; Lagkange, ERS^, ch. IX ; KAT-^. p. 635-G43; et Alfred Jeremias, Ilôlle und Paradies bei deii Babyloniern, 1900).
Conclusions. — i. — L'histoire d'Israël, dans ses grandes lignes, a été confirmée d'une façon remarquable par les découvertes assyriologiques. Supprimer de cette histoire l'action des prophètes des viiivie siècles, comme fait avec acharnement M. M. Ver- NES, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes, dénote une ignorance ou une audace extraordinaire.
Si la critique radicale a pu soutfrir du témoignage des monuments, une critique vraiment scientifique n'a eu qu'à s'en louer. L'histoire de l'Ancien Testament, au lieu d'apparaître isolée, et comme suspendue en l'air entre le ciel et la terre, est entrée en contact avec celle des peuples voisins. Ce n'a pas été à son désavantage : son cai-actère humain a été singulièrement éclairé, et son caractère divin mis en relief; elle reste toujours l'histoire sainte.
On n'a rien perdu de l'enseignement du livre inspiré en abandonnant un système de chronologie fondé sur de fausses interprétations du texte biblique, pour adopter les dates plus sûres et plus homogènes de la chronologie assyrienne.
Dans l'immense littérature babylonienne, déjà par les seuls textes publiés jusqu'à présent, incomparablement plus étendue que celle des Hébreux, une chose importante à noter, c'est Vanony/nie des écrits : pas un seul nom d'auteur! (L'opinion contraire de St. Laxgdo.v, SBP, p. XI, ne me semble pas sullisamment fondée.) En revanche, les scribes inscrivent ordinairement leur nom et qualité au bas du texte qu'ils ont copié. Ceci nous aide à comprendre con»menl un certain nombre d'écrits du recueil l)ibli(jue (la plupart sauf ceux des pr<)|)hctes) nous sont parvenus sans nom d'auteur. Chez les Sémites et dans l'ant.quité on était loin de nos idées modernes sur la propriété littéraire.
2. — Il convient de recevoir avec défiance les conclusions hâtives de l'histoire des religions, les généralisations des vulgarisateurs, et même les affirmations de certains savants du premier mérite sortis de leur spécialité pour dogmatiser siu- le terrain philosophique ou religieux. Les assyriologues Delitzsch, Jbnskn, ZiMMKUN, Paul Haui't, h. Winckler, A. Jeremias, H. Radau, par cette voie facile des assertions
hai'dies et des rapprochements à effet, ont acquis de la notoriété dans le grand public au détriment de leur vraie réputation scientifique.
Il faut exiger des preuves, et, autant que possible, remonter aux sources, voir directement les textes. Souvent un texte, en passant de main en main, change de valeur ou de sens. Un premier auteur en signale la lectui-e et l'interprétation douteuses; un second ne retient que le sens, favorable à sa thèse; bientôt le texte est couramment cité comme sûr (voir plus haut, col. 371). Parfois le même auteur, sans apporter de nouvelles preuves, mais à force de répéter une chose avec plus d'assurance chaque fois, finit par donner pour conclusion certaine ce qui n'était d'abord qu'hypothèse risquée. Ou encore, dans une brochure de vulgarisation il supprime les restrictions, les nuances, et il se conforme au goût du public en lui offrant, au lieu de conjectures plus ou moins probables, des affirmations du ton le plus cru. Sous ce titre fallacieux « Les origines babyloniennes de la poésie sacrée des Hébreux », M. Philippe Berger, membre de l'Institut, essaie de montrer que les oracles assyriens ne diffèrent pas essentiellement de ceux des prophètes d'Israël, et que les sentiments exprimés dans les Psaumes sont d'importation babylonienne : « L'influence de la Chaldée sur la religion juive, dit-il, a été plus profonde encore, et elle s'étend à la conception même de la piété, c'est-à-dire des rapports qui unissent l'homme à Dieu » (Conférence faite au Musée Guiinet le 6 mars 1904, p. 36). Voici un exemple de l'exactitude de ses citations et de la rigueur de ses raisonnements : « Cette nuée, à la fois obscure et lumineuse, qui accompagne les enfants d'Israël au désert, et qui est pour eux une colonne de fumée pendant le jour, une colonne de feu pendant la nuit, porte un nom : elle s'appelle la « Gloire » de Jéhova. Sans doute, les textes où nous la voyons paraître sont de date récente, mais l'idée est ancienne et elle figure dans un oracle de la déesse Istar d'Arbèles à Assarhaddon : « Voici, je serai pour toi une nuée pendant le jour et une flamme pendant la nuit. » [En note : Delitzsch, Babel und Bibel, II, p. 20.1 Elle est à la base de la révélation du Sinaï » (p. 27). Il s'agit de cet oracle d'IJtar à Asai'haddon : « Je ferai à ta droite monter de la fumée, et à ta gauche du feu s'allumer » (cf. Delitzsch, /. c, et Morris Jastrov^^ jr. Die Religion Babyloniens und Assyriens, t. II, p. 162). M. Berger, « n'étant pas assyriologue » — il nous en avertit modesleinent — cite de seconde main, et sur la citation de Delitzsch il opère, en moins de deux lignes, trois changements importants : « je serai )>, pour /e ferai monter; « une nuée », pour une fumée (par contre, la fumée est introduite gratuitement dans le texte biblique); ^ pendant le jour » et « pendant la nuit » est substitué à ces autres mots : à ta droite et à ta gauche. Par ce procédé bien simple on obtient des ressemblances frappantes. F. X. Kl'c.ler a montré que dans ce texte bien lu, mais mal compris par Delitzsch, l'image d'Iètar, déesse de la guerre, qui protège son client au milieu des villes ennemies incendiées, n'a absolument rien de commun ni d'analogue avec la colonne de nuée la nuil, de feu le jour, qui indique au peuple d'Israël la route à suivre. Exode xui, 21-22 {Stimmen ans Maria- I.aacli. avril 1908, p. 374-375).
3. — Il faut insister sur l'histoire comparée des religions, dont ou abuse tant de nos jours.
Elu compilant des textes qui offrent quelque ressemblance, et en les rangeant bout à bout, sans en approfoiulir le contenu et sans en comprendre la portée, on prouve une chose : c'est qu'on a l'esprit beaucoup trop superficiel pour s'occuper avec profit d'histoire des religions.
BABYLONE ET LA BIBLE
Plusieurs auteurs reprennent en sens inverse, mais sans plus de critique ni plus de succès, la thèse de Clément d'Alexandrie. Ce savant et d'autres de son temps prétendaient que les poètes et les philosophes païens avaient pillé les livres sacrés des Hébreux. Pour que le aoI fût manifeste, il sutlîsait que deux auteurs se soient rencontrés à dire à peu près la même chose sur n'importe quel sujet, par exemple, que le vin, bu avec modération, est utile, et nuisible si l'on en prend avec excès. « En histoii-e comparée des religions, dit M. A. Lods, c'est faille un travail de mince utilité que de se bornera noter des ressemblances, surtout des ressemblances aussi vagues ou aussi contestables » que celles signalées par certains critiques. Il faut « établir la filiation » (^lievue deVhistoire des religions, 1904, t. L, p. 87, 88). (Plût au ciel que M. Lods eût toujours appliqué ces sages principes dans son ouvrage siu- la vie future dans l'antiquité Israélite !)
Il est rare, en effet, qu'une resseniblance soit assez typique pour prouver par elle seule qu'un des deux sujets dérive de l'autre. La nature humaine est essentiellement la même dans tous les temps et dans tous les pays, avec ses facultés, ses besoins, ses tendances, sa faiblesse et ses misères. L'homme qui se sent coupable et malheureux se tourne naturellement vers son Créateur, vers une puissance invisible capable de le délivrer. A quelque race qu'il appartienne, il risque fort d'implorer la miséricorde divine dans les mêmes sentiments et presque dans les mêmes termes. L'attitude de la prière, les manifestations extérieures du respect et de l'humilité sont à peu près les mêmes partout : on lève les bras au ciel, on se prosterne; plus est grand le désir d'obtenir une grâce, plus on insiste en répétant la même fornuile dans une sorte de litanie. L'idée du sacrifice se trouve également au fond de toutes les religions, comme aussi celle de l'offrir sur un autel, par les mains d'un prêtre consacré à cet effet. Il est assez naturel de porter solennellement en procession les images de ceux que l'on veut iirésenter àla vénération publique. La purification, réelle ou symbolique, aumoyen d'ablutions, la transmission d'un pouvoir ou d'une influence par l'imposition des mains, et bien d'autres pratiques religieuses sont autant de choses très conformes aux dispositions de la nature humaine. Il est puéril de s'étonner des similitudes en pareille matière, et de les noter avec empressement comme une découverte ; ou de se laisser prendre à quelques traits extérieurs de ressemblance entre certaines images, et de vile conclure à une imitation. « Faut-il rappeler cette extraordinaire prétention d'un érudit de faire remonter à une image de la déesse assyrienne Istar l'origine de la Vierge aux sept glaives devenue si populaire dans les pays catholiques? » (H. Delehaye, S. J., Les légendes hagiographiques, 1905, p. 288, cite en note H. Gaidoz, « La Vierge aux sept glaives »,Mélusine,t. VI (1892) p. 126-188). Pour en revenir à riij'mne àlètar cité plus haut, col. 879, on comprend sans peine que les sentiments de tendre confiance, exprimés par un chrétien dans une prière à la Vierge Marie, pourront, sans être un écho, rendre le même son que les invocations du pénitent babylonien implorant sa déesse miséricordieuse. Celui-ci récite une « prière de l'élévation des mains » ; l'autre élève naturellement les mains pour implorer le secours d'en-haut. Le copiste babylonien dit, à la fin, qu'il a écrit ce poème « pour (la préservation de) sa vie » ; et bien des copistes du moyen âge ont employé spontanément des formules semblables.
M. Hubert Grimme a le premier attiré l'attention sur le parallélisme frappant de Eccle. ix, 4-9, avec ce passage de l'épopée de Gilgames :
Lorsque les dieux créèrent l'humanité,
Ils placèrent la mort pour l'humanité.
Ils retinrent la vie entre leurs mains.
Toi, ô Gilgames, remplis ton ventre.
Jour et nuit réjouis-toi, toi,
Chaque jour fais la fête,
Jour et nuit sois joyeux et content!
Que tes vêtements soient brillants !
Que ta tète soit lavée, lave-toi avec de l'eau !
Considère le petit qui saisit ta main.
Que l'épouse se réjouisse sur ton sein !
(DuoRiME, Choix..., p. 3oi-3o3, et BB, 1907, p. 78). L'Ecclésiaste dit, justement après quelques réflexions tristes sur la condition des morts :
Va, mange ton pain dans la joie,
et bois ton vin avec un coeur content !
car dès longtemps Dieu se plaît à tes actions. En tout temps que tes vêtements soient blancs,
que sur ta tète l'huile ne manque pas! Jouis de la vie avec la femme que tu aimes,
tous les jours de la vaine existence que (Dieu) t'a donnée
[sous le soleil.
Une relation de dépendance entre ces deux textes ne me paraît pas évidente; je n'oserais pas même la dire très probable, si cet exemple était isolé. Ces manières dejouir et demanifester sa joie sont trop communes à tous les hommes ; le seul point frappant est le même ordre dans lequel cinq idées au moins sont exprimées, et cet ordre, étant assez logique, pourrait être le même de part et d'autre par le fait d'une pure coïncidence. Mais comme cet exemple se présente au milieu d'un ensemble de faits qui tendent à démontrer qu'Israël a été, dans une certaine mesure, sous l'influence de la civilisation babylonienne; comme, d'autre part, la composition de l'Ecclésiaste se place, d'après tous les critiques indépendants et plusieurs critiques catholiques, à une époque assez basse; comme enfin l'auteur du livre de l'Ecclésiaste paraît être un esprit cultivé et de beaucoup de lectui-e, la dépendance en question n'est pas sans quelque probabilité. Avec prudence le même raisonnement peut s'appliquer à tel rapprochement mentionné dans les pages précédentes, qui, pris tout seul, ne prouve pas grand'chose, mais, situé auprès des autres, gagne en probabilité et mérite d'être pris en considération.
4. — Il faut tenir compte aussi de la communauté de race. Telle prescription mosaïque, au lieu de se rattacher directement, malgré les apparences, à la législation hammourabienne, ne fait peut-être qu'enregistrer une très ancienne coutume. Une origine commune, une même tournure d'esprit et la parenté des langues expliquent certaines expressions, comparaisons, métaphores et autres figures de langage, les formes de la poésie, le parallélisme des membres du vers (dont la littérature égyptienne offre aussi des exemples), la strophe mesurée par le sens et par l'arrangement parallèle ou sj^métrique d'un nombre égal de vers.
De l'influence en matière de civilisation matérielle on ne .doit pas conclure, par une généralisation arbitraire, à une influence pareille dans le domaine religieux. Les Hébreux, soit lors de leur établissement au pays de Canaan, soit plus tard par suite des relations politiques ou commerciales, peuvent fort bien avoir adopté pour la supputation, la division du temps, les poids et les mesures, le système sexagésimal en usage sur les bords de l'Euphrate et ailleurs, sans avoir copié du même coup une religion étrangère. Sans doute, à diverses époques, surtout sous les rois impies Achaz et Manassé, les superstitions des Assyriens et des Chaldéens ont tenté de pénétrer en Israël; mais ces abus ont été vigoureusement condamnés et refoulés par les prophètes.
BAPTEME DES HERETIQUES
5. — Si Ion joint à iérudilion, qui amasse les faits, un esprit philosopliique qui juge sainement de leurs relations et de leurs causes, on ne se hâtera pas de conclure à l'emprunt ou à l'imitation, après un premier coup d'œil jeté à la surface des choses. On se demandera s'il existe un lien réel, un rapport de filiation entre les doctrines. Quand ce lien sera constaté par une méthode rigoureuse, comme celle que le P. Delehaye propose avec tant de tact et de science dans un chapitre sur les « réminiscences et survivances païennes » dans le culte chrétien (Les Légendes hfigiograpltiqiii's, cli. vi), il n"y aura, du point de vue catholique, nulle difficulté à l'admettre.
Si « Moïse fut instruit dans toute la sagesse des Egyptiens » (Act. Ap. vu, 22), c'était apparemment, dans les desseins de la Providence, pour en tirer quelque protit. Aussi les Pères de l'Eglise n'ont pas eu de répugnance à reconnaître des importations étrangères dans le culte des lils d'Israël. Le P. Ferd. Prat cite dans ce sens S. Jean Chuysostome, OrioÈNE, S. JÉRÔME, EusÈBE, Thkodorëï, et, après eux, le grand commentateur Tostat qui écrit : « Beaucoup de cérémonies sont connnunes aux Juifs et aux païens : elles ne furent même accordées à ceux-là que parce qu'elles étaient déjà reçues ijarmi les gentils. Les Juifs s'y étaient habitués; Dieu les toléra après en avoir effacé tout ce qui sentait la superstition » (Z-e Code du Sinaï, sa genèse et son é^'olaiion, 1904, p. l'j, 18, cf. Études, t. LXXVI, p. 9^).
6. — Mais, en parlant des emprunts ou des influences, il ne faut pas oublier, comme font malheureusement tant d'historiens des religions, les contrastes, les différences essentielles. Toute différence vraiment essentielle disparaît pour qui n'admet pas le caractère surnaturel de la religion de l'Ancien Testament. Pour ceux mêmes, parmi les historiens rationalistes, qui avouent la supériorité d'Israël en matière religieuse, et voient en lui le seul peuple strictement monothéiste de l'antiquité, ce phénomène est affaire de génie spécial, d'évolution plus heureuse dans des circonstances providentielles. Les croyants, au contraire, à cette question : « Quel est donc l'avantage du Juif sur le gentil? » répondent avec saint Paul : « Cet avantage est grand de toute manière : d'abord c'est à eux que les oracles de Dieu ont été conflés » (Rom. m, 1-2). La révélation surnaturelle, dont les prophètes ont été favorisés, met un abîme entre leurs oracles et ceux des païens. Eclairés j)ar ces comnuinications divines, les prophètes ont écarté de la religion de lahvé la magie et les superstitions, les pratiques honteuses ou homicides, en honneur chez les peuples voisins; ils ont gardé pure la doctrine monothéiste, ils l'ont sans cesse développée et élevée. C'est ce qui place cette religion incomparablement au-dessus de toutes les autres du même temps : il ne s'agit ])as d'une différence de degré, que de nouvelles découvertes pourront effacer ou amoindrir, mais d'une différence d'ordre, d'une véritable transcendance, qui vient justement de ce que la religion d'Israël est une religion révélée, d'ordre surnaturel.
7- — Aux yeux de certains apologistes malavisés, la transcendance de la vraie religion se transforme en opposition absolue et complète entre la religion divine et les cultes erronés. L'abbé de Hrogme a montré les résultats déplorai)les d'une telle apologétifjue {Religion et \crili(jue, édité par l'abbc C. Piat, 1897, p. 1 32-1 39). Nous lavons vu, dans la littérature babylonienne, qui représente la pensée religieuse de tant de générations, tout n'est pas perversion morale et sujxTstition ; loin de là. On peut y admirer sans scrupule, dans une si)lendide forme poéti<iue, nombre d'idées élevées. A travers la forêt des concep-
tions mythiques et polythéistes on entrevoit un Dieu créateur, qui gouverne le monde, qui punit ou pardonne les fautes, avec qui l'homme peut entrer en communication par la prière. L'obligation de la loi morale, la conscience du mal commis, la rétribution inévitable sont affirmés dans une foule de textes. A côté des vérités perçues par les forces naturelles de la raison, quelques souvenirs de la révélation primitive s'étaient probablement conservés à travers les siècles. Dieu, en accordant au peuple élu le privilège de la révélation, n'a point abandonné les autres peuples sans aucune lumière, sans aucun secours ; il n'a pas pu les soustraire à sa providence dans l'ordre naturel ; il n'a pas voulu refuser absolument à ces païens toute grâce surnaturelle pour les aider à bien ^ ivre et à atteindre leur tin dernière.
Albert Condamix, S. J.
BAPTÊME DES HÉRÉTIQUES.- Peu après le milieu du iii'^ siècle, l'Eglise traversa une épreuve particulièrement douloiu-euse. Encore toute sanglante des exécutions de Dèce, déchirée par le schisme novatien, elle se vit de plus partagée en deux camps par une controverse qui, sur la question vitale du baptême, mit aux prises, non pas seulement des rivalités d'influence, mais des convictions très respectables et de très hautes vertus. Les origines du conflit remontent aux premières années du siècle, et il faut peut-être les chercher en Orient. Il arrivait cpie des hérétiques se présentaient pour entrer dans l'Eglise catholique, et voici la question qui, de bonne heure, s'était posée : accueillerait-on ces transfuges comme de A-rais chrétiens, dûment baptisés dans l'hérésie, ou bien, considérant ce baptême comme nul, les obligerait-on à recevoir le baptême de l'Eglise? La tradition romaine était ferme dans le premier sens; sur d'autres points de la chrétienté, on hésitait, et nous voyons que, peu après le connnencement du lu' siècle, l'Eglise d'Afrique astreignait à un nomeau baptême les hérétiques convertis. Tertullien avait défendu cette pratique dans un écrit en grec, dès avant l'époque où, probablement encore catholique, il en maintenait la nécessité dans son traité latin De baptismo. Son argumentation, très caractéristique, nous montre par quelle face les doeteux's carthaginois abordaient cette question du baptême hérétique. « Nous n'avons, dit-il, qu'un baptême, selon l'Evangile du Seigneur, comme selon les Epîtrcs de l'Apôtre {Eph., iv, 5); il n'j- a, en eff'et, qu'un Dieu, qu'un baptême, qu'une Eglise dans le ciel. Mais le cas des hérétiques appelle une réserve ; car c'est à nous seuls que s'adressent les Ecritures. Les hérétiques n'ont nulle part à notre discipline, puisque l'Eglise les exclut de sa communion à titre d'étrangers. Je ne dois pas admettre, à leur sujet, la règle qui est faite pour moi, car eux et nous n'avons ni le même Dieu, ni le même Clirist, ni le même baptême; n'ayant pas notre baptême comme il le faut avoir, assurément ils ne l'ont pas du tout, et il n'y a pas lieu d'en tenir compte; ils ne peuvent pas le recevoir, puiscprils ne l'ont i>as chez eux » {f)e baptismo, i5). Vers le temps où Tertullien écrivait ces lignes, un concile de Carthage, présidé par l'évèque Agrijjpinus, se prononçait dans le même sens, et réalisait sur ce point l'unité de discipline parmi les évêques d'.Vfrique proconsulaire et de Numidie. Quelques années plus tard, une grande partie de l'Asie Mineure entrait dans le mouvement : les évêques de Cilicie, de Cappadoce, de Galatie et des contrées voisines rebaptisaient les transfuges de l'hérésie catapliryge, et cette prati(pie recevait une sanction ollieielle dans les conciles d'Iconium et de Sjnnade. Cependant Konu', avec d'autres Eglises, demeurait
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BAPTÊME DES HÉRÉTIQUES
fidèle à l'ancien usage de ne point rebaptiser les hérétiques, mais se contentait de les réconcilier par l'iniposilion des mains. Ces divergences persistantes devaient donner lieu, tôt ou tard, à des explications : les explications se produisirent au temps du pape saint Etienne.
Ce pasteur énergique, presque au début de son court pontificat (12 mai 254-2 août 25^), fut mis en demeure de se prononcer entre les deux usages. En maintenant résolument celui de son Eglise, il souleva la protestation unanime de l'épiscopat africain, que dominait la grande figiu'e de saint Cyprien. Cette rencontre entre deux hommes remarquables par leurs vertus comme par leur dévouement à l'Eglise a été racontée bien des fois, et souvent exploitée au détriment du dogme catholique. Il ne sera donc pas inutile d en rétablir l'histoire. Nous avons la bonne fortune de pouvoir no\)s appuyer sur des travaux excellents, qui ont mis en lumière les principales diflicultés et en ont résolu quelques-unes définitivement (voir la bibliographie).
Nous procéderons comme il suit :