‹ Dictionnaire apologétique de la foi catholiqueChapitre 47 sur 214 · I. Utilité de la criminalité comparée · texte numérisé non relu

I. Utilité de la criminalité comparée

On sait combien les ennemis de l'Eglise ont abusé et al)usent des défaillances isolées que l'on observe de temps en temps chez les ecclésiastiques et les membres congréganistes de l'enseignement libre ! Us les relèvent avec zèle, les signalent avec des cris de joie, et en tirent les conséquences les plus opposées, on va le voir, à la justice et à la vérité. Et en même temps ils se taisent sur les crimes des autres professions. Il n'y a pas de méthode plus inique.

Si l'on veut parler des actions coupables d'un groupe et indiquer son niveau moral, la seule manière de ne pas jeter le public dans l'erreur, et dans une erreur grave, nuisible à toute une catégorie de citoyens, c'est de donner aussi la proportion des crimes, qu'on rcnuirque dans les groupes voisins; c'est d'établir la criminalité comparée entre les professions. Il faut publier les statistiques criminelles des principales classes de la société française, — ou n'en publier aucune. C'est le seul moyen de placer chacun à son rang et de mettre l'opinion publique en état de juger d'une manière équitable.

1. La comparaison pour les délits serait plus avantageusf encore au clergé que ne l'est celle des crimes, qui l'es' beaucoup cependant, comme on le verra.

CLERGÉ (CRIMINALITE DU)

II. Criminalité comparée d'après les statistiques officielles dans les professions libérales

1* Observations préliminaires.

a) Il est évident d'abord que, pour ol)tenir des résultats qui ne puissent êti-e attribués au basard de circonstances fortuites aussi bien que passagères, on est tenu d'étudier des périodes comprenant un certain nombre d'années.

Nous ferons donc remonter cette étude une quarantaine d'années plus haut que le xx^ siècle, jusque vers l'époque où le Ministère de la Justice commença à séparer, dans ses statistiques criminelles, l'enseignement laïque et l'enseignement congréganiste. D'autre part, il n'est pas possible de pousser l'enquête plus bas que l'année 1901. Car les résultats des années suivantes ne peuvent donner lieu à l'établissement de moyennes comparées. On sait, en effet, que, pour obtenir ces moyennes, il faut prendre un nombre de personnes déterminé, par exemple celui de 1 00.000. comme unité de comparaison entre les groupes divers. Mais pour ramener les résultats d'un groupe à ce nombre, il est évidemment indispensable de connaître exactement l'importance numérique du groupe. Or, dans les premières années du xx' siècle, les congrégations ayant été dispersées, il est devenu impossible de savoir combien il reste encore en France de congréganistes. Un des éléments nécessaires du calcul manque donc pour eux désormais, et on ne saurait cependant les cxchire d'une comparaison, où les adversaires de l'Eglise les font sans cesse entrer.

Mais comme les tableaux qu'on va voir s'étendent sur un espace de près de quarante ans, l'expérience est assez longue pour être concluante et pouvoir servir de. base à un jugement autorisé sur les années suivantes. Car la nature humaine reste toujours semblable à elle-même : les mobiles qui l'entraînent vers le mal et les principes qui la retiennent dans le ])ien agissent sTir elle d'une manière identique, ou du moins analogue, tant qu'ils ne changent pas en euxmêmes, — et les premiers sont éternels. En pareil (as, on sait ce qui est par ce qui a été.

I>) Notons, en outre, qu'il convient de diviser en plusieurs parties cette période de près d'un demisiècle. Deux raisons justiûent une telle division et l'appellent. La première, c'est la partialité passionnée que le gouvernement, maitre souverain de ses statistiques, a montrée pour les instituteurs laïques, et qui s"est fait sentir violemment, on le verra, dans la criminalité de ce groupe. Les résultats ont été faussés depuis lors sur ce point ; il est donc intéressant et instructif de voir ce qu'ils étaient avant cette intervention déloyale, et ce qu'ils sont devenus ensuite.

La seconde raison, c'est le nouveau recensement quia été fait, en 1896, au point de vue professionnel. Ce recensement, sur lequel nous reviendrons, a changé tous les chiffres admis jusqu'alors, en ce qui regarde le nombre respectif des membres de chaque profession. Il n'est pas possible de ne pas tenir compte d'un pareil changement, appelé, si on l'accepte, à modiOer toutes les moyennes. On est donc obligé de dresser des tableaux à part, depuis l'époque où ont paru les chiffres du nouveau dénombrement.

c) Disons enfin que c'est avec les professions libérales surtout qu'il convient de comparer le clergé, les congrégations et le personnel enseignant chrétien, qui appartiennent eux-mêmes à ces professions. Car la comparaison est plus naturelle, et aussi plus caractéristique, entre des hommes rapprochés par l'instruction, par l'éducation et souvent par la société où ils vivent. Mais, d'autre part, s'il est juste de s'occuper principalement de la criminalité dans les profes-

sions libérales, on ne saurait négliger absolument de l'étudier chez les autres. Nous parlerons donc aussi, bien que sans y insister autant, des crimes commis par les professions non libérales.

2" La criminalité dans les professions libérales, de 186i à 1893- — Dans le tableau qui va suivre, le nombre des crimes pour chaque profession est emjirunté à un document ofTiciel, les Comptes généraux de Vadministration de la justice criminelle. Ce document, qui forme un volume annuel, est publié par le Ministère de la Justice.

Quant à la population des divers groupes, élément indispensable pour ramener les résultats à une moyenne qui permette la comparaison, elle est facile à connaître pour la plupart, difficile pour quelquesuns, impossible pour certains autres. Expliquonsnous.

a) 11 faut mettre d'abord, parmi les groupes dont la population ne peut pas être connue exactement, les fonctionnaires, les rentiers et propriétaires.

Nous retrouverons plus tard les fonctionnaires, dont l'étal numérique a varié, dans les documents officiels, de 66.goo à 35o.ooo, dix ans après, lors du recensement de 1891.

Quant aux propriétaires et rentiers, le même recensement porte leur nombre à 2.281. 5i3. Evidemment ce chiffre énorme s'étend à bien des individus qui ne vivent pas uniquement de leurs propriétés ou de leurs valeurs mobilières; beaucoup ont une profession, et le Ministère de la Justice les y rattache quand ils sont envoyés devant une coiir d'assises. Il s'ensuit que. si l'on divisait le total des crimes commis par les véritables rentiers et propriétaires, les seuls dont l'administration de la Justice s'occupe, par le nombre qu'on a vu et qui comprend, avec eux, bien d'autres personnes pourvues d'une profession libérale ou d'un métier, la moyenne obtenue ne pourrait qu'être erronée : elle descendrait très au-dessous de la réalité et ce groupe occuperait, dans l'échelle de la moralité publique, une place qui ne lui revient pas.

Le ridicule même du résultat en serait, à lui seul, une preuve éclatante, irrésistible; car dans la période trentenaire dont on verra tout à l'heure l'ensemble, les propriétaires et rentiers comptant environ 2^ condamnations par an, si l'on adoptait comme véritable l'évaluation donnée en 1891 pour leiu* population, ils n'encourraient à peu près qu'«7;e condamnation, chaque année, par 100.000 individus. Ils seraient ainsi infiniment plus moraux que les plus moraux de ceux qui travaillent, soit des mains, soit de l'esprit Au lieu d'être la mère de tous les vices, comme on l'en accuse, l'oisiveté dcArait passer, au contraire, pour 1* mère de foutes les vertus, et une mère miraculeusement féconde.

Il est donc impossible de faire iigxirer ce groupe dans un tableau comparé de la criminalité des professions : on manque de l'un des deux éléments essentiels du calcul : le chiffre exact, ou seulement approximatif, des individus qui le composent.

b) Un autre groupe mérite aussi de fixer l'attention, i)our le nombre de ses membres. C'est celui des professeurs et instituteurs laïques.

Sa population, qui était de 62.180 en 1866, s'éleva à 60.420 en i8';2. Une vingtaine d'années après, en 1891, par conséquent dans la dernière partie de la période dont nous allons nous occuper, l'Annuaire statistique de la France l'estimait à 98. 626, total que la mênu" publication a porté plus récemment à 101. 01 3. Mais dans ce total il n'est question que des maîtres et maîticsses de l'enseignement primaire. Ceux de l'enseignement secondaire étaient en 1 891, d'après le budget. 8.277. 'b'i"^ reuscigiicnicnl public (lycées et

CLERGE (CRIMINALITÉ DU

collèges). Quant aux maîtres laïques de l'enseignement secondaire privé, si l'on n'y rattache pas ceux que les directeurs des écoles appellent pour faire des cours mais qui ont ailleurs leui" emploi principal — et on ne saurait les y rattacher sans les compter deux fois — ils forment un contingent assez modeste. Que l'on considère, en effet, les élèves de cet enseignement! Ils sont sept ou huit fois inférieurs en nombre à ceux de l'enseignement secondaire public. Or l'Etat, qui ne regarde pas à la dépense, multiplie bien plus les professeurs et les surveillants que les directeurs des écoles privées. Donc les maîtres, particuliers à ces dernières écoles, sont au moins sept ou huit fois moins nombreux que ceux des écoles publiques similaires. Par conséquent, si l'on suppose qu'ils constituent, avec les professeurs de l'enseignement supérieur, dont nous n'avons pas encore parlé, un ensemble de treize à quatorze cents membres, on est certainement au-dessus de la réalité plutôt qu'audessous.

En ajoutant ce nombre aux 8.2'j'j professeurs de l'enseignement secondaire public et aux lOi.oiS de l'enseignement primaire à tous les degrés, on obtient le total de 1 10.669, lequel représente ainsi l'ensemble du personnel enseignant laïque, en France.

c) Enfin la population formée par les congrégations et le clergé appelle aussi quelques observations. Pour les congrégations, il faut se délier des recensements : ils donnent des eliiffres trop bas, beaucoup de membres du clergé régulier ne jugeant pas à propos de s'inscrire comme congréganistes.

Mais nous avons un autre document ofTiciel. Dans les dernières années du xix® siècle, sur la demande de la Chambre des Députés, le gouvernement a fait une statistique particulière des congrégations. Il a trouvé qu'elles comptaient (en dehors du clergé séculier naturellement) 160.000 membres, soit 3o. 000 religieux dont 24.000 autorisés, et i3o.ooo religieuses, dont ii'j.ooo autorisées.

Admettons cette évaluation, faute d'autres renseignements.

En ce qui regarde le clergé séculier, je ne pense pas qu'aucun document, officiel ou non, en indique exactement l'état numérique. Le dénombrement de 1866 le portait à 5i.ooo. D'après V Annuaire statistique de la France, le « personnel du clergé catholique au i"^"" janvier 1890 (France et Algérie) » s'élevait à 55.389. Mais dans l'état détaillé qu'il donne, V Annuaire oublie et les professeurs des collèges libres (il mentionne ceux des séminaires) et les vicaires et aumôniers non rétribués par l'Etat. On lit, d'autre part, dans les Résultats statistiques du dénombrement de 1891 (Ministère du Commerce, Paris 189^, page 3o6) : « Le nombre des membres du clergé catholique est de 45. 1 1 5 pour le clergé séculier. » Mais, en rapportant ce nombre, le rédacteur croit devoir faire remarquer que l'administration des cultes aune statistique différente et qu'elle « compte en nombre rond 55.000 membres du clergé, y compris les directeurs et professeurs de séminaires ».

Et voilà comment les divers ministères s'entendent chez nous, sur le même point ! Ce qu'il y a de piquant, c'est qu'aucun d'eux, on va le voir, n'est dans la vérité.

Mais le meilleur moyen de se tromper assurément, c'est de s'en rapporter, comme font quelques écrivains, au Ministère des Finances, c'est-à-dire de juger par le budget. Puisque nous parlions tout à l'heure de l'état du personnel ecclésiastique en 1890, ouvrons le budget de 1891. Il compte l'j archevêques, 67 évêques, 187 vicaires généraux, 695 chanoines, 3.45o curés, 3i .001 desservants, 6.932 vicaires, soit au total, 42.347 ecclésiastiques. Ce nombre est loin du nombre

total des prêtres en France. Nous pensons que le clergé rétribué ne représentait pas tout à fait les trois cinquièmes du clergé français, et, voici les chiffi"es que nous donnerions :

Clergé rétribué à la fin du xix' siècle, . . 42.347

Prêtres habitués 4 . 38 1

Aumôniers 2 . 737

Directeurs et professeurs des séminaires . 4 . 376

Ces chiffres sont de l'administration des cultes. II faut y ajouter, en nombres ronds, pour l'époque à laquelle les chiffres précédents se rapportent :

Professem-s (non congréganistes) des collèges libres 3 . 000

Professeurs des Facultés catholiques.. . . 100

Vicaires et aumôniers non rétribués par

l'Etat, prêtres en retraite i5.ooo

Précepteurs, prêtres libres (approximativement) 5oo

Total 72.441

</)Donc le tableau des condamnations qui va suivre ne s'occupera ni des propriétaires et rentiers ni des fonctionnaires, et, pour le groupe des maîtres laïques et celui du clergé et des congrégations, il donnera les évaluations numériques qui résultent des observations précédentes.

Avant ces évaluations, on trouvera, dans nos colonnes, le nombre des condamnations annuelles de chaque catégorie, tel qu'il flgure dans les Comptes généraux du Ministère de la Justice.

Nous indiquons ensuite le total qu'elles forment dans la période trentenaire qu'embrasse le tableau.

Vient enfin, calculée d'après ces bases, la moyenne annuelle des condamnations pour un nombre hypothétique de 100.000 personnes par groupe, pris comme unité de comparaison.

Le tableau s'étend de 1 864 à 1 893 inclusivement.

(Lire ici le premier t(ibleau de la page suivante.)

Donc la classe qui renferme le Clergé et les Congrégations, rassemblés en un seul groupe, pour ne parler que des professions où la moyenne est sûre, a subi six fois moins de condamnations que les médecins, chirurgiens, pharmaciens; huit fois moins que les peintres, sculpteurs, tous les artistes en général, et plus de vingt fois moins que les gens du Palais; elle est enfin, hardiment et de beaucoup, la première, au point de vue moral, parmi toutes les classes de la société française.

Tels sont les résultats pour la période trentenaire de 1864 à 1893!

Quels sont-ils pour les années qui ont suivi, Jusqu'et y compris 1901 ?

Le recensement professionnel, qui a eu lieu en 1896 et dont les chiffres ont été publiés un peu plus tard, va nous obliger, nous l'avons dit, à partager cette seconde série en deux séries de quatre ans chacune.

3° La criminalité dans les professions libérales de 189i à 1897 inclusivement.

La statistique qu'on va voir offre un intérêt particulier : elle concerne des années pour lesquelles les journaux ennemis avaient publié, avant l'apparition des documents officiels, nous le montrerons plus loin, de longues listes de condamnations, destinées à donner l'impression et, par leiu- précision apparente, capables de faire croire que les membres du clergé

CLERGÉ (CRIMINALITE DU)

Page 1