DIVINO IN CARMINE POLLENS
NAWIQVE GREGORII TANTI VESTIGIA IVSTI DVM SEQVERIS CVPIENS MERITVMQVE GERIS.
Martin (649-653) aurait, au dire d'un auteur de la seconde moitié du viii« siècle, donné une édition du livre de chant romain pour le cycle annuel '; divers abbés du monastère de .Saint-Pierre, Catalenus, Maurianus et peut-être, aussi, rfomnus Vlrbonus A fcfta s'employèrent de leur côté à des codifications musicales.
A 'Vitalien (657-672) une tradition postérieure, que ne confirme aucune donnée ancienne, attribue une réorganisation du chant liturgique '.
Adéodat (672-676) avait été élevé et initié dans son enfance aux otTlces du jour et de la nuit ».
Léon II (682-683) fut, nous dit-on : cantilona <ir lisalmodia prœcipuus, et in carum sensibus sublilissimu c.xercitalione limalus '".
Benoît II (684-685) fut, dès son enfance, et même après son sacerdoce, heureusement doué pour le chant : se in divinis Sciiplniis cl canlitcna e pucrili œtate et in prcshylerii dignitatc c.vhibnit^^.
Serge I'' (687-701), venu à Rome sous le pontificat d'Adéodat, fut inscrit dans le clergé; et, comme il était très travailleur et capable dans l'exercice du chant, on le confia au primicier de la schola qui le lit étudier : quia stadiosus erat et capa.c in officia cantilcnœ, priori canlorum pro doclrina est traditus ". Devenu pape « il ordonna que les jours de l'.\nnonciation du Seigneur, de la Dormition et de la Nativité de sainte Marie et de l'Hypapante, une procession aurait lieu. » Le rite s'est conservé en cette dernière fête (voir Purification (FÊTE DE LA), les autienues que l'on y chante ne sont pas d'origine latine mais grecque et ne sont pas composées dans le stylo grégorien ".
— ' Gerbert, De canltt, t. il, p. 41 ; P. Wagner, Oriffiiïcs et développement, p. 21(5 et note 2; A. Gastoué, op. cil., p. 112, note 4. — 'Liber ponlificalis, édit. Duchesne, t. I, p. 346. — ■» Ibid., t. I, p. 359. — " Ibid., t. i, p. 3G3. — '= Ibid., t. I, p. 371. — " Dans les manuscrits les pins anciens, ces antiennes sjnt alternées en grec et en latin.
CHANT ROMAIN ET GREGORIEN
Grégoire II (715-731), Etienne II (752-757) et Paul I"^"^ (757-767) furent élevés au Palriarchiiim de Latran dès leur jeune âge et durent être exercés au cliant,peut-êtrc firent-ils partie de la schola canlonim. Nous savons que les papes Etienne et Paul contribuèrent à l'introduction en France du cliant romain'. Au cours d'un voyage à la cour de Pépin le Bref, en 754. le pape y laissa des clercs romains et, parmi eux, Siméon, sccundicier de la schola. Le pape Paul ajouta l'envoi d'un anliphonale et d'un responsale '.
Hadrien I'' (772-795) nous apj^rcnd qu'on envoya à Charlemagne le sacranicntaire grégorien. Anialatre étudia au monastère de Corbic un livre de chant grégorien apporté de Home, en tête duquel on lisait : Hic inscrinms guomodo iiiiwnimus scripliiin de (luctoritatc Iladriani apostolici : « In nominc Doinini nostri Jesii Cliristi incipil responxoriule de circula anni. Temporibus ter bcalissimi et apostolici domini Iladriani papsc, per indictionem scplinmm. » Item in fine. » Hoc opus summus réparai pontifcv dominus Iladrianus, sibi mcnlorialc per sœcla'.t Ces retouches du pape Hadrien sont ainsi attestées par un auteur doué d'un certain sens critique et appliqué à comparer les recueils, à relever les difiércnces et à préparer une édition variorunj.
Léon III (795-816) avait dû suivre, enfant, les cours de l'école de chant du Latran : a parva ictatc in vcstiario patriurchii cnntritus et educatus est, tam in psallcrio qiiamque in sacris divinis Scripturis pollens; devenu pape il distingua et fit élever par la schola cantorum un de ses futurs successeurs, ce fut Serge II (84-4-847) qui surpassa tous ses jeunes compagnons dans le chant de la cantilène douce comme le miel : Léo III, generositalcni hnjus'prxclari pueri rcminiscens, eum .Scholœ cantorum ad crudienduni conununes tradidit lilteras et ut mellifluis instrucretur cantilenHnielodiis... Omncs ipsius prscccllit scliolœ pucrulos '. Une fois pape, il fit reconstruire les bâtiments de la Schola et lui fit divers dons.
Enfin Léon I\' (847-855), avec lequel nous arrêterons ce catalogue, rend du chant de son église un témoignage particulièrement grave. Dans une lettre adressée à l'abbé Honorât, il célèbre dulcedinem Gre- (joriani carminis, cuni sua qucun in ecclesia traditionc canendi legendiquc ordincwit et tradidit... Quœ cunctœ Ecclesiœ cum tanta aviditatc et amore arduo privdictani Iraditonem becUi Grecjorii suseeperunt...Qui plane sanctissinnis papa Gregorius adeo Dci cultor, et inclitus pncdicator, et sapiens pastor /uit, et copiosos ad hunianani saluteni edidit et sonum jam dictum, qucm in ecclesia vel ubique caninms musicis artibus '. On ne peut souhaiter rien de plus formel; après cela, la nuit commence, pendant laquelle nous ne savons ])lus rien concernant l'école romaine de chant, et cette nuit va durer six siècles : tout le moyen âge.
b. En Occident. — Les travaux de saint Grégoire lui avaient attiré une réputation universelle. Depuis saint Clément de Rome, aucun pape n'avait paru si grand, si glorieux, si rapproché de l'idéal de la vie chrétienne. Avec ses réformes et sa réglementation, le développement actif de la liturgie romaine parut avoir atteint définilivement son terme. Les succes-
seurs de Grégoire s'attachèrent à maintenir son œuvre : Iiv .Schola cantorum d'une part, les monastères basilicaux d'autre part y aidèrent. Nous venons de constater, par la préoccupation constante de la cantilène, dans les biographies des papes, de l'intérêt qu'éveillait le chant liturgique et des progrès qu'il ne cessait de faire. Jlais le charme et le prestige qui s'attachaient à ce chant n'étaient pas renfermés dans Rome. Les innombrables pèlerins qui s'y succédaient, frappés de la magnificence liturgique qu'on y avait atteint, souhaitaient établir, de retour chez eux la célébration du service divin, telle qu'elle existait à Rome. Souvent les papes reçurent des demandes instantes d'envoyer des clercs capables d'instruire les indigènes dans la tradition romaine. La Schola cantorum, institut professionnel de chant liturgique, et les monastères basilicaux, corporations ofilcielles d'exécutants permirent souvent de satisfaire à ce? demandes*. Toutefois, le nouveau chant ne rencontrait pas seulement des adhésions, il se heurtait aussi à des résistances.
a. Milan. — L'Église de Milan, en possession de son chant particulier, s'opposa obstinément à toutes les tentatives faites pour le lui enlever. Sur ce fait très simple on a imaginé des épisodes d'un haut goût légendaire et qui ne font, d'ailleurs, que confirmer ce que nous savons de l'attachement du clergé et des fidèles pour ses rites et ses chants antiques. Des assauts successifs échouèrent invariablement ', mais on se lassa enfin, et depuis le xvi'= siècle, le rite ambrosien et son chant spécial n'eurent plus d'attaque à subir*.
De nos jours on conserve à Milan des mélodies sur l'antiquité desquelles, au delà d'une certaine limite, s'arrêtanl vers le xie-xii" siècle, il serait imprudent et malaisé de se prononcer. Dans quelle mesure le ms. Cod. add. 31209 du Britisii .Muséum nous a-t-il transmit le chant du iV siècle, noté seulement au xii« siècle, c'est ce qu'on se demande sans pouvoir répondre. Dom P. Cagin, l'éditeur, à l'occasion de ce manuscrit, a donné cours à son intarissable érudition, malheureusement dans l'étude de deux cents pages consacrée à l'Antiphonaire, il n'a pas aborde la question de date. Nous verrons dans un instant que c'est se faire illusion d'imaginer une comparaison des mélodies ambrosiennes — d'ailleurs probablement contaminées — avec les mélodies grégoriennes — non moins contaminées, sinon plus encore — lorsqu'il s'agit de partir des unes et des autres, telles que nous les possédons, pour remonter vers une source commune, tellement primitive, qu'on finit par la perdre de vue. Illusion, également, d'étendre cette comparaison à <i ce qu'il est possible de retrouver du chant gallican, et du chant mozarabe» — c'est-â-dire rien'. Illusion, enfin, d'instituer la comparaison avec la musique des diverses Églises modernes d'Orient, et plus qu'illusion, erreur, de penser reconnaître dans des sources troublés et chargées d'impuretés par suite d'infiltrations inexpliquées, le mince filet démesurément grossi, altéré et perdu pour jamais.
p. Far/a. — Un autre centre de résistance à la cantilène grégorienne en Italie, au moins jusque vers le milieu du i.x"= siècle, fut le monastère de Farfa. Car, c'est vraisemblablement à cette maison qu'apparte-
' C. Bajet, Remurquci sur te caruclcre cl /es conséquences du voyage d'Etienne III (sic) en France, dans la Revue historique, 18S2, t. xx. p. 88-105. — = A. Gastoué, Histoire du chant liturgique à Pari.^, in-8', Paris, 1904, p. 51, .■J2. — 'Amalaire, De orrime aiUiphonnrii, P. L.,t. cv, col. 1246. — ' Liber ponliftcalis, édit. Duchesne. I. II, p. 86, 92. — ' P. Exvald, dans Seues Archiv, 1879, t. v, p. 389, n. 33. CS.Diclionn.. t.i, col. 2454 ; DeRossi, Inscript, christ., 1888, t. II, paît. 1, p. 127. — ' Beaucoup de missionnaires, principalement dans les missions septentrionales: Grande-Bre-
tagne, Germanie, Scandinavie, furent les pionniers de la liturgie romano-grégorienne. Cf. S. Baumer, Histoire du bréviaire romain. ln-8°, Paris, 1905. t. i, p.319. — ' Enl059, sous Nicolas II. en 14 10, sous Eugène IV, enfin, sous l'épiscopat de saint Charles Borromée. — * Voir Dictionn., t. i, col. 13,53-1373; Paléographie musicale, t. v, vi, P. Wagner, Origines et développement, 1905, p. 221-222; S. Baimicr, op. cit., t. i, p. 345-347. — ' Ou si l'on veut rien de certain, ce qui revient à rien du tout, puisqu'il ne peut s'agit d'instituer des comparaisons sur des approximations.
CHANT nOMAlN ET GRÉGORIEN
nait alors un certain abljc Honorai', auquel écrivit le pape Léon IV (847-855) : ■' Une cliose de tous points incroyable est arrivée jusqu'à nous. Si elle est vraie, elle est plus propre à amoindrir notre autorité qu'à l'accroître, plus propre à l'obscurcir qu'à la rendre éclatante. Il paraît que vous montrez une telle aversion pour le chant grégorien si doux et pour la façon de chanter et de lire, réglée et enseignée par Grégoire dans l'Église, qu'en ce point vous êtes en contradiction non seulement avec le Saint-Siège, mais avec toute l'Église occidentale, avec tous ceux qui se servent du latin pour rendre au Roi éternel le tribut de louange et pour faire monter aux cieux leurs chants sonores. Toutes ces Églises ont adopté cette tradition de Grégoire avec une telle avidité et un amour si en- Ilammé, et, après l'avoir reçue dans son entier, y trouvent une telle joie, qu'elles ne cessent de nous questionner à son sujet, s'imaginant que peut-être nous possédons quelque chose de plus qu'elles. Ce même saint Grégoire, ce grand serviteur de Dieu, ce prédicateur célèbre et ce sage pasteur, qui a tant fait pour le salut de l'humanité, composa avec beaucoup de soin et avec une intelligence parfaite de la musique, le chaut qu'exécutent notre Église et d'autres. Il voulut, par ce moyen, agir plus puissamment sur l'esprit et le cœur des hommes, pour les exciter et les émouvoir. Et de fait, le son de ses douces mélodies a attiré dans les églises non seulement les clercs, mais même les gens peu cultivés et les cœurs les plus durs. .Je vous prie donc de ne [las vous tenir plus longtemps en désaccord avec cette Église, qui est la tète de la religion et dont personne ne doit s'écarter, ni avec les autres Églises dont nous avons parlé, si vous désirez vivre en paix complète et en bon accord avec l'Église universelle. Mais si votre aversion contre notre enseignement et contre la tradition de notre saint pape est telle que vous ne voulez pas vous soumettre à notre rite, aussi bien pour ce qui est des pièces de chant que pour ce qui est des leçons — ce que d'ailleurs nous ne supposons pas — sachez que nous vous exclurons de notre communion. Car la convenance et votre propre intérêt exigent que vous adoptiez les usages pour lesquels l'Église romaine, mère de tontes les autres, et votre maîtresse, loin de leur témoigner du mépris, montre tant d'amour et une si inviolable fidélité. C'est pourquoi nous vous ordonnons sous peine d'excommunication, aussi bien pour ce qui est du cliant employé dans les églises que pour les leçons, de vous en tenir à VOrdo réglé par le pape saint Grégoire et suivi par nous, sans vous en écarter de nouveau >. » L'heureuse découverte récente de cette lettre du pape nous révèle un épisode de l'iiistoire de la diflusîon j du chant grégorien; elle nous autorise à supposer que d'autres églises ou monastères se trouvèrent dans une situation analogue et s'attachèrent plus ou moins longtemps au maintien du chant pré- grégorien ''.
r. Italie. — Ces tentatives pour se soustraire à la miin-mise romaine n'ont guère laissé de trace, et on en peut induire qu'à l'exception de Milan', elles ont été peu étendues, vite circonscrites, isolées les unes des autres et, fmalement, absorbées par le mouvement romano-grégorien. La proximité et l'illustration de la Scliola cuntorum iionlincale constituaient une concurrence accablante pour les écoles locales attardées au chant ancien. Le prêt consenti par les papes, au cours des vii^' et viii'= siècles, de quelques-uns des
'P. Ewald, dans \ciies Archin, 1879. t. v. p. 389; Lôwenfeld. F.pisl. ponlipr. runumm-.. in 1", Bciolini, 18S5. — = Ainsi, l'onice ambrosicn a. pcmiaiit un certain temps, pris pied à Capniic. Cf. Gerltcit. Uc cantit, t. i, p. 254. — *Voir cependant un épisode au nom de Cii.\rlem.\gne. — « Grégoire de Tours. I'i7«- i>alrtini. c. iv, /'. /., t. Lxxi, col. 1022, de même pour Quenlin. r\ éque de {^lerniont. —
meilleurs chantres de leur chapelle dans les lointains pays de mission, ne permet guère de douter d'autres prêts consentis en faveur des Églises plus rapprochées. Si les documents n'en ont pas gardé le souvenir, on peut penser d'abord que beaucoup d'entre ceux-ci ont disparu et surtout la proximité de ces « campagnes j musicales les privait du côté aventureux et exotique des longs voyages exécutés chez les Angles et chez les Germains. En général, le développement du chant d'église en Italie parait s'être accompli en tonte tranquillité. L'organisation de l'école pontificale servit de modèle aux instituts similaires des églises monastiques et cathédrales.
5. Gaule. — Quelques indications trop dispersées mettent simplement sur la voie, mais ne sulhsent pas à rien nous apprendre de la partie technique du chant gallican. VUido Missœ de saint Germain de Paris, au VI'- siècle, suppose une réglementation déjà avancée du chant liturgique; on sait que cet évèque, comme saint Césaire d'Arles , faisait psalmodier les fidèles; Xizier de Lyon introduisait dans la psalmodie la claire sonorité des voix d'enfants '. Grégoire de Tours raconte que Chilpéric, roi des Francs, avait composé des hymnes, mais, comme il n'avait aucune notion de la métrique, il mettait les syllabes longues à la place des brèves, et réciproquement. .\ l'occasion du baptême de son fils, il invita tous les cvêques du royaume et les pria d'amener leurs meilleurs chantres. Ceux-ci durent chanter des soli pendant le festin royal ^ « Les formes du chant gallican n'étaient pas différentes de celles des autres églises : répons, antiennes, hymnes. Nous ne savons rien des détails de leur facture. Les intérêts politiques qui rapprochaient la nouvelle dynastie inaugurée par Pépin le Bref du Siège apostolique, liieiit hâter le sacrifice de cette vénérable liturgie gallicane. On voit, en effet, que le premier acte positif relatif à l'introduction du chant de Rome dans l'empire franc coïncide avec l'ambassade que le roi Pépin envoya à Rome en 753. Chrodegand, évèque de Metz, le principal personnage de cette ambassade, introduisit, à son retour de Rome, chez son clergé, la cantilène ronudne et, dans une certaine mesure, le rite romain. En outre, il détermina le pape Etienne à un voyage en France; voyage qui parait, entre autres résultats, avoir donné une nouvelle impulsion à la ditTusion des coutumes romaines. Le successeur du pape Etienne, Paul I"' (758-768), envoya à Pépin un Autiplionaire et un ResponsoriaP, tandis qu'il dirigeait vers Rouen un chantre de la Schola cuntorum, le nommé Siméon. Celui-ci était le ■second dignitaire de l'institution, sccundiccrius, et sa mission était d'instruire les moines de Rouen dans le chant romain. Le primicerius de la schotu étant mort, le pape rappda Siméon. ayant droit de succession. L'évêque de Rouen choisit quehiues-uns des meilleurs élèves de Siméon et, avec l'agrément de Pépin, les envoya à Rome achever leur fornuition musicale. Le pape y consentit de son côté, et les moines normands demeurèrent confiés aux soins et à la direction de Siméon jusqu'à ce que leur éducation fiit achevée'. Grâce à ces efforts condiinés.le vieux chant gallican, déconsidéré, fut délaissé et remplacé. Charlemagne proclamait bien haut que c'était grâce au soin et au zèle de son père Pé|)in que le chant romain avait été établi dans toutes les églises de la Gaule ». Dans les livres carolins, l'empereur laissait mettre dans sa bouche
' Grigoirc de Tours. Ilisl. Franc. 1. V. c. xlv. P. /,., t. i.xxi, col. .'SOI. — • .laffé. Monuiii. CaroUna. !>. 101; Jarre- i;«ald. He<j. pmiti/. rom.. n. 24.Ï1. — ' Jarfé. Mon. Caro;.. p. KiO sq. — 'De emendalione (idronini. dans Mo- \ ntim. Gcrm. Itisl., I.eges. t. i, p. 4 1 sq. Cf. H. Nel/.cr, Vinlrodiiclioii rfc lu messe romaine en France sous les Carolingiens, ia-S». Paris, 1U09.
CHANT ROMAIN ET GRÉGORIEN
(les paroles exprimant sa vive satisfaction de ce que « les deux Églises (celle de Rome et celle des Gaules), unies dans un même zèle pour la foi, ne difièrent pas non plus entre elles sur la question du chant. Et, dans le désir où nous sommes de glorifier la sainte Église, nous avons fait de même, lorsque le royaume d'Italie nous a été donné par Dieu. Nous avons ordonné que les Églises de toutes les provinces, qui jusqu'ici ont refuse de suivre la tradition du Siège apostolique pour le chant ^, devaient adopter avec zèle la coutume romaine '. » Les Capilutaircs s'occupent fréquemment de l'étude du chant. Le Capitulaire du 23 mars 789 impose à tout le clergé l'étude du chant romain pour l'ofTice et la messe. Au mois d'octobre 802, on prescrit d'interroger les clercs s'ils peuvent « chanter l'office divin selon le rite romain aux jours fixés pour les cérémonies solennelles? » A la diète de Thionville, en décembre 805, l'empereur ordonne d'enseigner et d'exécuter le chant d'après l'ordo et la coutume de l'Église romaine ^.
On s'explique sans peine que désormais les livres gallicans cessant d'être copiés, mais négligés, détruits, se firent de plus en plus rares. Sur quelques points, comme à Lyon, on retarda l'heure lorsqu'il s'agit d'adopter le chant romain; ailleurs, on s'ingénia à ne pas laisser le vieux témoin de la ferveur de nos pères disparaître à jamais. Walafrid Strabon affirme que l'Église gallicane ne manquait pas de musiciens capables et instruits dans leur art dont les œuvres furent habilement mélangées aux cantilèncs d'importation romaine; ces chants, ajoute-t-il, sont aisés à reconnaître des autres à cause des particularités de leur texte et de leur mélodie '. Au surplus, les mélodies romaines semblaient ardues à exécuter aux chantres des Gaules à cause surtout de leurs ornements et des finesses d'exécution; d'où nous pouvons conclure que le chant gallican était de facture plus simple que le chant romain.
£. Espagne. — On ne s'engage guère si on admet. dans une certaine mesure qui reste à déterminer, une origine commune aux liturgies latines; celle d'Espagne se différencia notablement et de bonne heure, après l'invasion des Goths aux v^ et vi'' siècles et leur établissement dans ce pays. Ces immigrés importèrent mainte pratique nouvelle, et cette pénétration gothique aboutit à modifier la liturgie suivant des infiuences gréco-byzantines. Après la conversion des Goths ariens (589), saint Léandre renforça l'élémenl gothique. En 633, saint Isidore fit décider par le concile de Tolède la forme définitive de cette liturgie connue sous le nom de liturgie mozarabe. Tout cela ne nous apprend rien, malheureusement, sur la technique du chant à l'époque wisigothique.» Une opinion récente a voulu voir dans saint Léandre et saint Isidore les auteurs de l'office wisigolhique. Personne, aujourd'hui, n'oserait soutenir une semblable théorie, quoique ces deux grands docteurs aient contribué pour leur part, saint Léandre surtout, à l'enrichir de mélodies et de formules nouvelles ^.» Vers le milieu du vi" siècle, on attribue à saint Ildefonse de Tolède desichants sacrés, mais il est impossible de saisir dans ces vagues indices une trace quelconque du chant wisigothique.
;. Grande-Bretayne. — Le cursus et la canlilenii de Rome n'eurent pas de plus fervents propagateurs
que le jeune peuple des Anglo-Saxons converti par les disciples de saint Grégoire. Le chant avait été à Cantorbéry, siège de la mission chrétienne, organisé à la romaine. Bède nous apprend la surprise et l'admiration causée aux païens du Kent par ce chant inconnu. Les chroniques mentionnent avec éloge un maître de chant nommé Jacques, primicier à Cantorbéry, élevé ensuite sur le siège d'York (633). Connaisseur émérite du chant, il enseignait, au dire de Bède, les mélodies liturgiques à la façon de Rome ".
Grâce à lui, le chant romain s'implantait dans la Xorthumbrie. .\ quelques années de là, le pape Vitalien envoyait en Angleterre le nouvel archevêque de Cantorbéry. Théodore, et le prêtre Hadrien. Dès lors, la cause du chant romain fut gagnée; nous n'avons pas à énumérer ici toutes les bonnes volontés et toutes les capacités qui s'y employèrent (669). Un des principaux propagateurs dans le nord fut Wilfrid, évêque d'York, qui attira dans son Église deux chantres de Cantorbéry, ^dde et iEonan, anglo-saxons. L'n autre partisan et exécutant du chant romain était Putta, devenu évêque de Rochester. Benoît Biscop. fondateur du monastère de Wearmouth, ramena de Rome, avec l'autorisation du pape Agathon, Jean, archidiacre de Saint-Pierre. Celui-ci séjourna deux ans en Angleterre (678-680), et enseigna principalement au monastère de Wearmouth « la façon canonique du chant et de l'office divin d'après le rite de l'Église romaine et apostolique '. » Plusieurs monastères profitèrent de la proximité de l'archichantre romain pour lui adresser à Wearmouth des moines qui suivaient ses leçons. Avant de retourner à Rome. .Jean laissa un Ordo écrit pour les fêtes de l'année ecclésiastique; nul doute que le chant était celui de la chapelle papale. Cet ordo était encore conservé à l'époque de Bède ( f '35), dans la bibliothèque du monastère et beaucoup de clercs et de moines dans le voisinage l'avaient transcrit '.
Le chant et Yordo laissés par l'archichantre Jean, ne différaient sans doute pas de ce qui se pratiquait à Cantorbéry, sous la direction de Théodore et d'Hadrien. En 747, le concile de Cloveshoe décida qu'aux grandes fêtes de l'année et dominicœ dispensaiionis, le chant se ferait à la façon romaine : Canlilenœ nwdus, jiixta exemplar videlicel quod sciipliim de Rnmana habcmus Ecclcsia. Itemque ut per qyruin lotius anni nalalitia sanclorum uno eodemque die ;uxUi Martijrologium cjusdem Romanx Ecclesiœ cum sua sibi coiiDenienli pudmodia seu cantilena venerenlur ".
■r,. Germanie. — En Germanie on constate, dans la partie sud-ouest, l'établissement du rite romain dès le pontificat de Grégoire H, en 716. L'adoption du chant et du cursus romains coïncida probablement avec l'apostolat de saint Boniface.
X. L'œcviîe de Chaulf.magne. — En matière de liturgie et de chant, l'œuvre de Charlemagne fut profonde et durable. Rares furent les évêques qui parvinrent à soustraire leurs églises aux mesures impériales ayant pour but l'adoption obligatoire du chant romain et de la liturgie romaine. Un capitulaire du 23 mars 789 donne omni clero l'avertissement suivant : Ul canlum Itonmnuni pleniter discant,' et ordinabiïiier per noclurnale vel gradale ofjicium perag.ilur '". Le même document précise quelques points : il
'Farta n'était donc pas seule: et, malgré Charlemagne, Farfa garda ses vieux usages. A Salzbourg, l'évoque Arnon. quoique Italien, n'était guère plus porté pour le chant romain : Leidrade ;'i Lyon retarda le moment de s'y conformer le plus longtemps qu'il lui fut possible. — - Jaffé, Mor. Carol, p. 223. — 'Monum. Germ. hîsl., I.eges, t. i, p. 6lî, 106, 131. — * Walafrid Strabon, De ecclcs. rer. cxordiis^ c. XXV, P. L., t. i XIV, col. 956. — - M. l'éiotin. Le Liber Ordiiuwi, diuis Mo:iiim. I£ctles. liltirj., l. v,p. .xii. — «Bcde,
Ilist. eccl, I. I, c. XX, t. xcv, cul. 19. — ' P. /... t. xc v. col. 199 sq. — " A miiltis circiimqiiaque. — ■ ' Conc. Cloveshoe, II, can. 13, 15, dans Labbe, Concilia, t. vi, cjl. 1577; Hardouin, Co/^. concil., t. m, col. 1956. — '" Capitul., n. .Su. dans Monum. Gertn. bislor,, Capilularia, édit. Krause, t. i, p. 61 : ... peragidiir, secitndnm quod beatœ memoriiv ijenil<tr noster L'ippinus re.i decerhwil ni fierit, qiiando Gallicanum tiUit ob uuanimilatent (iposloUciV Scdis cl siijctx Dci Ecclcsix pacificani coiicordiam.
CHANT ROMAIN ET GRÉGORIEN
reconimande aux prêtres de veiller ut psalmi dif/ne scrundum divisiones versuum moduleniur..., ni « Gtolitt Patri » cum omni honore apiid omnea canleliir; et ipse sacerdos cum sanctis angetis et populo Dei communi voce Sanetus, Sanclus, Sunetus deranlel^. Plus loin : ul scolœ legentium puerorum liant, l'salmos, nolas, canlus... per singula monastcria vcl cpiacopia et tihros callwlicox bene emendate '. Un capitulaire (du mois d'octobre?) 802 recommande de procéder à un examen, alin de s'assurer qualiter presbiteri psalmos habeant, quotiterque cursum smrn sii'e diurnum vet noeturnum adimplere seeundum Romanum usum prevateant '. Le concile tenu en 803, à Aix-la-Chapelle, insiste sur l'obligation des cvêques de cék'brer l'office avec leurs clercs, sicut psallit Ecclcsia lomana ' et leur rappelle l'obligation d'établir des écoles de chant dans les lieux convenables. D'ailleurs, l'empereur ne se bornait pas à des prescriptions, il chargeait ses missi de veiller à leur exécution. Un capitulaire rendu h Nimègue, en 806, leur rappelle ul per singulas civitrdcs et monasteria viroruni et pucllarum piwi'ideanl... qunmodo eniendatum habeant quod jussinius ds earuni leetionc et eanlu^. Dans tout cela, l'empereur marchait droit à son but d'unihcation à outrance. C'était affaire politique et administrative avant tout; de liturgie, d'unité euchologique il s'inquiétaitassez peu, malgré ses protestations ". Ce qu'on appelle le « rite du sacré Palais », c'est-à-dire le choral de t^harlejnagne, à Aix-la-Chapelle, n'était pas à l'abri de la fantaisie; la discipline que l'empereur inqjosait rigoureusement aux Églises franqucs et italiennes s'accommodait ici de modifications très inattendues.
« Dans le choral du très savant Charles, raconte le moine de Saint-Gall '. il n'y avait personne chargé d'indiquer les leçons que chacun devait lire; personne n'osait marquer la fin d'une leçon d'un signe, si imj)ercei)til)lc fût-il, ou la noter avec l'ongle; mais tous apprenaient avec beaucoup de soin chaque morceau <lestiné à être lu, de sorte que, appelés à l'improviste par l'empereur pour faire la lecture, ils fussent irréprochables. L'empereur désignait de l'index ou du sceptre le clerc qui devait lire; s'il en était trop éloigné, il envoyait quelqu'un lui transmettre l'ordre impérial. 11 marquait la lin de la leçon au moyen d'un son guttural inarticulé, une sorte de toux. L'attention de tout le monde était tellement bien fixée sur l'empereur que, sitôt le signal donné, même au milieu d'une phrase, le lecteur n'osait pas continuer lors même que le début ou la fin d'une leçon n'auraient pas eu de sens ou auraient été inintelligibles. 11 arriva ainsi que, quoique les chantres ne comprissent pas eux-mêmes ce qu'ils disaient, ils jouissaient cependant dans le Palais de la réputation de lecteurs inimitables. » LTn autre fait montrera que Char- Icmagne introduisait dans sa Chapelle des chants qu'il n'eût certes pas tolérés ailleurs. « Une fois, rapporte encore le même narrateur, dans l'Octave de l'Epiphanie, quelques Grecs qui séjournaient avec une ambassade à la cour de Charles, ehautcrenl après nos Laudes l'oftice dans leur langue. Tout près, mais restant inaperçu, l'empereur les écoutait avec attention. Il fut si ravi de leurs belles antiennes ([u'il n'eut pas de repos qu'il n'eût transformé les antiennes latines de la fête de l'ilplphanie en mélodies grecques. Kn conséquence, il chargea un des chapelains de la Cour de donner à chaque mot et à
' CapiluL, n. 70, ibid., p. 59.— ' Capil., n. 72, ibid.. p.60. — ^ Capitul., n. 2, ibid., p. 110. — * Ilarlzheini, Conc. Gertn., 1. I, col. 378. — ' Capiltd., n. 3, dans Mon. Gcrm., Capital., t. I, p. 131. — "= .lalTé, Hcijesia pontif. rt>nital., p. 223. — ' Monarhus .Sangallensis, De Karolo Mar/no, 1. I, c. vu, dans .TalTé, Moiium. Carol., p. *>37 sq. ; ce n'est plus un condcmpoi-ain, mais les deux anecdotes seiubk-ut vraies, nous
chaque syllabe leur intonation précise, de sorte que la mélodie de l'original restât à peu près intacte'. »
Ce récit a été ingénieusement exploité ' lorsqu'il s'est agi d'aller chercher une explication à certaines infiltrations du répertoire grec, dans le répertoire ambrosien et dans le grégorien. Des rencontres, qui sont autre chose que des coïncidences fortuites entre un thème grec et une adaptation latine, mettent sur la voie d'adaptations mélodiques assez naturellement tentées dans un milieu aussi cosmopolite qu'étaient alors l'école et la chapsUc du palais de Charlemagne. » Certaines traductions, plus ou moins disparates, de textes liturgiques empruntés aux Grecs, seraient simplement la suite du groupement, en une même circonstance de clercs romains, milanais, francs, etc., recueillant une impression commune, ou bien un souvenir, une interprétation quelque peu modifiés, d'un même morceau chanté par leurs collègues deConstantinople ". »
Si Charlemagne autorisait cer licences à son usage, il n'en demeurerait pas moins ferme à poursuivre la réalisation de son idée favorite. Le chant était particulièrement cultivé dans l'École du Palais, à l'usage de laquelle, .\lcuin (voir ce mot) avait inséré dans son manuel scolaire élémentaire les éléments de la théorie musicale, à savoir la doctrine des quatre modes authentiques et des quatre modes plagaux. Sulpice était placé à la tête de cette école; voici la matière de son enseignement " :
Ciaulidd Sulpicius post se tra)\it ogmina leclor
llos iT'jtd cl doceal certi.'i ne ticcentibns errent
Insliluit puero.s Idilliun modalamine -sacro
ï 'tqne sonos dnlccs décantent voce sonora,
Qaos pedibas, nanieris, njfbmoslat masica, disc<tnt.
Cette école acquit bientôt une situation très solide dans certaines questions controversées du chant antiphonique. Aurélien de Réomé, théoricien de la seconde moitié du ixi^ siècle, s'appuie déjà sur la tradition de laSc/io/(( palatina qu'il appelle une imitation de l'école romaine. L'École du Palais avait d'ailleurs fort à faire pour tenir son rang en face de l'hcole <k' Metz, illustre entre toutes et qui venait incontestablement la première après la schola canlorum romaine'-- Voir -Metz.
L'abolition du rite et du chant gallicans rencontra des résistances bien explicables par le respect d'un grand nombre pour les coutumes d'un passé vénérable et leur opposition légitime à une mesure dont le côté politique sautait aux yeux. Il fallut consentir à des concessions d'ailleurs fâcheuses, (larce qu'elles aboutissaient à un résultat quelque peu hétéroclite. Ce n'était plus le gallican, ce n'était pas le pur romain, et dans la combinaison imaginée chaque évêque tailla à sa guise, en sorte qu'au lieu d'unité on était menacé d'une bigarrure fort étrange. Pour y remédier, Charlemagne fit refondre par Alcuin le Sacramentaire romain pour l'usage des Francs ", ayant soin que d'authentiques copies, apportées de Home de lAntiphonaire grégorien, conservassent la tradition du chaut romain. Aucun livre nouveau de chant ne pou\ait être mis en usage avant collation sur ces manuscrits et visa favorable.
Comme son avatit-dernier successeur .loseph 11. Charlemagne avait voulu peser sur l'Église et gou veiner les sacristies; de son intervention il ne resta
les croyons telles. — ' P. F... t. xi viii, cal. l.Wô. — • P. C ijïin. Antiplionnriani Anibrosiannm, 189G, p. 1.^. — '* Ibid., p. 16. — i'.\lcuin, Pocm.,< I XXI. dans Gcrbcrt, .SVri/jfores rfccun/ii. 1. 1, p. 277. — " i'. /-.. t. i.xxv, col. 91 ; t. xr.viii, col. 137>S. — " .Mic-rologus, De ecclcs. observ., LX, 1', /.., t. (Il, col. 1020. Cf. H. Nelzcr, L'introduction de la messe romaine e:i France soas /c.v Carolinqien-i. iii-.S°, Paris, 1910.