SUR LE BEAD IDÉAL DANS L*ORDRE DE LA NATURE OU DE LA CRÉATION
DteU) iouret immuable de iouie beauté.
Qu'est-ce q«e le beau? II existe une foule de réponses à cette question ; mais toutes peurent se résumer en ces quelques mots : « Le b^u est la splendeur du vrai. » Or, qu'est-ce que le vrai? si ce n*est ce qui existe nécessairement, ou Dieu lui-même.
Luiisenly en effet, existant nécessairement i Tabri de la mobilité du temps, des caprices et des passions; lui seul^ possédant essentiellement, comme être nécessaire, les per«> fections dont Tharmonieux ensemble constitue le beau, le bien et le vrai (trois choses parfaitement synonymes, quant au fond), a pu les refléter sur le monde physique sorti de se& mains et en laisser l'empreinte plus ou moins imparfiiite, en même temps que la notion impérissable, dans TAme numaine créée k Hma^e de ce prototype divin. Et voilà pourquoi, tandis que les choses créées, soit corps, soit esprits, passent rapidement avec leurs beautés, emportées par les successions rapides du temps, la beauté divine et le sentiment de cette beauté parmi les hommes ne périssent jamais. Toujours il existe au-dessus d'eux, et indépendamment de tout caprice ou de toute convention, un type invisible qui se révèle à leur intelligence et se manifeste extérieurement à leurs Jreux dans les œuvres de la création, pour eur apprendre que tout principe de beauté est dans Tunité qui découle de la notion d*uu Dieu êeul existant par lui-même, seul véritablement grand, aimable, de sa propre na^ ture, seul digne, par conséquent, d'être pour lui-même aimé et imité. Ecoutons ici saint Augustin que nous citerons plusieurs ibis, car aucun des Pères n'a parlé aussi lon-
gement et mieux que lui du principe et s eonditions du beau.
Téuurignage dé sami Auguiêim»
t II y a, dit-il, une nature qui change selon les lieux et les temps, comme le corps. Et
(î) Eêi tuOKra per loeas et têmpara muiabiUs^ ut tÊTjfiu. Et eet tmturë^ qme née per loeoe^ nec per laipera mmtari poteêt^ Aoc Dêui e$t. Quod hie insitmam^moamo modo mulûbiU^ creatura dieitur; quod MnmMMie, Creator. Cum autem omne quod esse ^ômMtf im quantum manet dieamui^ et in quantum wmm est, omtns porro pulchritudinu formontas ât : vides profeeio im iâta distributione 4iaturarum fàà nmuoêêUt qaié infime et tamensit; quid medie ma-
JHcnouff. D*EfnÉnQOB.
il V a une nature qui ne peut changer ni selon les lieux, ni selon les temps; je veux dire Dieu. Ce que je viens d'indiquer, comme susceptible de toute espèce de changements, s'appelle créature, et ce qui est immuable, c'est le Créateur. Or, comme tout ce que nous disons être, nous ne l'entendons qu'autant qu'il existe d'une manière permanente, et qu autant qu'il est un, l'unité étant la forme, la condition de toute* beauté, on voit, par conséquent dans cette distribution des natures, ce qui est élevé, et ce qui est infime, et ce qui existe néanmoins, ce qu'il y a de moyen, de plus grand. ?ue Tinfime, et cependant au-dessous de être divin (1). »
Et dans un autre de ses ouvrages : « Tout ce qui est beau, dit-il, dérive de la souve raine beauté, qui est Dieu, et la beauté des choses temporelles existe et s'opère toujours, pendant que ces mêmes choses disparais-* sent et se succèdent tour à tour /S). »
Les créatures visibles^ reflet do la bemUé
de IHeu.
C*est ainsi que Dieu, souverain et immuable prototype du beau, se révélant constamment è l'homme, dans les choses visibles, reflet de ses perfections invisibles et do sa divinité , les hommes ont toujours pu connaître, par la beauté de l'ouvrage , celle du divin Créateur, selon le langage de saint Paul , dans sen Epître aux Romains (3). Lo monde a été et est encore pour eux, surtout pour les savants et les philosophes, comme un miroir qui renvoie ae tous cêtés l'image de Dieu. En effet, tout dans l'univers parle aux sens . à Fesprit et au cœur. Tout est clair et intelli^ble , dans ce vaste tableau où Dieu a fait rejaillir en mille rayons sa gloire et sa beauté. Quoi de plus éblouissant que le soleil, ce foyer inépuisable de lumière et de vie ? Quoi de plus scintillant que ces milliers d'astres fixés à la
pmme infime, et minus summo tit. (Ep. 18 Catesiiuo,), (z) Omne pulehrum a $umma pulcftriludine e$t , quod Deu$ e$t; temporali$ autem pulchritudo, retms decedentibuê euecedentibuioue peragitur. {De dieertis quœ$tionibu$ octogmta trtbu$, Lib. i , quKSi. 4i.) (5) Inviiibilia enim ipsiu$^ a creatura mundi , fier êaquœfaeia «ma, intellecta contpiciuniur; iewpiiermoque ejui nrtu9 et divinitas : ita ut sint inexcusàbUes. (Hom. 1, 20.)
PREMIERE DISSERTATION
voûte des cieux? Quoi de plus harmonieux que l'ordre immuable qui préside à leur marche et à leurs révolutions? Quoi de plus varié que les fleurs, les plantes et les fruits qui couvrent le sol de la terre que nous habitons? Quoi de plus multiplié que les espèces innombrables d*animaux qui Thabitent»
de même que les poissons qui se jouent dans cette grande mer, enlaçant la terre dans ses immenses replis? Combien ces éclatantes merveilles de la terre et des cieux racontent la gloire de Dieu et la magnificence de ses œuvres (4) I Aussi, la lumière splendide, qui en rejaillit, l'environne comme d'un vôtetement, amictus lumine sicut vestimento.
(PsaL cm, 2.) Et pour que rien ne raanauât à une telle démonstration de sa beauté, il a voulu yjoindre les contrastes les plus saisissants, tels que la mélodie printannière des oiseaux, et ie rusissement des lions dans la foràt, et parfois Te murmure sourd et prolongé du tonnerre qui ébranle les nuées, en même temps que les vagues écumantes de la mer en courroux mêlent leur bruissement horrible à celui des vents déchaînés dans toute leur fureur. C'est ainsi que les jeux et les oreilles de Thomme sont pénétrés de la pensée de Dieu. C'est ainsi que les œuvres de ce suprême architecte sont toutes marquées au coin de sa sagesse , de sa puissance et de sa grandeur, en sorte que, de même qu'on reconnaît une pièce de monnaie à i'eiligie du prince qui l'a fait frapper, ainsi nous reconnaissons la divine beauté à l'empreinte, qu'elle a laissée sur les œuvres de la création.
L'homme f image la plus vrate, la plus sensible de cette divine beauté»
Mais nous n*avons encore rien dit de la plus merveilleuse de toutes, de celle qui retrace avec le plus de force et de vérité cette divine beauté, puisqu'elle a été formée directement à son image.
Lorsqu'il eut créé et disposé l'unrivers, Dieu se retira dans ie fond de sa pensée, et, prenant conseil de sa sagesse et de son amour* il en tira une idée plus belle, il dit dans le conseil de ses trois ineffables personnes : Faisons F homme à notre image et 4 notre ressemblance (5), afin que, placé au haut delà création, il unisse le Créateur à Ja créature, l'architecte à son ouvrage, en participant h la fois de notre nature et de celle des êtres formés de nos mains ; et aussitôt il fit rhomme.du limon de la terre (6).
Jusque-là l'homme n'avait rien qui lé distinguât de la simple créature : c'était un être merveilleusement disposé dans toutes ses parties* mais incapable d'intelligence et
(4) CM SMtrant gloriam Dei, et opéra manitnm ejûsannuntial firmamêntum, (P$al, xviii, i.)
(5) Fadanius hominéin ad imaginTem et simititU' diHetnno$tram,'(Gen.i\ ^:^
(H) FormnvH igiéur Dominus Deui ^tamiinem de limo Urrar^ (Geu. ii, 7.)
d^amour. Et Dieu, continue i historien sacré, répandit sur son visage un souffle de vte, et V homme devint vivant et animé (7).
C'est ainsi, que la simple créature fut élevée à la ressemblance du Créateur, |>ar son ême, souffle de vie que Dieu tira de sa propre substance^ pour animer le corps d*argile qu'il venait de former (8). Dès lors, anime par le souiQe divin, l'homme exif^ta, se connut et s'aima, réunissant, autant que peut ie faire un être uni, les trois conditions de l'être infini, la vie, la connaissance et l'amour. Ainsi, selon la belle expression de Bossuet, une trinité créée que Dieu fait dans nos êmes, nous représente la Trinité incréée que lui seul pouvait nous révéler (9).
Vhomme trouve en lui-même Vidée type du beau et du 6ieyi, en même temps qtiil est doué de la faculté de les réaliser par ses csuvres»
Au moyen de cette révélation primitive, immédiate, J)ieu a communiqué à l'homme l'idée type du beau et du bien, en même temps que la faculté de les réaliser, par les œuvres les plus admirables, et par les plus héroïques vertus. L'homme est aevenu ainsi un être complexe, intermédiaire entre Dieu et les autres créatures visibles, tenant à ces dernières par son corps, mais bien élevé au-dessus d'elles et tenant è Dieu par son Ame créée à cette image divine. Il reste ainsi dépendaril du suprême artisan, dont il reconnaît la touche, soit dans ses facultés intérieures, soit dans cette longue série de beautés visibles, reparties sur l'immense échelle de la création et qui^ depuis les inférieures jusqu'aux supérieures, aboutissent tinalement à Dieu.
Voici comment saint Augustin expose cette gradation dans le livre déjà cité : « L'esprit humain, en jugeant des choses visibles, peut aisément se reconnaître supérieur à toutes. Mais, obligé, h cause de son imperfection et de ses progrès dans la sagesse, de s'avouer muable, il trouve au-dessus de soi la vérité immuable et y adhérant, comme il a été dit : Mon âme s^altacheàvous^ il en devient heureux, parce qu*il trouve au dedans de soi-même le Créateur et Seigneur de toutes les choses visibles. II ne s'occupe donc plus des choses visibles, quoique célestes, qui né se trouvent pas ou qui ne se trouvent au'avec un grand travail, et en vain, tant qu on n'a pas su, au moyen de leur beauté extérieure, découvrir le suprême architecte qui est au-dedans de nous, et qui forme premièrement dans l'Âme des beautés supérieures, et ensuite dans le corps des beautés inférieures (10). ji
(7) Et faelnt est âopso in tmimam mentsm» {Csn. il, 7.)
(8) El inspiravk in féteiem ejus spiraculum r loi. (Ibid.)
(9) Elépaîions sur te$ nufêteres^ 4* sem.
(10) Mens e^im Asmtmads ^uikilibut dijudicans^
SUR LE BEAU IDEAL DANS L ORDRE NATUREL
Ainsi, tandis que les créatures ioaniaiées reflètent extérieurement avec plus ou moins d'éclat la beauté du Dieu qui les a tirées du néant, Thomme seul trouve au fond de son âme le type même de cette éternelle beauté, et c*est à ce type qu'il emprunte la pensée génératrice des plus merveilleuses créations dans les arts. En effet, quels que soient leurs progrès relatifs et leurs transformations diverses dont rhistoire nous énumère les causes si variées, ces arts ont toujours été réçis par certains principes fondamentaux qui ne lurent jamais trouvés par personne, et dont on chercherait vainement Torigine au dehors de la révélation que Dieu en a iaite lui-même primitivement à l'humanité.
Le beauj immuable comme Dieu qui en e$t
Vauteur.
Les premiers principes du beau qui nous révèlent l'unité, l'ordre, l*harmonie, les proportions, l'heureux effet des contrastes, comme conditions essentielles de toute beauté, sont aussi indépendants que ceux du bien, des caprices, des variations de la mode, des mcBurs et des climats ; on ne les viole jamais impunément. Malheur à l'artiste qui s'en écarte, pour suivre ou flatter le mauvais go^t de son époaue, do son i>ays. 11 pourra bien obtenir les éloges éphémères que l'engouement d'un jour prodigue volontiers à do telles eomplaisances, mais son couvre, radicalement défectueuse, ne saurait trouver grAce auprès de l'impartiale postérité.
la nature et les conditions du beau étudiées dans la nature du bien lui-même^ et principalement dans son unité.
Il existe donc un beau absolu, comme il existe un bien absolu. Il y a donc également dans ces deux ordres, qui, au fond, sont une seule et même chose, des lois immuables, de tous les tem{)s, de tous les pays. Dans celui du beau, il nest pas plus permis de Tioler Tunité, les convenances et les proportions, que, dans celui du bien, de violer la justice, l'ordre public et les rapports qui unissent Dieu à l'homme et l'homme à ses semblables. Par conséquent, c'est dans la violation ou la négation deces lois éternelles du beau et du bien que consistent le mal et la laideur. Il importe donc de déterminer ces principes essentiels. Pour ne parler que du beau, objet spécial de cet écrit, étudions-en, on instant, la nature et les conditions dans celles de Dieu lui-même. C'est lui qui se
définit clairement par ces mots adressés h Moïse : « Je suis celui qui suis : » Ego supt qui sum. (Exod. ni, ik). L'antiquité païenne a-t-elle jamais entendu une définition de Dieu, qui approchât de celle-là? Il existe, il est un, tout vient de lui, tout retourne à lui. il ne partage sa gloire avec personne (11). Voilà Vunitéj la première condition de rêlre de Dieu, comme elle doit être aussi la première de toute œuvre d'art. En effet, celui qui existe par lui-même, est le premier et le dernier, Valpha et Voméga, principe et fin de toute chose. II réunit donc pleinement toutes les perfections. L'univers, qu'il a formé comme en se jouant, ne saurait rien ajouter à sa gloire, ni en retrancher quciqutt chose, car il était avant que tout fût; il était, dis-Je, comme il est encore, comme il sera toujours, sans d'autre limite à son existance que l'éternité, sans d'autres bornes h ses perfections que ces perfections ellesmêmes. Les merveilles de la nature, les œuvres de la main de l'homme et de son génie, les pensées nobles et généreuses, les actes héroîaues de courage et de magnanimité, toutdécoulede cet être divin qui, semblable au soleil, ne cesse de répandre partout la lumière et la vie. Qui pourrait se soustraire à ce feu divin? 11 anime et pénètre tout Tunivers (12). Sans lui, la semence confiée à la terre cleviandrait stérile, l'arbre languissant serait bientôt dépouillé de son feuillage et de ses fruits, la nature entière retomberait dans le néant.
La variété dans Vunité^ seconde condition du beau^ que nous trouvons en Dieu^ tel que la foi nous le révèle^ fin, dans la Trinité des personnes.
Un second principe du beau, et qui n'est que la conséquence du premier, c'est celui de la « variété dans l'unité. » Or, nous le découvrons dans la Trinité des personnes de l'Etre divin, telle qu'il a voulu luimême nous la révéler. £n effet, quoi de plus beau que cette variété incessante de modes, d'opérations, dans cet Etre néanmoins toujours le même, toujours immuable. Oui) il est une substance unique, indivisible; mais cette substance se connaît et s'aime nécessairement dans la connaissance de son être, et cela, dès le moment oii elle a commencé d'exister, si Ton pouvait, sans folio et saus impiété, lui assigner un commencement. Le terme éternel de cette connaissance que Dieu a de lui-même, est le Verbe ou le Fils, image parfaite, splendeur de sa substance, et comme Dieu ne saurait
foêest Êfnoscere omnibu9 mibilibni seipsum este melierem» Qnœ tameu^ cum pliant <e propter defectwmprofectnmque in sapientia fateiur esse mutahilem^ memi supra u esse immutabûem teritaiem; atque ila aiàœreiu post ipsam^ sicut dictum est. Adhaetit aninia roea pcMl le, beatu eguitHr intrinêeeut inve^ mess eiiam omnium tiêibilhim Creaîorem atque bêmtmm; ucm quœrens esirinseeus visibUia quanivit ncUsiHi : qmm, ont non hîveniuntur , aut cum magne
labore frustra invemuntur^ ni$i ex eorum quas /on* sunt pulchritudinet invematur artifex qui iniM fsl, et prius in anima $wperiores , deinde in corpore inferiorei pulchritudines operatur, (FAb» i, qiiaesl. 55.) (il) Gloriam meam aiteri non dabo. {isai. XLviti,
(i^) Splritus inluê alit^ totamque infuta per artus Mené agitai tnaUm et mmgno se corpore nùtcei.
(\|RG., i£»t., ilb. VJ.)
PREMIERE DISSERTATION
so connaître sans s^aimer, Tamonr mutuel qui unit Dieu le Père au Fils comme à son image éternelle, et le Fils au Père, comme k son principe éternel, produit le Saint- Ksprit, terme également éternel et divin de cet amour du Père et du Fils. Dire l'activité, la profondeur, la multiplicité des opérations ineffables qui ont heu en ces trois personnalités divines, serait chose absolument impossible à tout langage humain et même angélique. Tout ce que Ton peut affirmer, c'est que les merveilles de l'univers et du génie de l'homme, réunies en un seul tout, n'en donneraient plus une idée approximative. Ce que nous pouvons voir de plus sensible, et toujours par la révélation, de ces profondes opérations de la Trinité des personnes divines, c'est le grand mystère de l'Incarnation auquel elles ont concouru, et dont la mystérieuse influence sur le génie et les œuvres de Thumanité sera, en son lieu, l'objet de nos études et de nos appréciations.
Ainsi se révèle et s'opère dans le sein de Dieu, au mojen de l'intelligence et de l'amour divins, cet autre grand principe de toute beauté « la variété dans l'unité » Dieu existe, seul, immuable: voilà l'unité. Il se connaît, il s'aime dans la connaissance de son être; de là, un nombre prodigieux, infini, d'opérations d'intelligence et d'amour: voilà la variété qui naît de l'unité. Hais, en se connaissant et en s'aimant, il reste toujours un Dieu unique, une substance unique : voilà la variété ramenée à l'unité.
X'Aomme créé à Fimage de Dieu réalUe en lui-même ces deux eanditions du beau:
Cunité et la variété dfins Cunité.
Or, ces deux conditions de l'unité, et de la variété dans l'unité, nous les retrouvons, quoique moins accusées comme cela devait être par rapport à la créature, dans notre âme formée a l'image de Dieu. Cette Ame existe, elle se connaît, elle s'aime dans cette connaissance de son être ; et pour elle, dans son étroite sphère, comme pour Dieu, dans sa sphère infinie. Ces deux facultés essentielles, l'inteiliffence et l'amour, elle les exerce continuellement sur elle-même, sur les autres créatures animées et sur toutes les choses visibles qui la préoccupent et la captivent à des titres divers ; en sorte que, pour elle, vivre n'est autre chose que connaître et aimer. Tout est là en effet, et il n'est rien de ce qui préoccupe l'aspect et le cœur de l'homme, c'est-à-dire le travail, la science, l'art, les relations et la vertu elle-même, qui ne soit du domaine de l'intelligence et de l'amour. Toutefois, ces deux facultés, quoique distinctes, sont inséparables dans l'Ame humaine et, de plus, essentielles à son être; en sorte (Qu'elle ne saurait exister sans se connaître ni se con-
naître sans aimer. Néanmoins, elle ne cesse de rester une substance unique, indivisible. C'est ainsi que pour elle comme pour Dieu, la variété est nécessairement ramenée à l'unité.
Rapports intimes qui existent entre le beau et le bien. Ils émanent de la même «ource, qui est Dieu.
Je pourrais faire la même réflexion pour le sentiment de l'ordre, de la justesse, de l'harmonie , des convenances , que Dieu possède essentiellement, et qu'if a communiqué à notre Ame, en même temps q^ue celui de la justice, de la bonté et de la sain* teté, qui sont le fondement de la morale du Décalogue. En effet , Dieu étant Ja justice, la bonté et la sainteté même, devait vouloir nécessairement que ces attributs fussent reproduits, autant qu'une créature est capable de les exprimer, dans la conduite de l'homme formé à son image. De là cette recommandation que lui fait son divin Créateur d'être saint, parce qu'il est saint (13); eo un mot, d'être, autant qu'il est en lui, parfait, comme le modèle divin sur lequel il a été créé (t^). Les commandements de Dieu, en morale, sont donc fondés sur l'essence des choses, sur la nature de Dieu lui-même, telle c(u'il a voulu en laisser dans notre Ame l'ineffaçable empreinte. Il en est de même des préceptes du beau, puisqu'ils nous viennent de la même source que ceux du bien. L'homme qui a pu trouver à cette soun'e le principe des plus grandes vertus, a pu y trouver aussi celui des plus belles conceptions dans les arts. Il a pu dire dans son cœur : « Je vais élever un édifice d*une incomparable beauté. L'ordre et la division de ses parties, le détail des ornements précieux qui achèveront de l'embellir, sont déjà tracés dans mon esprit ; il ne me manque plus que la pierre et le ciseau pour réaliser extérieurement l'œuvre de ma pensée. »
Sans doute, les hommes né sont pas tous architectes, pas plus qu'ils ne sont tous peintres ou sculpteurs. Lt même, parmi ceux qui pratiquent les arts, tous ne sont pas des génies. Mais il n'en est pas moins vrai que chacun de nous porte en soi un type du beau, comme un type du bien, plus ou moins développé, selon la mesure d'intelligence qu'il a apportée en naissant, selon le degré de culture reçue, et selon le courant d'idées, dans lequel il a été élevé.
Oui , notre Ame n'est qu'un tableau plus ou moins fidèle, qui réproduit à sa manière, dans les actions et dans les arts , les perfections et les amabilités infinies du bien. L'erreur, les préjugés et les passions pourr ront bien en altérer les traits et les couleurs ; mais que la grAce, secondant nos efforts, vienne épurer • réhabiliter notre Ame à son
(13) SatuU cêiùtef quia ego santiui «mn. (Let. M: H,)
(14) EêtaU pêtfecti sknt ei Pater te$ter perfeetns est. (Uaîlk. v, 48.)
vt
SDR LE BEAU IDEAL DANS L'ORDRE NATUREL
IS
gré, et ce tableau reprendra peu à peu son {iremier éclat , et retracera d une manière sublime les beautés de l'original. Quels types, en effet, de beauté morale que ceux aun saint Paul, d*une sainte Thérèse et d*un saint Augustin 1 Mais , par contre , quels Ivpes affreux de laideur morale aue ceux d'un Cbaumette « d*un Harat et d un Collot-d'Herbois I Tous , cependant, étaient hommes , dans les mêmes conditions d*in* telligence et d'amour. La différence entre les premiers et les derniers, c'est que ceux-tû ont déformé, souillé par Terreur et les vices dont il^ se sont rendus esclaves, leur âme, image de ia Divinité , tandis que chez ceux-là gui ont correspondu par la prière, la méditation et les plus généreux efforts , à la grflce sanctifiante, cette image a été de plus en p!as épurée, embellie, exaltée et transformée jusqu'à la ressemblance la plus parfaite qui puisse exister ici-bas de la Divinité. Mais que de degrés intermédiaires entre ces monstres et ces héros de Thumanité I II y en a , et en aussi grand nombre , entre les extrêmes du beaa et du laid qu'entre ceux do mal et du bien (15).
H existe donc un beau absolu comme un bien absolu dans l'ordre naturel. Mais, de cette analogie qui règne entre l'un et Tautre, landra-t-il conclure qu*il n'j a de vrais artistes que parmi les hommes de bien? Je n'oserais tirer cette conclusion rigoureuse. Sans doute, l'homme qui réalise dans ses actes, rbonnète et le bien, a beaucoup plus d*aptitude, toutes choses étant égales d'ailleurs, h réaliser aussi le beau dans ses OBUvres, que celui dont la conduite viole plus ou moins les règles immuables de la vertu ; et cela, à cause de l'analogie incon*
(15) Les plus grands philosophes et moralistes du panDisiuc ont reconnu les rapports intimes qui existent entre le bien et le beau. On connaît la célèbre délinîtion de Torateur, Vir bonu$ dicendï pert/M. Platon est très-explicite sur ce point, c La beauté, rélêgance, de même que réciat et le nombre des discours, dit-il dans son livre De civilMe^ •iiivent la pureté des mœurs : Pulchra igitur oratio etcomcinniituei decus et numeru$ morum bonitatem setfuuniur. Et plus bas : c Ces diverses qualités abondent dans la peinture et tout ce qui s'y rattache* dans Fart de tisser les étoffes précieuses et dans toutes les autres industries, et même dans les corps et dans les autres plantes ; car, dans toutes ces variéiés de Part, Il y a quelque chose de beau ou de laid, et ce qui est laid, irrégulier et privé d'harmonie est synonyme de mauvais discours et de mauvaises mœurs , et au contraire, ce qui est beau et régulier, est synonyme et imiiation de mœurs bien ré|;lées et bien ordonnées. * Ett autem karmmpfena ptctura et omne huju$modi artifictunij pienë Uem terendi ars et variandi atque œdi* ftoâdi el omnis rursus eœteroruni itiitrumenlorum ûfeeiio , quin et corporum et reliqnarum plantarvm netura; mam in omnibuê iêti$ décorum quiddaminett tel mdecorum « ei tndeeorum quidem et numéro ca^ fns et iaconcinnum sermoniê turpis et improbi mori$ ftmûna sunif contraria rero contrarii^ tempérait et M mûris germana et imitamenta, (De miiate lib.
laion est encore plus explicite dans le livre vi
testable que présentent le beau et le bien. Hais cette analogie réelle n'empècbe pas Texistence non moins réelle d*un type idéal,
Îue chaque homme» quelles que soient 'ailleurs les habitudes de sa vie, peut consulter, au besoin, soit dans les. œuvres de la nature et du génie, soit dans le secret le plus profond de son esprit. Toutefois, ce ne sera que par une exception assez rare, queTartiste, dont il s*agit, découvrira la veine du beau; car il est impossible qu'un homme, dont les habitudes journalières révèlent le désordre moral dans les actes et les pensées qui les déterminent, se nourrisse constamment des idées d'ordre, d'har* monie, de justes proportions çjui forment les éléments du beau. Ce serait là un état de contradiction perpétuelle qu*on ne sau* rait admettre dans une même personne et
PI
[)ression de Thomme et de la société et, se* on que cette société se montre matérialiste ou spiritualiste, l'art se matérialise ou se spiritualise. 11 faut ajouter, pour être rigoureusement exact , aue l'art exerce , à son tour, une grande influence sur les mœurs de la société, en sorte qu'ils réagissent mutuel* lement l'un sur l'autre, comme cause et effet. C'est ainsi que la notion du beau et ôe ses principes constitutifs dérive primitivement du bien. Les esprits d'élite , même dans le paganisme, comprirent cette vérité, et Tun d'eux a dit avec autant de précision que de poésie :
Ab Jove prinâpium^ Jovit omnia piena,
(ViBG., eci. III.)
du même ouvrage, lorsqull dit par la bouche de $ocrate. Porro et ipsum pulchrum et ip$um bonum, ac similiter in omnibuê, quœ tune ut multa poiubw mus, rurtus $ecuudum ideam unam cujutque tau* quam una $it ponenîe* unumquodque id^ quod e*t ap» pellamus,
c Mais, ajoute-t-il plus bas, la science et la vérité qui constituent le beau, étant nécessairement contenues dans ridée du bien , comme la clarté et la vue des choses d'ici-bas dépendent du soleil, leur principe est par conséquent plus e&ceilent çiu^elles, bien que semblables à elles ; de même le bien doit, comme principe essentiel du beau , quoiqu'il lut soit semblable, occuper la place la plus noble , la plus relevée : iUud iqitur, quod veritatem t//û quœ Intelligentur, et intelligenti (acultatem prœbet, boni ideam e$$e dicito, cau$am vero $cienti(t et veritatit ut coanoscendm eam existimans, cum adeo pulchra hœc duo sml, cognitio ac veritas^ tatnen aliud ipsum et pulchriui hi$ $tatuen$ recte itatueris ; $ic etiam vero et teritatepi* quemadmodum illic lucem ac vitum soli similia exittimare decet^ %oiem vero ipium use nequaquamy ita el hic boni similem utramque exietimare convenit^ bonum vero ipsum alterutram earum statuere non convenity sed auguttiore etiam loco habenda est boni natura. ^Edition de Schneider* Paris,
Nous reviendrons sur cette pensée, que le bieu ou le beau moral, émanation directe de Dieu, etit en définitive le prinrips fondamental de toute beauté.
PREMIERE DISSERTATION
Tons les éléments de la civilisation , T/iomme les a reçus de Dieu. Preuves manifestes de cette importante vérité. Réfutation de la théorie du progrès, t^l que l'entendent les rationalistes du jour.
Oui , l'homme a tout reçu de Dieu , non^ seulement le sentiment du beau, mais encore tous les autres éléments de la civilisaiion. Oui, il y a eu une civilisation pré* exi^itante à toutes les autres que Dieu a ré^ vélée au genre humain en le créant. L'orgueil philosophique, rationaliste et progressiste , qui veut absolument se passer de Dieu en tout et partout, a beau le nier; il a beau opposer à Vhistoire des temps primi** tifs du monde., telle qu'elle nous est racontée par la Genèse ^ son roman favori du premier homme enfant de la nature, jeté on ne sait comment au milieu des bois, et ne s'élovant que graduellement et après des efforts inouïs à un certain degré de civilisation. La science moderne a réduit en poussière ce roman de l'orgueil ; elle a fait Justice de ces contes puérils imaginés pour expliquer, en dehors do la révélation, l*histoire de la société. Une nouvelle génération d'historiens, de géographes, d*archéoloçues, de naturalistes et d'explorateurs, a des titres différents, a découvert dans les monuments, les langues, les traditions des peuples les plus divers, les plus opposés, des traces communes d'une civilisation antérieure à toutes les autres, d'une science reçue et non acquise, d'une perfection étonnante dans les œuvres de l'esprit, perfection qu'on chercherait vainement dans une source terrestre, et dont l'origine échappe à tontes les investigations humaines qui voudraient répudier le récit des
(16) Qui ne sait que c'est aux dieux eux-roémes, que la tradition constante des peuples atirîbua Tinveiilion et renseignement du commerce, de Fagrii-ullurc» des sciences et des arts mécaniques ei libéraux ? Les Muses étaient tilles d'un dieu et d'une déesse, de Jupiter et de Miiémosyne. Platon dont les écrits exercèrent une si grande influence sur la philosophie de fart, voulait que les artistes s'appliquassent k réaliser le beau iiéal dans leurs œuvres ; mais il faisait remonler le beau idéal }usiprà Dieu, qu*il regardait comme le vrai prototype du beau et du bien. C'était là le fondement de sa philosophie, qui reflète en plusieurs points fondamentaux celle des livres saints dont il avait eu cer<tainenient quelque connaissance dans le cours de ses longues et frcquenles pérégrinations. Je citerai plus d'une fois cet illustre pliilusophe. INul , dans rantiquiié, n'a développé avec autant de justesse et d'étendue les théories du beau idéal absolu, dans Tordre naturel. Saint Augustin s'est évidemment inspiré de lui en plusieurs endroits ; mais il l'a surpassé, même lorsqu'il ne songeait qu'à l'imiter, grâce aux divines hmiières de la révélation évangélique, qui le rendaient, à son insu, et plus clair et plus profond.
Voici, en quelques mots, le résumé de la théorie de Platon, sur le beau : L'imitation idéale étant la lin que se proposent l'art et la poésie, il ne peut y avoir, sans l'idée, ni imitation, ni ressemblance. Or, Dieu fit l'idée, et, soit nécessité, soit volonté, il hi fit unique, parce que, s'il l'eût créée multiple, iiiic essence supérieure «t commune eût dû prccxis-
temps primitifs consigné dans les livres saints.
Alors on a ri de l'homme de la nature, de Rousseau et de ses adeptes superQciels^ Alors il a été clairement démontré que ce soi-disant état de nature , loin d'être Tétat normal deThumanité, n'en est que la déviation; et le sauvaee ne s'est plus montré gue ce qu'il est réel lement, un .être dégradé» jeté en dehors de la société par quelque catastrophe, ou tombé par suite du matérialisme qu'engendre une civilisation trop raffinée dans l'ignorance et la corruption.
Et ce travail de réhabilitation se poursuit avec ardeur, et présente un spectacle admirable aux yeux de l'observateur attentif, et est mirabite in oculis nostris^ et de tant de richesses amassées par des explorateurs si divers rejaillissent tous les jours de nouvelles lumières sur Dieu et sur les conditions de l'humanité. <c On dirait, s'écrie un de nos grands poètes modernes, à la vue de cette impulsion étonnante qui ramène les sciences vers la révélation , pour la réhabiliter et la conRrmer, on dirait que le génie, en expiation de quelque ancien blasphème, ne peut remuer un mystère sans en faire sortir le Dieu des Chrétiens (17). »
Voilà le progrès réel de notre époque, car nous regardons comme indigne d'un si beau nom celui que les rationalistes, les progressistes et les humanitaires du joui ont conçu en haine de l'Eglise, et qui n*6st que le délire de l'orgueil numain. N'est-ce pas, en etfet, le comble du délire, que de faire , à -la façon d'Eugène Pelletan , table rase des traditions fondamentales, universelles de l'humanité, telles qpie celle du péché originel , qui en explique si bien tous les mystères, pour se donner le plaisir
ter, et celle-là eût été la véritable idée. Celte idée, dont l'auteur naturel est Dieu, c'est la source de toutes les imitations de l'art et l'origine de toutes les ressemblances. (République, x.) Le caractère qui forme le beau dans les choses, n'est ni la convenance, ni l'utilité en général, ni l'utilité cause du bien, ni l'agrément, ni ces deux réunis. (Grand-' Hippia$.) Nous connaissons la voie qui mène l'esprit à ridée propre du beau, lorsqu'il s'élève de la (>eantc du corps à l'idée propre de l'àme, vive lumière dont l'autre, plus faible, est un reflet, puis de la beauté de l'ùme à la beauté intelligible en général, puis de celle-ci à la beauté divine en soi. (Le lianquet.)
Indépendamment du beau purement idéal qui réside, selon lui, dans les essences coniemplées par l'esprit, Platon admettait la beauté symbolique, image de l'autre dans l'étendue, objet de l'amour ici-bas, beauté des formes, en un mot, que l'organe de la vue fait coiuiaitre au corps et la géométrie à Tesprit {Phisède, Phèdre) ; puis une autre beauté relative aux sons et à fouie, qui, soumise au nom • bre comme la première, se manifeste par le citant, par la poésie, par bi parole. De même que le beau dans la figure, est une Image émanée du beau su' pi*éme ou de l'idéal dn beau, de même les noni», éléments dn langage, dépendent de la nature de la chose idéale ou vraie qui est nommée. {Vanuei de philoêovhie ancienne, par Charles Reuiouvier, vol. Il, pig. 140 et suiv.)
(17) Soumet, préface du poème La divine épcpâs.
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SUR LE BEAU IDEAL DANS L'ORDRE NATUREL
de révftr un progrès indéflnî de Tesprit humain en dehors de la religion révélée^ou plutôt contre elle, et rela en dé|3it des enseignements formels de l'histoire et- de Texpérience de tous les siècles. Que nous apprennent , en effet , ces enseienements ? Que chaque peuple a eu ses périodes de gloire et de décadence; que t'un s'est élevé, pendant que l'autre Mégénérait; qu'on a vu la civilisation et la barbarie se succéder à des époques et chez des nations diverses; mais que jamais, au grand jamais, on a vu, comme le prétendent nos progressistes modernes, les peuples des deux hémisphères suivre une marche parallèlement ascendante de civilisation et de progrès, i Cest là une brillante utopie dont le simple bon sens ferait justice, quand même la science et ]*histoire ne Tauraient pas déjà mise à néant.
Ce qu'on entend par le beau idéal. Son ori^ gine. Sa nature. Son excellence.
De cette révélation du vrai, du beau, faite directement à Thomme par Dieu, et qui constitue le beau absolu , il résulte que ce beau est idéal, en ce sens que Thomme n'a jHis besoin de le chercher dans les choses extérieures, mais qu'il en trouve en luimême le tvpe le plus élevé, à cause de l'excellence de sa nature, supérieure à celle des autres créatures. Et voilà l'origine du beau idéal, dans Tordre naturel , que nous appelons « pour cette raison, le beau idéal naturel (18). Saint Augustin en parle sou* vent dans ses écrits, et principalement dans les chapitres 30-40 de son livre : De la tfraie religion. C'est à ce type intérieur qu'il nous renvoie, pour le consulter, lorsqu'il s'agit de la beauté et de la convenance des choses iTéées. Il insiste sur cette remarque pleine de justesse, quon peut bien voir, dislin-
(18) C'est de ce beau f|uc Chateaubriand a dit que les poètes anciens y attivèrent en trouvant, par l'étude et la réflexion, des formes qui n'étaieut plus iiainrelles, luais qui étaient plus parfaites que la nature, el que les artistes appelèrent le beau idéal. (Génie du chritlianisme, deuxième partie, livre ii, diap. 11.) Nous invoquerons plus in extenso le léwoîgaage du grand écrivain, lorsque nous traiterons du beaut dans Tordre surnaturel.
Cicéroo s'exprime d'une manière remarquable Mir le beau idéal dbnt il est ici question, dans son livre de VOraîeur : t Lorsque Phidias travaillait à une statue de Jupiter ou de Minerve, il ne s'attachait poittt à copier un modèle, quelconque, pour le reproduire fidèlement, mais il contemplait un certaia tipe plus excellent qui résidait en lui-même, en sorte qu'eiiticremeat attentif à ce type intérieur, il dirigeait son art el sa main pour en reproduire Il resiemblancc. f^ec veto ille arlifex (Pliidia$)cuni fuceret Jovi$ formam ùui Minervœ^ contemplajbatur ^iauem a quo simili ludinem ducerel : sed igstiis tu même ituidebat species pulchritudinis eximi(e quœiem^qmaminluens in eaque deâxfis, adUliu^ simili^ Uutinem artem el manum dirigebal. (Cicc^o , Oraior^ 7 3.)
(19) Sed tnuliis finis est Auma'iA deleclatio, nec voluHl tendere ad super iora^ ui^judiesnt cur ista visi^ ^tia placeanl. Itaque si rinœram ub artifice^ uno arcu
guec et sentir le beau; mais en expliquer ressence , impossible : parce que le t>eau'^ comme le bien, étant Dieu, on ne saurait pas plus démontrer les principes de l'un ^
3ue ceux de Tautre. En effet , il est aussi ifficile de prouver, en morale, qu*rl faut être juste envers son prochain, en arithmé* tique, que deux et deux font quatre, que de dire le pourquoi des régies de convenance et d'harmonie, dont la pratique fidèle dans les œuvres d'art est pour nous la cause de tant de jouissances du cœur et de Tesppit. Pour peu que nous voulions raisonner ces jouissances, il nous faut nécessairement remonter è .un principe divin , immuable , au-dessus de nous et de toutes les choses créées. « Mais, dit saint Augustin, la déiec- Hation pour elle-même est la fin dernière que se proposent la plupart des hommes (19). C'est pourquoi , si je demande à un architecte pourquoi, ayant construit une arcade à J'iihe des ailes de son édifice, il enfuit autant à l'autre, il me répondra, je crois, qu& c'est afin que les membres de son architecture symétrisent bien ensemble; mais si, poursuivant mon interrogation , je lui de* mande pourquoi cette symétrie lui parait nécessaire , il me répondra que cela convient, que cela est beau et plaît aux spectateurs; mais il n'osera pas s'aventurer au delà, et, baissant les yeux, il témoignent suffisamment par laque le pourquoi du beau lui échappe. »
Mais, re|jrenant mes interrogations, je lui demanderai d'abord (20), si cela est beau parce qu'il plaît, ou si ceha platt parce qu'il est beau? 11 répondra» sans difficulté, qua cela platt parce qu'il est beau. Je lui de-^ manderai incontinent pourquoi eetab e&i beau? Et s'il chancelle, j'ajouterai : si c'esi parce que les parties dubAtiment se corires^
fondent, et que leur convenance réduit tout l'unité? £t lorsqu'il aura découvert et*
constructo, cur alterum parera contra in altéra parlé, moliatur; respondet^ credo : ê.,Ut part^ putibus œdi' ficii membra respondeanf. > Porro^ si pergam quœ^ rerey id ipsum cur ellf/aj^ îdicet hoc decere^ hoc esse pulchrum^ hoc deUctare cémentes ; nihil audebii amplius. Imlinali/s enim recumbU oeulis, et unM pendeal non inlelligiL (Lib. De vera religiouef cap. 520
|20) Et, prius qufram utrum ideo pulchra sint^ quia deHeçtàni ; an ideo Meiectent^ quia pulchra sunt. (fuifram ergç àeinceps quare sint pulchra ; et ^iji^ iuha^ittUt suffjiciav^utrv^m ideo quia similes siffi-par-^ te^ sunt y et aliqua copulatione ad wiam covnenkit^ tiam rediguutur,.
Quod ,c^m itçi esse eompererit, mterrq^fto ujtrum hftuf ipsam unitatem, quant convincutktur appetere^ summe impleflnt^ an longe infra jaceatH^ el eam qu^ dqm mo4o mentiantur ? Quod si ita,£st {nam ejus non admcinilfisvideatt neque nuUam speciem^ neque ullum omnino esse corpus, quod non habeat unitatis qualecunqu0,tesligium; neuue auflntuoivis pujcherrimum corpus^ cum intervatlis locorum necessario aliud alibi habeat, passe assequi eam, auam seqt^tur, Knttatem)^ quare, si hoc ita ,est, jlagitabo ut respon^ deat ; ubi videat ipse unijtatei^ hanc, aut unde viaen: ; quant si non videret, unde cognoscerel et Quidwiitthrelur corporum^ species, et quid impicre non posêClî (Lib. De vera relfgione, cap. 52.)
PREMIERE DISSERTATION
n\ùni qu*il en est ainsi» je le prierai de me di«'*e si véritablement ces diverses ^uirlies réalisent ]*unité qu'on leur attribue, ou si elles sont bien au-dessous et n*offrent qu^un .simulacre de cette unité. En effet, qui ne voit, avec un peu d'attention, qu'il n'est aucune ombre, aucune apparence de corps, iiui n'ait quelque trace d unité ; mais aussi qu'il n'y a point de corps, môme parmi les plus beaux, qui puisse parvenir à cette unité complète, à cause des innombrables parties dont chacun se compose, et delà différence des temps et des lieux qui les distinguent? Or, si] en est ainsi, j'insisterai pour Qu'il me réponde où il voit cette unité, et d'où il la voit? Que s'il ne la voyait pas, d'où la connaitrait-il, et que serait le type I original qu'imiteraient ces formes corporelles ou qu'elles ne pourraient imiter (21)?
Ou ces difiicuités demeureront è tout jamais insolubles, ou il faut en tirer, avec le saint docteur, la conséquence rigoureuse (^ue ce sentiment intime de Tunité, dont 1 application nous parait impérieuse en même temps qu'elle nous charme dans la pratique des arts, nous révèle nécessairelient la source d*où il émane, je veux dire l'unité, originale, souveraine, éternelle, de Dieu en qui sont renfermés tous les trésors de science et de beauté. Autrement, il faudrait admettre des effets (et quels effets!) sans cause, ce qui serait une absurdité.
Tel est le principe du beau idéal dans Tordre naturel. Ce beau idéal naturel admis, on s'explique aisément pourquoi l'art est plus qu'une imitation servile de la nature ; mais qu'il en est l'imitation embellie, perfectionnée, donnant plus qu'elle, et même s'élevant parfois à un genre de beauté, dont elle ne saurait fourifir de modèle. Cela se conçoit quand on songe que l'homme trouve en lui-même un type du beau, supérieur aux motifs que lui en fournit la vie réelle. Sans 4ioule, U est tristement déchu par le péché
(21) C'est dans le même sens que Platon parle de ceux qui, en si grand nombre, avides d*enlendre el A(t voir, se délectent dans la beauté des voii, df^s couleurs et des figures, el dout la pensée est incapable de voir el de comprendre la nature même du lieau. lUi, inquam^ qui audiendi et ipectandi cufndi «vm, pulchrii vocibus, coloribus et figuris et omni^ but^ quœ ex talibu$ conêtant detectautur ; iptiuê au^ tem pit/c/iH naturam eogitalh eorum videre atque am» pte^tt non potett. {CivHas , lib. v.) Tandis que ceux qui s'élèvent ju8qu*à Tessence du beau pour ieconfiidérer en lui-même, forment le petit nombre. Qui t^ro ad ip$um pulchrum accedere et per te $olum tidere postunt nonne rartf (Id,) C^est pourquoi, ajoutent-ils, ils révent plutôt au*il8 ne vivent, ceui qui croient à Teiistence des belles choses, sans 8*inquiéterdu beau en lui-même, ou sans s'occuper de le suivre lorsqu'ils sont emmenés à le connaître : Titm, qui re* pulehras eue existimat ip$am vero putekrit»^ dinem neque putat essey neque^ $i qui$ dueat ad eogmlionem eiu$ tevui pùtett^ utrum per tommum an vere vivere stbi viaeturt Car, n'est-ce pas rêver que, i»oit dans le sommeil, soit étant éveillé, de regarder ce qui est semblable à une cbose, comme cette ^hose elle-même? Sommare nonne idem eit, sitfê dormient qui$, gite vigilant qnod aHcui timiU eif,
dont nous exposerons plus bas les lamentables suites par rapport a son intelligence; mais cette intelligence a conservé quelques restes de la science et de l'inspiration primitive que Dieu lui avait communiquée, en la créant de son souffle divin (22).
C'est un édifice, en ruines mais dont les frises et les colonnes à demi renversées attestent encore Tantique splendeur, et font paraître mesquines les constructions modernes qu*on y a juxtaposées après coup.
Aussi, à mesure que Ton remonte de l'ère chrétienne au berceau du genre humain, on remarque une civilisation de plus en plus erandiose et développée. Les villes sont plus vastes, les temples, les palais sont plus magnifiques, les travaux d'art, plus gigantesques. Qu'il me suffise de citer ici Fenceinte prodigieuse de Thôbes, les jardins suspendus de Babylone, les immenses monuments souterrains de Karnak, les pyramides d'Egypte, et ces colossales statues équestres en granit provenant des fouilles de Ninive,qui nous ont révélé un type, jusque-là inconnu, de force, de grandeur et de majesté.
Comment fartitte conçoit et réalite txtirieurement le bemu idéal. On prouve^ par quelques comparaiions et par le témoignage de saint Augustin^ sa supériorité sur le beau naturel.
Lors donc que l'artiste veut produire le beau par l'imitation de la nature, il ne i^ contente pas d'étudier avec soin, pour les exprimer fidèlement, les traits divers de l'objet qu'il a sous les yeux; mais, s'élevant par la pensée au-dessus de la réalité et faisant un retour profond sur lui-même, il se recueille dans le silence de la méditation pour consulter ce type idéal, invisible, du beau qui est en lui. 11 dit, comme les trois personnes divines , avant de former son Ame : «Faisons ceci à notre image (23) :» et
non timile, sed iptum este eentet eux est timilef (Ibid.)
Nous trouvons en nous, même après notre déchéance, le type de ce beau idéal, affaibli, il est vrai, mais supérieur néanmoins k tous ceux que nous fournit la vie réelle.
(Hi) Saint Augustin reconnaît formellement cette vérité, quand il dit : Quid igitur restât^ mnde nom potsit anima recordari primam pulehritudinem quam reliquit^ quando de iptit tuit viliis potett f
c Ainsi, poursuit-il, la sagesse de Dieu atteint fortement sou but d'une extrémité à Tautre Ainsi, par elle, ce superbe architecte a contexturé ses obuvres de manière k ce qu'elles tendent à une fin uni* que de beauté. >' Sta^ per banc tummut Ule artifex opéra tua in unum finem deeorit ordinaîa cortexuit. « C'est ainsi que cette bonté divine qui ne porte envie à aucune beauté supérieure ou inférieure, puisqu'il n'en est aucune qui ne vienne nécessairement de lui, a disposé les choseë de t«^lle façon que personne ne soit tellement rejeté de la vérité, qu'il ne conserve encore quelque trace de la vérité. » Vt nemo ab ipta veritate deiiciatur^ ejut non exeipiatur ab aliaua efigie veritatit. (LIb. ih vera religione^ cap. 59.)
(23) Faciamut hominem ad imaginem et timilUur dinem nottram. {Gen- i,26.)
SUR LE BEAU IDEAL DANS L ORDRE NATUREL
bimiAt une statue ratissante de grâce et de beauté sera le résultat de cet effort suprême de sa pensée et de sa YOlonté.
Et Yoilà pourquoi, il n'exista jamais de femme aussi belle que celle dont le pinceau d^Apelles dessina tes formes harmonieuses et Tattitude pleine de grftce et de douceur; et voilà pourquoi la nature ne produisit jamais une tète aussi belle que celle de l*AppolonduBelvédère,ouaussi majestueuse
Îiie celle du Jupiter Olympien» chef-d'œuvre e Phidias; et yoilà pourquoi, en un mot, pour ne pas multiplier de telles comparai* sons, le gazouillement des oiseaux n'approcbera jamais des notes, aussi expressives que mélodieuses, d'une prima dona rendant les inspirations mélodiques d'un Mozart ou d'un Rossini. Je ne parle pas ici de la poésie, étranzère au plan de cet ouvrage, et qui, sous la plume d*un Homère, d'un Virgile, a créé des types de bravoure , de Qdélité, de générosité et de grandeur d'&me dont on chercherait en vain les équivalents dans la vie réelle des hommes les plus célèbres de Vantiquité.
Tel est Vidéal du beau dans les arls; ils expriment donc, grftce à lui , mieux aussi que la nature elle-même ne saurait l'exprimer, la beauté physique et la beauté morale. 8*ii en était autrement, si les arts ne s'élevaient point, dans l'expression du beau audessus des conditions présentes de l'ordre naturel , ce serait dès lors chose parfaite* ment inutile d^imitcr au prix de tant d'efforts et de labeur des types que nous avons journellement sous tes yeux, et il faudrait dire adieu & la peinture^ h la sculpture, à la musique et à la poésie.
« Reconnaissez donc, nous dit saint Augustin, la convenance suprême, divine, qui est en vous (34). N'allez pas laphercher dans les objets extérieurs, rentrez en vous-même, car c'est dans Tbomme intérieur que réside la vérité, et si vous trouvez votre nature dégénérée exposée aux changements, élevez* vous au-dessus d'elle et au-dessus de vousmême. Mais rappelez-vous qu'en vous élevant ainsi, vous trouvez toujours, au-dessus de vous, votre ftme raisonnante, émanation de la raison suprême de Dieu. Tendez donc finalement à ce Dieu, d'où procède la lumière elle-même de votre raison. » Et plus bas : « Confessez aue vous n'êtes pas ce qu'est cette vérité oivine elle-même, puis- 4u'elle ne se cherche pas elle-même, et que, pour vous, vous êtes arrivé jusqu'à elle, en la cherchant, non dans l'espace des lieux,
mais par te désir de votre cœur, afin que l'homme intérieur fût uni et assorti à l'hôte divin qui habite avec lui, non par une volupté infime et charnelle, mais bien élevée au* dessus des sens et toute spirituelle (25). » Il existe donc , dans l'ordre naturel, un beau absolu, indépendant des vicissitudes du temps, des caprices de l*opinion, des fantaisies de la mode, un beau qui consiste dans la vérité, dans Tunité, dans l'ordre, dans l'harmonie, c'est-à-dire dans les rapports des parties à un tout, et dans leurs convenances respectives; un beau qui réside primitivement et essentiellement en Dieu , source de toute beauté et de tout bien; un beau dont il a gravé l'empreinte dans notre ftme , en la créant à son image , et dont les œuvres de l'homme ne sont que le reflet, de même que fhomme lui-même, avec toutes les autres merveilles de l'univecs n'est que le reflet de la sagesse, de la puis* sance, de la bonté et des autres perfections de Dieu.
D'où vient chez les hommes la variété des dispositions^ qui fait que les uns préfirent un genre de beauté^ les autres un autre?
De là cette connaissance et cet amour du beau qui s'épanouissent dans notre esprit et ^ans notre cœur avec la raison , comme le jour avec le soleil. « Mais, dit le brillant et ingénieux auteur de V Essai sur le beau, la raison étant la même dans tous les hommes^ d'où vient cette étonnante diversité dans les inclinations particulières qui nous portent rapidement les uns à un genre de beau, les autres à un autre ?
« C'est là, répond le P. André (26), une question qui n'en serait point une, si nous n'avions des philosophes qui ont le talent d'obscurcir la raison par le raisonnement.'» Ensuite, après avoir réfuté ceux qui prétendent que 1 éducation est la seule cause qui nous détermine à préférer une espèce de beau particulière à une autre, il poursuit en ces termes :
ff Pour en découvrir la vraie cau^e (de cette grande variété d'inclinations et de goûts relativement au beau), aurons- nous recours aux divers tempéraments des hommes?
Cette variété ne vient pas de ta différente conformation des corps , juî influeraii sur celte des âmes*
« Chercherons-nous la raison de la diffé «
(34) Reco^nosce igiiur quœ sU summa convenienita. Soli foras tre^ in te ipsum redi, m inleriore homine kMlai veritos ; eisi tuam naturam muîabilem inveiterii, iranscende et teipsum, Sed mewentOf cum le trùMscemdiSf raiionantem animam te transcendere. iHue ergo tende unde iptum lumen rationii aecendi" tw, (Lib. De vera religione^ cap. 39.)
(25) Confitere te non esse quod ipsa est : siquidem setpsa non qweritf tu auiem ad ipsam quœrendo vem$ii^ non tocorum spatio, *éd mentië afectu, ut fpsein- Itmrhomo cnm suo inhabitatoref non infimact arna/t,
sed summa et spiritaii voiupiale eonveniat, (Ibid,) (36) Yves Marie, dit le P. André, parce qu*jl éuitjésuiie, naquit en 1675 à Cbàteaulin en basse Bretagne, il mourut en 1693, après avoir rempli pendant la plus grande pariie de sa vie les fonctions de professeur de mathémallaues au collège de Caen. Parmi ses Œuvres philosophiques qui ont étc publiées par M. Cousin en 1843. on remarque son Essai sur le beau, qui, paru en 1741 , a été souvent réimprimé. La dernière édilion que nous suivons, csi celle d'Avignon (1837.)
PREMIERE DISSERTATION
rence des âmes dans la différente conformation des corps qu'elles animent ? Je ne dis pas dans leur conformation extérieure, Terreur serait trop grossière; je dis dans leur conformation intérieure, dans la différente construction du cœur ou du cerveau» dans la finesse ou dans la grossièreté, dans la mollesse ou dans la dureté dés fibres qui en composent le tissu, dans les diverses qualités du sang et des humeurs, dans Ta- Itondance ou dans la disette des esprits; enfin, que sais-je? dans une certaine harmonie, dans une certaine sympathie, dans un certain unisson de nos organes avec certains objets, d'où il résulterait dans nos Ames diverses inclinations , divers penchants secrets pour un certain genre de beau plutôt que pour un autre?
a C'est une manière de philosopher assez à la mode. Nous savons que parmi ceux-là même qu'on nomme grands auteurs , il y a des esprits si enfoncés dans la matière, qu*ils y veulent trouver la raison de tout. Esclaves de leurs sens, ils n'ont pas la force de s'élever plus haut, et quand ils ont fait Tanatomie d un corps, ils croient avoir fait l'analyse de leur ftme. Nous leur rendrons plus de justice ; nous ne prétendrons pas même que cette manière de philosophftr sur la diversité de nos inclinations naturelles soit absolument ftiusse en tout ; on peut lui accorder par exemple que le tempérament du corps diversifie nos goûts, par rapport aux biens du corps. Cela est dans Tordre de «a nature ; mais ce n*est point là notre question.
a H s'agit de trouver la cause de nos divers goûts spirituels, de cet amour de préférence que nous sentons quelquefois naître avec la raison pour un certain genre de science, pour un certain genre de vertu; en un mot pour ces genres dé beau sublime, et ^K)u^ ainsi dire escarpés , où Ton ne peut attein-r dre que par des travaux pénibles qui coulent trop au corps pour les entreprendre sans y être déterminé par une force supérieure. A Tégard des biens sensibles, nous ne l'éprouvons que trop souvent : c'est le corps qui entraîne Târae à leur poursuite j mais ici, au contraire, nous éprouvons que c'est Tâme qui entraîne le corps malgré lui dans les recnerchcs dont il n'a que faire, et dont il sait bien la punir, quand elle s'y applique avec trop a'ardeur; contrariété de Kencbants gui nous démontre à toutes les enres du jour la grossière illusion de ces philosophes qui vont chercher dans le corps la cause delà différence des esprits.»
Sentiment de Platon sur cette queêtton,
« Abandonné des philosophes modernes, consultons les anciens. Platon , le seul que je sache qui soit entré là-dessus dans quelque détail, a, sur la cause de Tamour du beau dans nos cœurs un système qui paraîtra, sans doute, bien paradoxal, et où je con-
(27) Plit., in Phœdr, et alias p'oôiim.
viens même qu'il y a quelques erreius; mais du moins donne-t-il une cause toute spirituelle à un effet tout spirituel.
Il suppose (27) que nos Âmes, avant que d^êlre unies au corps, ont été admises |)ar le Créateur à la contemplation du. beau essentiel. C'est-à-dire que dans une autre vio toute spirituelle qui aurait précédé notre naissance, nos Ames ont vu en lui-même ce beau exemplaire et universel, qui contient» comme dans un tableau , tous les modèles des plus parfaits ouvrages de la naèure» toutes les règles des sciences, toutes le^ lois de la vertu; que dans cette contemplation du beau, universel, les unes 04U été ()lus frappées d'une certaine espèce de >eau ; les autres d'une autre : celles-ci, par exemple, du beau de la philosophie ou de la géométrie ; celles-là du beau politique ou économique r les unes du beau de 1 esprit et de Tart; les autres, de celui du cœur e& des vertus civiles ; qu'ayant ainsi reçu de la cause universelle chacune son empreinte particulière, elles ont été envoyées dans des corps où elles la conservent toujours com* me la marque de l'ouvrier, gravée sur son ouvrage; que l'esprit en a reteau Tidée; que le cœur en a conservé Tamour ; L'um et 1 autre, il est yrai, d'abord ensevelis dans les ténèbres de Tenfance, comme dans un profond sommeil ; mais qu'aussitôt que la raison vient à dissiper ces ténèbres , i âme se réveille de son assoupissement, qu'eltet demande le beau à tous les objets qui se
f résentent à elle ; d'où il accive, continue laton, que si la réOexion lui eu trace dans Tesprit quelques idées , ou si. le spectacle^ de la nature lui en offre quelques images frappantes , son cœur à l'instant vole au devant de lui avec rapidité, suctout. au-devant de ce beau particulier qui Tavaitautrefoisle plus charmée dans le beau universel, et
fïour qui elle conserve toujpurs une prédiection déclarée par la réminiscence ue soa premier amour.
a A cette peinture , quoique plus séante à un poëte qu'à un philosophe» on ne laisser pas de reconnaître, comme Tont.obseryé les. Pères de TËglise , que Platon avait lu les* livres des Hébreux, surtout Uo'ise et Salomon; Moïse, puisqu'il admet un Dieu créateur, et Salomon, puisqu'il admet une sagesse, un Verbe, un beau éternel, a.
Après avoir montré Tinsufiisance des causes particulières, phj^siques ou morales, auxquelles on voudrait attribuer le phénomène dont il s'agit,, le P. André en découvre la source dans la cause universelle.
Cette différence de sympathie chez les hommes relativement aux diters genres de beautés^ est un effet de la sagesse du. divin Créateur
!mi a voulu répandre dans le monde moral a même variété que dans le monde physi-
que,
« C'est , dit-il, Taalcur de la nature qui»
SUR LE BEAU IDEAL DANS LORDRE NATUREL
sa
en formant nos corps » y a répandu cette variété infinie de traits différents, qui fait une des plus grandes beautés du monde sensit)le. Il fallait nous donner un moyen facile de nous distinguer les uns des autres. Ne
B2ut-on pas dire par la même raison , que ieu, en créant nos Ames, y a voulu mettre une semblable diversité pour varier les ^igréments du monde intelligible, qui était certainement un principal dessein dans la construction de Tunivers?
« Je considère le Créateur dans la formation du monde spirituel , comme le distributeur des génies, des talents, des vertus, iml'rimant d'abord dans toutes les flmes qui sortent de ses mains Tamour du beau en. général, pour les réunir toutes par la même inclination, et inspirant à chacune d^elles, en particulier, un amour de prédilection pour un certain genre de beau, pour les distinguer les uns des autres ; à celles-ci , l'amour dominant de la vérité, qui fait les grands philosophes et les grands géomètres; à celles-là l'amour de Tordre, qui fait les grands rois, les bons magistrats , . les citoyens fidèles; aux unes, l'amour des arts utiles, qui forme les artistes industrieux , les grands architectes , les sages capitaines , les habiles navigateurs ; aux autres l'amour des arts qui servent aux agréments de la vie ; la peinture , la nrasique, la poésie même, dont il semble que Tunique but soit de plaire, mais que les bons esprits savent toujours rapporter à l'utilité publique selon l'intention du Créateur : c'est-à-dire, en un mot, que , de même qu'il y a un certain tempérament du corps qui, selon les lois de la nature, diversifie nos goûts par rapport aux biens du corps, il y a aussi un certain tempérament de Tflme, qui selon les vues de la Providence , diversifie nos goûts par rap-* ix>rt aux biens de Tesprit.
« Au reste , ce n'est point là un paradoxe que j'avance. Rien de plus conforme aux idées les plus communes, et même si communes que Ton en a fait ua proverbe : Heureuses, dit-on, les Ames bien nées : Gaudeant bene nati. Salomon se félicitait d'avoir été bien partagé dans la distribution des Ames : Puer autem eram ingeniosus et êortilus sum animam bonam. {!âp. V11I, 19.) C'est encore le seul de la maxime universellement reçue que, pour bien réussir dans une science, dans un art, dans un état ou dans un emploi , il faut y avoir été formé par les mains de la nature.
(i8) Etsai sur le beau. Huitième discours, p. ^71-
{fê) Jean Joachim» célèbre antiquaire, né en I7i7à Ueindatl (Brandebourg). Entraîné par un ^1 décidé pour les arls, il se rendit à Rome, après 4VfHr abjuré Je luthéranisme (1756), ei fut nommé, ;n 1758, par le cardinal Âlbani, devenu son protecteur et son ami, bibliothécaire cl inspecteur de k ncbc collection d'antiques. Plus tard, eu 1763, il deWnC président des antiquités de Rome et bibtiolliécairc du Vatican, A son retour d'un voyage en Allemagne U mourut à TriestCi assassine par un
Ainsi, è la vue de ces divers goûts spirituels qui caractérisent les hommes par rapport au beau, n*en cherchons point d'autre cause ^ disons sans crainte avec le Sage, à la
floire du Créateur : C'est le père de la eauté qui, selon les divers desseins de sa providence, a établi cette admirable diversité dans les esprits comme dans les corps : Speciei generator hœc omniaconstUuii iMp. xui, U) (28). »
Je ne crois pcmvoir mieux terminer cette dissertation sur le beau idéal absolo^que
Ear quelques citations d*un critique célère qui en posséda le sentiment à un haut degré, je veux parler de Winkelmann (29). C'est dans son écrit, intitulé : Du sentiment du beau dans les ouvrages de Fartf que nous trouvons des passages remarquables dont la reproduction ne pourra c[ue confirmer^ en les éclaircissant, les principes que nous venons d'exposer. Sans doute, le célèbre critique, de même que la plupart des philosophes de ces derniers temps, ne compte pour rien, dans ses appréciations, un Dieu créateur et la révélation primitive qu'il a faite à l'homme, encore moins celle bien plus ample et plus directe qui a eu lieu dans la suite des temps par son propre Fils. Tout en déplorant cette espèce de respect humain, qui, depuis un siècle surtout, frappe de mutisme à l'endroit de Dieu et de sa révélation, des auteurs d'ailleurs recommandables sous tant de rapports, je dois avouer que celui dont il s'agit maintenant, reconnaît au fond l'un et l'autre, quoiqu'il ne les nomme point. Nos lecteurs en jugeront. »
Après avoir remarqué préalablement que c'est le beau rendu sensible qui constitue la beauté, obiet le plus sublime de Part, et que le beau étend son empire surtoutce qui peut être pensé , conçu et exécuté, il s'exprime ainsi sur l'aptitude de le connaître.
Nous possédons tous le sentiment du beau ; mais ce sentiment est bien affaibli chez la plupart des hommes.
« Il en est de cette aptitude de discerner le beau, comme du sens commun, que chacun croit avoir en partage, et qui néanmoins est plus rare que l'esprit même. Parce qu'on a des yeux comme tout le monde, on se flatte d'avoir la vue aussi bonne que son voisin; et, de même qu'il n'jr a point de femme qui s'imagine être laide, il n'y a personne qui se croie privé du sentiment du beau. Kien ne blesse davantage l'amour-
niisérable qui avait gagné sa confiance en simulant un grand amour pour les arts. Winkelmann a beaucoup écrit sur fbistoire et Testhétiaue de Tart. Ses deux principaux ouvrages sont : Histoire de Vart chez les anciens (en allemand. Dresde, 1764, 2 vol., in-4*, traduits plusieurs fois en français), et Monu-'. ï menti antichi inediti, Rome, 1767, 2 vol. in-lolio, ' trad. en franc, par Fanlin-Oesodoard, Paris, 1819, et réédité à Home avec de nombreuses et belles gravures, en 1821, par Torchi di Carlo Mordacchini.
PREMIERE DISSERTATION
propre que de se voir soupçonné dépouryu de Don goût, ou, ce qui revient au même, incapable de connaître le beau dans les ouvrages de Fart. On veut bien quelquefois, à la vérité, convenir du défaut d'expérience dans cette connaissance, mais ce n*est qu'avec douleur que nous avouons notre incapacité à cet égard. 11 en est de cette perception du beau comme du génie poétique : l'un et l'autre sont des dons du ciel qui demandent d'être cultivés, et qui, sans l'instruction et l'exercice, seraient perdus pour nous, «t Quoique le ciel accorde à tous les êtres raisonnables le sentiment du beau, ils ne le possèdent pas cependant tous au même degré. La plupart des hommes ressemblent à ces brins de paille qui tous, sans distinction, sont attirés par la force occulte de l'ambre, mais qui en retombent bientôt : voilà pourquoi leur sentiment du beau est d'nno durée aussi faible que celle du son qu'on tire de la corde d'un instrument. Le beau et le médiocre leur font une impression également agréable, de même que 1 homme de génie est confondu avec celui qui n'a aucun mérite, par ceux qui poussent la politesse jusqu'à Texcès. Chez quelques-uns le sentiment du beau est si sourd, que rien ne peut l'affecter; tel était, par exemple, celui du jeune anglais d'une illustre naissance, qui ne donna seulement pas le moindre signe de vie, pendant que je l'entretenais, en voiture, des beautés sublimes de l'Apollon du Belvédère, et des autres statues do la première classe.... »
Hfluencé de f éducation et du séjour des grandes villes sur son développement.
« Une éducation honnête et bien raisonnée fait naître et donne un essor prématuré au sentiment du beau ; quoique une mauvaise éducation, eo le retardant, ne puisse pas néanmoins 1 étouffer tout à fait, ainsi que j'en suis convaincu par ma propre expérience. Cependant les grandes villes sont un séjour bien plus favorable que la province au prompt développement de cette perception; et l'étude y contribue réellement moins que la société et la conversation des l>ersonnes instruites ; car, le grand savoir, disent les Grecs, ne sert de rien à la justesse de l'esprit; et l'on voit que ceux qui se sont distingués par leur profonde conitaissance dans l'antiquité, n'ont possédé oucttOA autre espèce de talent....
Une âme tendre et des organes flexibles sont les indices assurés de cette heureuse disposition.
« Dans l'adolescence, le sentiment du beau se trouve, ainsi que toutes nos autres idées, obscurci et émoussé par le choc de différentes passions, et ne se fait sentir que comme une titillation dans le sang, dont on ne peut ni définir la cause, ni assigner le siège. On doit s'attendre à trouver cette qualité plutêt chez les «eunes gens bien laits
(50) Iliade^ livre vi .
que chez d'autres, farce que nos idées sont en général analogues à notre conformation; mais il fdut cependant moins chercher cette analogie dans les formes, que dans Tessence et dans le caractère de 1 homme : une ftme tendre et des organes flexibles sont des signes heureux de ce don. On s'en aperçoit plus facilement encore, quand, è la lecture d'un livre, notre flme se trouve doucement émue par des passages sur lesquels l'esprit ardent et impétueux glisse rapidement, ainsi que cela arrive, par exemple, en lisant la comparaison que Glaucus fait àDiomède, de la vie humaine avec les feuilles que le vent enlève et disperse au loin, et qui se renouvellent quand toute la nature est ranimée par le printemps (30).
Elle est plus sensible encore dans les enfants quij élevés loin des arts^ montrent néon* moins pour eux une aptitude qui semblé leur être innée.
« 11 est aussi inutile de faire connaître le beau à celui qui n'est pas doué de ce sentiment, qu'il le serait d enseigner la musique' à celui dont l'oreille n*est pas musicale. Un&
1)reuve plus sensible encore de ce don, c'est orsqu'on voit des enfants qui, élevés loin des arts, montrent néanmoins une aptitude et un
f)onchant naturels pour le dessin, qui semblent eur être innés, comme l'est dans certaines personnes le goût pour la poésie et pour la musique. Comme d'ailleurs les belles formes du corps humain entrent dans la connaissance du beau en général, j'ai remarqué que ceux dont l'attention ne se fixe que sur les beautés dont la femme est suscep* tible, et qui ne sont que faiblement touchés de celles de notre sexe, ne possèdent point le sentiment du beau au degré nécessaire pour constituer un vrai connaisseur. Ils seront même incapables de juger des ouvrages des Grecs, dont les plus srandes beautés se trouvent principalement dans les statues d'hommes.
Un plus haut degré de sensibilité et de per^ ception est nécessaire pour juger det beautés de Vart que de celles de la nature. Cette sensibilité doit être exercée de bonne heure et tournée vers des objets réellement beaux.
« Il faut cependant plus de sensibilité et de perception pour juger des beautés de l'art que de celles de la nature; parce que dans 1 art, cette sensibilité est le résultat de la seule imagination, sans être excitée, comme auJhéAtre, parle geste, par la voix et par les larmes. Et comme cette sensibilité est bien plus vive, bien pins agissante dans la jeunesse que dans l'Age mûr, elle doit être exercée de bonne heure et tournée vers des objets réellement beaux, avant que l'Age vienne à émousser le sentiment; car alors, il faut l'avouer, nous ne sommes plus en état de itonnaltre et de distinguer le beau ^31).
Il serait néanmoins injuste de conclure
(5i) De ce que biea des personne» admirent ce
SUK LE fiEAV IDEAL UAINS Lt>Rl»IC NATUREL.
de ee que nous Tenoiis de dire, gue toutes les personnes qui admirent ce qui est mauvais, ne soient pas douées de ce sentiment du beau. Car, de même que les enfants qui s*acco«ftument à regarder les objets de fort près apprennent à ioucber, de même cette percei)tion du beau peut se perdre, et même oevenk Yicieuse, et lorsque les objets qu^on présente à nos yeui, pendant les premières années que nous commençons è réfléchir,
^ont mauvais ou médiocres
« On peut comparer le juste sentiment du beau è un piètre bien coulant qu'on verserait sur la tête de TApoUoD, et qui en couvrirait toutes les parties par un contact exact. Ce ii*est point ce que la passion, Tamitié ou la complaisance nous engagent à admirer, qui (leut être Tobjet de cette perception, laquelle <toît être dépourvue de toutes vues personnelles ou relatives, afin qu'on n'admire que ce qui est réellement beau par lui-même. Vous me direz, sans doute, mon ami, que je me livre ici è des idées platoniciennes, «t que de la manière dont je prends la chose, peu de personnes se trouveraient douées de 1 aptitude dont il est question. Mais vous n'ignorez pas que dans T instruction particulière comme dans la législation civile, il faut monter instrument au plus haut ton, |)arce que les cordes ne sont que trop sujettes a se relâcher d'elles-mêmes. Je tous jiarle ici de ce qui devrait être et non de ce
2 ai est, et mon raisonnement même doit tre regardé comme une preuve de la vérité de ce que j'avance. (Du sentiment du beau ^am les ouvrages de î'art^ et sur les moyens de Taequérir. Paris, 1786, p. 2^-246.)
Après Winckelmann , plusieurs écrivains français et étrangers ont traité, soit ex pro^^ fessOf soit incidemment, de la théorie du beau dans les arts. Nous donnons la nomenclature de leurs ouvrages à la fin de cette I première dissertation. Je la termine ]par 'analyse du septième chapitre du volume intitulé : Du beau, du vrai et du bien, publié tout récemment par M. Victor Cousin (32). Nous remarquons dans celte septième leçon, qui a pour titre : Du beau dans les objets i la réfutation de diverses théories sur la nature du beau , en même temps que nous y retrouvons , avec des développements nou- Teaux, les principales idées de Platon , du P. Andi^ et du célèbre Winckelmann.
Tkioris de Jf. Cousin sur le beau. — Il ne eosuisie pas plus dans ce qui est utile que éms^equi est agréable.
Après avoir réfuté l'opinion que le beau est ee qui plaît aux sens, ce qui leur procure une impression agréable, M. Cousin prouve que oefte qui met l'utile à la place de Fa^ gréable n'est pas mieux fondée. « En effet, ce qui est utile n*est pas toujours beau, ce qui est beau n'est pas toijjours utile, et ce
mi eu HiâinraiSt on ne doit pas en conelore qu'elfes sont toutes privées du seniimenC du beau, puisive ce senilmeni peui se perdre et même se vicier, joéme que celui de la vue. par suite d'une Ion-
qui est à la fois utile et beau est beau par un autre endroit que par son utilité. Un levier, une poutre sont assurément trèsutiles; cependant on ne peut pas<dire que cela soit beau. Un vase antique admirablement travaillé est beau , mais on ne se demande point, en Tadmirant, à quoi il servira. Enfin la symétrie et Tordre sont dQs choses belles et en même temps utiles sous plusieurs rapports; néanmoins ces deux choses ne sont point belles parce qu'elles sont utiles, ni utiles parce qu'elles sont belles. L'utile est donc entièrement difi'érent du beau, au lieu d'en être lo fondement. »
Une consiste pas non plus dans la convenance des moyens relativement à leur fin, bien qu'il soit vrai de dire qu'un objet n'est pas beau s'il ne possède cette convenance. Exemple.
« Est-il vrai , comme l'enseigne Platon dans son Hippias, que la beauté consiste dans l'a parfaite convenance des moyens relativement à leur fin ? Cette théorie , en mettant de cêté l'agréable et l'utile pour ne considérer que ce qui est comme il faut, nous rapproche de l'idée du beau, mais n'atteint pas encore cependant le vrai caractère de la beauté. Il y a, en effet, des objets trèsbien disposés pour leur fin et que nous n*ap* pelons pas beaux. Un siège sans ornement et sans élégance, mais solide et bien en rapport , dans toutes ses parties , avec la fin è laquelle il est destiné, n'est point beau pour cela. Toutefois il y a ici cette différence entre la convenance et l'utilité, qu'uh objet, pour être beau, n'a pas besoin d'être utile , mais qu'il n'est pas beau s'il ne possède de la convenance, s'il y a en lui désaccord entre la fin et les moj^ens. »
// n'existe pas davantage dans la propor-^ tion, qui est une des conditions de la beautéf mais qui n'en est qu'une. Exemple.
« Le beau n'existe pas davantage dans la
Eroportion, qui est une des conditions de I beauté , mais qui n'en est qu'une. Sans doute, un objet mal proportionné ne peut être beau ; mais ce n'est pas la proportion qui domine dans un arbre élancé, aux br'anches flexibles et gracieuses, au feuillage riche et nuancé, dans la beauté terrible d'un orage , d'une grande image , d'un vers isolé ou d'une ode sublime. Ce qui nous fait admirer toutes ces choses n'est pas Ja même qualité qui nous fait admirer une âgure géométrique , c'est-à-dire l'exacte correspondance des ])arties. »
Jl en est de mène de F ordre, qui est quelque chose de moins rigoureux que la propor-' tion, et qui aboutit comme elle, comme l'harmonie à Vunité.
a Ce que nous disons de la proportion, on
gue liabUude de m^l voir ou de ne voir que des ubieU disgracieux.
(5i) Paris, chez Didier, V édition, 1854.
PREFERE USSERTATION.
le peut dire de Tordre, gui est quelque i'hose de moins mathématique que la proportion , mais qui n'explique pas mieux ce qu'il y a de libre, de varié, d'abandonné <lans certaines beautés. Toutes ces théories iqui ramènent la beauté à l'ordre, à l'bar- ; luouie , à la proportion , ne sont , au fond , qu'une seule et môme théorie qui voit avant tout dans le beau l'unité; et assurément l'unité est belle, elle est une partie consi- •dérable de la beauté, mais elle n'est pas la beauté tout entière (33).
L'unité et la variété s^appliquent a tous les
ordres de oeauté.
« La plus vraisemblable théorie du beau est «ncore celle qui le compose de deux éléments contraires et également nécessaires : l'unité et la variété. Voyez une belle fleur. Sans doute, l'unité, l'ordre , la proportion , la symétrie même y sont; car sans ces qualités, la raison enterait absente, et toutes choses sont faites avec une merveilleuse raison. Mais en même temps, que de diversité ! Combien de nuances dans la couleur! quelles richesses dans les moindres détails 1 Même en mathématique , ce qui est beau, ce n'est pas un principe abstrait, €'est un principe traînant avec soi toute une longue chaîne de conséquences. Il n y a pas de beauté sans la vie; et la vie, c'est le mouvement, c'est la diversité. L'unité et la variété s'appliquent à tous les ordres de beautés »
Trois ordres de beauté : la beauté physique^ la beauté intellectuelle^ la beauté morale.
L'auteur fait ensuite l'énumération rapide ile la beauté physique qui dérive des couleurs, des sons, des figures, des mouvements; de Itf beauté intellectuelle, plus sévère, mais non moins réelle, qui découle des 1015 universelles , qui régissent les corps, de celles qui çouverneut l'intelligence, des grands principes qui contiennent et engendrent de longues déductions, du génie qui crée dans l^rtiste, le poëte ou le philosophe; enfin, de la beauté morale qui nait de la liberté, de la vertu, du dévoue* ment et qui surpasse encore les deux autres beautés.
Ces trois ordres de beauté se résolvent dans une seule et même beauté^ la beauté morale et toute beauté spirituelle. On le prouve par r examen d'un chef-4'œuvre de sculpture^ par Vëtude de V homme réel et vivant^ des autres êtres animés et de la nature tout entière.
M II s'agit, maintenant, de rechercher Tu-» ni té de ces trois sortes de beauté. Or, nous |>ensons qu'elles se résolvent dans une seule et même beauté, la beauté morale, entendaut par là, ayec la beauté morale pro-
(33) Sans doute, et je ne sache pas que Ton pré* tende que ruiiiië est la benuié ellc-niéme. Mais que runité sc>it avec la variéié qu'elle engendre iiécessairemcul , la condition loudameniate de loule
promeut dite, toute beauté spirituelle. Mettons cette opinion à l'épreuve des faits.
« Placez- vous devant celte statue d'Apol-r Ion, qu*on appelle l'Apollon du Belvédère/ et observez attentivement ce oui vous frappe dans ce chef-d'œuvre. WiuKelmann , qui n'était pas un métaphysicien, mais un savant antiquaire , un homme de goût sans système, Winkelmann a fait une analyse rcélèbre de l'Apollon. Il est curieux de l'étudier. Ce que Winkelmann relève avant tout, c'est le caractère de divinité, empreint dans la jeunesse immortelle, répandue sur ce beau corps, dans la taille, un peu au-dessus de la taille humaine, dans l'attitude majestueuse, dans le mouvement impérieux, dans l'ensemble et dans tous les détails de la personne. Ce front est bien celui d'un dieu : une paix inaltérable y habite. Plus bas l'humanité reparaît un peu et il le faut bien, pour intéresser l'humanité aux œuvres de Tart. Dans ce regard satisfait, dans le gonflement des narines, dans l'élévation de la lèvre inférieure , on sent à la fois une colère mêlée de dédain, l'orgueil de la victoire et le peu de fatigue qu'elle a coûté. Pesez bien chaque mot de Winkelmann i vous y trouverez une impression morale.
.Le ton du savant antiquaire s'élève peu à peu jusqu'à l'enthousiasme, et son analyse devient un hymne à la beauté spirituelle.
« Au lieu d'une statue, observez l'homme réel et vivant. Regardez cet homme qui , sollicité par les motifs les plus puissants, de sacritier son devoir à sa fortune, triomphe de l'intérêt après une lutte héroïque» et sacrifie la fortune h la vertu. Regardez-l<j au moment où il vient de prendre cette résolution magnanime ; sa figure vous [^rattra belle ; c'est qu'elle exprime la beauté de son &me. Peut-ôtre en toute autre circons • tance la figure de cet homme est^lle commune, triviale même; ici, illuminée i)ar l'Ame qu'elle manifeste, elle s'est ennoblie, elle a pris un caractère imposant de beauté.
« Considérez la figure de l'homme eu repos : elle est plus belle que celle de l'animal, et la figure de lanimal est plus belle que celle de la forme de tout objet inanimé. C'est que la figure humaine, mémo en J'absence de la beauté et du génie, réfléchit toujours une nature intelligente et morale ; c'est que la figure de l'animal réfléchit au moins le sentiment, et déjà quelque chose de l'ftme, sinon KAme tout entière. Si de l'homme et de l'animal on descend à la nature purement physique, oc y trouvera encore de la beauté, tant qu'on y trouvera quelque ombre d'intelligence; je ne sai» quoi, qui du moins éveille en nous quelque pensée, quelque sentiment. Arrive-t-on à quelque morceau de matière qui n'ex-
Erime rien , qui ne signifie rien, l'idée da eau ne s'y applique plus.
beauté. c*est ce que je crois avoir suffisamme \l établi plus baut, et ce que M. Cousin lui-inéuie va reconnaître bientôt.
SUR LE BEAU IDEAL DANS L ORDRE NATUREL
« Hais tout ce qui existe est animé? La inatière est mue et pénétrée par des forces qaiîie sorrt pas matérielles, et elle suit des lois qui «(ttestent une intelligence partout firésente. L'analyse chimique la plus subtile ne parTÎent point à une nature moile et inerte, mais à one nature organisée à sa * manière» et qui n*est dépourvue ni de forées . m de lois. Dans les profondeurs de l'aMme ; comme dans les hauteurs des deux, dans j un grain de sable comme dans une montagne gigantesque, un esprit immortel rayonne a traters les enveloppes les plu:^ grossières. Contemplons la nature avec les yeux de TAme, aussi bien qu*avec les yeux du corps : partout une expresston morale nous frappera, et la forme nous saisira «omme ur synJiole de la pensée. Nous avons dit que chez Thomme et chez ranimai même la igure est belle par i^expres- «ion. Mais quand vous êtes sur les hauteurs ées Alpes tm «n Cice de l'immense Océan, «aoand ¥Ous assistez au lever ou au coucher du soleil, à la naissance de la lumière ou à H^elle de la nuit, ces imposants tableaux ne
Çrodiiisefi^ils pisis sur vous un effet moral ? dus oes granus spectacles apparaissent-ils seuloisent pour apparaître? Ne les regardons-nous pas c«imBie des manifestations 4*afle puissanoe, d'une intelligence et d'une sagesse admipables; et, pour ainsi parler, te Moe de la natum n'est-^Ue pas expressive «mnne oelle de l'hommet La forme ne peut être une ferme 4ouie seule, elle doit être la ibrme de quelque chose. La beauté phj^sique «est donc le signe d'une heauté intérieure, oui est la beauté spirkueile et morale» et c e%t là qu'est le fond, le principe, i'uiiité «du heau. »
Ensuite, parlant du J^au idéal, il ajoute ; « La nature eu l'expérience nous iournit i'oecasien de le concevoir; mais il eu est essentiellement distinct. Pour qui Ta une ibrs canço, toutes les 4gures naturelles, si iiettes qu'elles puissent être , ne sont que 4es simulacces d'^ine beauté supérieure qu'ils jne réalisent point. Donnez-moi une iieUe^udion, f en imag^erai encore une plus feelie. L'Apollon^ lui^-même , admet plus 4'utte critiaue. L'idéal recule sans cesse, à mesure qu on en approche davantage. Son dernier terme ^st ctans l'iufini, c'est-à-dire eu Dieu^ ou, pour mieux parler, le vrai et 4d)6oIa idéal n'est autre chose que Dieu même.
« Dieu, étant le principe de toutes choses doit 4tre à ce titre celui de la beauté par* iaiie et^ pareonséquent de toutes les beautés naturelles qui l'expriment plus ou moins imparfiiitement; il est le principe de la Jbeauté, et C4>mme auteur du monde physique eteomme père du monde intellectuel et du monde moral. Ne faut-il pas être esciara des sens et des apparences pour s'ar- ^ rêier aux mouvements, aux formes, aux sMis, eux couleurs, dont les combinaisons Jbnnonieases produisent la beauté de ce monde visible, et ne pas concevoir derrière • cette scène magnifique et si bien réglée, t
l'ordonnateur, le géomètre , l'artiste suprême?
« La beauté physique sert d'enveloppe h la beauté intellectuelle et à la beauté morale. La beauté intellectuelle, cette splen-« deur du vrai, çiuel en. peut être le principe, sinon le principe de toute vérité? La beauté morale comprend deux éléments distincts : la justice et la charité.
« Ainsi Dieu est le principe des trois ordres de beauté , que nous avons distingués, la l)eauté physique, la beauté intellectuelle, la beauté morale. »
Ensuite, après avoir fait remarquer comment la variété et le contraste des perfections de Dieu nous ramène à l'unité de son être nécessaire et infini, et comment par l'être que nous possédons nous avons quelque idée de l'être infini de Dieu, et comment par le néant qui est en nous, nous nous perdons dans l'être de Dieu, toujours forcés de recourir à lui pour expliquer quelque chose, et toujours rejetés en nousmêmes sous le poids de son infinilude, lauteur poursuit et conclut ce remarquable chapitre en ces termes :
« Ainsi l'être absolu, qui est tout ensemble I absolue unité et l'infinie variété. Dieu est nécessairement la dernière raison, le dernier fondement, laccompli idéal de toute beauté. C'est là cette beauté merveilleuse que Diotime avait entrevue et qu'elle peint ainsi à Socrate dans le Banquet :
« Beauté éternelle, non engendrée et non « périssable, exempte de décadence comme « d'accroissement, qui n'est point belle dans « telle partie et laide dans telle autre ; belle « seulement en tel temps, en tel lieu, dans tel «rapport; belle pour ceux-ci, laide pour « ceux-là; beauté qui n'a point de forme senti sible, un visage, des mains, rien de corpo- « rel, qui n'est pas non plus telle pensée ou « telle science particulière, qui ne réside « dans aucun être différent d'avec lui-même, « comme un animal sous la terre, ou le ciei « ou toute autre chose ; qui est absolument « identique et invariable par elle-même, de « laquelle toutes les autres beautés partici- « peut, de manière cependant que leur nais- « sance ou leur destruction ne lui apporte ni « diminution,niaccroissement,ni le moindre «t changement!... Pour arriver à cette beauté « parfaite, il faut commencer par les beautés « d'ici-bas, et, les yeux attachés sur la beauté « suprême, s'y élever sans cesse, en passant « pour ainsi dire par tous les degrés de l'é- « cheile, d'un seul beau corps à deux, de « deux à tous les autres, des beaux corps aux « beaux sentiments,des beaux sentiments aux « belles connaissances, jusqu'à ce que de « connaissances en connaissances on arrive à « la connaissance par excellence, qui n'a d'au • « tre objet que le beau lui-même» et qu'oa « finisse parle connaître tel qu'il est«
« O mou cher Socrate, continua l'étrangère « de Mantinée, ce qui peut donner du prix « à cette vie, c*est le spectacle de la beauté « éternelle.... quelle ne serait pas la destinée « d'un mortel à qui il serait donné de conteui*
PREMIERE DISSERTATION
« pler le beau sans mélange, dans sa pureté « et sa simplicité, non plus revêtu de chairs « et de couleurs bumainesy et de tous ces « Yains agréments condamnés àpérir,àqui il « serait donné de voir face à face» sous sa « forme unique, la beauté divine l »
Tels sont les principes constitutifs da beau idéal absolu » principes de tous Tes temps, de tous les lieux, que Tbomme n*a point imaginés, mais qu'il a trouvés» gravés par une main divine» dans son esprit et dans son cœur. Bien que la révélation évangélique, source elle-même d'un autre genre de beauté plus intime» plus élevée*» que nous étudierons bientôt» nous en ait rendu la compréhension plus facile, en les éclairant d*un nouveau jour» au fond ils sont toujours restés les mêmes. On a pu le voir par les nombreuses citations que nous avons faites des ouvrages des principaux esthéticiens» depuis Platon jusqu'à Winkelmann. Transmis à rhomme directement par le Créateur» ces principes immuables ont constamment résisté à Tinfluence pernicieuse des erreurs et des préjugés» et au moment où ils paraissaient devoir faire naufrage avec le genre humain tout entier» ils ont été sauvés avec lui par cette lumière divine faiie chair ^ que que nous avons vue descendre des deux sur la terre^ pleine de grâce et de vérité. [Joan. i» 9.)
Ce serait maintenant le lieu d'appliquer ces principes que nous venons d'exuoser à chacune ces quatre grandes branches de Fart en particulier» Je veux dire la musique» Ja peinture» la sculpture et Tarchitecture, Hais nous en ferons l'application avec au* tant d'à-propos et plus de détails que nous ne pourrions le faire ici» à chacun de ces mots et à leurs relatifs» dans le corps du Dictionnaire dont cette dissertation n est pour ainsi dire que la préface. Nous allons nous livrer à une deuxième» qui s y rattache nécessairement» sur les principes du beau dans l'ordre surnaturel et divin » objet spécial de cette publication. Mais avant de 1 entreprendre» je crois devoir donner la nomenclature par ordre alphabétique d'auteurs des principaux ouvrages tant anciens que modernes» qui, en denors de ceux déjà cités dans cette première dissertation» ont trait à la philosophie de l'art ou aux principes dï beau dans l'ordre naturel.
Aristotb» disciple de Platon. La poétique.
Abnaud. Réflexions sur les sources et les rapports des oeaux-arts et des bellesAettres^ in-8*. Extrait du tome I*' des Tariétés littéraires. Paris» 180i.
BARTHéLBiiT(rabbé J.-J.). Voyage du jeune Anacharsis. Paris» 1788, souvent réimprimé.
Barthez. Théorie du beau dans la nature et les arts. Paris, 1807, in-8'.
Bertrand. Du goût et de la beauté^ considérés dans les productions de la nature et dés arts. Caen» 1829, in-8'.
Brovblu (Salvator). Sû/f ma fUosofico délie belle arti. Miiano» 1816» gr. in-8*.
BuBKBR (Edmond). Recherche phUasophi-- Me sur l'origine de nos idées du sublime en au beau^ trad, de Tanglais sur la septième: •. édition. Paris, Pichon, 1803, in-8*. i
CicoGNARA (Léop«}. Del belloragionamenti.
Florence» 1818, in 4^
Cbousaz (De). Traité du beau. Amsterdam, 172&, 2 vol. in-12.
Dandréb (Eugène). Lettre à Jules de Lan-' eival. Paris» 1807, in-8%
Delbstre (J.-B.). Etude des passions appliquées aux beaux-arts. Paris, 1833, in-8*.
Desmarais (C). Du beauidéal.VmSf 1821, in-8%
Drot fJoseph). Etudes sur le beau dang les arts. Paris, 1815.
Goethe. Mémoires. (Deuxième partie, liv.
IX.) Traduction de H. Blaze. Paris, 1829» et dans ses œuvres» passim.
GuizoT. Etudes sur les beaux-arts en gé' néral. Paris» 1853.
HooARTH. Analyse de la beauté. Londres»
1753. Traduit par Jansen. Paris» 1805» 2 vol. in-8'.
Kant. Considérations sur le sentiment du beau et du sublime^ traduit par Hercul? Peyer-Imhoff. Paris, 1796, in-8*.
KÉRATRT. Du beau dans les arts d'imiter tion. Paris, 1822» 2 vol. in-12.
Le Batteux. Les beaux-arts réduits à un même principe. Paris» f7M» in-12.
Lessing. Du Laoeoon^ ou des limites res" pectives de la poésie et de lapeinture, traduit par Charles Vanderbourç. Paris» 1802» in-8V
Halaspina. Délit leggx del bello applicaie alla pitfura ed architettura saggio. Paris» 1791. Miiano, 1828, in-8*.
MARCBMAT(De). Essai sur la &eau<^. Paris. 1770» in-8*.
Martignoui (Ignazio). Del gusto in ogni maniera d'amené lettera ed arti. Como, 1793^
MossiAS. Théorie du beau et du sublime^ Paris» Didot, iS&k^ in-8*.
M AZURE. Philosophie des arts du dessin. Paris» 1838» in-8%
HiLUN. Dictionnaire des beaux-arts. Paris» 1838.
MoKTABBRT. Traité complet de la peinture. Tome IV» chap. iSI^; De la théorie da beau. Paris» Bossany» 1829.
QuatremÎrb de Qu] rct. Essai sur la nature^ le but et les moyens de l'imitation dans Us beaux-arts. Paris, 1823» grand in-8*.
QuiNTiLiEN. De institutione oratoria^ etc.
Ketnold (Josué). Plusieurs Discours sur lajDiinture^ traduits par Jansen, 1788 et 1806 ; Essai surU pittoresque^ dans ses rap* ports avec le beau et le sublime. Londres,
ScHLÉGEL (A.-G.). Leçons sur Vhistoire et la théorie des beaux-arts. Paris, 1830» 4n-8*
Staël (Madame de). De V Allemagne. Paris»
TouFFEB. Essai sur le beau dans les arts, Paris, Dubocbet» 1848» 2 vol. in-l2.
ViTBT (Ludovic). Etudes sur les beaux* arts. Pans» 1846» 2 vol. io-lS.
SUR LE BEAU IDEAL SURNATUREL
DEUXIEME DISSERTATION
SUR LE BEAU INDÉAL SURNATUREL OU DIYIN
Dtf Vari thrétUn.
L'homme de science et de foi, qui étudie» en véritable philosophe » les annales du christianisme, se sent écrasé sous le poids de ses œuvres aussi nmltiples que gigantesques. Pour ne parler ici que de celles qui se rattachent aux arts dits libéraux, 1 architecture, la sculpture, la peinture et la musique, objet actuel de nos études, elles i>ffrent a l'observateur attentif des sujets inépuisables de réflexions, et par-dessus tout, ce tjpe de beau idéal surnaturel ou divin que le christianisme seul pouvait nous révéler. Tout le monde connaît cette heureuse pensée de M. de Bonald : « La littérature est Fexpression de la société. » Ce que cet illustre philosophe a dit de la littérature, nous pouvons, avec non moins de justesse, rappliquer aux beaux arts, et dans notre société chrétienne, à Tart trop lardiTement appelé chrétien. Nommer cet art, n'est-ce pas présenter à Tesprit Tidée d*une poétique puisée dans les inspirations des livres saints, dans les enseignements et la vie de Jésus-Christ, des apôtres et des. martyrs, et dans les naïves et attachantes légendes des siècles de foi ? f9*est-ce pas rappeler un ordre d'idées et de sentiments les plus purs, les plus éleyésj les plus dégagés du sensualisme de Tantiquité? Le mot est nouveau, mais la chose est aussi ancienne que le christiafiî5me. L*art chrétien a commencé avec les peintures et les sculptures des catacombes, avec les hymnes chantées par Jésus-Christ et ses disciples, et répétées ensuite dans tooles les assemblées, t» ecelmiê, présidées par Pierre, Paul, et leurs successeurs. L'art chrétien remonte donc è Jésus-Christ. Nom** mer Tart païen, au contraire, est-ce, même en l'appréciant aussi favorablement qu'il est permis raisonnablement de le faire, aller au delà de l'élégance, de la grAce, de la régularité, dé la beauté de la forme, en nu mot, et de l'exiN^ession du beau moral tel qu'on pouvait le concevoir dans les conditions de la gentilité?
JHffàrenee radicale qui existe entre l'art chrétien et l'art païen. Raisons de cette différence.
Il existp donc une différence radicale entre ces deux arts, quoi qu'en disent les prônears exclusifs de l'antiquité grecque, et nos critiques panthéistes qui voudraient qoe Ton confondit dans la même admiration les artistes païens et les artistes chrétiens, comme ils veulent qu'on honore du même respect et du même intérêt les cultes les plus divers, les plus opposés. Mais avec
DfCTIOTIlV. l»'EsTH<:TIQrt.
la meilleure volonté du monde on ne parviendra jamais à assimiler deux éléments aussi profondément distincts que l'art grec et l'art chrétien. En effet, que remarquonsnous dans le premier? La prédomination de la beauté de la forme, unie quelquefois, il est vrai, à une très-haute expression morale, autant que le paganisme pouvait y atteindre. C'est ce que nous avons déjà appelé le beau idéal naturel, pour comprendre dans une définition commune et expliquer d'après elle le beau physique et le beau moral antique, idéalisés, bien que prenant leur point de départ dans Tordre naturel. «
Dans l'art chrétien » au contraire, que remarquons-nous? si ce n'est la prédomination de l'inspiration surnaturelle, m vstique, céleste, divine, que le christianisme seul pouvait nous révéler ; prédomination tellement sensible, que la chair, participant elle-même de cette transformation divine, tend sans cesse à se spiritualiser.
Le beau chrétien ; pourquoi appelé beau idéal surnaturel et divin ; ne doit pas être con» fondu avec le beau idéal naturel ou: /iumatn, comme on le fait communément.
Inconvénients de cette confusion. Elle a été occasionnée par la réforme et la renais^ soncej et de nos jours par les systèmes des rationalistes^ des proaressistes et des fana* tiqtus de Vart pour fart.
Et TOilà pourauoi j'appelle le beau chrétien : beau idéal surnaturel ou divin, » pour expliquer convenablement les conditions essentielles de cet art qui, sans dédaigner la beauté de la forme, s'élève audessus d'elle, au-dessus de ce monde terrestre, matériel, pour aller découvrir dans les splendeurs du Verbe, ces tjrp^s du beau et du bien qu*il est venu nous révéler luimême, en nous communiquant directement la vérité et la vie dont il possède toute la plénitude. C'est faute d avoir remarqué cette différence radicale qui existe entre le beau idéal « naturel » du paganisme et le beau idéal « surnaturel » des Chrétiens, que des écrivains et des artistes, très-distingués d'ailleurs, se sont laissé aller aux plus étranges aberrations, soit dans l'examen comparatif des œuyres des deux écoles, seit dans la direction qu'ils ont cru devoir imprimer à leurs élèves.
Et cela n'a rien d'étonnant, quand on songe à l'influence pernicieuse qu ont exercée sur l'esprit public la renaissance païenne et la réforme du xvi* siècle. Ces deux sœurs, unies par tant de liens, ont laissé pour héritage trois siècles de dénigrement et de
DEUXIEME DISSERTATION
calomnie y pendant lesquels l'histoire n'a été, selon rexpression si juste et si énergique de M. de Maistre, gu'une conspira* lion flagrante contre la vérité. On sait comment les grands hommes et les grandes institutions du catholicisme furent immolés à ce paganisme renouvelé des Grecs et des Romains. On connaît les assauts redoublés que le dogme et l'art chrétien ont eu à soutenir, même dans ces derniers temps, de la part des rationalistes, des soi-disant progressistes et des fanatiques de l'art « pour l'art. » Nous reviendrons plus tard sur ces diverses considérations ainsi que sur cette réaction merveilleuse qui depuis cinquante ans se manifeste, de plus en plus sensible, en faveur de lart chrétien.
Nécessité â^établir clairement les principes et les conditions du beau dans lart chré" tien.
Pour le moment, il importe d'établir clairement les principes et les conditions du beau dans cet art si longtemps méconnu. C'est ce que je vais essayer de fâiire dans cette deuxième dissertation préliminaire aux nombreux articles de ce Dictionnaire, dont elle sera pour ainsi dire la clef en les reliant entre eux par un lien commun et par des considérations générales qui se rapportent à toutes les ibranches de l'art chrétien envisagé au point de vue du beau surnaturel ou divin qui lui est propre. Et comme chacune de ces branches de l'art catholique a son côté humain, nous les traiterons d'abord à ce point de vue, d'après les principes du beau idéal naturel Îue nous avons )30sés dans notre première issertation ; ensuite nous les considérerons au point de vue plus relevé du beau surnaturel on divin, tel que nous allons l'exposer dans celle-ci. Nous n'aurons donc qu'à appliquer à chacun des mots ÀBCBrrEcturb,Sg€Lpturb, Musique et Peinture, et à leurs dérivés, les conséquences des principes déjà établis in extenso dans nos deux dissertations, et, tout en payant un large et bien légitime tribut d*admiration à la beauté idéale dans l'ordre naturel, nous apprendrons à connaître et à apprécier 1 excellence incontestable de la beauté idéale, dans l'ordre surnaturel.
La déchéance originelle de Vhomme et du monde physique^ et la réhabilitation de run et de l'autre par le Verbe incarné: deux grands faits dont il faut nécessaire^ ment tenir compte pour comprendre les véritables conditions du beau idéal surnaturel et sa supériorité sur le beau idéal humain.
' Pour comprendre cette excellence du beau idéal chrétien ou surnaturel, il faut nécessairement tenir compte de deux grands faits autour desquels gravite l'histoire de l'humanité tout entière, je veux dire la déchéance de l'homme, dans son flme, dans son corps, avec celle du monde physique, et la réhabilitation de l'un et de 1 autre par
le Verbe incarné , d'abord dans le temps, ensuite , et plus complète, dans l'éternité après la résurrection générale des corps. Ces deux grands faits, soit qu'on les admette dans le sens catholique a titre de dogmes inébranlables, soit qu on les admette dans un sens purement hypothétique et rationnel, {peuvent seuls nous expliquer les évolutions diverses et mystérieuses de l'esprit humain, et ses aspirations incessantes vers une beauté et une félicité qu'il sait ne pouvoir exister ici-bas. Faute d'en tenir compte, par la crainte de paraître trop religieux, la plupart de nos esthéticiens ont méconnu les conditions essentielles de l'art chrétien et les véritables causes de sa supériorité sur l'art païen, ou ne les ont connues que bien imparfaitement, en sorte gue n'ayant pas le Ql qui seul pouvait les diriger sûrement dans le labyrinthe des opinions humaines aussi variées que contradictoires, ils sont allés constamment à la dérive, se laissant emporter à toijt vent de doctrine, quand ils ont voulu Juger les œuvres d'un art tout surnaturel et divin. Qui ne voit, en eSet, que la déchéance de l'homme et de ce monde par le péché, et leur réhabilitation par la révélation du Verbe incarné, se rattachant nécessairement à la création et à la révélation primitive» le lien qui unit, en les soudant l'une à Tautre, ces deux révélations et qui unit de même l'ordre de la création et celui de la rédemption, auxquels elles correspondent, établit des rapports étroits entre le beau surnaturel et divin et le beau naturel et humain. Et comme en fait de doctrine et ne morale proprement dite, l'ordre de la création est sur[)assé de beaucoup par l'ordre de l'incarnation, il en est de même, dans ces deux ordres, du beau naturel et humain par rapport au beau surnaturel et divin. C'est là une vérité qui ressortira, j'espère, avec plusieurs autres qui s'y rattachent, de l'ensemble de cette deuxième dissertation dont les deux principales divisions sont déjà indiquées d'elles-mêmes» c'est-à-dire que dans la première nous exposerons la déchéance de l'homme et de ce monde physique par le péché, et dans la seconde et dernière, la réhabilitation de l'un et de Tautre, par le Verbe foit chair, en même temps que les conséquences directes de cette réhabilitation pour la poétique de l'art qu'elle a transformé et divinisé.