‹ Dictionnaire apologétique de la foi catholiqueChapitre 70 sur 214 · CONVULSIONNAIRES · texte numérisé non relu

CONVULSIONNAIRES

souffrir dans leurs maisons aucun concours ou assemblée de convulsionnaires, le mal dure toujoiu-s; on se réunit clandestinement pour convulsionner ; aux convulsions s'ajoutent des extases, des discours, la prétention de faire des prophéties, de parler des langues inconnues, d'opérer des miracles d'invulnérabilité (il y a ressemblance frappante de ces phénomènes avec ceux qui se produisirent chez les Camisards. V. Hipp. Blanc, De l'inspiration des Cainisards, chap. ii et m), de représenter au vif la passion et l'agonie de Jésus-Christ en croix; d'où les scènes des secours meurtriers, de l'épreuve du feu, du crucitiement, etc. Ces surprenantes manifestations durèrent, pour ainsi dire, jusqu'à la Révolution et peut-être jusqu'à nos jours (v. Hipp. Blanc, Le mer\'eilleux dans le jansénisme, etc. Paris, i865, p. 27 et suiv.). L'attention publique en fut détournée pendant quelques années, environ depuis 17^0 jusqu'en 1758, mais nous les retrouvons aussi vivaces que jamais en 1769 et 1760; c'est alors que d'Alembert et La Condamine assistèrent aux scènes de crucillement. Cette occultation temporaire s'explique par l'apparition des philosophes ou encyclopédistes qui préparèrent la grande Révolution : les jansénistes avaient ruiné l'autorité de l'Eglise, comme celle du pouvoir civil, jeté le trouble dans les consciences et dans les convictions, et préparé de cette manière la voie à l'incrédulité et à la rébellion (v. Bergikr, Dictionnaire de Théologie, art. Jansénisme); et ainsi, quand ils crurent en finir avec les molinistes, par les miracles des conA'ulsionnaires, il se trouva qu'il ne fut plus autant question de jansénisme que d'incrédulité et de philosophisme. Voltaire, d'Alembert et les autres, qui avaient exploité le jansénisme en faveur de leur impiété, avaient attiré toute l'attention.

Nous voudrions pouvoir décrire en détail, d'après les auteurs contemporains ou même témoins oculaires, différentes scènes, qui donnent une idée plus complète des convulsions, et des autres phénomènes étranges qui les accompagnèrent, en mettant en regard les récits d'un témoin sectaire, prônant les convulsions comme d'origine céleste, tel que Carré de Montgeron, d'un témoin naturaliste et anti-convulsionnisle, quoique sectaire, comme Hecquet, d'un témoin inclinant pour la supercherie, comme La Condamine, et enfin d'un témoin catholique, qui fait la critique des faits, comme D. Lataste. Mais l'espace nous manque. Nous suppléerons cependant à cette lacune, nous l'espérons, à l'entière satisfaction du lecteur : tout en faisant l'examen des faits, en recherchant leur nature et leur caractère, nous produirons, d'après les témoins de différents sentiments déjà cités, nombre de détails capables déclairer et d'édifier complètement le lecteur sur les ijhénomènes en question. Nous voici donc arrivé à la seconde partie de notre étude sur les convulsionnaires, où nous avons la confiance de démontrer à l'évidence que rien, al)solument rien dans leurs faits et gestes ne saurait fournir aux adversaires de la foi catholique et de la sainte Eglise le moindre argument contre sa doctrine. le moindre prétexte pour rejeter le surnaturel, ou les miracles en particulier, ou pour attaquer la sainteté de l'Eglise ; bien au contraire, nous y voyons la sollicitude constante, et jamais démentie alors comme dans les siècles précédents et dans ceux qui ont suivi, de l'autorité ecclésiastique, pour conserver intact le dépôt de la foi comme les bonnes mœurs, sa prudence pour discerner le vrai du faux, le bien du mal, son extrême réserve pour admettre le surnaturel, ou même le préternaturel, dans les guérisons ou dans les autres faits proclamés prodigieux par les foules. .\otre première proposition est celle-ci : Etant donné que les convulsions de Sainl-Médard, avec les phéno-

mènes qui les accompagnent, aient en réalité une origine préternaturelle, nous disons qu'elles ne sauraient venir de Dieu, soit immédiatement, soit médiatement pai- les Anges, mais que leur origine serait diabolique.

Dans les convulsions mêmes, dans la manière d'agir des convulsionnaires et leurs discours, dans les fins de toute cette œuvre des convulsions, comme l'appelaient les fervents, non seulement on ne voit rien qui soit digne de l'action divine, mais, au contraire, tout est indigne de l'intervention céleste, et mai'qué au coin du démon.

L'œuvre des convulsions ne tendait pas à la fondation d'une nouvelle forme de religion ou de culte, mais les jansénistes, partisans des convulsions, y voyaient une approbation divine de leur doctrine sur la grâce. Or, tout en prétendant être de l'Eglise catholique, ils se mettaient en rébellion ouverte avec son chef suprême et avec le corps des évêquestout entier, à l'exception d'un petit nombre d'évêques français, qui, sous le rapport de la vertu et de la science, étaient loin d'être parmi les plus distingués; et, en même temps, ils étaient rebelles à la puissance séculière.

De plus, les jansénistes n'étaient i)oint d'accord sur l'œuvre des convulsions. Les uns, et c'étaient les plus sensés en ce point, étaient adversaires convaincus des convulsions, comme Hecquet et bien d'autres. Les convulsionnaires eux-mêmes se divisèrent en plusieurs sectes, parmi lesquelles se distinguaient les Augusiinistes partisans du frère Augustin, qui, au dire de Barbier (Journal, ou Chronique de la Régence et du règne de Louis A'V (\ji8-i-63), t. II, p. ôaô), se faisait rendre un culte, couché siu- une table dans la posture de l'Agneau sans tache; les Vaillantisies, tirant leur nom de l'abbé Vaillant, qui se prétendait Elle en personne. Montgeron lui-même déplore ce certain mélange dans l'œuvre des convulsions, et dit que les discours des convulsionnaires des deux sectes que nous venons de nommer étaient faits pour autoriser les erreurs, et ne pouvaient provenir que de l'égarement de leur propre esprit ou de la suggestion du démon (t. II, 2« partie, Idée de Cétat des convulsionnaires, p. 19). De là encore la secte des mélangistes, des discernants, et plusieurs autres. Peut-on raisonnablement se figiu-er l'intervention et l'approbation divines dans cette confusion et dans cette rébellion contre l'autorité légitime?

Les convulsions elles-mêmes, à part la tendance et les agissements des convulsionnaires, peuvent-elles bien être attribuées à Dieu? Distinguons : à la permission divine, pour punir ces misérables, nous pouvons l'accorder; à l'approbation divine, produisant ces phénomènes, qui saurait jamais le croire? Qui pourrait se figurer que Dieu soit la cause de ces mouvements désordonnés, de ces horribles contractions de la figau-e, de cette protusion de la langue, de ces cris féroces, aboiements, etc., et cela pour signitier son approbation?

On dira peut-être que c'étaient là des épreuves pour ces saints personnages, et le moyen d'attirer sur eux l'attention, et que le surnaturel se manifestait surtout dans les circonstances, dans les actions et les discours des convulsionnaires. Nous répondons que Dieu a des moyens plus dignes pour attirer l'attention, et que ce sont précisément les faits et gestes des convulsionnaires <jui répugnent le plus évidemment à une intervention divine. Dans les secours, dans la manière d'agir des convulsionnaires, dans leurs discours, c'est le ridicule qui le dispute à l'indécence; c'est trop peu dire, c'est l'immoralité jointe à la cruauté, c'est la fausseté et même le blasphème et le sacrilège.

CONVULSIONNÂIRES

Ainsi les convulsionnaires affectent l'état d'enfance, au témoignage non suspect de Montgeron (loc. cit., p. 88), qui y trouve une faveur spéciale du ciel ; elles priaient, dit D. Lataste {Lettres théolog., t. II, p. 298, et t. I, p. m), en se faisant la bai'be, pour imiter, disaient-elles, un saint, en mangeant de la soupe à vide, par la même raison, en faisant mille autres folies dignes des Petites-maisons. Le même auteur décrit ensuite le ridicule et l'indécence des secours les plus ordinaires, des jeunes lilles qui se livrent à des hommes qui les pressent, les secouent, les balancent; des jeunes filles qui px-ient en se faisant tirailler les bras et les jambes, le sein, en se renversant les jambes en l'air (Lettres théolog., et cpr. le cas de la veuve Thévenet, à la fin de cet article). L'attitude des improvisateurs et discoureurs n'était pas moins . extravagante (D. Lataste, t. II, p. 929 et 980. Cpr. Picot).

Les discoiu'S eux-mêmes étaient remplis de faussetés, ce qui a fait dire à d'Alembert : « On assure que dès le lendemain de l'expulsion des Jésuites, les convulsionnaires ont commencé à la prédire, c'est ainsi qu'ils ont toujours prophétisé. Quand on vit que les prédictions ne s'accomplissaient pas, rien de plus simple : Dieu laissait pénétrer le faux dans l'œuvre, pour mieux aveugler les endurcis. » (V. Picot, Mémoires pour servir à l'histoire eccl. pendant le yjviuP siècle, année lySS, t. II, p. 117, édit. de Paris, i8i5.) Et, notons-le bien, Montgeron lui-même n'ose approuver tous les discours : « Il y en a eu, surtout dans les premiers temps, dit-il, dont l'esprit était éclairé par une lumière surnaturelle; mais, dans ces derniers temps, quelques-uns des discours n'étaient que la production d'une imagination échauffée, et ceux des augustinistes et des vaillantistes peuvent être l'effet de la suggestion du démon. » Nous avons déjà cité cet endroit plus haut. Quant aux petits secours, c'est encore Montgeron lui-même qui en reconnaît le danger au point de vue de la décence, et il insinue, avec force précautions, et en avertissant ses frères d'éviter les pièges du démon, mais assez clairement, que la satisfaction des mauvais instincts n'était pas étrangère à l'œuvre. (T. II, 4" partie, p. 33- 35.) Qui plus est, s'il faut en croire Barbier : « Ce qui est certain, c'est qu'il y a dix ou douze filles (convulsionnaires) grosses, et que ces chefs de doctrine et de prédiction engagent les femmes du peuple, qui ont cédé à la persuasion, de leur livrer elles-mêmes leurs filles, ce qu'elles font en vue de Dieu. » (T. II, p. 027.)

Hecquet, sectaire lui-même, est explicite sur ce point. {Le naturalisme des comndsions dans les maladies de l'épidémie convulsionnaire (i^33), p. 69 et suiv.)

Enfin, la cruauté des grands secours, surtout des secours meurtriers, des épreuves du feu et des épées, des scènes de crucifiement, que peut-elle avoir de commun avec une œuvre divine? Ajoutons à la cruauté, le désespoir. Poncet a vu une convulsionnaire qui voulait se déchirer le visage avec les ongles et se jeter par la fenêtre (l'abbé des Essarts (dit Poncet), Lettres sur l'œuvre des convulsions, cité par D. Lataste). Et le blasphème et le sacrilège? « Une sœur dit un jour : Les sauvages adorent le soleil et ils adorent Dieu, car Dieu est le soleil. Une autre portait l'impiété jusqu'à dire la messe; et ce qui est à peine croyable, des prêtres la lui servaient, et voulaient faire admirer la majesté avec laquelle cette fille commettait ce sacrilège. » (Picot, loc. cit.) Montgeron rapporte aussi le fait d'une sœur qui dit la messe avec dignité, d'un bout à l'autre, dans une langue inconnue (qui, sans doute, n'en est pas une). Mais elle dit cette messe, étendue sur le dos, et s'agi-

tant quelquefois si fortement, qu'on doit retenir ses vêtements pour prévenir toute indécence (t. II, p. 26, 55). Quelle dignité !

Nous nous sommes étendu un peu longuement sur notre première proposition. Il était important de montrer combien nous sommes loin ici des manifestations surnaturelles, et comme c'est à tort que les incrédules ont tenté de décrier les miracles et la sainteté de l'Eglise, à propos de ces scènes jansénistes. Que nous sommes loin ici du calme, de la dignité, de la moralité irréprochable, des fins sublimes, qui accompagnent les épreuves, les discours et les actions, les phénomènes surnatui'els d'extase, de vision, etc., des saints qu'honore l'Eglise catholique!

Nous passons à une seconde et dernière proposition, moins importante sous le rapport apologétique, et que nous expliquerons, pour ce motif, très brièvement. Toute intervention céleste étant écartée, comment faut-il expliquer l'œuvre étrange des convulsions?

Deuxième proposition. — Il est indubitable qu'en bien des occasions, la fourberie eut sa part. En outre, une multitude de phénomènes étaient des effets naturels. Mais enfin, il nous paraît diflicile d'expliquer tout sans une intervention diabolique.

Quant à la fourberie, nous la trouvons dans la manière d'agir des jansénistes en général; nous l'avons trouvée dans les miracles jansénistes et dans les discours des convulsionnaires. Les scènes de crucifiement, telles que les rapporte La Condamlne, en portent des traces évidentes, sans que nous voulions affirmer que la supercherie à elle seule suffit à expliquer tout (v. le rapport de La Condamine, dans Hipp. Blanc, Le merveilleux dans le jansénisme, etc., Paris, r865, p. io4 et suiv.).

Quant aux phénomènes ayant une origine naturelle, maladive, nous renvoyons le lecteur aux études récentes sur l'hystérie, aux travaux de M. Charcot et de ses élèves, surtout de M. Richer, Etudes cliniques sur la grande hystérie; appendice, L'ILystérie dans l'histoire; 3e section, Convulsionnaires, p. 866 et suiv. Nous avons donné une idée de l'hystérie, d'après MM. Charcot et Richer, dans notre article sur les Démoniaques de la Salpêtrière {Science catholique, i5 avril 1888). Si nous n'insistons pas sur la fourberie et sur le naturalisme, dans les convulsions de Saint-Médard, c'est que ce point a trouvé peu de contradicteurs, sauf parmi les jansénistes ou plutôt parmi les seuls partisans des convulsions; et que la difficulté de discerner entre l'artifice et la nature, d'une part, et l'intervention diaboli(jue, d'autre part, ne commence précisément qu'aux manifestations dont nous devons parler maintenant. Cependant, il nous reste une observation à faire au sujet des ouvrages que nous venons de citer. Les médecins de la Salpêtrière sont naturalistes a priori ; tout s'explique, suivant eux, par l'hystérie, et ils ont le tort, M. Richer en particulier, de citer les documents historiques, soit d'après Figuier, qui cite lui-même d'après Calmeil, soit du moins d'après ce dernier. Or, Calmeil supprime ce qui gène sa théorie, et, ce qui est plus grave, souvent il analyse à sa façon, notamment au sujet des convulsions de la dame Thévenet, dont il va être question à l'instant; Hipp. Blanc {Le merveilleux dans le jansénisme, etc. (Paris, i863), p. i53 et suiv.) met en regard le texte de D. Lataste et celui de Calmeil, pour faire voir comment celui-ci rend ses explications naturalistes plus faciles, en faussant les documents. Le lecteur trouvera donc chez M. Richer tout ce qu'il faut poiu' expliquer par l'hystérie, ou une maladie semblable, tous les faits qui sont explicables naturellement; mais il doit tenir compte des modifications de certains textes et se rappeler le

CORPUS JURIS CAXOMCl

naturalisme a priori de cet auteur. Sous ce rapport, nous nous permettons de renvoj-er encore à notre article déjà rappelé ci-dessus.

Entin, quant aux effets préternaturels, il nous semble que l'appréciation de D. Lataste est très judicieuse. Voici quelques faits, parmi un grand nombre, que ce théologien croit devoir attribuer au démon. La veuve Thévenet « s'élevait de temps en temps à sept ou huit pieds de hauteur, et jusqu'au plancher ; et, en s'élevant, elle emportait à trois pieds de terre deux personnes qui pesaient sur elle de toutes leurs forces

« Evénement encore plus prodigieux en un sens, événement horrible. Pendant que Mlle Thévenet s'élève la tète en haut, ses jupes et sa chemise se replient comme d'elles-mêmes sur sa tète... »

D. Lataste signale ensuite le fait que les convulsions se produisaient au moment où la personne louchait le tombeau de Paris, et cessaient instantanément, quand on la retirait.

« La merveille est encore plus certaine dans certaines expériences qu'on a faites. On appliquait des reliques du prétendu bienheureux, tantôt à des enfants, tantôt à d'autres personnes qui ne pouvaient s'en apercevoir, à des personnes même profondément endormies; et cette application était suivie dans le moment de convulsions étonnantes. Retirait-on ces reliques, les convulsions cessaient soudainement

'( Mei'veilles encore innombrables d'expériences cruelles qu'on faisait sur des filles convulsionnaires, sans les blesser... On battait la Nisette sur la tète avec quatre bûches. Quatre hommes déchargeaient de grands coups de poing sur la tète de Marguerite- Catherine Turpin, surnommée la Crosse; et, d'une bûche si grosse qu'on ne pouvait la prendre qu'à deux mains, on la frappait sur le ventre, sur le dos, sur les côtés et quelquefois sur le visage, et on lui donnait ainsi jusqu'à deux mille coups. Et tout cela se faisait sans que ces tilles en fussent même meurtries. »

Il faut avouer qu'il y a une certaine distance d'ici à la compression ovarienne, et que l'anesthésie et l'analgésie sont poussées un peu loin.

Concluons. Les convulsions merveilleuses de Saint- Mcdard sont une réalité historique. Une partie des faits ou du moins des circonstances qui les accompagnèrent sont dus à la fourberie; une partie s'expliquent par des causes naturelles, surtout par les maladies nerveuses et en particulier par l'hystérie. Certains phénomènes ne sauraient raisonnal)lement s'expliquer que par une intervention préternaturelle. Mais l'agent ne saurait être Dieu ni les bons anges, c'est évidemment l'esprit de ténèbres. Bien loin de trouver dans les convulsionnaires un argument quelconque contre la doctrine do l'Eglise, contre sa sainteté, contre les miracles ou le surnaturel en général, nous y trouvons une conlirmation de l'infaillibilité de son enseignement, une preuve de sa prudence et de sa réserve, un argument a contrario pour les manifestations surnaturelles dans les vies des Saints, un indice assez clair de l'existence du démon et de son intervention néfaste dans les choses d'ici-bas, non seulement occulte, mais manifeste, Dieu le permettant.

G. J. Waffelaert,

évèquc de Bruges.

CORPUS JURIS CANONICI. — Division de cet

artitle : I. .talion du « Corpus juris canonici » en général; II. Décret de Gratien; III. Décrétales de Grégoire IX : IV. Sexte de Jioniface VIII; V. Clémentines ; VI. Extravagantes de Jean XXH et Extrava-

gantes communes ; VII. Additions au « Corpus » ; VIII. Editions du « Corpus ».

I. Notion du « Corpus juris canonici ». — Par Corpus juris on entendait, en droit romain, une législation complète ou l'ensemble des collections qui renfermaient cette législation. La dénomination passa dans la langue canonique, où elle désigna, suivant les époques, des collections différentes : le Décret de Gratien, puis cinq collections (de la lin du xii* siècle et du commencement du xiii') connues sous le nom des « Cinq compilations antiques » ; plus tard les Décrétales de Grégoire IX, ou le Sexte de Boniface VIII, ou les Clémentines, et, plus communément, la réunion de ces trois dernières collections. Enfin au xvi' siècle, elle reçut un sens en quelque sorte officiel dans la constitution de Grégoire XIII, Cuni pro munere (l'^'juillet i58o) où le mot Corpus juris comprend les six collections suivantes : le Décret de Gratien, les Décrétales de Grégoire IX, le Sexte de Boniface VIII, les Clémentines, les Extravagantes de Jean XXII et les Extravagantes communes. A partir du xvii« siècle, l'usage des éditeurs généralisa cette dernière signification ; c'est celle qui est communément reçue de nos jours et que nous retenons dans cet article.

Ainsi considéré, le Corpus juris représente l'ensemble de la législation canonique telle qu'elle a été recueillie par Gratien des grands répertoires juridiques des x« et xi" siècles et s'est développée du xii" au xv^. Tous les éléments n'en sont pas authentiques. De plus, un grand nombre des lois authentiques qui la composent sont aujourd'hui abrogées ou modifiées et le recueil lui-même sera prochainement remplacé par le code dont Pie X a ordonné l'élaboration (Motu proprio Arduum, 19 mars igo^)- Mais il sollicitera l'attention du canoniste et de l'historien, comme l'un des principaux monuments de la vie juridique du moj-en âge et des temps modernes et l'une des sources les plus notables de la nouAclle discipline. Sous ce double rapport, il intéresse aussi l'apologiste, qui y trouvera la pensée exacte de l'Eglise dans sa constitution et son gouvernement intérieur et dans ses relations avec la société ciA'ile : un grand nombre de controverses en reçoivent leur vrai jour.

A un point de vue plus modeste, une courte introduction au Corpus n'est pas sans utilité pour le travailleur qui peut avoir aie consulter; si l'on n'a reçu quelques indications préliminaires, on aura de la peine à se retrouver dans cette masse un peu confuse; en outre, l'inégale valeur de ses éléments exposera plus dune fois à des erreurs d'appréciation. Le but de cet article est précisément de faciliter le maniement du Corpus. Xous traiterons successivement de chacune de ses collections.

II. Décret de Gratien. — i* Historique. Cette collection. (|ui dans les éditions modernes occupe généralement tout le premier Aolume du Corpus, a été composée, entre iiSg et ii5o, par Gratien (7 vers Il '59), moine italien du monastère camaldule des saints Félix et Nal)or à Bologne et professeur de théologie dans colle cité. Elle a pour titre, dans de très anciens manuscrits, Concordantia discordantium canonum (Concorde des canons discordants); et, comme ces mots l'indiquent, ce n'est pas une simple compilation ou classification méthodique des textes législatifs, mais un essai de conciliation d'antinomies juridiques. L'auteur reproduit d'abord, sur la question, les canons qui concordent entre eux, puis ceux qui paraissent y contredire; il apporte ensuite les textes qui ouvrent la voie à une conciliation et il propose sa solution. On trouve donc, dans le Décret, une série de canons reliés par un bref commentaire

CORPUS JUKI S CANONICI

de Gratien : les mots Dicta Graîiani, répétés en tête du commentaire, le distinguent des citations. Quelques canons portent le titre de Paleae; ce sont des textes insérés postérieurement à Gratien par des commentateurs : on pense plus généralement que ces additions ont été ainsi appelées du nom de leur premier auteur Paucapalea ou Pucapaglia, disciple de Gratien. Cependant cf. Gilmanx, Paucapalea und Paleae hei Huguccio (Mayence 1908), et dans Archiv ftir Kat. Kirchenrecht, t. LXXXVIII.

2° Description du Décret. — Le Décret est di^-isé en trois parties. La première etla troisième (intitulée De consecratione) sont subdivisées en distinctions sectionnées elles-mêmes en canons ou chapitres; la deuxième est distribuée en causes (en tète desquelles Gratien propose le sujet sous forme de cas ou espèces juridiques) et qui se subdivisent en questions, puis en canons. L'une de ces questions, la 3' de la XXXIII"^ cause, est tout un traité de la Pénitence, que Gratien a inséré dans sa collection et que sa longueiu- a fait partager en distinctions et canons, lue compilateur a placé en tête de chaque canon un sommaire qui le résume et une inscription qui indique, souvent d'une manière fautive, son origine.

On trouvera, dans les manuels de droit canonique, la manière de citer le Décret et les autres collections du Corpus : voir notamment, sur les usages des anciens autem-s, Laurin (ci-dessous, à la Bibliographie).

Les commentateurs du décret y ajoutèrent, en marge ou en interligne, des gloses ou courtes annotations à certains mots du texte. Vers I2i3, Jean le Teutonique en fit un choix qu'il retoucha et compléta; revisées en 12^5 ou 1246, par Barthélemi de Brescia, ces notes devinrent usuelles sous le nom de glose ordinaire. On joignit à la glose des cas ou exemples, des divisions, des références aux textes correspondants, etc. ; et ainsi fut formé l'apparat marginal cpi'on trouve dans les éditions glossées. Ce qui eut lieu pour le Décret de Gratien, se réalisa aussi pour l'appai-at des autres collections. Leurs auteurs y sont souvent indiqués par de simples abréviations: on trouvera la clef de ces initiales dans l'ouvrage de Laurin cité ci-dessous à la Bibliographie.

3'^ Valeur du Décret. — Le décret jouit, dès le début, d'une grande vogue; du reste, aucun doute n'existait alors sur l'authenticité de ses éléments : il devint bientôt le texte de l'enseignement classique; il fut reçu dans les tribunaux et cité dans les documents législatifs de l'Eglise : elle en donna même au xvie siècle une édition dans un certain sens otlicielle (v. ci-dessous les Editions du « Corpus juris »). Malgré cela, et contrairement à ce qu'en ont pensé quelques canonistes,le Décret ne fut qu'une œuvre privée, qui n'a jamais été authenticjuce officiellement : on 1 allègue au for ecclésiastique à peu près comme on allègue, par exemple, au for civil, la collection de Dalloz. Il s'ensuit que pour se rendre compte de la valeur historique et juridique de chacun de ses canons, il est nécessaire de s'informer de leur valeur originelle. Gratien n'a pas consulté le plus souvent les sources primitives ; mais il a travaillé sur les collections antérieures, où circulaient depuis le ix"" siècle bien des pièces apocryphes. Il lui arrive d'attribuer, dans ses inscriptions, à des papes ou à des conciles généraux des textes apocryphes ou empruntés aux synodes locaux, aux Pères de l'Eglise, aux lois civiles, et de donner la valeur de lois canoniques universelles et générales à des citations qui n'ont aucune autorité législative ou à des canons, légitimes sans doute, mais qui ne constituaient que des prescriptions particulières et restreintes. Il y aura donc lieu de faire la critique des autorités du Décret avant de les utiliser. Nombre d'éruditsont travaillé à cette rccen-

sion, et notamment Antoine Augustin (-J- 1586) dans ses De emendatione Gratiani dialogorum libri duo (Tarragone, 1687) et Sébastien Berardi (-f- 1766) dans ses Gratiani canones genuini ab apocryphis discreti (Turin, 1752-1757). Mais une des éditions les plus utiles à cet égard est celle d'Emile Friedberg (v. cidessous Editions du « Corpus juris) » : on y trouvera, indiquée, dans les prolégomènes et dans les notes, l'origine vraie des divers canons.

III. Décrétales de Grégoire IX. — 1° Origine de la collection. Après Gratien, d'autres collections furent publiées, et cinq d'entre elles, dites les cinq compilations antiques, eurent une notoriété particulière : la troisiè me même et la cinquième (probablement aussi la quatrième) constituèrent des collections officielles. Cf. .^.Friedberg, Quinque compilationes antiquae (Leipzig, 1882). Mais, dans la première moitié du xiii'' siècle, tous ces recueils furent remplacés par la célèbre compilation de Grégoire IX. Le pape en confia la préparation à saint Raymond de Pennafort (-J- 1275). 11 le chargea de faire non un simple classement des lois existantes, mais aussi une retouche de tout le droit, en vue d'en éclaircir les incertitudes, d en concilier les antinomies, d'en combler les lacunes et d'en mieux ordonner le texte. Son œuvre fut sanctionnée par l'autorité apostolique, et Grégoire IX la promulgua, pour toute l'Eglise, comme collection officielle du droit canonique universel, par sa constitution Rex paci ficus (3 septembre i234) : aux termes de cette constitution, l'usage exclusif du nouveau code était prescrit pour l'enseignement et l'administration de la justice. On le trouve désigné, dans les anciens auteurs, sous le nom de Compilatio sexta, par opposition aux Cinq compilations antiques (ne pas confondre avec le Liber sextus de Boniface Vlll dont il sera question ci-dessous), ou encore Liber extravagantium, livre des décrétales non contenues dans Gratien, extra Decretumyagantium(ne pas confondre avec les deux collections des Extravagantes dont il sera traité tout à l'heure) ou enfin Décrétales tout court et Décrétales Gregorii.

'i.'^ Description de la collection. — S.Raymond divisa lui-même la collection en cinq livres, subdivisés en titres et chapitres. Les titres sont numérotés et formulés par de courts libellés, qu'on imprima d'ordinaire en rouge, d où leur nom usuel de rubriques. Bien que saint Raymond eût modifié le texte primitif des canons, il laissa en tête des chapitres les inscriptions (souvent fautives) qui en indiquaient l'origine ; et il marqua fréquemment par les mots Et infra (ou Et y.) les endroits où il avait opéré des coupures plus considérables. Ces passages omis à dessein par le législateur, ou partes decisae, ont été rétablis par les éditeurs, depuis le xvi' siècle, ou en notes, ou, ce qui est moins conforme aux prescriptions canoniques (v. ci-dessous, édition romaine de Grégoire XIII), dans le texte lui-même. Les éditeurs ajoutèrent aussi, depuis la fin du xv' siècle, en tête des chapitres, de brefs sommaires, empruntés aux commentateurs les plus célèbres. Les décrétales eurent leurs glossateurs. Dans la première partie du xiii® siècle, Bernard de Botone ou Parmensis (•]- 1203), avec les gloses de ses prédécesseurs et les siennes propres, composa la glose ordinaire qui devint d'un usage commun et que complétèrent les additions de Jean André {Addit. Joa. Andr.).

3° Valeur des Décrétales de Grégoire IX. — La collection est officielle. Il y a donc lieu de distinguer la valeur critique des documents considérés en eux-mêmes et la valeur juridique qu'ils reçoivent du fait de leur insertion dans une collection officielle. — 1° Valeur critique. La collection ne renferme qu'un nombre

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