HAEC QVI SANCTE PATER PRO MAGNIS PARVA
[SVSVRRO PRO FORTVNATO QVAESO PRECARE TVO "'
« Mes yeux pleurent, mes entrailles sont ébranlées par mes sanglots, mes doigts tremblants refusent d'écrire des choses si améres. Au lieu des vers joyeux que je voulais adresser à mon ami vivant, il faut que je dépose des chants de tristesse sur sa tombe. G Calétric, évêque si riche en mérites, que j'ai connu trop tard, ô cher ami, comme vous m'êtes promptcment ravi ! Vous regagnez la patrie et vous me laissez sur cette triste terre : la brillante cour des cieux vous possède, pour nous, c'est dans un séjour de larmes que nous vivons. Voilà que, sous ce tombeau, reposent des membres saints : cy git une langue plus douce que le miel. Son visage était beau, son cœur délicat et infiniment bon, sa voix suave et toute pleine des oracles divins. Il était l'espoir du clergé, le tuteur des veuves, le pain des pauvres, le protecteur de son prochain; il était prompt à toutes les bonnes œuvres. Il a chanté les psaumes avec d'harmonieux accents, il a fait retentir les louanges de Dieu sur les instruments sacrés. Son éloquence brûlante a purifié les blessures mortelles : bon pasteur, il a nourri son troupeau de sa moelle. Après trente-huit ans, ce juste, enlevé à la terre, est remonté aux cieux : il est dans les délices du paradis, lequel se réjouit de son retour, tandis que le monde déplore son départ. Mais je sais combien grande est votre gloire, je sais que vous ne devez pas être ainsi pleuré, ami de Dieu. Je bégaye bien petitement de grandes vertus. 0 Père saint, priez, je vous en conjure, pour votre Fortunat. »
Le sarcophage, placé sous le milieu de l'autel et dans lequel reposaient un couple qu'on conjecture être les fondateurs de l'église, est « une tombe en bahu de trois pièces cassées, » nous dit l'abbé Estienne ". Sur l'une de ces pièces, se lisait un fragment d'inscription
scaicl., octobr. t. iv, p. 278; Duchesne, Fastes épiscopaux de la Gaule, in-8», Paris, 1900, t. il, p. 422. — ' L'inscription du sarcophage porte Chatetricus. — ^ Élit, de Venise. — ■ On lit SUB HOC TiTULO dans les corrections marginales d'un précieux exemplaire do la première édition de Fortunat. Calari, 1574, dans la hiblioth.dcM. Ambr.Firmin- Didot. Les corrections et additions de ce volume, toutes de la main d*.\ndré Scfiott, ont été empruntées, comme l'annonce une note qui se trouve sur le titre, à un antique ms. sur parchemin de la bibliothèque .\brahani Ortelius, manuscrit demeuré inconnu aux anciens éditeurs de l-'ortunat. — " Ibtd. — • octonos, ibid. — '» E. Le Blant, Recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au cm' siècle, 1. 1. p.307.n. 212: P. L., t. ixxxviii, col. 159. — "Lettre du 4 may 1703, Corresp.dc Mahillon.t. i. p. 375.
CHARTRES
dont l'abbé envoyait une copie à Mabillon; cette copie est perdue; mais K. Le Blant a retrouvé, aux arcliivcs de la préfecture d'Eure-et-Loir ', le dessin original. Écaillée par le feu (|ui avait endommagé le sarcophage, l'épitaplie ne présentait plus que quelques caractères - :
INAGIIICIRI?
KmJAIVlINCRI "î
E. Le Blant propose la lecture : (r(n(ni]ani in Cri[sl]o.
Les mêmes archives de la préfecture d'iùire-et-l.oir conservent un second dessin de l'abbé Estienne, qui reproduit « un morceau de tombe faite en bahu comme les précédentes, qui a aussi souffert le feu et qu'on a trouvé dans les fondements du rond-point de cette église, assez prest des trois tombeaux cy-dessus'. » Sur le dessin on lit ce.s mots : « Sur un morceau de la tombe en bahu d'un pied d'épais et qui a souffert le feu; on ne sçait d'où il est sorty ni à qui il a servi. » On lisait, car l'original a disparu* :
? Ilic i-e(jt(iesc]\T ENIIVl IN PAGE
En 1858, dans les fouilles de l'église de Snint- Martin-au-Val, nn a trouvé ce fragment ' ;
+ HIC • REQ|»i6>s CIT • BON|a>)iic-
Il nous reste à parlerd'une tombe trouvée, le 18 octobre 1703, sous l'autel en ruines de l'une des chapelles des Saints-Serge-et-Bacchus" (fig. 26811): voici ses dimensions :
Longueur l!"! 1 11
Largeur du côté de la tète . , 1 >" 50
Largeur du col é opposé. . . . (i">326
Hauteur 1 "> 56
Longueur du couvercle. . . . 2"" 274
Épaisseur du couvercle. . . . 0"'326
Cette tondie renfermait un squelelte acéphale; aucun indice sur le couvercle, sauf une croix sur une hampe. L'insigne intriguait les érudils locaux, disposés à y voir une allusion à la croix épiscopale ou métropolitaine. Mabillon, consulté, réjjondit : « La nouvelle découverte que vous venez de faire n'est guère moins curieuse. Ne seroit-ce pas le tombeau de I''rotboldus, evesque qui fut tué par les Normans, l'an 858? Voyez le t. il de nos Anaicctes, p. 550, etc. Le morceau de cuir travaillé au fer chaud et formé par bandes peut eslre la bande du devant du chasuble avec lequel il auroit esté enterré. Peut-estre avoit-on coupé la teste à cet euesque, c'csl-iVdire à I''rotboldus, duquel il est dit que cruenlisgladiis maclalns csl, et ((ue c'est la raison pourquoy sa teste ne se trouve point dans ce tombeau. Elle ne donne point d'autre indication, sinon que c'est un chrestien qui y fut enterré '. »
.\ ces conjeclures, on opposa que I''rotbold, au dire des Annales /ic/7(/H»;i/. se serait noyé dans l'Eure en fuyant sa ville épiscopale assiégée i)ar les Xormands, mais on propose le nom de saiul l.ubin, Li'obiniis. dont le ch 'f était conservé dans un reliquaire en vermeil. La proximilé du tombeau de saint C.alétric invitait à soupçonner dans le même lieu le corjis de sou prédécesseur. .Mabillon, (;ui y voyait de moins en moins
* Fonds du ehapilre. " Sur un morceau de la loiubc du grand tombeau où il >■ a\oit deux corps. ■• — - Le lîlant. Recueil, p. ;il<l-:ill, n. 2i:i, |>l. lil, n. 14r>: f.Virp. inxrr. lai.. t. MU. M. ;iO,'>l). — ' Leltre du 1 may 17o;i, f.'orre.s/xj/u/. tle Mnbilliin. t. I. p. 37i'i. — ' l.. lihuil, Reelieil. p. 31 I. n. 214, pi. 21, n.l47;0);7). inscr. luI.A. xiii,n. MmK - M.c Hlaiit,
clair, écrivait, le 8 novembre, ii son correspondant chartrain :
Habillez tout cela comme vous l'aurez agréable, mon révérend Père, mais cela me paroist bien brouillé, pourveu que je ne me brouille point avec vous en vous entretenant de faits si obscurs, et que je puisse mériter l'honneur de vos bonnes grâces, je seray très satisfait, etc. »
« Pour ce qui est du tombeau où il y a une croix emmanchée, reprenait-il quelques jours plus tard, le 23, ce pourroit bien estre le tombeau du fondateur de la chajjelle, Je croy avoir découvert qui il est. Il me ])aroist que c'est l'évêque Gilbert qui uiuoit au ix" siècle. Voici la preuve que j'en ay et qui est tirée du Hure Des miracles de saint Vandrille, dont les reliques furent portées à Chartres l'an 1095 et déposées dans l'église de Saint-Chéron, et depuis portées pour plus grande sûreté ('/! capcllam fjuam olim venenindiis Gislelierlus infra (c'est-à-dire intru) dumnm snam conslnixeral. Il me paroist que c'est là votre chapelle
2080. — Tumbe trouvée en 1703.
D'après la Revue archéologique, 1858-1859, p. 35.
du palais épiscop:.!. Vous trouverez celle pièce au II'' siècle de nos Actes, page 557.
« A l'égard de ce ([ue vous diles que saiul l.ubin pourroit avoir esté enseveli dans cette chapelle, j'ay de la peine à le croire, puisqu'il est certain (|u'il a esté enterré à Saint-Martin-au-Val.
« .l'oubliois à proposer une dilBculté qui vous pourra venir à la pensée, sur ce que je viens de dire, que l'évêque Gilbert a bâti celte chapelle. Vous direz sans doute qu'il n'y a guère d'apparence, vu que saint Calètric, qui uiuoit plus de deux cents ans auparavant, y a esté enterré. .V cela je réponds que, quoyque la tombe se trouve dans cette chapelle, elle y a pu estre transportée. FJ'aillcurs, lorsqu'on l'a bastie, et peut-être que ce fut pour lorsque son corps fut levé de terre, et que l'cuëque Gislebert fit transporter le tombeau dans cette nouuelle chapelle, qu'il faisoit construire. Voilà ma pensée, je vous en laisse juge. »
En 1704, au mois de juin, on regarda le sarcophage de plus près et on découvrit, à la tête et aux pieds, deux lettres majuscules, S. L., répétées et gravées dans une direction dilTéreute. Une lettre du 24 janvier 1705 mandait cette découverte à Mabillon : « L'usage d'à présent n'étoit pas de faire des inscriptions de saints sur les tombeaux des mourans sans une permission particulière de la cour de Home; mais dans les premiers tems de l'Église, le peuple se donnoit un certain droit de qualifier de saints ceux (pli |)aroissoieut le mériter au moment de leur mort, et ainsi, ces lettres ont pu estre, dés le temps de l'inhu-
Inscrip'.iims clirélienne^ (le la Gaule antérieures au vui'siérle, Paris. 1801). l. H. p. J6:î. n. (174, pi. (K). n. 53!); Cnrp. inser. lut., l. xiii. n. 30.58. — • Duublct de IJ.iisthibault, ; e liiinheall de saint l.uhin, évoque de Chartres (544 à 556) dans la Revue arehétilogiiiue, 1858-18511, p. 35-39. — ' Lettre du 21) octobre 1703.
CHARTRES
mation de saint Lubin; si cela n'a pas esté, on peut eonjecUirer qu'elles y ont esté mises par quelque personne zélée pour la conservation de la mémoire de ce saint, lorsqu'on a rapporté des terres dans celte chapelle pour égaler le pavé à celuy du cloistre qui fut rehaussé vers le xi<' siècle. Ce rapport de terre couurit les tombeaux de cette chapelle qu'on vénéroit à découuert comme il se pratique encore dans quelques églises de nos quartiers. Ce fut apparemment dans ce temps que ces lettres furent gravées, si elles ne le furent pas auparavant pour servir de mémorial à ceux qui viendroient à découvrir un jour ces tombeaux comme il est arrivé dans ces tems. »
Tout cela n'est guère démonstratif et ce ne serait pas trop d'avoir sous les yeux le monument lui-même; malheureusement, en 1821, la tombe, qui se trouvait avec d'autres débris de pierres près des colonnes de la chapelle placée au chevet de l'église Saint-Brice (anciennement Saint-Martin-au-Val), fut enlevée, employée dans une étable comme mangeoire pour les bestiaux, enfin brisée lorsque l'étable disparut et transformée en matériaux de construction.