‹ Dictionnaire apologétique de la foi catholiqueChapitre 26 sur 214 · BARRE (LE CHEVALIER DE LA · texte numérisé non relu

BARRE (LE CHEVALIER DE LA

hérétiques; la même doctrine se retrouve dans les Canons apostoliques (46. l\-), 63) et les Constitutions apostoliques (vi, i5). Saint Basile {Ep. ad Amphilochiiuii canonica, i, 2 ; P. G., XXXII, 668 et seq.) rejette le baptême des Pépuziens (Montanistes), et prend ouvertement parti pour Firmilien contre Denys d'Alexandrie. Rome maintint, en l'expliquant, la règle posée par Etienne I". Les papes Libère et Sirice défendirent de réitérer le baptême des Ariens (Denzinger, 88 (21)); Innocent I" motiva la difterence de traitement admise à Nicée pom* les Novatiens qui étaient baptisés et les Paulianistes qui ne l'étaient pas (Denzing-er. 97 (63)). Une réponse de Nicolas P"" aux Bulgares (Denzinger, 335 (264) — Responsa, c. io4) va plus loin, en ratifiant le baptême administré par un juif et, chose plus extraordinaire, le baptême conféré au nom du Christ sans invocation de la Trinité. Cette dernière concession ne reparait pas dans les décrets du quatrième concile de Latran ( 1 2 1 5), qui définit contre les Cathares la validité du baptême conféré au nom de la Trinité, quel que soit le ministre (Denzinger, 43o (35^)). Le concile de Trente réitère la définition, en spécifiant la nécessité de l'intention, laissée indécise par saint Augustin (sess. 7, can. 4, Denzinger, 860 (74i))'

Dans sa rencontre avec le pape saint Etienne, saint Cyprien avait montré une droiture et un zèle digues d'une meilleure cause. La crise qui nous révèle, avec la noblesse de son caractère, les hésitations de la théologie au 111= siècle, fut pour l'Eglise une crise de croissance : l'unité de doctrine, que Cyprien avait cherchée dans une voie fausse, allait se faire après lui.

Bibliographie. — Outre les Dissertatiuns de Thomassin, de Constant, etc., et VAfrica cliristiana de Morcelli, citées au tome III de la Patrologie latine, voir : Baronius, Annales, ad ann. 258; Tillemont, Mémoires, a. 42-52 et notes 42-44; L. Roche, De la contros'erse entre saint Etienne et saint Cyprien au sujet du baptême des hérétiques, l'siris, i858;J.-B. Thibaud, Questions du baptême des hérétiques, discutée entre le pape saint Etienne I" et saint Cyprien de Carthage, Paris, i863; Freppel, Saint Cyprien et l'Eglise d'Afrique au III' siècle. Paris, i865; J. Peters, Ber heilige Cvpriam on Carthago, l\a.liiihonne, 1877; B. Fechtrup, Der heilige Cyprian, sein Leben und seine Lehre dargestellt, Miinster, 187"^; H. Grisar. Cyprin ns « Oppositionskonzil » gegen Papst Stephan, dans Zeitschrift fur katholische Théologie, 1881, p. 198-281; O. Ritschl, Cyprianvon Carthago und die Verfassung der Kirche, Gôttingen, i885; Fechtrup, arliclc Ketzertaufstreit, dans le Kirchenlexicon, 1897; E. W. Benson, Cyprian, his life, his ttmes, his work, London, 1897; J. Ernst, série d'articles dans Zeitschrift fiir katholische Théologie, années 1893, 1894, iSgS, 1896, 1900, 1905, 1906, 1907; et Die Ketzertaufangelegenheit in der altchristUcheu Kirche nach Cyprian, Mainz, iqoi ; L. Nelke, Die Chronologie der CorrespondeitzCyprians und der pseudocyprianischen Schriften ad Novatianum und Liber île rebaptismate, Thorn, 1902; P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. II, Saint Cyprien et son temps, Paris, 1902; G. Barcilie, Baptême des hérétiques, dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. II, col. 21g- 233, Paris, 1908; J. Ernst, Papst Stephan I und der Ketzerlaufstreit, Mainz, igoS (Réponse à Nelke); Mgr Ducliesne, Histoire ancienne de l'Eglise, t. I, eh. XX, Paris, 1906; II. Koeli, Zeit und Heimat des Liber de rebaptismate, dans Zeitschrift fiir die Neutestamentliche U'issenschaft, 1907,8; Die Tauflehre des Liber de rebaptismate, Braunsberg, igo6;

d' Aies, Revue des questions historiques, avril 1907- J. Ernst, Zeit und Heimat des Liber de rebaptismate, dans Theologische Quartalschrift, 1908, 4 et 1909, 1; de la Brière, Saint Cyprien et la Papauté, dans Etudes, t. CXVII, 5 nov!! 1908.

A. d'Alks.

BARRE (LE CHEVALIER DE LA). — Au nombre des faits d'intolérance et de cruauté que la libre-pensée reproche à l'Eglise, il n'en est guère de plus souvent exploité de nos jours que le supplice du chevalier de la Barre; il n'est guère, non plus, il'accusation moins fondée, et plus insoutenable.

Jean-François de la Barre (1747-1766), d'une famille apparentée à celle des Lefèvre d'Onnesson, était, en J765, lieutenant d'infanterie, en garnison à Abbeville. Resté sans fortune par la faute d'un père dissipateur, il avait été recueilli par sa tante, Mme Feydeau de Brou, abbesse de Willancourt, et habitait un appartement dont l'abbaye disposait, en dehors de la clôture.

Ce protégé de l'Eglise était indigne de ses bontés. Voltaire, son défenseur, avoue qu'il « avait toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée » {Dictionnaire philosophique, art. Torture); qu'il fréquentait de « jeunes étourdis que la démence et la débauche entraînaient jusqu'à des profanations publiques » /Lettre à d'Argence, 1" juillet 1766); qu'enfin « il fut convaincu d'avoir chanté des chansons impies » (Dict. phil.. supra. Cf. Lielation de la mort du chew de la Barre, jj. 8). Il vivait depuis quelque temps à Abbeville, connu par son impiété, lorsqu'une odieuse profanation y fut commise. « Un crucifix de bois, exposé sur un pont à la vénération publique, fut trouvé le matin du g août 1766 chargé de plusieurs coups de sabre qui y avaient laissé des traces profondes ). {Mémoire pour les sieurs Moisnel..., par Linguet). Sous la pression de l'opinion publique, les autorités civiles se mirent en campagne pour découvrir les coupables, aidées par l'évêque d'Amiens qui, comme la loi l'y contraignait (Ordonnance de 1670). lança un Monitoire obligeant les fidèles à seconder les magistrats. La mauvaise réputation de la Barre le fit soupçonner des premiers. Arrêté avec quatre de ses compagnons ordinaires, il fut interrogé à diverses reprises. Mais ni ses réponses ni les dépositions des témoins ne prouvèrent sa culpabilité. Ce grief fut donc abandonné. Malheureusement pour lui, plusieurs, tout en le disculpant du sacrilège commis, l'accusèrent de paroles impies, de propos obscènes et d'actes scandaleux. Les juges d'Abbeville, prévenus contre lui, le condamnèrent de ce chef à la peine de mort. Appel fut interjeté au Parlement de Paris. On comptait au moins sur une diminution de peine; on s'était trompé : la sentence fut confirmée. Renvoyé à Abbeville, l'infortuné jeune homme y fut exécuté le i" juillet 1766.

"Voilà le fait dans toute sa nudité. Qui doit en endosser la responsabilité et en porter l'odieux? C'est l'Eglise, répondent en chœur ses ennemis : c'est elle qui a versé le sang de cet étourdi, et cela sans motif. — Eh bien, non : l'Eglise n'est pas coupable de cette cruauté; non, le sang répandu sur la place d'Abbeville ne retombe pas siu- elle. On objectera l'intervention de l'évêque d'Amiens et son Monitoire. Tout cela, vu les circonstances, n'importe guère. Qu'on en juge!

Nous sommes, on le sait, à une époque oii les deux pouvoirs vivent en bonne intelligence et se prêtent, au besoin, mutuellement secours. Or un crime vient d'être commis contre la religion que la loi protège : tout le monde appelle et réclame le châtiment du coupable; mais jusqu'ici les efforts

BARTHÉLÉMY (LA SAINT

poiu" le découvrir ont été vains. L'évèque d'Amiens intime aux fidèles l'ordre d'aider les magistrats en déclai'ant ce qu'ils savent; il leur commande d'empêcher la justice de s'égarer en éclairant sa marche; il demande aux témoins, s'il en est, de parler selon leui- conscience. Voilà le but du Monitoire, voilà toute la part du prélat. Il faut noter encore qu'en agissant de la sorte Mgr de Lamotte se conformait à un usage, auquel il ne lui était pas loisible de se soustraire; qu'à maintes reprises, en effet, le concile de Trente, Pie V, le clergé avaient protesté contre l'obligation qu'on imposait ainsi, mais toujours inutilement : la puissance séculière maintenant et défendant ce qu'elle tenait pour un droit, par des amendes et des confiscations.

Voulvit-on cependant faire à l'Eglise un grief de cette intei'vention légale et nécessitée, on devrait reconnaître du moins que celte démarche n'eut aucune influence sur l'issue du procès. Le Monitoire visait uniquement la mutilation du crucifix : or, dit Voltaire, « la procédure, ni la sentence, ni l'arrêt ne font aucune mention » de cette accusation, qui de fait ne fut pas retenue par les tribunaux. L'avocat de la Barre, Linguet, n'est pas moins catégorique. « L'insulte à la croix, écrit-il, n'entre absolument pour rien dans la sentence, ni dans l'arrêt... ; elle n'est même rappelée ni dans l'une ni dans l'autre «. On peut d'ailleurs s'en convaincre en lisant le texte du jugement d'Abbeville conservé aux Archives nationales (X2B, 1892, iSgS).

Ainsi l'Eglise n'a point travaillé à la condamnalion du malheureux jeune homme. Je vais plus loin et dis qu'au contraire elle s'employa très activement à tenter de le sauver.

On l'accusait de propos scandaleux; l'abbesse de Willancourt l'excuse : « Il n'est âgé que de dix-neuf ans, dit-elle, combien n'échappe-t-il pas à cet âge de mouvements inconsidérés... que la bouche imprudente prononce et que le cœiu- plus sage désavoue » (Lettre à Joly de Fleurr, 18 octobre 1765). Au surplus « il n'y avait rien dans tout cela qui ait rapport à l'ordre public de la société, qui puisse apporter aucun trouble ni confusion dans cet ordre et dans celui de la religion. Je vous supplie donc. Monseigneur, d'avoir égard aux représentations que je prends la liberté de vous faire. M. le président d'Ormesson, à qui j'envoie le même détail, aura la bonté d'appuyer ma demande auprès de vous » (IbicL).

On affirmait encore qu'il avait lacéré un évangile dans sa chambre. '( Je peux assurer, réplic[ue-t-elle, qu'il] n'y a jamais eu d'évangile dans sa chambre. » Au reste, continue-t-elle, « le juge crinùnel d'ici a poussé bien loin, la sévérité », et paraît bien partial.

Ce plaidoyer adressé à l'avocat général demeura sans effet : La Barre fut condamné ; il devait même subir sa peine sans délai. A cette nouvelle, l'évèque d'Amiens rentre en scène : « Je vous supplie, écrit-il au président du tribunal, je vous supplie de suspendre, autant qu'il se pourra, l'exécution delà sentence. Nous travaillons à obtenir du roi que la peine de mort soit changée en prison perpétuelle; il est certain que rien ne souffrira du délai que je prends la liberté de vous demander. >. Cet appel à la modération ne fut pas entendu. L'Eglise n'en continua que plus fidèlement à s'intéresser au malheureux condamné. Leprètre chargé de l'assister à ses derniers moments montra quels sentiments on nourrissait à son endroit dans les rangs du clergé, a Ce bon homme pleurait, raconte Voltaire, et le chevaUer le consolait >- (Relation de la mort du chevalier de la Barre, p. 25). On pleura pareillement, continuc-t-il '< depuis le trône de Pétersbourg jusqu'au trône pontifical de Rome » (Le Cri du sang innocent, p. 879). En tout cas, le nonce à

Paris blâma tout haut cette cruauté. « Il dit publiquement que le malheureux n'aurait pas été traité ainsi à Rome, et que s'il avait avoué ses fautes à l'Inquisition d'Espagne et de Portugal, il n'eût été condamné qu'à une pénitence de quelques années x (Relation, "^.Z^)). D'Alembert parle de même: «A Rome, assure le nonce, ce jeune fou aiu'ait été tout au plus condamné à un an de prison » (Lettre du 16 juillet, 1766).

Ainsi, d'après les documents les plus authentiques et; au témoignage de ses ennemis, l'Eglise n'eut aucune part à cette cruauté, bien au contraire.

Mais où sont les coupables?

Voltaire va nous répondre. « Plus j'ai examiné ce que je sais de l'affaire, écrit-il, plus il m'est évident qu'il n'y a de crimes que dans les juges » (A Condorcet,'23 nov. i 774). Qu'on ne dise pas pour les disculper, qu'ils ont appliqué la loi. Ce serait faux : en croyant l'appliquer « ils péchèi'ent visiblement contre elle autant que contre l'humanité » (OEus'res XLIJ\ p. 879, édit. Garnier). « En France, il n'y a point de loi expresse qui condamne à mort pour des blasphèmes... ce qui le prouve, c'est que depuis vingt ans, aucun des membres du tribunal n'a osé la citer (Ibid.). (Voir la déclaration du 7 novembre 1651 renouvelant l'ordonnance de Louis A7/, de 1510.)

Cette criminelle aberration de leur part, continue-t-il, se comprend d'ailleurs aisément. Des trois juges d'Abbeville, deux étaient de parfaits ignorants (A Condorcet, 6 févr. 1775), l'autre un franc coquin : '( Je vous assure que les cheveux dresseraient à la tête si vous saviez tous les ressorts qu'un vieux scélérat a fait jouer » (Ibid.). « Cette abominable affaire ne fut entamée que par une querelle de quelques familles. » Tout « fut l'effet d'une tracasserie de province et d'une inimitié de famille. C'est une chose publique » (Lettres du 26 septembre, du 7 décembre 1766). Quant à venger la religion outragée, ce^ indignes magistrats n'y songèrent jamais. ( Voir les lettres de plusieurs magistrats, conservées aux Archives nationales, lue. cit.)

Telle est la conclusion qui ressort de tous les écrits du patriarche de Ferney. Cette conclusion sera la même si après avoir étudié à sa suite le jugement d'Abbeville, on examine celui de Paris. Voltaire l'explique par le fanatisme de ceux qui furent appelés à prononcer. Or qu'étaient-ils d'après lui? Dans leur ensemble, de fougueux « jansénistes », répond-il.

Ou l'a bien entendu : c'étaient de fougueux jansénistes. Espérons que les ennemis de l'Eglise ne la rendront pas responsable des actes de fils révoltés. Ce serait grossière injustice de recourir pour savoir ce qu'elle est, ce qu'elle pense, ce qu'elle veut, aux sentences de semblables juges, plutôt qu'aux actes de ses évêques, de ses prêtres et de ses religieuses; d'oublier ce ([u'ont fait ses enfants les plus fidèles, pour se souvenir seulement des fautes de ceux qui, par leurs sentiments, ne lui appartenaient plus.

P. Bliaud.

BARTHÉLÉMY (LA SAINT). — Deux problèmes se posent, en apologétique, au sujet de la Saint-Barthélémy :

1° Avant l'événement, l'Eglise catholique a-t-elle joué un rôle dans la préparation du massacre?

2° Après l'événement, l'Eglise catholique a-t-elle approuvé le massacre et glorifié les massacreurs?

Les travaux historiques des cinquante dernières années ont éclairci fort utilement ce double problème.

1°) L'Eglise catholique et la préparation du massacre. — La conviction existe confusément, chez beaucoup, que la Saint-Bai-thélemy fut un

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massacre ordonné ou favorisé par l'Eglise catholique. Le théâtre a vulgarisé cette tradition, grâce notamment au Charles IX de Marie-Joseph Chénier, ainsi qu'aux Huguenots de Scriljc. Symbole populaire : la bénédiction des poignards.

a) Les lettres de Pie V. — Les seuls textes authentiques paraissant favoriser cette manière de voir sont les lettres fameuses par lesquelles le Pa^jc saint Pie V exhorte véhémentement Charles IX et Catherine de JNIédicis à exterminer les protestants français et à ne pas faire de quartiers. Que faut-il penser de l'attitude prise par le Pape?

En réalité, ces lettres conseillent la lutte ouverte, la guerre sainte, contre des rebelles en armes. Il ne s'agit nullement d'un massacre, c'est-à-dire du meurtre de gens inolTensifs, que l'on frapperait en pleine paix et par surprise. Tel était si peu le désir de Pie V que, renseigné, en 1667, sur un projet de ce genre, il avait réprouvé formellement l'idée de « faire périr par pratiques le prince de Condé et l'amiral (de Coligny). » Mais les lettres qui nous occupent sont du 28 mars et du i3 avril 1669; du 29 janvier et du •2'i avril 1Ô70, pendant la troisième guerre de religion. Le Pape veut donc qu'après Jarnac et Moncontour, on mène les représailles avec une fermeté impitoyable contre les hérétiques insurgés. Il blâme sévèrement le pardon et les grandes faveurs que la paix de Saint-Germain accorde à ces coupables, malgré leurs défaites. On ne peut raisonnablement soutenir que ce soient là des exhortations à un « massacre », tel que la Saint-Barthélémy.

D'autre part, que l'on suppose admise, pour un moment, la préméditation par la Cour de France du massacre opéré le 2^ août 1672. Le guet-apens fut alors d'attirer en masse les huguenots à Paris pour les faire assassiner tous à la fois. Le prétexte, l'amorce, fut le mariage du jeune prince calviniste Henri de Navarre avec Marguerite de Valois. Donc, si le Pape était complice et approbateur du futur massacre, il se prêtait au mariage et favorisait le guet-apens. Or, loin d'agir ainsi. Pie V et ensuite Grégoire XIII refusèrent obstinément, et jusqu'au bout, de tolérer ce mariage et d'accorder les dispenses nécessaires. C'est la preuAC non équivoque de leur absence de toute complicité dans la préparation du massacre de la Saiut-Barthélemy.

(Cf. Vacandard, Les Papes et la Saint-Bartliélemy, dans Etudes de critique et d'histoire religieuse. Paris, lijoo, in-i2, pp. 23i à 254.)

b) Le irai caractère du massacre. — Pour bien connaître la Saint-Barlhélemy, nous avons de nombreux témoignages contemporains, tels que ceux du DL'c d'Anjou et de Mauguerite di: Valois, et ceux de Tavannbs, Castei.nau, Brantomi:, La Forge, Pierre Matuieu, de Thou. Nous avons aussi la correspondance du nonce pontilical Salviati (éditée par Theiner), de l'envoyé toscan Petrlcci (éditée par Desjardins), des envoyés vénitiens Giovanni Micuieli et Sigismondo Cavalli (éditée par Baschet). De ces documents, si nombreux et si divers, se dégagent des conclusions fermes. Quelques détails peuvent demeurer obscurs et douteux. Mais les principaux faits et leurs caractères dislinctifs sont a raimenl ac(|uis à l'histoire avec pleine certitude. Or, le plus clair de ces résultats est d'exclure toute prémétiitaliou par la Cour de France du massacre général des huguenots. Le dernier historien qui osa défendre celte tlu";se désespérée fut Henri Bordier (La Saint-Iiarthélemy et la critique moderne. Genève et Paris, 1879, in-/(", pp. Gg à 11 4). Depuis l()nglenq)s, liisloriens catholiques et historiens prol(;stauls sont d'accord poui' nier la préméditation :SoLDAN(trad.Scliniidt, i855),Coi^ukrel(i862), B0UTARIC (1862), Gandy (i866), Desjardins (1878),

Baguenault de Puchesse (1881), Loiselkur (1882), Delaborde (1882), La Perrière (1892), Mariéjol (190/1), Vacandard (igoô).

Voici les faits reconnus pour exacts. Au printemps de 1572, Catherine de Médicis prend ombrage de l'ascendant conquis sur Charles IX par l'amiral de Coligny. La question des Flandres accentue le désaccord. L'amiral veut entraîner tous les Français dans une guerre nationale contre l'Espagne. Catherine veut, au contraire, maintenir la paix avec Philippe II. Nonobstant l'avis du Conseil, Charles IX penclie du côté de Coligny. Dès lors, la Reine-Mère voit dans l'amiral un adversaire aussi odieux que dangereux : cet homme cherche à l'écarter du pouvoir et compromet, par ailleurs, la paix et la sécurité du royaume. Catherine reprend donc un projet qui l'a déjà tentée à diverses reprises. Conformément aux règles machiavéliques de la politique italienne, elle se juge en droit de faire périr celui qui la gêne : puisque le meurtre lui-même devient légitime, dès qu'il est commandé par la h raison d'Etat ». Vers la Un de juillet, Catherine se i-approche des Guise, rivaux et ennemis personnels de Coligny; elle combine avec eux toutes choses en vue d'un assassinat. Le 18 aoîit, est célébré le mariage mixte de Henri de Navarre avec Marguerite de Valois; de tous les points de la France, les gentilshommes protestants sont accourus à cette fête. Quatre jours après, a lieu l'attentat contre le seul amiral de Coligny. C'est la preuve manifeste que l'on ne songe pas encore au massacre universel des huguenots; car, si l'on avait eu un projet semblable, rien n'aurait été plus capable de le divulguer et de le faire échouer. Donc le vendredi 22 août, entre dix et onze heures du matin, — au moment où, quittant le Louvre, l'amiral passe devant la demeure d'un serviteurdes Guise, — l'aventurier Maurevel, posté derrière une fenêtre de cette maison, décharge son arquebuse sur Coligny et prend aussitôt la fuite. Mais le coup est manqué. L'amiral a bien perdu l'index de la main droite et son bras gauche est cassé : toutefois aucun des organes vitaux n'est atteint. Catherine est loin d'être délivrée de son adversaire, le crédit de l'amiral va même grandir encore auprès de Charles IX. Le jeune Roi est exaspéré par ce crime; il jure de faire solennelle justice, et court marquer au blessé coml)ien profonde est la sympathie qu'il lui porte. De leur côté, les gentilshouimes huguenots se livrent à des manifestations violentes, ils circulent en armes et menacent insolemment de tirer eux-mêmes vengeance de leurs ennemis et surtout des Guise. L'aventure tourne donc au plus mal pour Catherine, dont le plan avorte et dont la complicité ne manquera pas d'être découverte. C'est alors que, pour sauver son propre pouvoiret pour prévenir les nouvelles guerres et discordes civiles dont elle a criminellement et maladroitement posé la cause, l'Italienne prend son parti désespéré : faire connaître au Roi toute la vérité; puis obtenir de Charles IX l'ordre de massacrer, non plus seulement l'amiral, mais tous les chefs huguenots présents à Paris. Selon la juste expression du chroniqueur Pierre Mathieu : « Si l'amiral fût mort de ses blessures, le malheur de son parti s'en fût allé avec lui. » Mais l'échec, tout fortuit, du premier meurtre conduit Catherine à un autre attentat, beaucoup plus grave encore. Ses conUdents et approbateurs sont le duc d'Anjou, futur Henri III, le duc de Guise, le chevalier d'Angoulème, Tavannes, Goiuli, Nevcrs, Birague, poussés par dilférents motifs. Durant la soirée du 23 aoiit (quoi quii en soit des circonstances de détail) la couqîlicité de la Reine- Mère dans le crime de la veille est révélée à Charles IX ; en môme temps, l'exécution générale des seigneurs protestants lui est présentée comme une urgente

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mesiu-e de salut public. Le Roi est affolé par la terril)le nouvelle; cependant il résiste d'abord au projet meurtrier. Mais l'imminence du scandale et du péril, la crainte de nouveaux troubles, la pression de sa mère, de son frère, de ses conseillers, lui arrachent enfin les commandements nécessaires au massacre. Les préparatifs occupent le reste de la nuit.

Le 24 août 1572, dès la première heure, l'amiral de Coligny est assassiné par les gens du duc de Guise ; les seigneurs protestants, logés au Louvre, sont poussés dans la cour du château et tués par les soldats. Méthodiqueuient, les exécutions s'opèrent dans tous les quai'tiers. La plupart des chefs huguenots sont égorgés dans leur lit. On signale, au nombre des Tictimes. La Rochefoucauld, Soubise, Renel, Quercy, Téligny. Pendant ce temps, la cloché du Palais sonne le tocsin. Bientôt les meurtres se multiplient, car la populace y prend spontanément un rôle. L'exemple des soldats de la Cour a vite fait d'exciter à son paroxysme la haine habituelle des Pai'isiens contre les hérétiques : haine que les huguenots ont encore fait grandir par leurs bravades et menaces publiques des jours précédents. Il ne s'agit plus, dès lors, de massacrer uniquement les seigneurs et chefs du parti, selon l'ordre du Roi : mais c'est le massacre de tous les huguenots de toute catégorie, que l'on peut reconnaître et atteindre.

On les tue à coups d'arquebuse, à coups de piciue, à coups de poignard. Des vengeances privées se mettent de la partie, et certains catholiques sont massacrés pêle-mêle avec les protestants. Soldats et gens de la lie du peuple ajoutent le pillage à l'assassinat. Charles IX demeure impuissant à faire cesser les violences, comme l'en adjurent les autorités municipales. Il y a encore des meurtres pendant les journées qui suivent le 24 août. Paris compte environ deux mille victimes.

La circulaire, expédiée par la Cour dès le 2^ août, présente les désordres comme le résultat d'un conflit entre les partisans de l'amiral de Coligny et les partisans du duc de Guise. Mais, le 26, au Parlement, Charles IX revendique pour lui-même la responsabilité du drame, en déclarant qu'il a été contraint de prévenir par un acte de justice sommaire l'attentat que complotaient les huguenots contre le gouvernement et la famille royale. Bientôt, un arrêt du Parlement condamne Coligny mort et deux de ses amis encore vivants, comme criminels de lèse-majesté. C'est le triomphe de Catherine de Médicis. Lorsque ees nouvelles parviennent en province, l'exemple de Paris produit des résultats contagieux. Certains gouverneurs s'opposent énergiquement aux tueries, mais d'autres se montrent hésitants, et les huguenots sont massacrés par centaines à Lyon, Bordeaux, Toulouse, Orléans, Meaux, Troyes, Rouen, ailleurs encore. Ce sont des actes de fanatisme populaire, de la part des catholiques, analogues aux actes de fanatisme déjà commis en divers endroits par les huguenots : tel avait été, à Nîmes, en 156^, contre les catholiques, le massacre appelé : la Michelade.

Nous pouvons donc tirer les conclusions suivantes au sujet du vrai caractère de la Saint-Barthélémy .

a) L'exécution générale des huguenots de tout rang a été un acte spontané de violence populaire, comme l'histoire des guerres de religion en offre trop d'exemples : mais plus grave et plus sanglant que tout autre, par suite des circonstances.

^) Le meurtre des chefs du parti protestant a été un coup de politique italienne, improvisé par Catherine de Médicis et son entourage, afin de conjurer le péril qu'a causé l'échec de l'attentat commis, le 22 août, contre l'amiral de Coligny.

y) La Saint-Barthélémy n'ayant pas été préméditée,

les motifs de Catherine ayant été uniquement personnels et politiques, on doit reconnaître que l'Eglise catholique est tout à fait innocente de la préparation du massacre.

20) L'Eglise catholique et la glorification du massacre. — A Paris, le clergé catholique célèbre une cérémonie solennelle, avec messe et procession, en actions de grâces de la Saint-Barthélémy (28 août).

A Rome, Grégoire XIII prononce une allocution consistoriale pour glorifier ce même événement. Il fait chanter ensuite le Te Deum à Sainte-Marie- Majeure (5 septembre). Trois jours après, le Saint- Père, entouré des cardinaux, préside la cérémonie d'actions de grâces à Saint-Louis-des-Français (8 septembre). Le Pape fait frapper une médaille, représentant l'ange exterminateur, avec la légende : Hugonotorum strages. Il envoie un légat, le cardinal Orsini, jîrésenter à Charles IX ses félicitations. Enfin Grégoire XIII ordonne la composition de la fresque fameuse de Yasari, où l'on voit la tentative contre Coligny, la décision de Charles IX et l'exécution des huguenots.

L'Eglise catholique n'a-t-elle donc pas, après la Saint-Barthélemj', approuvé le massacre et glorifié les massacreurs?

Tout dépend de l'idée qu'on se faisait, à Paris et à Rome, de l'acte du 24 août ib'j2. Massacre et assassinat, ou bien mesure de légitime défense? — Dans le premier cas. les cérémonies d'actions de grâces font participer les chefs de l'Eglise à la responsabilité des coupables. Dans le second cas, les mêmes cérémonies n'ont rien que de très naturel et de très inoffensif.

a) Le clergé de Paris savait alors de lévénement ce qu'en savait le reste de la population catholique. Il savait donc que les seigneurs huguenots, à la suite de l'attentat contre Coligny, avaient circulé en armes dans la Aille, et proféré publiquement des menaces. Il savait que, dans la nuit du 28 au 24 août, Charles IX avait appelé au Louvre le prévôt des marchands pour lui faire prendre toutes les mesures défensives, nécessaires à déjouer une conspiration imminente des huguenots contre l'Etat. Il savait qu'un arrêt du Parlement de Paris a^ait authenticjué cette interprétation des tragiques scènes du 24 août. Beaucoup de catholiques, même parmi les plus haut placés, croyaient à la réalité du complot : telle Marguerite de Valois. Comment donc le clergé parisien aurait-il pu se refuser à célébrer, d'accord avec le peuple, les cérémonies d'actions de grâces demandées olliciellement par la Cour et le Parlement, pour fêter la préservation du Roi et l'anéantissement des rebelles? De bonne foi, il n'y a ici nulle matière raisonnable à grief.

h) Le Pape Grégoire XIII a. mis certainement beaucoup de spontanéité, puis d'insistance, à se réjouir de la Saint-Barthélémy. Sous quelles couleurs a-t-il connu l'événement? — Pour répondre, nous avons la très impartiale publication documentaire du continuateur de Baronius (Aug. Theiner, Annales ecclesiastici. Rome, i856, in-f'^. Tome I). M. Boutaric en a reproduit et commenté les pièces diplomatiques les plus instructives {La Saint-Barthélémy, d après les archives du Vatican : dans la Bibliothèque de l'Ecole des Charles, 5'= série, tome III, 1862, in-S", pp. i à 87). Le Pape a reçu la nouvelle de la Saint-Barthélémy par le sieur de BeauAillier, que Charles IX avait envoyé immédiatement à Romc.N'ul doute que le courrier royal ait exposé à Grégoire XIII la Aersion olFicielle de la Cour de France : le complot cahiniste écrasé juste à temps. Le même Beauvillier remet au Saint-Père une lettre d'explications, écrite dès le 26 août par Louis

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