II. Leclercq
CHEVALERIE. ~ I. Origine. II. Bibliographie.
I. Origine. — « La chevalerie a été une institution qui s'est développée au moyen âge dans toute l'Europe parallèlement à la féodalité avec laquelle elle a des liens nombreux, si nombreux que plusieurs savants ont prétendu que les deux institutions n'en faisaient en réalité qu'une seule. Les origines de la chevalerie sont complexes et certainement très lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a rappelé, à propos de l'entrée dans la chevalerie, l'ancienne coutume germanique, signalée par Tacite *, de la remise solennelle des armes au jeune Germain, à l'âge où il peut devenir un guerrier. Il semble certain, bien cfue les textes soient rares, que cet usage s'est perpétué jusqu'à l'époque des invasions, et qu'il persistait encore, en Gaule notamment, dans l'armée mérovingienne et jusque sous Charlemagne, alors que tout homme libre devait le service militaire et était astreint, lorsqu'il avait dépassé sa douzième année, à prêter au souverain un serment de fidélité dont les termes impliquaient la promesse de répondre à tout appel aux armes '. »
Cette remise des armes constituait un véritable rite d'adoption, encore que celle-ci ne communiquât pas les titres de père ou de fils et constituât plutôt une alliance qu'une adoption proprement dite, puisque le titre ne conférait aucun droit à l'adopté sur les biens de la succession au décès de l'adoptant. Nicéphore Bryennios remarque donc, avec raison, que c'étaient là des adoptions ii.zy pi ).oyo-j, c'est-à-dire en apparence et non en réalité, n'y ayant rien qui approchât des effets produits par l'adoption chez les Romains. La distinction était bien connue des Byzantins puisque, les ambassadeurs du roi de Perse ayant offert à l'empereur Justin la paix de la part de leur maître, à condition qu'il adoptât Chosroès,
neveu du roi, l'empereur répondit qu'il y consentait pourvu qu'il s'agit d'adoption à la mode des Barbares et des étrangers, m; flap^ip-o r.ç,',nr,->.z\ '.
Hunimond, roi des Suévcs, fut l'objet de cette espèce d'adoption de la part de Théodemir, frère de Walmir, roi des Goths, qui, l'ayant fait prisonnier sur le champ de bataille, veniam condonavit, reconciliaiiisqiic cum Suevis, cumdem qucm ceperat adoptans sibi filium, remisit cum suis in Sueviam *. Jornandès, à qui nous devons la mention de ce fait, avance en outre que l'empereur Zenon adopta de même Théodoric, roi des Goths, lequel adopta à son tour le roi des Hérules ". Puis, ce sont Justinien ', ou Justin ', qui adopte Athalaric, roi des Goths; l'empereur Maurice cpii fait le même honneur à Chosroès, roi de Perse ', etc.
Les plus sûrs renseignements que nous possédons sur cette adoption par honneur nous sont fournis par Cassiodore qui nous apprend que c'était un grand honneur et une force sans pareille chez les Barbares d'être adopté par les armes. Per arma passe fieri filium grande inler génies conslal esse prœconium'-'', et ailleurs : Dcsiderio quoque enncordiœ jaclus est per arma ftlius ", puis encore : Gensimundus ille tolo orbe canlabilis solum armis filius facUts '-". Le même Cassiodore nous apprend que cette adoption se faisait en revêtant l'adopté de toutes sortes d'armes, don de l'adoptant : Et ideo more gentium. el condilione virili, filium te prœsenti munere procreamus. ut compelenlcr per arma nascaris ftlius, qui bellicosus est dignosceris. Damus quidcm libi equos, enses, clypeos. et reliqua instrumenta bellorum, sed. quœ sunt omnibus fortiora largimur tibi nostra indicia ". C'est, on le voit, la propre formule de l'adoubement.
Ces façons de parler et ces expressions inter génies, more gentium, etc., montrent que cette sorte d'adoption fut particulièrement pratiquée par les peuples barbares ou étrangers, qui usaient, en cette occasion, de la tradition des armes, ce dont témoigne Procope : o-j -'pàaaa^tv o{ fi ipoafio'. toO: -kxXox; TiotoOvTa;, i'/>' ijTx'/M-i ■7X£-jr, •'. Tillemont 1' croit qu'il faut rapporter à cet usage ce que Gontran pratiqua lorsqu'il adopta Childebert, son neveu, lui ayant mis sa lance entre les mains, pour marquer qu'il le tenait pourson fils ". Les chroniqueurs racontent la cérémonie dans laquelle Charlemagne ceignit solennellement l'cpée à son fils Louis, âgé de treize ans (791), et celle où celui-ci, devenu empereur à son tour, remit, en 838, les « armes viriles » à son fils Charles parvenu à l'âge de seize ans". Les Annales Fuldenses'^ rapportent que les ambassadeurs de Sigcbert, roi des Danois, et d'Halbden, son frère, prièrent l'empereur Louis II : Ut rex dominos suos reges in loco filionim babere dignarctur et ilti eum quasi patrem uenerari vellenl cunctis diebus nila; sux. X cet elïet, ils lui présentèrent une épée dont le pommeau était d'or massif; mais il semble que cette épée n'était que pour marquer la forme de leurs serments : Jurabant enim, juxta ritum gentis suie, per arma sua, quod nullus deinceps de regno dominorum suorum regnum régis inquictare aut alicui in illo lœsioncm inferre deberet.
' Cf. J. Sluart, Srulptured stoncs of SC()II<tn<I, in-fol., Edinburgh, 1S56-1S(;7, t. il, p. 98 ; J, Marion, T.cs moniimenlx fcltiques et Scandinaves des environs d' Invcrness ( /■'co.s-.sc i, dans les Mémoires de la Socictc des antiquaires de France, 1872, t. XXXIII, p. 1-70, pi. IX. — ' Tacite, Germania, c. .xiii. — 'A. Giry, Chevalerie, dans la Grande encyclopédie, t. x, p. 1137. — * Procope, -ZJe betio Persico,]. I, c. il, édit. Bonn, 1837. — '' Jorniuidès, De rébus Geticis, c. lui, lvii. — • Cassiodore, EpisI, 1. IV, ep. II, /'. /.., t. Lxix, col. Cil. — ' Ilud., 1. VIII, cp. i, P. L., t. LXix, col. 733. — • Alcmani, Ad Procop. anccd., l" édit., p. 18. — • l';vagre, 7/i.s/., 1. VI, c. XVI. — '"Cassiodore, op. cit., 1. IV, ep. ii, /-*. /-., t. lxix.
col. on. — "/hid.,1. VIII, ep. I, P. L., t. i.xix,coI. 733.— " Ihid., 1. VIII, cp. IX, P. /.., t. LXIX, col. 73!l. — " Ihid , I. VIII,ep. IX, P. i,., t. LXIX, col. 740. — ' «Procope, De bcll» Persico, 1. I, c. xi. — ■= Tillemont, Des adoptions d'honneur en fils, et, par occasion, de Voriginc des clwvaleries, dans Glossarium, Niort, 1887, t. x, p. 71. Dissertation XXII et p. 75 : Sui(e de la dissertation précédente, touchant tes adoptions d'honneur en rds, oà deux monnayes de Tlieodebert I" et de CtiUdebert II, rois d'Austrasie, sont expliquées. • — " Grégoire de Tours, Ilislor. Francor., I. V, c. xviii; 1. VII, c. XXXIII, P. L., t. Lxxi, col. 332, 138. — " A. Giry, op. cit., p. 1137, 1138. — " Annales Fiddenses, ad ann. 873.