PREMIER DISCOURS
Sur h beau engéfiéralf et en parlicudit^ sur
te beau vieible.
Messieurs,
Je ne sais par quelle fatalité il arrive qua les choses dont on parle le plus parmi les hommes, sont ordinairement celles que Toiji connaît le moins. Telle est» entre mille autres, la matière que Tentreprends de traiter. C'est le beau ; tout le monde en parle, tout le monde en raisonne. Il vCj a point de cercles à la cour, il n'y a point de sociétés dans les villes, il n'y a point d'échos dans les campagnes, il n'y a point de voûtes dans nos temples, qui n'en retentissent. On veut du beau partout ; du beau dans les ouvrages ^e la nature, du beau dans les productions de l'art, du beau dans les ouvrages d'esprit, du beau dans les mœurs ; et, si l'on en trouve quelque part, c'est peu de dire qu'on en est toucha; on en est frappé, saisi, enchanté. Mais de quoi l'est-onf
Demande^ dans une compagnie aux per« sonnes qui en paraissent les plus éprises, quel est ce beau qui les charme tant? quel ^n est le fond, la nature, la notion précise, la véritable idée? si le beau est quelque chose d'absolu ou de relatif? s*il y a un beau essentiel, et indépendant de toute institution ? un beau fixe, et immuablement tel ? un beau qui plaît, ou qui a droit de plaire à la Chine, comme en France, aux Barbares mêmes, comme aux nations les plus policées? un beau suprême, qui soit la règlç et le modèle du beau subalterne que nous Yoyons ici-bas 7 ou, enfin, s'il en est de la beauté comme des modes et des parures, dont le succès dépend du caprice des hommes, de l'opinion et du goût ?
A ces questions, vous verrez aussitôt toutes les idées se confondre, les sentiments se partager, naître mille doutes sur les choses du monde, que l'on croyait le mieux sayoir : 0t poAr peu que vous pressiez vos interrogations pour faire expliquer les contandants, vous reconnaîtrez que, si le je ne sais quoi
(759) Platon, dans son grand Hippm*
ne vient à leur secours^ la plaoart ne sa«^ ront que vous répondre.
Quelqu'un me dira peut-être ; faut-il duno aller si loin pour trouver du beau? Ouvrea^ les yeux, voilà une belle compagnie; écoo-i. tez, voilà un bel air. Mais il est évident qqa ce serait là sortir dç la question. Je ne vous demande pas ce qui est beau, disait autrefois un philosophe (769) à ùo sophiste, qui| sur le même sujet, lui fajsait à peu près la. mêime réponse. Je vous demande ce que c'est
Sue le beau ? Les deux questions sont bien ifféreqtes. Vous répondrez, suivant le style ordinaire» parfaitement juste à celle que je ne vQ.us fais pas. Mais vous ne répondez point du tout à celle que je vous ftis. Je vous deinapde encore un coup, qu'est-ce que le beau? \e beau, qui rend tel tout ce qui est beau daps le physique, dans le moral, daus les ouvrùes de la nature, dans les productions de l'art, en quelque genre de beauté que ce puisse être.
Je sais qu'il v a des philosophes par I9 monde , qui m auraient bientôt répondu.
Après avoir épuisé sur le beau tous les lieux communs de V^oquence pyrrhonienne, qui se réduit à prouver aux hommes qu'ils ne savent rien, parce qu'ils ne savent pas tout, ils concluraient sans façon à le mettre au rang des êtres de pure opinion. Hais si ces grands philosophes ne veulent point passer pour des eitravagants, qui parlent du beau sans savoir ce qii ils disent, il faut du moins qu'ils en admettent l'idée, qui est en effet très-constante. Je veux dire, pour ne riea supposer que d'ipaubitable, qu*il y a dans tous les esprits une idée du beau; que cette idée dit excellence, agrément, perfection; qu'elle nous représenté le beau comme une qualité avantageuse, que nous estimons dans les autres, et que nous aimerions dans nousmêmes. La question est de la dévelopiier, en sorte qu'elle devienne manifeste à tous les esprits attentifs ; c'est le dessein que je me propose.
J'ai cru, Messieurs, que vou3 verriez aveo plaisir traiter dans vos assemblées acadé*
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEA
miqoes une matière si intéressante et si agréable par elle-même, d'ailleurs sr peu connue dans la théûrie* et cependant si digne de l'être par les pands principes qn'on en peut tirer pour former ses sentiments, son langage, sa conduite sur le vrai beau,
3ui en doit être la règle. C*est ce qui me onne lien d'espérer une audience favorable.
Pour donner d*abord un plan général de mon dessein, je dis qu'il y a un beau essentiel et indépendant de toute institution, même divine : qu'il y a un beau naturel et indépendant deVopinion des hommes : enfin qu'il 7 a une espèce de beau d'institution humaine, et qui est arbitraire jusqu'à un certain |K)int. Trois propositions qui renferment tout mon sujet, qui font voir Tordre que je dois suivre en le traitant, et qui commencent déjà, si je ne me trompe, à y répandre quelque jour, par ta distinction qu'elles mettent entre les choses qu'on a si souvent coutume de brouiller ensemble. Retenez, s'il vous plaît, Messieurs, cette première division de la matière que je me propose d'éclaircir.
Mais comme le beau peut être considéré ou dans Tesprit, ou dans le corps, on voit assez que, pour ne rien confondre, il faut encore le aiviser par ses différents territoires ; en beau sensible et en beau intelligible : le beau sensible, que nous apercevons dans les corps et le beau intelligible que nous apercevons dans les esprits. On conviendra, sans doute, que l'un et l'autre ne peuvent être aperçus que par la raison; sensible, par la raison attentive aux idées
Si'elle reçoit des sens ; et le beau intelligie, par la raison attentive aux idées de l'esprit pur. Je commence par le beau sensible, quoique peut-être le plus compliméf mais qui d ailleurs me parait le plus facile è éclaircir, par les secours que je puis tirer de nos idées les plus familières, pour me faire entendre à toutes, sortes de personnes.
D'abord, il est certain que tous' nos sens n'ont pas le privilège de connaître le beau. U y en a trois que la nature a exclus de cette noble fonction : le goûl, l'odorat et le toucher. Sens stupides et grossiers, qui ne cherchent, comme les bêtes, que ce qui leur est bon, sans se mettre en peine du beau. La vue et l'ouïe sont les seules de nos facultés corporelles, qui aient le don de le discerner. Qu'on ne m'en demande pas la raison ; je n'en connais point d'autre que la TOlonté du Créateur, qui fait, comme il lui plaît, le partage des talents.
Toute la question se réduit donc ici au beau qui est du ressort de ces deux sens privilégiés :.c*est-à-dire au beau visible ou optique, et au beau acoustique ou musical : au beau visible, dont l'œil est le juge naturel; et au beau acoustique, dont Toreille est l'arbitre née : l'un et l'autre établis par UD ordre souverain, pour en décider chacun dans son district, mais en tribunaux subalternes suivant certaines lois qui, leur étant
antérieures et supérieures, doivent dicter tous leurs arrêts.
Celles que l'oreille doit suivre dans les siens, sont d'une théorie trop fine et trop délicate pour me résoudre à commencer par elles. Ainsi, pour la plus grande facilité, je me borne dans ce premier discours au beau sensible, qui est l'objet de la vue. Nous n'aurons encore que trop de matière.
Il faut montrer qu'il y a un beau visible dans tous les sens que nous avons distingués ; un beau essentiel, un beau naturel, et un beau en quelque sorte arbitraire. Il faut expliquer la nature de ces trois espèces de beau visible. Il faut établir quelques règles pour les reconnaître, chacun par le trait particulier qui le caractérise.
Vous voyez. Messieurs, par la manière toute simple dont j'expose mon dessein, que je n'ai nulle intention de surprendre vos suffrages, ni de vous demander grftce pour mes preuves. Mais aussi vous me permettrez de vous demander justice contre ''insolence du pyrrhonisme, dont la folie et le ridicule ne parurent jamais plus palpables que dans cette matière.
Est-il possible qu'il v ait eu des hommes» et même des philosopnes, qui aient doutéun moment s'il y a un beau essentiel et indépendant de toute institution, qui est la règle éternelle de la beauté visible des corps ? La plus légère attention à nos idées primitives n'aurait-elle pas dû* les convaincra que la régularité, l'ordre» la proportion» la symétrie sont essentiellement préférables à l'irrégularité, au désordre et à la dispro-
Sortion? La géométrie naturelle, qui ne peut tre ignorée de personne, puisqu'elle fait partie de ce qu on appelle sens commun, aurait-elie oublié de leur mettre, comme aux autres hommes, un compas dans les yeux, pour juger de l'élégance d'une figure, ou de la perfection' d'un ouvrage? Aurait-elle oublie de leur apprendre ces premiers principes du bon sens : qu'une figure est d'autant plus élégante, gue le contour en est plus iuste et plus uniforme ; qu'un ouvrage est d autant plus parfait, que l'ordonnance en est plus dégagée; que, si l'on compose un dessin de plusieurs pièces différentes, égales ou inégales, en nombre pair ou im-
tiair, elles y doivent être tellement distribuées, que la multitude n'y cause point de confusion; que les parties uniques soient
E lacées au milieu de celles c^ui sont doutes ; que les parties égales soient en nombre égal, et à égale distance de part et d'autre ; que les inégales se répondent aussi de part et d'autre en nombre égal, et suivent entre elles une espèce de gradation réglée ; en un mot, en sorte que, de cet assemblage, il en résulte un tout où rien ne se confonde, où rien ne se contrarie, o<j1 rien ne rompe l'unité du dessin? Et pour descendre de la métaphysique du beau à la pratiçjue des arts
3ui le rendent sensible, un simple coup 'œil sur deux édifices, l'un régulier, l'autre irrégulier, ne doit-il pas suffire, non-seulement pour nous faire voir qu'il y a des rè-
BlCTiaNNAlRE D'ESTHETIQCE.
gles du beau, mais pour nous en découyrir la raison.
Cette raison fondamentale des règles du beaut qui est assez subtile, ])arattra peutêtre meilleure dans la bouche de quelque auteur célèbre que dans la mienne. Je n en connais que deux qui aient un peu approfondi la matière que je traite : Platon et saint Augustin.
Platon a fait deux dialogues intitulés, du Btau : son grand Hippias et son Phèdre. Mais comme dans le premier il enseigne plutôt ce que le beau n est pas, que ce qu*il est ; comme dans le second il parle moins du beau que de Tamour naturel qu'on a ]iOurlui; comme dans Tun et dans l'autre )I étale à son ordinaire plus d'esprit et d'éloquence Que de véritable philosophie, je renonce à la gloire de prouver ma thèse en grec. Saint Augustin, qui était un aiçle en tout, a traité la question plus en philoso* i)be. II nous apprend même que, dans sa jeunesse (760), il avait composté un livre exprès sur la nature du beau; et nous serions inconsolable de l'avoir perdu , si uou» n'en retrouvions les principes dans ceux de ses ouvrages que le temps nous a conservés. Je les trouve surtout bien développés dans son sublime traité De ta vraie religion. Il y élève son lecteur, du beau visible des arts au beau essentiel qui en est 1& règle, par une analyse qui ferait honneur a la philosophie moderne. Mais il faut l'écouter lui-même :
« Si je demande à un architecte (761), dit ce saint docteur, pourquoi, àyenki construit une arcade à une des ailes de son édiâce, il en fait autant & l'autre, il me répondra, sans doute, que c'est afln que les membres de son architecture (762) symétrisent bien ensemble. Mais pourquoi cette symétrie vous parait-elle nécessaire? Par la raison
2 ne cela plaît. Mais qui êtes-vous pour vous riger en arbitre de ce qui doit plaire ou ne doit pas plaire aux hommes, et d'oCi savezvous que la symétrie nous plaît? J'en suis sûr, parce que les choses ainsi disposées ont de Ja décence, de la justesse, de la grâce , eu un mot parce que cela est beau. Fort bien. Mais, dites -moi, cela est-il beau parce qu'il platt, ou cela plait-il parce qu'il est beau ? Sans difficulté, cela plaît parce qu'il est beau. Je le crois comme vous. Mais je vous demande encore : pourquoi cela est* il beau ? et si ma ouestion vous embarrasse, parce qu'en etfet les maîtres de votre art ne vont guère jusque-là, vous conviendrez du moins sans peine que la similitude, l'égalité, la convenance des parties de votre bâtiment, réduit tout à une eapèce d'unité qui contente la raison. C'eet ce que ie voulais dire. Oui, mais prenez-y garde. 11 n'y a point de vraie unité dans les corps, puisqu ils sont tous composés d'un nombre innombrable de parties, dont chacune est encore composée d'une infinité d'autres. Où est-ce donc
que vous la voyez cette unité qui vous dirige dans la construction de votre dessin ; cette unité, que vous regardez dans votre art comme une loi inviolable; cette unité, que votre édifice doit imiter pour être beau, mais que rien sur la terre ne peut imiter parfaitement, ]iuisque rien sur la terre ne peut être parfaitement un ? Or, de là, que s'ensuit-il ? Ne faut-il pas reconnaître qu'il y a donc au-dessus de nos esprits une certaine unité originale, souveraine, éternelle, parfaite, qui est la règle essentielle du beau que vous cherchez dans la pratique de votre art ? »
C'est le raisonnement de saint Augustin, dans son livre de la véritable religion, d'od il a conclu, dans un autre ouvrage, ce grand principe, qui n'est pas moins évident, savoir : que c est l'unité oui constitue, pour ainsi dire, la forme et I essence du beau en tout genre de beauté. Omnis porro pulckritudinii forma unitas est (163).
J'adopte le principe dans toute son étendue. Mais il n'est encore question que de l'appliquer au beau visible ou optique. On vient de voir qu'il y en a un qui est essentiel, nécessaire et indépendant de toute institution : un beau géométrique, si i'ose aiasi m'exprimer. C'est celui dont l'idée, comme parle encore saint Augustin, forme Vart du Créateur: cet art suprême, qui lui fournit tous les modèles des merveilles de la nature* que nous allons considérer.
Je dis, en second lieu, qu'il y a un beau naturel, dépendant de la volonté du Créateur, mais indépendant de nos opinions et de nos goûts. Gardons-nons bien de le confondre, comme le vulgaire, avec le beau essentiel. Il en est plus différent que le ciel ne l'est de la terre. Le beau essentiel, considéré dans la structure des corps, n'est, pour ainsi dire, que le fond du beau naturel : on fond, je Tavoue, qui est par lui-même ricbe et agréable, maisqui, avec tous ses agréments, plairait à la raison plus qu'à l'œil, si Tauteur de la nature n'avait pris soin de le relever par les couleurs.
C'est par leur éclat qu'il a trouvé le moyen d'introdfuire dans Tunivers un nouveau genre de beauté, qui nous offre partout un spectacle si brillant et si diversifié. Il.a peint le ciel d'un azur dont la vue ne lasse jamais. Il a tapissé la terre d'une verdure, émaillée de mille fleurs, qui nous applique s^os nous fatiguer, il nous étale pendant lé jour une clarté pure, qui nous charme par sa distribution partout uniforme, il nous présente pendant la nuit une illumination naturelle, dont la beauté le dispute à celle du jour, la surpasse peut-être, du moins par la variété de la décoration ; et si quelquefois il tire le rideau sur ce grand théâtre de la nature en le couvrant de nuages, c'est pour dousoT- Irir, dans les différentes couleurs dont il les pare, un nouvel objet d'admiratiou. Dans ce partage d'agréments, il n'a point oublié
(76ô)CoMf., 1. IV, ci 3, etc.
\7G1) S. Aug., De vera nltg.,c. 30, 31, o2, etc.
(762) Idem. De fmif«, i. vi, c. 15.
(765) S. Aug., epist. t8, édiu PP. BB.
ÂPPEIfDiCE. — ESSàl SUR LE BEAU.
les speciatearsHiés des merveilles de sa puissance. Il a , comme un habile peintre , di- Tersement coloré les hommes, pour les rendre les uns à l'égard des autres un specrtacle encore plus ravissant que le ciel et la terre.
Qu*il y ait un beau naturel» cela doue est évident par le seul coup d'œil de la nature. Que ce genre de beau soit indépendant de nos opinions et de nos goûts, il ne serait
Cas plus possible d'en douter, si tous les ommes étaient de même couleur. Mais le Créateur en a ordonné autrement. Il y a des peuples noirs et il y a des peuples blancs : et chacun n'a point manqué de prendre parti selon les intérêts de son amour-propre. Je riens de lire le discours d'un nègre (764), qui donne sans façon la palme de la beauté au teint de sa nation. Ajoutez qu*il n'y a presque personne qui n'ait sa couleur favorite. Les uns aiment plqs le vert, les autres le bleu, ceux-là le rouge, ceux-ci le jaune ou le violet. Et les peintres mêmes, qui devraient avoir sur cette matière des principes moins flottants, sont partagés en plusieurs sectes sur le mélange qui forme la vraie beauté du coloris. Faisons voir qu'il y a des règles dans la nature, sinon pour juger tous ces différends par un arrèl définitif et contradictoire, du moins pour les mettre en état d'ôtre terminés à l'amiable. 11 ne faudra pas même aller bien loin pour trouver ces règles.
Nous n'avons qu'à consulter les juges naturels rlu beau visible. Que nous disent les veux ? Ils nous déclarent hautement que la la lumière est la reine et la mère des couleurs. Sa présence les fait naître, son approche les anime, son éloignement les affaiblit, son absence les fait mourir. Vient-elle à reparaître sur l'horizon, nous sommes dans l'instant frappés de Tidée du beau. Et celui même qui est la beauté essentielle a cru ne se pouvoir définir sous une image plus Agréable qu'en disant : Je suis la lumière. LA lumière est belle de son propre fonds. La lumière embellit tout. C'est tout le contraire des ténèbres; elles enlaidissent tout ce qu'elles enveloppent. Or, de toutes les couleurs, celle qui approche le plus de la lumière, c'est le blanc; celle qui approche le plus des ténèbres, c'est le noir. Notre première question est donc décidée par la voix même de la nature. Et si l'orateur des nègres veut paraître dans une compagnie de blancs, il faut qu'il se résolve à n y servir que de mouche, pour Tembellir par le contraste.
Me permettra-ton de hasarder ici une conjecture? De cette conclusion qui ne peut être douteuse que chez les Maures ou en Ethiopienne pourrait-on pas tirer quelque ouverture favorable pour juger le procès des autres couleurs? Je les réduis toutes à cinq primitives : le jaune, le rouge, le vert, le Dieu et le violet. Ne pourrait-on pas, dis-je, eti prenant la lumière pour la mesure du beau en ce genre de beauté, leur donner à
(764) Dans le pour et contre^ t736.
chacune le rang d*estime qu'elles méritent, selon qu'elles en approchent plus ou moins? D!où il s'en suivrait que le jaune pur serait placé à la tète, comme le plus lumineux; le rouge après, puis le vert, le bleu ensuite, et enfin le violet, comme le plus sombre C'est Tordre de clarté que lexélebre M. Newton (765), l'auteur le plus original que nous ayons sur cette matière, a remarqué entre les couleurs en les considérant au travers du prisme, o<j1 il est certain qu'elles paraissent dans toute leur pureté et dans tout leur brillant. Or, dites-moi, qu'y a-t-il de plus naturel et de plus raisonnable que de mesurer leur beauté par leur éclat ?
Mais après tout. Messieurs, je ne veux me brouiller avec aucune couleur. Il me suffit qu'indépendamment de nos opinions et de nos goûts, elles aient toutes leur beauté propre et singulière. Il me suffit qu'elles nous plaisent toutes naturellement, chacune dans la place que l'auteur de la nature leur a marquée dans le monde : le bleu dans le ciel, le vert sur la terre, les trois autres couleurs dans les divers objets qu'elles ont ordre de revêtir pour parer nos jardins et nos campagnes. Il me suffit enfin que chacune en particulier soit d'autant plus belle qu'elle est plus pure , plus homogène, plus uniforme; en un mot, d'autant plus belle qu'on y découvre une image plus sensible de l'unité. C'est toujours le principe.
Il faut pourtant Tavouer, quelque brillante que soit une couleur, elle nous rassasierait bientôt , si nous n'en avions qu'une seule à considérer dans le monde. L'auteur de la nature , en cela comme en tout autre chose, a eu soin de prévenir nos dégoûts. Il y a très-peu de couleurs simples. M. New» ton n'en- compte que sept : le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo et le violet. Il y en a un nombre infini de composées ; je veux dire, qui résultent de leurs mélanges en les prenant deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, etc., et en combinant encore ces résultats les uns avec les autres pour en former de nouveaux mélanges qui, par les règles des combinaisons » nous en donneront encore un plus grand nombre, à l'infini. Ou plutôt, parce qu il est évident que chacune d'elles, soit simples , soit composées , peut avoir à l'infini divers degrés de force et de vivacité suivant lesquels on les peut mêler ensemble pour en produire d'autres , ne pourrait-on pas dire qu'il y a dans la nature, non-seulement une infinité, mais une infinité d'infinités de couleurs différentes? Au moins est-il constant qu'après tant de siècles d'observations, l'expérience nous en découvre tous les jours de nouvelles. Voilà donc encore , dans cette infinie variété de couleurs, une autre sorte de beauté dont le Créateur, indépendamment de nos opinions et de nos goûts, a décoré la scène de l'univers ; et, pour comble le merveilles , il ne faut qu'un ravon de
(765) Newton, Opt , pag. 80.
DICTIONNAIRE D^ESTHETIQCE.
lumière pour en faire tout d'un coup le discernement.
Voici quelque chose qui vous paraîtra
le beau qui résulte , je ne dis plus du mélange des couleurs, qui détruit les unes pour produire les autres , mais de leur union et de leur assemblage pour composer un tout hétérogène où elles se voient distinguées sur le même fond , chacune dans sa beauté spéciale.
Aûn de mieux comprendre ce nouveau genre de beau visible , qui est l'objet de la peinture , faisons » avec les maîtres de Tart» deux observations :
La première est que, de même quMl y a dans la musique des sons accordants et des sons discordants , il y a dans i*optique des couleurs amies et des couleurs ennemies : des couleurs amies qui semblent se rechercher pour s'embellir mutuellement, et des couleurs ennemies , jalouses , pour ainsi dire , de la beauté les unes des autres , et qui semblent se fuir, comme de peur d'être effacées ou obscurcies par leurs rivales. C'est ce qu'on suppose naturellement quand on approche la doublure de l'étoffe pour voir si elles sont bien assorties.
La seconde observation est qu'il n'y a
Eoint de couleurs si amies qui, étant assemlées sur le même fond , n'aient besoin de quelque autre couleur moyenne qui les sépare un peu, pour empêcher que leur union ne paraisse trop brusque ; ni de couleurs si ennemies que l'on ne puisse les réconcilier ensemble par la médiation de quelque autre , comme par une amie commune : deux points essentiels que les habiles peintres ont toujours en vue, comme la perfection de leur art,
« Ils veulent, dit un auteur fameux (766), que parmi les lumières et les ombres bien ménagées , on voie dans un tableau les vraies teintes du naturel; qu'on aperçoive des masses de couleurs ou Ton observe soigneusement cette amitié ou cet accord qui se doit trouver entre elles ; qu'on assortisse habilement les chairs avec les draperies, les draperies les unçs avec les autres, les personnages entre eux, les paysages , les lointains , en sorte ({ue tout y paraisse à l'œil si arlistement lié, que le tableau semble avoir élé peint tout d'une suite, et , pour ainsi dire, d'une même pa-* lette de couleurs. »
Voilà justement ce qu'on peut appeler le roman de la peinture. Mais ce qui n'est qu'un roman par rapport è cet art est dans la nature un phénomène très-commun. Toutes ces grandes idées de colorisation parfaite que nous voyons dans les livres des peintres plus que dans leurs tableaux , nous les trouvons réalisées dans un million d'objets (lui nous environnent, dans les couleurs de l arc-en-ciel , dans celles d'un paon qui fait
la roue, dans celles d'un papillon éployé aux rayons du soleil , dans les parterres de nos jardins , souvent dans une simple fleur. Quelle profusion d'or, de perles» de diamants parsemés avec tant d art sur un fond si fin, aans un contour si juste, dans un ordre «si régulier, dans une perspective si exacte, dans un lustre si parfait! et, dans cet assemblage de couleurs si différentes, quelle sympathie entre quelques-unes 1 quelle adresse dans la conciliation des plus ennemies I quelle vivacité dans celles qui dominent 1 quelle douceur dans la dégradation imperceptible de celles qui ne leur doi* vent servir aue de parure I et entre celles-ci encore, quelle attention, si j'ose ainsi parler, pour ne pas offusquer leurs amies , ni même leurs rivales , qui en font autant de leur côté , comme par un retour de condescendance réciproque 1 En un mot. Quelle délicatesse dans le passage de l'une a l'autre I queUe diversité dans les parties 1 quel accord dans le total ! Tout y est distingué » tout y est un. Oui, je défierais les yeux les plus pyrrhoniens de ne point reconnaître là un beau indépendant de nos opinions et de nos gDûts.
Allons plus loin. Si dans les êtres purement matériels il y a un beau visible réel et absolu, n y en aura-t-il point dans l'homme? En peut-on douter sérieusement? Et ne serait-ce pas même lui faire injure que de mettre sa beauté en comparaison avec celle d'aucun être animé ou inanimé? 11 porte sur le front, dans l'œil , dans son air, dans son port, les titres de l'empire et de la supériorité que le Créateur lui a donnés sur eux en toute manière. Ses couleurs , il est vrai, ne sont pas tout à fait si vives que celles des objets dont nous venons de parler ; mais, en récompense , ne faut-il pas convenir qu'elles paraissent incomparablement plus vivantes ? Peut-on avoir des yeux et ne pas voir que l'âme répand sur le visage un air de pensée , de sentiment , d'action, qui lui donne un nouveau genre de beauté inconnu à tout le reste du monde visible ? Je veux bien croire que l'auteur de la nature , nous ayant faits pour vivre ensemble en société, notre cœur flatte quelquefois uu
f>eu les images que nous recevons à la vue es uns des autres. Mais la raison la plus en garde contre les illusions du cœur peut-elle s'empêcher d'apercevoir du beau dans la régularité des traits d'un visage bien proportionné, dans le choix et dans le tempérament des couleurs qui enluminent ces traits, dans le poli de la surface où ces couleurs sont reçues , dans les grâces différentes qni en résultent successivement selon les divers âges de la vie humaine, dans les grâces tendres de l'enfance, dans les grâces brillantes delà jeunesse, dans les grâces majestueuses de l'âge parfait, dans les grâces vénérables d'une belle vieillesse, et priuci(>alement dans cet air de vie et d'ex^Nression qui relève les grâces mêmes , qui Jes rend »
(766) Félibien, Dial. dei peintre»»
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
pour ainsi dire , parlantes » qui distingue si a?aDtageu5ement une personne de sa statue et de son portrait; enfin, qui donne au corps bumam une espèce de beauté spirituelle?
{^Comment donc s'est-il trouvé des esprits assez bizarres ou assez stupides pour philosopher contre un jugement naturel si conforme è la raison? comment s*en troufve-t-il encore C|ueiquefoi6 dans certaines compagnies y qui voudraient faire dépendre l'idée du beau de Téducation, du préiugé, du caprice ou de Timagination des hommes? Allons à la source de Terreur.
! (Test qu'en effet il y a une troisième espèce de be^u» qu'on pei|t appeler arbitraire, DU artificiel, comme il vous plaira. Les philosophes dont je parle en auront remarqué sans peine pariout où ils ont été, à là cour et à la ville, chez nous et parmi les étrangers : un beau de système et de manière dans la pratique des arts, un beai^ de mode ou de coutume daqs les parures, certains agréments, même personnels, qui n'ont souvent d'autre mérite que d'avoir plu ^u hasard à cette espèce de gens qui donnent le ton dans le moqde. Us auront eu assez d'esprit pour voir qu'il entre bien de rarbitraire dans ces idées de beauté; et delà ils ont conclu sans façon que tout beau est donc arbitraire. Je ne leur demanderai point par quelles règles de logique ordinairement ces messieurs savent bien raisonper sans elles. Mais il faut leur démontrer par des raisons palpables en quel sens on peut admettre un beau arbitraire, et en quel sens on ne le doit pas.
Je leur passe d*abord qu'il y en a dans tous les arts, et l'on ne peut en douter , (Toand on fait attention à Ta nature de leurs règles. Celles de l'architecture m'ont paru les pins faciles à comprendre ; je m'y renferme, pour mettre la matière à la portée la plus commune.
L'architecture n des règles de deux sortes : les premières , fondées sur les principes de la géométrie ; les autres, formées sur * les observations particulières que les maîtres de l'art ont faites en divers temps, sur les proportions qui plaisent à la vue par leur régularité vraie ou apparente*
On sait qne les premières sont invariables comme la science qui les prescrit. La perpendicularité des colonnes qui soutiennent l'édifice, le parallélisme des étages, la symétrie des membres qui se répondent, le dégagement et l'élégance du dessin, surtout 1 unité dans le coup d'œil, sont des beautés architectoniqges ordonnées par la nature , indépendamment du choix de l'architecte.
Il n'en est pas de même des règles de la seconde espèce. Telles sont, par exemple, celles qu'on a établies pour déterminer les proportions des parties d'un édifice dans les einq ordres d'architecture : que, dans le toscan, la hauteur de la colonne contienne sept
767) Yitrove, falladio, Yignole.
fois le diamètre de sa base , dans le dorique huit, dans l'ionique neuf, dans le corinthien dix, et dans le composite autant ; que les colonnes aient un renflement depuis leur naissance jusqu'au tiers du fût ; que, dans les deux autres tiers, elles diminuent
1)eu à peu en fuyant vers le chapiteau ; que es entre-colonnements soient au plus de huit modules, et au moins de trois; que la hauteur des portiques, des arcades, des portes et des fenêtres soient double de leur largeur, et plusieurs autres déterminations semblables, que l'on peut voir dans les livres d'architecture (767) ou dans les pratiques ordinaires, mais qui, n'étant fondées que sur des observations à l'œil, toujours un peu incertaines, ou sur des exemples souvent équivoques, ne sont pas des règles tout à fait indispensables.
Aussi voyons-nous que les grands architectes prennent quelguefois la liberté de se mettre au-dessus d'elles, lis y ajoutent, ils en rabattent, ils en imaginent de nouvelles, selon les circonstances qui déterminent le coup d'œil. Hichel-Ange, Palladio , Yignole en Italie , Mansard et de l'Orme en France, l'ont fait avec une gloire qui doit animer leurs successeurs à imiter leur hardiesse» ppurvu néanmoins qu'en se dispensant »
comipe eux, des règles établies par l'usage, ils aient autant d'application que leurs maitres à n^ les pégliger que pour leur en substituer de meilleures ou d'équivalentes^ Voilà donc m<ini(estement un oeau arbitraire, un beau, si j'ose ainsi parler, de création humaine, un beau de génie et de système, que nous pouvons aomettre dans les arts, mais toujours sans préjudice du beau essentiel, qui est une barrière qu'on ne doit jamais passer : Hic muru$ àheneus esto^
Me permettrez-vous , Messieurs, de me contredire un peu en faveur des grands génies? Cette barrière même,«qui nous parait si nécessaire, n'est peut-être pas toujours , et en tout, une loi de rigueur pour eux. Car, sans sortir de notre exemple, qu'en ont pensé les architectes les plus célèbres? Juçeons-en par leurs pratiques. Il y en a qui ont été assez hardis pour se permettre quelques licences contre certaines règles du beau , même essentiel. Emportés par une espèce de fureur poétique, ils ont jeté qu^ques défauts de régularité dans leurs ouyrages, d'ailleurs les mieux ordonnés, quand ils ont prévu, ou que ces petits défauts donneraient lieu à de grandes beautés, ou qu*ils rendraient plus remarquables celles qu'ils avaient dessein d'y faire plus dominer, ou enfin, que ces défauts mêmes paraîtraient des beautés au plus grand nombre de leurs spectateurs, dans la place où ils les sauraient mettre : c'est-à-dire qu'ils ont fait des fautes, pour avoir la gloire de les racheter avec avantage. Autre espèce de beau arbitraire, qui ne sied qu'aux plus grands maîtres. La peinture, la sculpture, tous les arts, quedis-je?la nature même nous fournit
SU
nne infinité d'exemples de ces heBreases irrégularités.
• Nous cherchions la source de l'erreur assez commune, qui fait dépendre l'idée du ^eau des préjugés de l'éducation, du caprice et de l'institution des hommes. Nous y voilé, si je ne me trompe. Encore un moment d'attention à la courte analyse que nous en allons faire :
Un bel ouvrage de l'art ou de la nature se
{)résente à nos yeux. On en est frappé, on 'admire» on le trouve beau. Cette laée du beau, qui nous a saisis dans le total, nous suit encore dans l'examen des parties. On commence ordin)siirement par les plus belles : on étend leur mérite aux suivantes» et si l'on en rencontre quelqu'une qui s'écarte un peu de la règle, on la voit si bien accompagnée, qu'on lui donne en propre une beauté qu'elle ne tire que de ses accompagnements. C'est un défaut ; mais un défaut si avantageusement réparé, que Ton veut bien lui faire la gr&ce de ne s'en point apercevoir. Souvent on va plus loin ; on s'en aperçoit; mais l'objet où il se rencontre est un ouvrage de l'art, sorti de quelque main fameuse , comme d'un Rubens ou d'un Raphaël, son défaut changera.bientôt de nom et d'idée ; on y remarquera du génie , on y soupçonne du mystère : il n'en faut pas davantage. On le métamorphose en coup de maître. Et si c'est un ouvrage delà nature, un beau visage, par exemple, où l'on observe ([uelque petite irrégularité, on érigera volontiers ce défaut en agrément. On passe tout au talent ou au bonheur de plaire. C'est la première source de Terreur : suivons-la dans ses progrès.
Qu'il arrive ensuite que Ton rencontre ce même défaut dans quelque imitationt quoique imparfaite, de l'ouvrage ou de la personne qu'on admire, l'idée du beau qu'on ? avait attachée se réveille aussitôt dans esprit. On s'en souvient avec plaisir. Autrefois l'on avait admiré ce défaut dans Toriginal, par le mérite emprunté de ses accompagnements , et en vertu de cet agréble souvenir, on l'admire encore , quoique isolé dans sa copie, par la force de l'hanitude, qui prévient la réflexion.
Que si, à ce jugement d'habitude, vous opposez la raison et la règle, on vous opposera, dans le moment, la contre-batterie ordinaire de l'exemple et de l'autorité. On vous rappellera ce chef-d'œuvre que vous admirez vous-même avec tout le monde. Mais vous ne prenez pas garde que c'est le total de l'ouvrage que j'admire avec tout le monde, et non pas cette partie accessoire qui est visiblement défectueuse. N'importe, on ne veut point distinguer des choses qui coûteraient trop à démêler. On s'en tient au premier coup d'œil gui a tout confondu. En un mot, on veut croire en général que tout est beau dans ce qu'on estime, plus beau encore dans ce qu'on aime.
J*en appelle à ceux qui sont plus savants que moi sur l'article. Combien de laideurs travesties en beautés par cette manière de
raisonner si commune parmi les homniesl De là, combien de peuples ont trouvé de la grflee dans plusieurs défauts visibles ! C'est ainsi qu'un front étroit, un nez court, de petits yeux, de crosses lèvres, sont deveoss des beautés nationales. D'abord, on ne les avait trouvées que supportables, et seulement, dans certaines personnes, eo faveur de quelque heureuse compensation.
A force de les voir, ils ont passé pea à peu pour excusables, puis pour louables, et enfin, de degrés en degrés, pour des agréments nécessaires à la beauté du pavs. Je dois encore, au principe de la véritable philosophie, à saint Augustin, la première idée de cette analyse, /njuctinda, dit-il dans son Traité de la musique (lib. vi, c. 14], guibtAsdam gradibus appetitui no$tro conct- Itamus, et ea primo tolerabiliter^ deindt Utenter accipimus. Voilà pour ce qui regarde le beau c^u on appelle personnel.
Que dirons-nous de celui des modes?
Combien de beautés arbitraires n'ont-^lles pas été inventées pour parer celle qu'on a, ou pour suppléer à celle qu*on n'a pas! On porte, en Europe, des pendants d'oreilles; on y joint, dans le Mogol, des pendants de nez. En France, on se poudre les cheveux, et on les frise pour les mettre en boucles ; en Canada, on se les çraisse pour les laisser pendre sur les épaules. Dans le Nouveau Monde, on voit des peuples entiers
Îui se peignent le visage de vert, de bleu, e rouge, de jaune, de mille couleurs étrangères : dans notre ancien monde, qui se pique d'être plus élégant, on y met un masque de fard, peint, à la vérité, de couleurs plus naturelles que celui des AméHcains, mais qui n'en est pas moins un masque, et un masque très-certainement coi nous paraîtrait aussi ridicule, si nous n étions accoutumés, dans le monde, à voir plus de masques que de visaçes; preuve nouvelle et sensible de la force de l'habitude dans les jugements que l'on porte du beao. Je ne finirais pas si {entreprenais d'épuiser la matière ; mais il est temps de venir à la conclusion.
De ces diversités infinies d'opinions et de goûts sur le beau visible, les pyrrhoniens ont conclu qu'il n'y a point de règle pour en juçer. Mais qu'on aille à la source; qu'on examine les choses par les premiers principes du bon sens, on en conclura, au contraire, non pas qu'il n'y a point de règle pour en juger, mais que la plupart des hommes se plaisent à juger sans règle. Nous avons fait voir au'il y en a une, qu'il est même facile de la reconnaître; qu'il n'y a, d*abord, qu'à distinguer, en généra!, trois sortes de beau : un beau essentiel, un beau naturel, un beau artificiel ou imaginaire. Mais, pour plus grand éclaircissement, il Ebwdrait peut-être encore diviser le beau arbitraire en plusieurs espèces; un beau de génie, un beau de goût, un beau de pur caprice; un beau de génie, fondé sur une connaissance du beau essentiel, assez étendue pour se former un système particulier dans
APPENMCE. -^ ESSAI SUR LE KAUr
TappIicatioD des règles générales, ce que aous admettons dans les arts; un beau de
Kût, fondé sur un sentiment éclairé du an naturel ; ce qu'on peut admettre dans les mndes avec toutes les restrictions que demandent la modestie et la bienséance; enfin, un beau de pur caprice, qui, n'étant fondé sur rien, ne doit être âamis nulle part, si ce n'est, peut-être, sur le théâtre de la comédie.
Ne soyez pas surpris. Messieurs, si je coule si rapidement sur ce dernier détail; je sais qu'à des esprits aussi pénétrants (]ue les vôtres, iJ suffit de montrer les principes de loin. Faites-moi seulement la grâce de les retenir chacun dans sa place naturelle; tous en aurez bientôt percé toutes les conséquences, et vous en ferez sans peine les applications convenables à tous les genres ae beau visible qui nous environnent dans le monde.