CIEL
de Jésus-Christ, Paris, 1886, p. i36 sq., Re^-ue des études juives, Paris, 1892, t. XXV, p. 4-
Rien de plus familier aux Pères apostoliques que celte pensée du ciel envisagé comme un séjour permanent, comme l'éternelle et commune demeure des élus. L'Epitre de Barnabe, xis., 1, désigne expressément le ciel comme le lieu spécialement réservé aux justes, -rèv iipiT/jiivw zd-ov^ Clément de Rome, comme la patrie des saints, xôipo.! iOTcsiv, I Cor., l, 3, comme la place assignée aux justes pour l'éternité, XLiv, 16 (Funk, Patres apostolici, Tubingue, i883, t. I, p. 52, 124, 116). On sait assez les détails de la Vision du Pasteur dTlERMAS : le ciel est le lieu où sont réunis les anges et où habiteront les hommes avec le Fils de Dieu. F/*., 11, 7 ; .S//«//.,ix, 2^, 4 (Funk, p. 542. 548). Igx.vce d'Antioche aspire « à monter vers Dieu dans le lieu préparé ». Ad Boni., 11, 2 (Funk, p. 21 4). Saint PoLYCARPE exprime le même désir; il entrevoit la place réservée aux martyrs auprès du Seigneur. Ad Pitil., ix, a (Funk, ib., p. 2'j6). Enfin VEpître à Diognéte, vi, 8, vu, 2, x, 2, décrit en traits expressifs « le lieu céleste de la récompense incorruptible, séjour de la divinité et du Christ et royaume des élus )) (Funk, ibid., p. Sao, 320).
Brextz et, après lui, quelqvies critiques modernes se réfèrent vainement aux textes de saint Justin où il est expressément déclaré que l'àme ne monte pas au ciel après la mort. Dial. cum Tryp/i., 80, P. G., t. VI, col. 616. Mais il faut entendre, d'après le texte et le contexte, immédiatement après la mort, c/ay. rôj «Tcô-^rl^x-iv. Saint Justin, en de nombreux passages, nous montre (> par delà les mondes, plus haut que le fii'mament, le séjour de la félicité commune ». ApoL, II, I ; Dial. cum Tryph., 56; cf. r.tpl Kjy.^-zd-s-^.iz, ■j, ibid., 44i. 612, 1589. Il ne s"agit, dans le texte allégué, que du délai de la récompense, la gloire du ciel étant conditionnée, poiu" saint Justin, par la résurrection.
L'enseignement de saint Irénée n'est pas moins exiJlicite, Cont. Jiaer., 1. V, c. xxvi, n. i ; c. xxxv. n. 2, P. 6'., t. VII, col. II 22, 1220, et son discii)le HiP- VOLYTE nous représente, rassemblés, dans le ciel où est monté Jésus-Christ, les prophètes, les martyrs et les apôtres devant la face de Dieu. Serm. in Elcanam et Annain; De Antichristu, 3i, 59 (édit. Bonwetsch et Achelis, Die grieckischen christlichen Scltriftsteller, Leipzig. 1897, t. I, p. 20, '5g, 122).
La synthèse de ces données traditionnelles, délinilivement établie par l'école eatéchétique d'Alexandrie, ne laisse subsister aucun doute sur la pensée de l'Eglise primitive. Reprenant la description de la « patrie d'en haut » si souvent retracée par Clément d'Alexandrie, Coh. ad gent., c. i et 9, Paed., 11, 12; Stroni., VII, 2, P. G., t. VIII, col. 60, igS, 4o8, t. IX, col. 608, Origène commence à soumettre la croyance chrétienne à l'analyse et aux spéculations philosophiques et se demande où est fixé, dans l'univers, le ciel des élus. Tout en formulant l'hjpothèse que le séjour des bienheureux pourrait bien n'être pas en dehors du zoVwî;, tout en étant distinct du firmament ou ciel étoile, il reconnaît que la philosophie est impuissante à résoudre ces problèmes. Deux points seulement sont acquis pour le chrétien : le ciel est un monde ulira-terreslre réservé aux élus, et la constitution des corps glorieux sera en harmonie avec les conditions de ce séjour éthéré. Cont. Ceisuni, vu, 3i; III, 42; De princ., 1. II, c. m, n. 6, P. G., t. XI, col. g-3, 19Ô, 1405. Cf. Koetschau, Origenes tl'erke, Leipzig, 1899, t. I, p. 182, 240.
Développée en de magnifuiues images par le génie de Tertuli-ikn, De anima, bb; De resurr. carn., [\'i; Ap., 47, P. /... t. II, cr)l. 742-744. 856, t. I, 520; cf. d'Alès, Art Théologie de Tertullirn, Paris, 1900, p. 281, 446-448, en traits enflammés parla foi ardente
de saint Cyprien, Ad Fortunatum de exhortations martyrii, c. 12, i3; Liber ad Demetrian., c. 25, P. L., t. IV, col. 676, 563; édit. Hartel, dans Corpus Scriptor. eccles. latin.. Vienne. 1868, t. I, p. 345-347, 370, cette pensée du ciel fut toujours le soutien le plus puissant, l'indestructible consolation des martjrs. Il n'en est pas qui revienne plus fréquemment ni plus vivement dans leurs Actes ou Passions. La célèbre vision de Satur dans la Passio SS. Perpetuae et Felicitatis, n. 11, cf. Pillet, Les martyrs d Afrique, Lille, i885, p. 274, 284 ; Franchi de Cavalieri, La Passio .s"5. Perp. et Felicit., dans Bomische Quartalschr. fiir christl. Altertumskunde und f'iir Kircliengeschichte, Rome, 1896, p. 126-132, l'entretien de Victor avec le Seigneur dans la Passio SS. Montani, Lucii el alior. mart. african., c. 7, Ruinart, -^c/rt/Jr/7Hor., mart., Amsterdam, 171 3, p. 237, sont les témoignantes les plus expressifs de cette commune croyance dont les découvertes épigraphiques du siècle dernier ont si merveilleusement mis en relief le caractère dogmatique et populaire. Presque toutes les pierres sépulcrales des catacombes renferment, dans la brièveté de leurs formules, l'affirmation de la foi et des espérances de tous, la pensée suprême de ce séjoui* ultra-terrestre où les justes seront réunis au Christ et à Dieu, dans le « lieu du rafraîchissement », « avec les saints », « dans la demeure éternelle », « au royaume céleste ». Cf. Mar- TiGNY, Dictionn. des antirjuilés chrétiennes, Paris, 1899, p. 690-691; Kraus, Jleal-Encyclopddie der christl. Alterthiimer, Fribourg-en-Brisgau, 1886, t. II, col. 684 ; Marugghi, Eléments d'archéol. chrét., Paris, 1889, t. 1, p. 188; WoLTER, Die rômischen Katakomben und ihre Bedeutung fiir hathol. Lehre von der Kirche, Francfort, 1886, p. 279; et spécialement Kaufmann, Die sepulcralen Jenseitsdenkmâler der Antike und TJrchristentums, Mayencc, 1900, p. 65 sqq. Le vol de la colombe, dans les monuments iconographiques des premiers siècles, l'orante entourée de colombes ou prenant son essor vers le ciel étoile, accueillie pai" les anges et par les bienheureux, et bien d'autres symboles (cf. Krals, op. cit., t. II, p. 6i5 sq. ; Gar^ Rucci, Storia dell'arte cristiana nei primi otto secoli, Rome, 1873-1881, t. II. p. 35, 98; Stuhlfautu, Die Engel in der allchristlichen Kunst, Fribourg-en-Brisgau, 1897, p. 2o3 s(j. ; Kaufmanx, op. cit., p. i24-i4o), sont l'expression figurée de cette croyance qui pénètre l'intime de la vie chrétienne et dont la liturgie catholique, dans tous ses rites, a conservé religieusement les antiques formules. Le ciel est « le séjour commun de la félicité », Missal. roman., Oratio pro defuncio sacerdote, à la messe des défunts; le « lieu du repos, de la lumière et de la paix », ibid., au canon; le « lieu où sont assemblés les anges et les élus dans l'éclat de la gloire », L.iturgia S. Chrysost., Renaudot, Liturgiarum orientalium collectio, Paris, 1715, t. Il, p. 29; le « séjour où nous monterons après le Christ », Sacramentariiim Gallicanum, Mlratori, Liturgia romana yetus, Venise. 1748, t. 11, col. 595, et les innombrables témoignages attestant que le ciel est l'exchisive demeure des élus, la patrie ultraterrestre où ne sont admis que les saints sous la conduite des anges. (]f. Magistratti, f.a liturgia Amhrosiana, Milan, 1899, t. I, p. 194; Dom Ferotin, Le Liber Ordinum en usage dans l'Eglise wisigothique et mozarabe d'Lïspagne du ve au xi' siècle, dans Monumenta Ecclesiae iiturgica de Dom Cabrol et Dom Leclercq, t. V, Paris, 1904. col. m; Pro»st, Die antiochenische Messe, dans Zeitschrift fiir kalhol. Théologie, Insi>ruck, i883, t. VIL p. 294-296.
On s'explique aisément (pie Luther, dont le bagage tlic()logi<pie était d'ailleurs fort léger, n'ait donné qu'uiu! attention distraite aux rares textes anlénicéens connus de son temps. Cf. IL Denifle, Luther
CIRCONCISION
und Luthertum in der ersten Entwickelung, Mayence, 1906, t. I, p. 479 sqq. Mais que dire du peu de soin que met la critique moderne à recueillir ces documents et à les discuter? Cf. Wabxitz, loc. cit.,\). 182. De l'universalisme d'OuioÈXE conclure, comme on le fait si souvent, à une croyance universaliste de l'Eglise elle-même, est d'une sophistique singulièrement hardie. Encore est-il nécessaire d'observer que l'origénisme n'implique nullement la négation de la doctrine spécificpie du ciel. Origène lui-même distingue nettement le séjour réservé aux saints du séjour inférieur où seraient réunis les pécheurs purifiés : aux uns le ciel proprement dit, aux autres la terre des vivants. De princ, 1. II, c. m, n. 7, P. G., t. XI, col. 198.
D'une étude minutieuse des textes et des faits, il résulte donc nettement que la croyance au ciel comme à un séjour ultra-terrestre et commun aux élus, était universelle et d'une absolue fermeté dans l'Eglise primitive.
II. — Une 'accusation plus grave et d'origine plus récente est le reproche fait à l'Eglise d'avoir érigé en dogmes de naïves erreurs cosmologiques sur la constitution du ciel, cf. G. Séailles, Les affirmations de la conscience moderne, p. 1 1 1 sqq., sur les sphères cristallines, sur la nature toute matérielle de l'empyrée, sur le mouvement des astres soumis à l'impulsion et à la direction des Anges.
Il est facile de justifier l'Eglise siu* ce point, par une fin de non-recevoir, l'Eglise n'ayant jamais défini ce qu'est le ciel ni même où est le ciel. La curiosité humaine s'est plu dès l'origine à agiter ces insolubles problèmes, et quelques esprits spéculatifs, au cours des siècles, ont essayé de déchiffrer l'énigme, en émettant des hypothèses plutôt que des opinions, et avec toutes les réserves commandées par la prudence, sans jamais engager la doctrine. Oric.ènk, le premier, s'est enquis de ces questions, mais plutôt pour les poser que pour les résoudre. « Qui aura, dit-il, le dernier mot de ces choses? » De princ 1. II, c. m, n. 6, P. G., t. XI, col. 978; KoETscHAC, Origeiies Werke, Leipzig, 1899, t. I, p. 182. La pensée de saint Aigustin n'est pas plus affirmative. Après avoir émis l'opinion que le ciel est analogue aux lieux matériels : « Vous voudriez bien savoir, dit-il à ses auditeurs, où se trouve ce tranquille séjour où l'on voit Dieu face à face : c'est Dieu lui-même qui sera après cette vie le lieu de nos âmes. ■•■> Enarr. in Ps. xxx. serm. m, n. 8, P. L., t. XXXYl, col. -ibi. Tout ce qu'il peut affirmer, c'est que les élus monteront dans les hauteurs des cieux. De Gen. ad litt., 1. XII, c. xxxv, P. /,., t. XXXIV, col. 483. Saint Basile avait déjà exprimé une idée analogue en plaçant le ciel en dehors du monde, mais non pas sans relation avec le monde. Ilom. I in Hexaem, n. 5, P. G., t. XXIX. col. i3. C'est exclure précisément l'identification du ciel des élus ou empyrée avec le ciel sidéral.
Les scolastiques, à la suite de Pierre Lombard, Sent., 1. Il, dist. 11, n. 6, P. L.,l. CXCII. col. 656, ont repris, pour la discuter, la théorie basilienne. mais sans émettre à ce sujet autre chose que des opinions d'ordre purement philosoi^liique. Saint Box aventure, s'excuse de traiter ces questions i. où la théologie des Pères a si peu à nous apprendre et la pliilosophie moins encore. » In IV Sent., 1. II, dist. 11, a. i, q. i. Opéra, Quaracchi, 1889, t. II, p. 71. A son tour, saint Thomas admet l'existence du ciel empyrée au delà des mondes, mais comme une simple probabilité fondée exclusivement sur le témoignage de saint BasiLE de saint Bède et de Strabon. Caeliim empyreum non invenitur positum nisi per auctoritates Strabi et Bedae. et iterum per auctoritatem Basilii ; Sum. theoL,
I, qu. Lxi, a. l\. Dans la discussion soulevée au sujet des doctrines scolastiques sur le ciel, ce texte est d'une importance capitale : il montre que la question était envisagée en dehors de toute conception théologique. L'existence du ciel empyrée enveloppant tous les mondes parut une hypothèse acceptable, et rien de plus. Cajetax n'hésite même pas à la rejeter comme n'ayant aucun fondement scripturaire et comme étant de tradition relativement récente. Comment, in II ad Cor., c. xiii, Paris, i5i52, p. 1 13.
Dès lors les diverses opinions émises par les scolastiq[ues pour expliquer la nature du ciel empyrée n'offrent plus aucun intérêt à l'apologiste : pures hypothèses d'école, qui n'ont rien d'ailleurs de si étrange, étant donné l'état des sciences à cette époque. Puisque le ciel est destiné à recevoir les corps glorieux, les scolastiques concluaient assez naturellement que le ciel est un lieu réel, une partie déterminée de l'espace ; mais bien loin de le confondre avec les « sphères de cristal «, — dont la scolastique n'a jamais admis d'ailleurs l'existence, — ils le concevaient comme immobile au delà du mouvement des astres et de la plus subtile essence. Cf. Albert le Grand, Compend. theol. verit., 1. II, c. iv, Paris, 1896, t. XXXIV, p. 43 sq. ; saint Thomas, In IV Sent., 1. U, dist. XIV, q. I, a. 2, et Quodiib., VI, q. xi, a. 19.
II n'est rien dans ces données qui engage l'enseignement de l'Eglise, et la prudente réserve avec laquelle les scolastiques abordaient ces subtiles questions de l'au-delà, toujours fascinantes pour la curiosité humaine, démontre bien nettement que le dogmatisme de l'Ecole était loin des excès que lui prête si libéralement la critique moderne.
Bibliographie. — Bellarmin, De aeterna felicitate sanctorum, Lyon, itii6; Gretser^ Disputatio de i'ariis coelis luthcranis. zwingJianis, iihiquitariis. cahinianis. etc., dans Opéra, Ratisbonne, 1734-1741» t. V, p. 207-260 ; Th. Henri Martin, La vie future suivant la foi et la raison. 3= édit., Paris, 1870, p. 157-188, 528-526; Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, 4" édit., Paris, 1884, t. III, p. 101-180; Chambers, 0:ir life after death, Londres, 1894; Moody, Heaven; its inhahitants ; its riches.i^ édit.. Londres, 1894 ; Atzberger, Geschichte der christlichen Eschatologie innerhalb der vornicànischen Zeit, Fribourg-en-Brisgau, 1896; Dom Cabrol, La prière antique, Paris, 1900, p. 175-187,
Paul Bernard.
CIRCONCISION. — Latin circumcisio; grec TTïcircu/;; hébreu mûlàh (coupure); arabe toliara (purification) : tous termes désignant l'ablation, par « section circulaire n ( circum-caedere h de la membrane préputiale, généralement considérée comme impiu-e et génératrice d'impureté. Certaines populations pratiquent aussi sur la femme une opération de même nature, qu'on nomme plutôt l'excision.
S'il ne s'agissait ici que d'une simple intervention chirurgicale, dont l'utilité n'est d'ailleurs pas contestable — disons-le tout de suite, — surtout dans les pays chauds et chez certaines races, au triple point de vue de la propreté, de l'hygiène et de la morale, il n'y aurait pas lieu d'en parler en cet ouArage. Ce qui nous intéresse en cette pratique, c'est son origine, sa signification, son caractère véritable chez les peuples cjui l'ont adoptée.
I. — La connaissance que nous avons aujourd'hui de la terre habitée nous permet d'écarter une première erreur longtemps répandue, à savoir que l'orisrine de la circoncision remonterait à Abraham ; ou
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(jue les Juifs la tiendraient des Egyptiens; ou que des Egyptiens elle aurait passé à quelques populations africaines et asiatiques. En réalité, la circoncision, qu'on a retrouvée dans toutes les parties du monde, en Asie, en Afrique, en Amérique, en Océanie, et chez des tribus de cultiu-e tout-à-fait inférieure, comme les Noirs du centre africain, les Indiens de l'Amazonie, les Australiens, les Néo- Calédoniens, etc., a toutes les apparences d'un rite extrêmement ancien, qui remonterait aux origines mêmes de l'humanité.
D'abord — et c'est une remarque essentielle à faire, — la circoncision, chez les pojmlations primitives qui l'ont gardée, n'est pas un acte isolé, consistant uniquement en une simple et rapide opération pratiquée sur des enfants : c'est l'un des nombreux rites qui font partie de l'initiation de l'adolescence, initiation dont l'importance, en ces sociétés rudimentaires, est capitale. C'est, à proprement parler, le passage de l'enfance à la virilité par une seconde naissance : cette fois, l'adolescent entre dans la tribu avec la conscience de lui-même, la connaissance qui lui a été donnée de ce qu'il est, et, avec l'aptitude qui lui est reconnue de prendre place parmi les soutiens et les défenseurs du village, celle de transmettre à son tour la vie qu'il a reçue et de fonder une nouvelle famille. Aussi, cette initiation, qui s'applique aux deux sexes, comporte généralement une retraite, faite sous la conduite d'un directeiu-, avec exercices multipliés, discipline sévère, chants, danses, nourriture, logement et costumes spéciaux, sans compter les coups pour toute infraction qui survient. Le moment venu, les initiés reparaissent, après renouvellement, par le sacrifice, de l'alliance avec le totem allié de la tribu, en union avec les ancêtres; un nom nouveau leur est imposé, un bain symbolique leur est donné; ils reçoivent sur leurs corps les marques tribales; leurs tabous ou interdits infantiles sont levés; puis viennent, avec la procession solennelle de clôture, les cadeaux, les chants, les danses, les réjouissances générales : des hommes nouveaux sont nés au village !
C'est au cours de cette initiation que, généralement, la circoncision prend place. Pour en spécilier le caractère, il est même des tribus, — au Kikoyou, par exemple (Afri(|ue Orientale), — où les parents simulent l'acte générateur, puis la mère prend l'enfant dans son giron et lui rend ensuite la liberté, comme si elle le mettait au monde une seconde fois.
Ainsi, l'enfant doit renaître homme, pour être reconnu digne de prendre place parmi les hommes et apte à transmettre la vie. Mais, ici, double dilliculté. D'abord, dans la pensée des Primitifs, le domaine mystérieux où s'élabore la vie humaine est éminemment sacré et interdit, autrement dit réservé, autrement dit tabou . malheur à qui l'envahit sans être passé par les rites qui lui donnent libre accès!
De plus, une souillure spéciale, transmissible des parents aux enfants, est censée s'attacher aux organes de la génération : il faut enlever cette souillure. Eh ! bien, c'est à quoi sert la circoncision : la circoncision est à la fois une levée d'interdit et une purification rituelle, comportant une effusion de sang, avec section circulaii-e ou tout au moins longitudinale — comme chez les Massai — de la membrane préputiale, sans compter les paroles ou les chants qui précisent le caractère de l'opération.
Sans doute, l'ensemble de ce cérémonial n'a pas été également bien conservé dans toutes les tribus de civilisation inférieure; il en est qui n'en oui plus que certaines parties; il en est même — et beaucoup — qui ont tout abandonné. C'est ce qui, de mémoire d'homme, est arrivé, par exemple, pour les Zoulous
et les Ba-ronga, que les embarras de la circoncision gênaient dans les guerres perpétuelles où ils étaient engagés au milieu du siècle dernier.
Sans doute, aussi, le Primitif n'est généralement pas en état de fournir l'explication du sj'mbolisme des rites qu'il pratique — et, s'il l'était, il se refuserait probablement à le faire pour le plaisir d'un pro fane; mais ce symbolisme ressort de toutes les idées qui hantent son esprit, comme de tous les actes dont il entoure cette pratique, étrange pour nous peut-être, mais qui, à ses yeux, n'a rien que de très naturel et <[ui, au surplus, est jugée indispensable.
Chose curieuse! Un autre rite, signalé à la fois en Afrique et en Océanie, souligne de façon intéressante le sens du cérémonial que nous venons d'exposer. En même temps que l'enfant est circoncis, dans plusieurs tribus on lui enlève une dent. Pourquoi? C'est qu'il faut, par ce sacrifice, lever l'autre interdit qui pèse sur l'usage de la nature et se munir de l'autorisation de se nourrir sans offenser le maître mystérieux du monde. Autrement dit, à sa seconde naissance, l'homme est mis dans l'état rituel ou religieux requis pour pouvoir, sans contrainte, entretenir la vie en lui et la propager au dehors...
II. — Sans insister davantage, il nous sera donc permis d'affirmer dès maintenant que Renan fait doublement erreur, quand il voit dans la circoncision une pratique d'origine sémitique, et qu'il ajoute : Dans le principe, « cet usage n'eut ni la généralité ni la signification religieuse qu'on lui donna plus tard. C'était une opération que beaucoup de tribus pratiquaient et qui avait sa raison physiologique. Sans cette opération, certaines races de l'Orient seraient condamnées à une demi-impuissance et à de fâcheuses impuretés » {IJisf. du peuple d'Israël, I, p. 123). — Non seulement les Sémites de la vallée de l'Euphrate ou de celle du Nil ne sont pas les inventeurs de la circoncision, mais, à l'époque où Hérodote, le premier, l'observait chez les Egyptiens {Ilist., ii, 36, 3;, loli), il est probable que ceux-ci en avaient déjà perdu la signilication initiale et que cette institution couïmençaità tomber, puisque, d'après M. Mas- PKKO, elle n'était pas générale {hxGRxyGK, Etudes sur les religions sémitiques, p. 2^5).
Au reste, le caractère symbolique, religieux et social de la circoncision, tel que nous l'avons exposé, n'exclut en aucune façon ses avantages immédiats et pratiques, au point de vue de l'hygiène, que nous signale Hérodote et que Renan admet. — Avec Zabo- ROAVSKi, on peut aussi dire que cette institution rentre dans les épreuves imposées à l'adolescent avant son entrée dans la Airilité ; seulement, l'assertion gagnerait à être précisée et ne présente d'ailleurs qu'un des aspects de la question. — Si, dans le Manuel de r Histoire des Religions de Chaiitepie de la Saussaye, Valeton écrit de son côté « qu'à l'origine, la circon cision a été comme la sanctification des organes de la génération » (p. 201), on peut encore lui donner raison; mais l'aflirination est trop générale, et l'on aimerait à savoir sur <juoi repose cette idée. Dans le même ouvrage, le D'' Jkuemias, à propos des Phéniciens, émet de son côté l'hypothèse que la circoncision aurait été •< inspirée i)ar le besoin de i-acheter par un sacrifice ])articl le sacrifice complet de la \'\c, » (Manuel de l'Ilist. des Helig., p. i84). Mais, s'il est exact (ju'il y ait là un sacrifice, il ne l'est plus du tout (|ue ce sacrifice soit fait en vue de racheter la vie de l'enfant : à ce compte, en effet, tous les enfants devaient être indistinctement sacrifiés, ce (pii est invraisemblable. — Le P. Laghange entrevoit beaucoup mieux la vérité, (|uand il écrit : « Le lieu où se fait la circoncision marque assez que c'est comme
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une consécration, par un sacriûce sanglant, de la vie sexuelle à laquelle le jeune homme est désormais admis... Le rite est un rite d'initiation. « Et il ajoute cette réflexion fort juste : « C'est en même temps le terme d'un tabou très sage qui préserve le jeune homme d'excès prématurés, semblable à celui qui protège la croissance des fruits et des céréales et qui cesse par le sacritice des prémices. « {Etudes sur les religions sémitiques, p. 243.) — Faut-il, pour finir, mentionner l'idée émise par l'abbé Bros que l'objet de la cérémonie pourrait être « la purification par l'expulsion du sang, véhicule de mauvais esprits « ? {La religion des peuples non ci^^ilisés, p. i/io.) L'idée de purification est bien ici fondamentale, en effet ; seulement on ne voit pas ce que viennent faire en cette opération les mauvais esprits véhiculés par le sang : ne serait-ce pas là une conception de civilisé qui s'est fait une théorie animiste de la mentalité sauvage, et qui, bon philosophe, y ramène tout ? Car enfin, si refi'nsion du sang avait pour ])ut d'expulser les mauvais esprits qu'il véhicule, ne serait-il pas beaucoup plus simple, plus pratique et moins douloureux de faire une coupure au doigt ou de provoquer un saignement de nez?...
De toutes lesconceptions de la circoncision, lapins vraisemblable, la plus compréliensive et la plus conforme à la pensée du Primitif reste donc celle que nous avons exposée : un rite, faisant à l'origine partie de l'initiation de l'adolescence, et qui parait avoir été avant tout une IcA'ée d'interdit, enlevant la souilliu-e inhérente aux organes de la génération et rendant licite l'acte conjugal.
Maintenant, que cette idée se soit plus ou moins effacée, ici et là, dans l'esprit des populations, devant le caractère extérieur et immédiatement perceptil)le de la cérémonie, la chose n'a rien de surprenant. Mais l'idée primitive de purification par enlèvement de souillure est restée quand même, maintenue peut-être par le caractère hygiénique et moral de l'opération : ce qui tendrait à le faire croire, c'est que, de fait, la circoncision ne s'est guère conservée que dans les paj's intertropicaux, c'est-à-dire là où, à ce double point de vue, elle est le plus utile.
IIL — Après ces explications, il nous sera plus facile d'aborder les questions spéciales qui concernent la circoncision chez les Juifs, les Musulmans et celles des populations chrétiennes ou païennes qui l'ont conservée,
I" Pour les Juifs, la matière se présente maintenant à nous comme très claire et très simple : il suffit de lire la Genèse (Gen. xvii), dont le texte s'éclaire de lui-même à la lumière des données précédentes. « Lorsque Abram fut arrivé à l'âge de 99 ans, Jehovah lui apparut et lui dit : Je suis le Dieu tout-puissant; marche devant ma face et sois irréprochable. Je veux établir mon alliance avec toi, et je te multiplierai à l'infini...' On ne te nommera plus Abram (père élevé), mais Abraham (père d'une multitude), car je te fais père d'une multitude de nations... J'établis mon alliance, une alliance perpétuelle, avec toi et tes descendants après toi. Et toi, tu garderas mon alliance, et tes descendants après toi. Et voici... Tout mâle parmi vous sera circoncis... et ce sera là le signe de l'alliance entre moi et vous. » (Gen. xvii, i-i i.)
Ainsi, Abraham est l'objet d'une élection spéciale en vertu de laquelle il devient le père d'un peuple immense, qui sera le peuple de Dieu. C'est ime bénédiction qui est promise, et une alliance qui est proposée : la circoncision sera le gage de l'une ctlamarqvie extérieure de l'autre. C'est un signe déjà connu, puisqu'il n'est pas autrement décrit, mais, ici, il est relevé et transformé en un rite particulièrement sacré.
Sa signification est aussi claire que nouvelle, aussi haute que précise ; les mâles en seront seuls marqués ; la cérémonie se fera dans la maison paternelle; elle aura lieu huit jours après la naissance de l'enfant, et c'est à ce moment aussi qu'on lui donnera son nom : tous caractères qui dégagent la circoncision des superstitions ambiantes et lui donnent un sens nouveau.
Cette adoption d'un rite déjà connu, d'ailleurs respectable, et maintenant sanctifié, n'a rien que de très naturel. Plus tard, quand le grand descendant d'Abraham, le Messie, sera né de cette race ainsi marquée, l'alliance avec Dieu, la Nouvelle Alliance, se traduira par un autre signe, et cet autre signe, lui aussi, sera emprunté à ce qu'il y a de plus commun sur la terre, à l'eau. Alors le baptême chrétien, succédant au baptême juif, fera tomber la circoncision, désormais sans signification et sans but : cette chute, le premier concile de Jérusalem la consacrera, et saint Paul ne se donnera pas de repos qu'il n'ait fait adopter cette décision solennelle par ses communautés de Colosses, de Galatie, de Corinthe et de Rome.
Mais pourquoi, demande-t-on, ce rite a-t-il été adopté pour signifier l'alliance entre Dieu et la race d'Abraham ?
C'est cpie, d'abord, il était éminemment sjmbolique, étant destiné à rappeler aux Juifs, d'âge en âge, et pendant toute la vie, qu'ils étaient les enfants d'Al)raliam, que Dieu les avait choisis poiu' garder la vérité, que leur race était piu'ifiée, et que de leur sang devait naître le Messie,
De plus, ils étaient appelés à passer en Egypte et à y séjourner. L'Eternel, qui le savait, les prépare à cette phase longtemps à l'avance, et fait en sorte qu'ils ne soient pas, eux qu'il a faits siens, comme un ol)jet de mépris et de dégoût au milieu d'une population infidèle, pour laquelle tout incirconcis est un impie {avia).
Plus tard, ils se trouveront en contact avec les Philistins et autres « incirconcis », Il était tout aussi important, pour l'intégrité de la mission providentielle à eux confiée, qu'ils se tinssent éloignés des coutumes abominables de ces peuples : la circoncision assurait ce résultat.
La purification extérieure étant le symbole de la destruction du péché, la circoncision, encore, rappelait à l'Israélite, par un signe indélébile, que son Dieu est le Très Saint et que toute impureté lui est odieuse.
Enfin, il est permis de penser que si le caractère hygiénique et moralisateur de cette pratique n'a pas été la raison première et déterminante du précepte qui en fut fait pour Abraham et ses descendants, ce caractère cependant n'a pu que la rendre plus acceptable et contribuer à la maintenir.
2" Conformément aux ordres reçus, le vieux Patriarche, après s'être exécuté lui-même, circoncit son fils Ismaël, alors âgé de i3 ans, et tous les hommes de sa maison. Les descendants d'Ismaël gardèrent fidèlement la tradition, et quand, de longs siècles plus tard, Mohammed parut au milieu d'eux, il la trouva pleinement en vigueur, toujours pratiquée sur les enfants vers ce même âge, et si bien entrée dans les coutumes qu'il ne pensa même pas à l'inscrire dans le Koran. Des Arabes, l'institution a passé à tous les « fidèles )' comme la première condition de leur adhésion à l'Islam, Dans l'esprit du nuisulman, elle est essentiellement le signe de la purification {toharà), sans laquelle il est impossible d'avoir des rapports avec Dieu : c'est pourquoi l'incirconcis est pour lui « l'infidèle », « l'impie », « le kafir ». A son approche, on se bouche le nez poui* ne pas être contaminé par ses émanations, on évite de manger avec lui, et si les