CHAPITRE IV
DKS QGATmS PRIIICIPAUX CABAGTÈRES D*EX- PBESSION, PR0PBE8 A l'aBT CHRéTlBIl.
Le premier de cee caractères eit la grandeur.
Nous venons de voir auel champ immense «t tout nouveau offre i 1 imagination de l'artiste chrétien la réhabilitation successive de l'humanité par le Verbe, avec ses conséquences dans le présent et dansTavenir, en même temps que la transformation morale et f)h7sique qui en est résultée pour les individus. Dans le cours de mon Dictionnaire, je reprendrai, pour lui donner les développements qu'elle exige, cette (hèse si importante et si féconde en aperçus d'un (^and intérêt. L'objet de ces deux dissertations préliminaires étant de poser les principes qui doivent servir de base aux jugements que nous aurons à porter ensuite sur les œuvres de l'art, je termine celle-ci par l'exposé des principaux caractères qui sont pro- {rres à l'art chrétien et qui en révèlent toute 'excellence. Or ces caractères sont : la grandeur, le mystère et l'amour ; je m'exjrfique.
Dieu seul pouvait nous faire connaître Dieu. C'est ce qu'il a fait, lorsque, sortant de )a lumière inaccessible qu'il habitait, il est devenu comme l'un de nous, nous laissant voir et toucher dans sa propre chair cette lumière cachée jusque-là dans ses profondeurs infinies. C'est alors que nous avons vu cet Homme-Dieu « plein de grAre et de vérité, » el que nous avons entendu sortir de sa bouebe des paroles ineffables sur l'unité, l'inflnilé et l'éiçfnité de Dieu, sur ses perfections adorables, si étrangement méconnues ou défigurées par les fables des poêles et les folies de la gentilité; aussitôt se sont écroulés des milliers d'idoles avec leur culte tantôt riant, tantôt sanguinaire, tantôt voluptueux, mais toujours terrestre et charnel : Jénova qui n'a d'autre nom que celui de l'Etre, Jéhova, le Dieu des armées, qui est assis sur les chérubins; qui vole au milieu des airs dans des chariots de feu ; qui, d'un seul mot peut anéantir des millions d'univers, Jéhova domine de toute la hauteur du ciet, roi vmpe avec sa cour mesquine de dieux et de demi-dieux. Sans doute, à l'aide de quelques traditions antiaues échappées au naufrage des vérités révélées, les {)Oëtes et les artistes ont pu s'élever parfois à une grande hardiesse d'image et de pensée.
Ainsi, Homère a bien pu nou» représenter Jupiter ébranlant tout 1 Olympe d'un simple mouvement de son sourcil. Mais ces images sont rares dans les poètes antiques, tandis que nos livres saints semblent se jouer continuellement avec le sublime de pensée et d'expression. Or ces idées si hautes, si magnifiques,
3ue le Verbe fait homme est venu nous onner de Dieu, ont imprim*é nécessairement à Tart chrétien un caractère de sublimité qu'on chercherait vainement ailleurs. Les anciens ont-ils quelque chose de comparable, pour les paroles et pour le chant, à notre Te Deum laudamus^ surtout lorsqu'il est exécuté par des milliers de voix et accompagné de la grande harmonie de l'orgue et des cloches dans une immense i»âsilique. C'est ce caractère de grandeur morale, pro* pre à l'art chrétien, qui lui imprime un
fenre de beauté auquel n'atteignit jamais art des anciens. Quels types, en effet, pour cet art que la plupart des dieux et des demidieux qui étaient le thème ordinaire de ses inspirations. Combien ces types étaient vulgaires, et trop souvent ridicules ou indécents 1 11 a fallu tous les efforts du génie pour les idéaliser, et l'on sait que de tout temps, même pendant la plus belle époque de l'art grec, le génie n'a été qu'une heureuse exception fiarmi les artistes. Ceux, au contraire, qui ont travaillé sous l'inspiration du christianisme, n'ont eu, en quelque sorte, qu'à se laisser diriger par son soufile divin, pour multiplier dans nos basiliques des œuvres d'une incomparable granoeur.
Mais aussi, quels types inspirateurs, qua ceux de Jésus-Christ Dieu et homme, de Marie, Vierge et Mère de Dieu, des esprits célestes , avec leur hiérarchie, des vierges, des justes et des martyrs ?
Nous reviendrons en leur lieu sur ces types incomparables et inépuisables de beauté. Observons seulement ici que ce caractère de grandeur chrétienne qui nous occupe maintenant fait aue nos temples chrétiens, plus grands nar leurs dimensions matérielles que ne I étaient les temples païens, le sont encore par leur caractère auçuste, et surtout par la majesté des rites r qui s'y opèrent aux principales solennités. Nous reviendrons plus tant sur cette considération. Tel est le premier caractère propre è Fart chrétien, la grandeur. Le second, c'est le mystère
Second caractère de fart chr/tien^ le
mystère.
Avec la doctrine de l'unité et des perfections divines, nous a été révélée la Trinité des personnes, trinité inénarrable dont Dieu a voulu imprimer Timage nécessairement imparfaite dans l'Ame humaine, trinité dont le nombre mystérieux joue aussi un grand rôle dans les 'types, les symboles et les traditions primitives de l'humanité. A ce mystère s*en rattache un autre, non moins auguste et non moins fécond en nouvelles
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DEUXIEME DISSERTATION
insptrat.îf>n$ pour les beaux arts, celui de rincarnalion. Le Verbe, dans son amour infini pour rhumanitéy a voulu se l'unir par <ies liens si étroits qu'il no fût avec elle
Îu'une m^me personne en deux natures.
>n a vu alors la justice, la miséricorde et la paix s'embrasser, par une étreinte commune dans cette personne du Verbe incarné, où «Iles s'étaient^ donné rendez-vous depuis la prévarication* du paradis terrestre. Jésus médiateur entre Di«u et les hommes, vient réconcilier le monde avec son créateur, pacifiant par son sang le ciel et la terre, nous ouvrant ensuite la porte des cieux où son humanité sainte doit intercéder pour nous sans relâche, jusou'à ce (|u'à travers bien des peines, bien des dangers^ bien des épreuves, nous avons mérité de la contempler nousmêmes (Jans sa gloire.
En attendant, assaillie par les tempêtes redoublées qui traversent sa marche laborieuse et semée d*écueils , TËglise demande appui et protection à son céleste époux; mais ce n'est pas elle q^ui prie, c'est le Saint-Esprit, qui prie en elle et pour elle, qui lui inspire la rorme de ses cérémonies et Fonction de ses chants divins. C'est iUi qui nous apprend, au milieu des dangers et des amertumes de la vie, à a|H
ÎtelerDieu^ mon Père; in quo clamamus Abba Pater) {Rom. viii, 15), ce Dieu que l'homme jadis osait à peine appeler Maître ou Seigneur. C'est lui encore qui, par son action invisible et pénétrante, nous détache graduellement de la terre et nous fait désirer les ailes de la colombe, pour aller nous reposer dans le sein de Dieu. La terre ellemême déjà délivrée en partie du joug du péché, par le san^ du médiateur, qui a coulé sur elle, gémit et soupire comme une femme dans l'enfantement, après cette délivrance parfaite qui n'aura lieu qu'à la résurrection des corps. Et c'est le Saint-Esprit qui pousse ainsi toutes les créatures inanimées à leur entier affranchissement, en les purifiant par ses cérémonies, ses expiations, ses exorcismes, du reste de souillure qu'elles ont conservé du péché.
De là ce mélange de joie et de tristesse, de crainte et d'espérance, expression vraie d'une réhabilitation laborieuse et non achevée qui domine dans la liturgie chrétienne et dans ses chants en particulier. De là cette inélancolie qui s'élève dans le cœur du Chrétien même le plus fidèle, à la vue d'une délivrance assurée par le sang d'un Dieu , mais à chaque instant compromise par la faiblesse de sa nature et par les occasions nombreuses de chute semées sous ses pas, délivrance commencée dans le temps, mais qui ne doit être certaine et définitive qu'à la porte de l'éternité. Ainsi tout, dans la vie du Chrétien, est mystérieux comme son culte ; tout, jusqu'à ses joies et ses périls, jusqu'à ses craintes et ses espérances. Tel est le deuxième caractère de la poétique <;brétienne, le mystère. Passons au troisième, je veux dire « l'expression de l'amour divin. »
Troisième caractère de lapoéiiquevhrAiefme^ V expression de Vamour divin.
Ainsi que nous en avons fait d^à la remarque, le christianisme, avec ses grands et ineffables mystères, en révélante l'homme un monde nouveau dMdées> d^i mages et de sentiments , a singulièrement élargi la sphère de son intelligence et de son amour. Principalement dévoués au culte de la forme, les artistes grecs ne virent rien au delà de la beauté humaine, et dans leurs comi^ositions les plus terribles ils eurent toujours soin d'éviter un çenre d'expression trop énergique cjui aurait pu blesser leur délicatesse. De là ce calme, cette placidité, je dirais presque ce froid glacial que nous remarquons dans leurs plus célèbres monuments de peinture, et de tels hommes, non* seulement étaient étrangers à l'enthousias'^ me de l'amour divin, mais encore de l'amour profane, ils ne connaissaient guère que le eùié matériel.
me, en quittant le Créateur pour se recher* cher lui-même, est devenu malheureux, en se trouvant, Jésus est venu lui apporter cet aliment de l'amour divin, Ignemveni milUre in terram. (Luc. xii, &9.) On connaît les résultats merveilleux de cet élément nouveau dans le monde qui en a été transformé. Hais on n'apprécie peut-être pas assez son influence sur l'art qui n'est que l'écho fidèle des sentiments du cœur numain. 11 est hors de doute que celui de Pamour profane dérive de cette influence chrétienne, si l'on ne le considère que dans ce qu'il a de généreux, d'exalté, d'immatériel. Cela est si vrai, qu'on n'observe que chez les nations modernes cette transformation de l'amour humain, tandis que, même de nos jours, nous le voyons encore réduit à l'état d'instinct naturel chez les infidèles et en particulier chez les mahométans.
L'amour profane, ainsi modifié et jusqu'à un certain point spiritualisé par le génie chrétien, doit offrir et offre réellemeni dans ses divers genres d'expression au moyen des arts et de la poésie, iies analogies frappantes avec ceux de l'amour divin. Et, en effet, y a-t-il quelque chose de plus tendre et de plus exalté, dans la langue de l'amour profane, que les chants séraphiques d'an François d'Asisses, d'upe Thérèse et de tant d'autres martyrs qui se consumaient dans lamour de Dieu I Comme l'amour humain, celui-ci a ses délires, je dirais même ses emportements dans ces personnages extatiques devenus « fous d'amour, » eux-mêmes le disent, dans l'enthousiasme et les transports lie l'amour divin. Jamais on n'entendit la lyre d'un poëte chanter des vers •comme celui-ci, par exemple, de la vierge d'Avila, « Je me meurs du regret de ne pouvoir mourir. » Que muero perque non muero^ qui revient à la fin de chaque strophe de son cantique célèbre. 11 faut lire cet admirable
SLR LE BEAU IDEAL SURNATUREL
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cbant tout entier, nour se faire une idée de cet amour qui, selon Texi^ression de Thérèse elle-même, pénètre la moelle du c^Bur. Mais il ne la ronge pas, comme Tamour prolSane, et ce n*est point là la seule diffé* rence qui le distingue de celui-ci; car, ButantTun est égoïste, jaloux , inquiet, concentré en lui-même , autant Tautre est exjpansif, généreux , large , c^lme et sérieux Çlh), Vous n'avez qu'è jeter les yeux sur un tableau de Taddée, de Dominique Bartolo ou de Lorenzo di Credi (75), pour reconnaître c^t heureux mélange d*ivresse et de sérénité, de paix et d*extase, de calme et de ravissement , que révèlent les traits des 4inges et des bienheureux.
Tel est cet amour qui a inspiré la composition des chants , des tableaux et des «laines de Part catholique, non, toutefois, avec l'exaltation et Timpétuosité qui se révèlent dans les cantiques de quelques saints personnages, mais avec cette expression douce, céleste, quoique très-animée et toujours uénétrante, qui est le cachet ordinaire de I amour divin.
Quatriimt caractère de la poétique chrétienne^ la grâce et la naïveté.
Aux caractères de grandeur, de mystère et d*amour, que nous révèle la poétique chrétienne» il faut ajouter ce mélange de Çrace et de naïveté qui prête un charme inexprimable à ses compositions dont il iempère -admirablement la gravité. Prenons pour exemple la naissance du Verbe incarné. C*est oelle d'un Dieu, mais d'un Dieu enlant. Elle est chantée par les anges dans les r.ieux» célébrée par la joie champêtre des bergers, annoncée par une étoile miraculeuse qui, des confins de l'Arabie, dirige irers le nouveau-né les trois mages aveo Jeurs riclies présents. Que de chants suaves «t gracieux n'inspire pas tous les jours à ia lyre chrétienne Marie, rose mystique , lis de (lureté, source claire et limpide que ne souillèrent jamais les eaux bourbeuses de la concupiscence ; jardin semé de toutes sortes de fleurs, de vertus , où ne pénétra jamais le serpent corrupteur! Marie, reine des anges, mère de Dieu et des hommes, étoile lumineuse dans les ténèbres de la vie, toor de sûreté contre les orages, refuge constamment ou vertaux pécheurs ; Marie fut toujours pour les sculpteurs, les peintres et les musiciens, le type par excellence de la grâce, de la douceur et de l'aimable pureté; type unique auquel nul ne saurait être eomparél type merveilleux, enfanté avec tant d'autres merveilles par la naissance dans la chair, de Celui qui n'a cessé de conserver néanmoins la vie oivine, éterneHe, qui lui est propre 1 Nous y reviendrons dans le cours de cet ouvrage.
C'est ainsi que i*lncarnation a fourni à
(74) Lire, pmir plus de développement, le parallèle aussi juste quliigénieux entre V amour terrestre et TamourcéUttê, qui est à la fin des Mémoires du princo de Uohenlobe. (i vol in-8*. Lagny, à i^aris, 1855.)
DlCT10?i?(. pEsTHÉTIQl'K.
la poétique chrétienne ces quatre caractères de grandeur, de mystère, d'amour, de grâce et de naïveté qu'elle possède exclusivement à toute autre. Et ces quatre grands caractères, TEglise les énumère tous les jours dans ce beau cantique d'adoration, d'amour et de reconnaissance, dont 1« début fut improvisé par les anges dans les cieux. Gloire à Dieu dans les deux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. (Luc, ii, 14.) Nous vous louons^nous vous bénissons^ nous vous adorons^ nous vous glorifions , nous vous rendons des actions de grâces à cause de votre grande gloire. Seigneur^ Roi du ciel^ Dieu^ Père tout^puissant ^ Seigneur y Fils unioue de Dieu^ Jésus-Christ, Seigneur Dieu, Agneau de Dieu^ Fils du Père, ô vous qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de nous : vous qui effacez les péchés du monde, accueillez notre supplication ; vous
Sui êtes assis à la droite du Père, ayez pitié e nous. Parce que vous êtes le seul saint, le seul Seigneur, le seul Très-Haut, 6 Jésus^ Christ, avec le Saint-Esprit^ dans la droite Je Dieu le Père, Amen,
Toute l'économie du christianisme est renfermée dans ce cantique d'adoration, de louange et de prière : l'unité, la grandeur de Dieu, la trinité des fjerscnnes, 1 incarnation du Verbe, Fils de Dieu, Açneau de Dieu qui efface les péchés du monde, les besoins et les misères de l'humanité, ses supplications réitérées vers le ciel. Il n*esl donc pas étonnant nu'il renferme aussi toute l'économie de la poétique chrétienne, qui n'est elle-même que la traduction du dogme et du rite catholique,àla fois mystérieux, gracieux et sublime. On chercherait vainement quelque chose d'analogue dans les autres poétiques de l'art. Celui des Chrétiens ne s'explique donc que par le principe qui le détermine et le dirige dans ses quatre grands moyens d'expression, qui sont ia sculpture, la peinture, la musique et l'architecture, que la liturgie appelle à son secours. El ce principe n'est autre que l'incarnation du Verbe réparateur de I homme et de l'univers déchus par le péché. En voici une preuve frappante entre toutes les autres.
Vous êtes près d'une grande ville, à Reims, par exemjde. C'est au moment où le crépuscule commence à envelopper la cité de son demi-jour. Au-dessus de ses toits pressés et de son incessantcagitation, vous apparaît dans le lointain la basilique chrétienne, masse imposante au'on prendrait pour une montagne, mais dégagée ))ar ses tours aériennes, évidée par ses longues fenêtres ogivales, ses sculptures de dentelle, ses pinacles et ses clochetons. Le bourdonnement sourd et harmonieux de ses cloches frappe en même temps vos oreilles, et vient compléter l'émotion qui vous a déîà saisi.
(75) Trois célèbres peintres de Véeole mystique iialieune. Nous reviendrons avec plus de détails sur . celte école, au mol Pei?ïtitre. utstioce.