‹ Dictionnaire de l'argot des typographes précédé d'une monographie du compositeur d'imprimerie etChapitre 1 sur 47 · ÉDITEURS · texte numérisé non relu

ÉDITEURS

1 à 7, galeries de l'Odéon, et rue Racine, sc.

n y a vingt-huit ans environ, f entrais ^ns la famille typographique; je venais de iuitter sans regret le inonde universitaire.

A mesure que je me mêlai davantage à la vie de Vatelier^ je m'y intéressai et finis par m'y (Mâcher exclusivement. Ma profession me plaisait; le milieu m'était sympathique; je ^ fis vite aux m^urs et aux mages de cette ^tence nouvelle. Je me plus à noter les pnndpaux linéaments des types si divers ^t si prime-sautiers qui passaient devant '^yeux.

Des loisirs forcés me donnèrent l'occasion ^6 réaliser le projet y conçu antérieurement j i'écrire la monographie des Typographes

à un point de vite purement pittoresque fantaisiste, en la dégageant de Vélém technique.

C'est le fruit de ces loisirs que je vi offrir au public et aux typographes.

J'aime à croire qu'ils prendront pla\ à lire cette modeste Étude, que complète éclaire un Dictionnaire de Targot des Ty graphes, partie essentiellement neuve de n travail.

J'ai placé a la fin de cet opuscule Choix de coquilles typographiques célèb ou curieuses, qui achèvera de faire connai le personnage que f ai voulu peindre.

Paris, le 3 février 1883.

C'est à un point de vue purement pittoresque et fantaisiste que nous nous proposons de considérer ici les typographes (1), laissant de côté ce qui est exclusivement professionnel et technique.

Il est presque inutile de le dire, les fils de Gutenberg constituent une espèce complètement moderne, sans analogue dans les temps anciens: ni les lihrarii de Rome, qui transcrivaient les livres ; ni les notarii^ qui recueillaient les discours et les plaidoyers prononcés devant le peuple assemblé ; ni les scribes, ni les copistes, ni les enlumineurs de missels du moyen âge, ne sont comparables ou assimilables aux typographes de nos jours.

Il est donc tout d'abord indispensable de définir exactement ce qu'il faut entendre par le mot typographe. Pour le vulgaire, pour les gens du monde.

(1) Le8 types que nous avons observés et essayé de faire

connaître dans cette Étude sont ceux des typographes pari-

1 siens ; mais le typographe parisien se confond avec le

' typographe français, car, sur dix compositeurs, il en est

à peine deux qui soient nés et aient été élevés à Paris.

d'après le Dictionnaire de l'Académie même, un typographe est « celui qui sait, qui exerce l'art de l'imprimerie, et, plus spécialement, tous les arts qui concourent à l'imprimerie ; » mais, pour les initiés, pour ceux qui sont de la boîte, comme on dit, pour les enfants de la balle, ce mot n'a plus la même extension. Ne sont pas typographes tous les ouvriers employés dans une imprimerie : celui seul qui lève la lettre, celui qui met en pages, qui impose, qui exécute les corrections, en un mot qui manipule le caractère, est un typographe ; les autres sont les imprimeurs ou pressiers, les conducteurs de machines, les margeurs, les receveurs, les clicheurs, etc. Le correcteur luimême n'est typographe que s'il sait composer, et cela est si vrai que la Société typographique ne l'admet dans son sein que comme compositeur, et non en qualité de correcteur.

Voici ce que dit sur ce sujet M. Jules Ladimir, dans une étude remplie de verve et d'esprit, écrite il y a quelque trente ans : « Il y a des ignorants qui confondent le compositeur avec l'imprimeur. Gardez-vous-en bien ! cela est erroné et peu charitable. L'imprimeur proprement dit, le pressier, est un être brut, grossier, un ours, ainsi que le nomment (ou plutôt le nommaient) les compositeurs. Entre les deux espèces, la démarcation est vive et tranchée, quoiqu'elles habitent ensemble cette sorte de ruche ou de polypier qui porte le nom d'm/^nmerie, La blouse et le bonnet de papier ont souvent ensemble maille à partir; et pourtant ils ne peuvent exister l'un sans l'autre : le compositeur

est la cause, Timprimeur est Teffet. La blouse professe un mépris injurieux pour ce collaborateur obligé qu'elle foule sous ses pieds; car les imprimeurs, avec leurs lourdes presses, sont relégués à Tétage inférieur. Mais le bonnet de papier, dont les gains sont souvent plus forts et plus réguliers que ceux de son antagoniste^ s'en venge en lui appliquant l'épithète de singe^ soit à cause .des gestes drolatiques que fait en besognant le compositeur, soit parce que son occupation consiste à reproduire l'œuvre d'autrui. >

Dans le passage que nous venons de citer, le typogrs^phe est parfaitement défini; mais ce qui regarde le pressier a cessé d'être vrai : le pressier, en effet, a presque disparu partout ; il a été remplacé par le conducteur de machines, lequel n'est, en général, que très peu supérieur à son devancier. Ses gains se sont accrus; mais sa culture intellectuelle n'a pas suivi une marche ascendante analogue. Mieux rétribué que le typographe proprement dit, nous devons cependant reconnaître qu'il lui est encore inférieur sous le rapport des idées et des aspirations. Nous avons rencontré toutefois des individualités remarquables à tous égards et qui deviennent de jour en jour plus nombreuses.

Au point de vue de la hiérarchie, les typographes peuvent être rangés sous trois catégories : le prote^ le metteur en pages et le paquetier; mais ces distinctions sont, à vrai dire, à peu près fictives : un prote peut perdre son emploi et redevenir metteur en pages ou chef de conscience. Il n'est pas rare de voir

un metteur en pages reprendre la casse et lever la lettre comme à ses débuts. Nous avons connu un ancien metteur du Moniteur universel que le décret de M. Rouher a atteint en retirant à ce journal sa qualité officielle, et qui, plus idirà, pompait les petits clous à la pige comme les camarades, côte à côte avec ses anciens paquetiers : il était redescendu au rang de simple plâtre j après avoir durant des années émargé les appointements d'un préfet de première classe.

L'importance des fonctions de prote et le rôle prépondérant qu'il joue dans Tatelier typographique nous engagent à écrire tout d'abord la monographie de ce personnage.

Dans les premiers siècles de Timprimerie, les fonctions de maître imprimeur, de prote et de correcteur, remplies aujourd'hui par trois personnes différentes, étaient exercées par le même individu. C'était d'ordinaire un savant de premier ordre, connaissant l'hébreu, le grec, le latin et quelques langues vivantes, les sciences, et, de plus, fort expert dans l'art typographique. Il nous suffira de citer quelques noms de maîtres imprimeurs qui furent en même temps prêtes et correcteurs : Nicolas Janson, graveur à la Monnaie de Tours, envoyé à Mayence par Charles VII pour étudier le nouvel art, et qui plus tard s'établit à Venise ; Aide Manuce, à Venise ; les Junte, à Florence ; Guillaume Le Roy, à Lyon ; les Plantin, à Anvers; les Gaxton, en Angleterre; Conrad Bade, à Genève ; les Elzevier, à Leyde ; Simon Vostre, Antoine Verard, Simon de Collinée, les Estienne, le malheureux Dolet, les Didot, en France. Aussi ne se lasse-t-on

LÏS TYPOGRAPHES. 7

pas d^admirer les ouvrages si purs, si corrects, exécutés avec tant de soin, sortis des mains de ces artistes célèbres. A cette grande époque, que Ton peut appeler l'âge d'or de la typographie, le prote méritait réellement son nom : il était bien le premier en savoir et en science ; c'était bien lui la cheville ouvrière de l'atelier, et tous les compositeurs qui l'entouraient, eux-mêmes lettrés pour la plupart, reconnaissaient sans conteste sa suprématie en même temps que son autorité. Le public de nos jours a, jusqu'à un certain point, conservé au prote cette haute estime, et il confond presque toujours ses attributions avec celles, pourtant distinctes, du correcteur. L'Académie ellemême a commis cette confusion ; car, après avoir défini le prote € celui qui, sous les ordres de l'imprimear, est chargé de diriger et de conduire tous les travaux, de maintenir l'ordre dans l'établissement et de payer les ouvriers, » elle ajoute : € Il se dit aussi de ceux qui lisent et corrigent les épreuves. » N'en déplaise à la docte compagnie, si la première partie de sa définition est exacte, nous récusons complètement la seconde, qui est fausse.

A mesure que l'art déclina pour faire place au métier, à mesure que l'imprimerie descendit au rang des industries, les fonctions se divisèrent : le maître imprimeur passa à l'état de patron, c'est-à-dire de fabricant de livres ; le correcteur devint ce que nous dirons plus loin ; le prote se transforma en ce qu'il est aujourd'hui : un ouvrier actif et intelligent, choisi par le patron pour diriger le travail des compositeurs, ses anciens confrères. € Le prote^ dit Momoro, c'est

le chef ou directeur d'une imprimerie. La persor qui remplit cette place est supposée avoir des taie; au-dessus du commun des ouvriers. Dans les p miers temps de l'imprimerie, des gens savants n'< point dédaigné cet emploi. Aujourd'hui, on choi parmi les compositeurs ceux qui réunissent les talei les plus propres à remplir cette place. Prote vient grec lïpûTOi, premier. Je dirai, ajoute Momoro, qu prote est primus inter pares, le premier parmi ; égaux. » Voici de quelle manière M. Audouin de Gér val, dans son Manuel de l'Imprimeur, détermine, de s côté, le rôle du prote : € Le prote est celui sur leq roulent tous les détails d'une imprimerie. Il chargé de veiller sur les compositeurs et sur les i primeurs; il doit connaître parfaitement le dcj d'habileté des uns et des autres. En ce qui concei la composition, le prote doit avoir quelques notic des langues grecque et latine (ces notions font oi nairement défaut), posséder à fond Torthograi française et la ponctuation, connaître et savoir e cuter tous les genres de composition. Quanta l'i pression, il doit avoir assez d'habileté pour dirij le travail des ouvriers à la presse dans toutes parties. » Pour ce qui est des qualités suivant requises, suivant Audouin de Géronval, pour faire bon prote, elles se rencontrent rarement chez c( qui aujourd'hui exercent ces fonctions, et l'on \ aisément que l'auteur du Manuel de l'Imprimeur a fond ici le prote avec le correcteur. Il dit, en eiï( € Le prote ne saurait avoir des connaissances ti étendues dans les lettres, les sciences et les arts, <

il est souvent consulté par les auteurs et quelquefois même devient leur arbitre. Gomme il est, en quelque sorte, responsable des fautes qui peuvent se glisser dans une édition, il faudrait qu'il connût, autant qu'il est possible, les termes usités et qu'il pût savoir à quelle science, à quel art et à quelle matière ils appartiennent. 11 n'arrive que trop souvent qu'un auteur, pour se justifier de ses propres fautes, les rejette sur son imprimeur. En un mot, on exige du prote qu'il joigne le savoir d'un grammairien à l'intelligence nécessaire pour exécuter toutes les opérations de la partie manuelle de son art. » Le prote doit encore veiller à ce que le bon ordre et la décence régnent dans les ateliers, à ce que les casseaux soient bien tenus, que les fonctions de la conscience soient remplies avec activité, que les épreuves ne subissent jamais le moindre retard, etc. Le prote doit assister le chef de l'établissement dans le payement des ouvriers et servir d'arbitre dans les discussions qui peuvent s'élever. Il peut encore être chargé de la correspondance de l'imprimerie avec les personnes qui y ont des relations. Il expédie les épreuves et doit toujours pouvoir rendre compte exactement de la situation de chaque ouvrage. Tous les ouvriers d'une imprimerie se trouvant placés dans une dépendance réciproque, le prote doit veiller à ce que toutes les pièces de ce rouage agissent simultanément ; car, si l'une d'elles devenait stationnaire, les travaux seraient arrêtés. Il admet dans les ateliers les ouvriers qu'il en juge dignes et remplace ceux qui sont nuisibles ou inutiles à l'établissement.

Le prote peut se faire suppléer partiellement par des sous^rotes, qui en réfèrent à ses décisions. € Les devoirs d'un sous-prote de composition sont de veiller à ce que les compositeurs reçoivent et rendent à propos la distribution, à la formation des garnitures, au rangement des cadrats, des interlignes et lingots et de tous les autres accessoires, au réassortiment des caractères, à la composition des pâtés, etc. Un sous-prote de presses est chargé d'inspecter fréquemment le travail des imprimeurs, d'empêcher le gaspillage du papier, des étoffes ou de Tencre, de veiller à l'entretien des presses et de suivre dans tous ses détails cette partie importante de la typographie. Les sous-proles sont responsables à l'égard du prote de l'exécution des travaux dont celui-ci leur transmet la surveillance spéciale, comme il Test lui-même envers le chef de l'imprimerie. Ces deux sortes d'emplois, qui ne s'accordent généralement qu'à des personnes éprouvées sous le rapport du caractère et du savoir, demandent, en outre, de la part de celles qui y arrivent, du sang-froid et de l'activité. » (Henri Fournier, Traité de la typographie.)

Dans un Discours^ prononcé le 6 avril 1856 à la Société fraternelle des prêtes des imprimeries typographiques de Paris, M. Alkan aîné s'exprimait en ces termes : « Pour devenir le premier^ «pOTo?, d'une imprimerie typographique, y tenir le premier rang, il faut posséder des connaissances variées ; il faut pouvoir être la doublure du patron, son alterego, cet autre lui-même, pour me servir de l'expression de M. Ambroise Didot, le digne émule des Estienne,

notre maître à tous... ; il faut être typographe quand lepatronneTestpas ou ne peut l'être; il faut avoir du goût pour ceux qui n'en ont pas ; il faut être correcteur quand celui-ci vient à manquer, à faire défaut ; il faut avoir Vœil typographique et saisir au vol ces fautes bizarres, singulières, qui échappent souvent à l'œil exercé, mais fatigué, du correcteur, et qui font le désespoir de l'auteur et la risée du public lettré. Il faut que le prote sache aussi la tenue des livres quand son patron ne veut pas initier un étranger à ses affaires, ou lorsqu'il est obligé, par économie, de se passer d'un commis. » Un tel prote, même réduit à ces modestes proportions, est encore, nous devons le dire, le rara avis. C'est ce que fera comprendre le passage suivant, emprunté à V Encyclopédie Roret, et dans lequel un prote, qui a gravi et redescendu successivement les échelons de l'échelle typographique, exhale ses plaintes et retrace l'instabilité de la situation ; € Le prote est l'esclave de la besogne ; à quelque heure que sa présence soit réclamée par Turgence des travaux, s'il ne se conforme pas à ce besoin, son devoir n'est pas rempli complètement ; il est même telles circonstances où sa discrétion obligée l'expose à être comme une enclume sur laquelle frappent tour à tour et souvent à la fois auteurs, libraires, ouvriers, etc. La proterie offre un emploi fort ingrat d'ailleurs sous le rapport de son instabilité. Chargé pendant quelques années de surveiller un personnel parfois nombreux, de coopérer forcément à la réduction d'un prix, ou seulement d'empêcher sa hausse, de s'opposer aux abus ou de les réprimer, de déhau-

cher plus ou moins de personnes pour absences fréquentes ou pour de mauvais travaux, il peut ver qu'un prote rentre tout à coup dans les rang ouvriers ; il y retrouve ces gens froissés, dont 1( sentiment se manifeste en reproches directs ou rects, mais fondés sur des griefs que Von suj dénués de justesse. Cette considération et d'à analogues n'échappent pas à tous les protes et vent les déterminer plus d'une fois à modifier I gueur de leurs devoirs ; tout le monde ne se croi obligé de suivre la devise : « Fais ce que dois » vienne que pourra. » D'ailleurs, sacrifier la trar lité d'un long avenir par des rigueurs actuelles on n'est que l'agent et qui tiennent à un temps 1 par la rétribution n'est peut-être pas absolume devoir étroit. De là une certaine tiédeur, plu cela peut-être, à laquelle la stabilité parerait C( nablement : on peut facilement déduire cette c quence, quand on remarque que les protes qui plissent le mieux leurs devoirs sont ceux do position est la plus stable. »

L'auteur de Typographes et gens de lettres reco dans le genre prote deux variétés : le prote à tabl le prote à manchettes. Le prote à tablier se trou^ néralement dans les imprimeries que le patron ( lui-même. C'est ordinairement un ouvrier intell et laborieux, vieilli dans la maison et sous le hai que le patron appelle à ce poste afin qu'il soit o à l'instar des rois fainéants. Le prote à tabli peut s'accoutumer aux grandeurs, et il ne ces vaquer à ses anciennes occupations, ce qui h

d*autant plus facile que, grâce au patron, les soucis de sa nouvelle dignité ne Toccupent guère. En revanche, son autorité est à peu près nulle, et il a d'ordinaire le bon esprit de ne pas s'en prévaloir, certain qu'il est que ses anciens camarades ne manqueraient pas de la contester... Le prote à tablier peut avec assez de justesse être comparé à l'adjudant d'un régiment. N'ayant rien à faire, il tient cependant à faire ressortir son utilité et son importance ; mais il rencontre partout et toujours cette résistance inerte et tacite de gens qui, niant son autorité, ne reconnaissent que celle du patron. Au demeurant, le meilleur homme du monde, il sait conserver l'amitié de ses anciens camarades.

Le prote à manchettes est le véritable prote. C'est lui que nous avons eu en vue dans le cours de cette esquisse.

On le voit, pour n'être plus les émules des Aide, des Elzevier, des Robert Estienne et de tant d'autres, lesprotes d'aujourd'hui ont encore un champ assez vaste à parcourir, et plusieurs d'entre eux le font avec honneur. Nous citerons, entre autres : M. Brun, ancien prote de l'imprimerie de Jules Didot, qui a donné en 1825 un Manuel pratique et abrégé de la typo^ graphie française ; M. Henri Fournier, naguère prote directeur de Timprinierie la plus vaste et la plus considérable, non seulement de France, mais encore de toute l'Europe, celle de Marne et G^^ de Tours, qui a publié un excellent Traité de la typographie^ dont la troisième édition (Tours, Alfred Mame et fils, 1870) est la plus complète ; M. Frey, qui a donné à VEncy-

clopédie Roret un très bon Manuel de typographie; M. Théotiste Lefèvre, fondateur prote de la succursale de MM. Didot, auquel les compositeurs sont redevables du Guide pratique du compositeur d'imprimerie^ un véritable chef-d'œuvre ; M. Monpied, qui a reproduit en filets typographiques, avec autant de patience que de talent, V Enlèvement de Pandore^ d'après Flaxman, V Amour et Psyché, d'après Ganova. Avant ces typographes émérites, nous eussions dû peut-être rappeler le nom de Momoro, qui, les précédant dans la carrière, a écrit un curieux Traité élémentaire de Vimprimerie ou le Manuel de l'imprimeur, avec 40 planches en taille-douce (Paris, 1793). Momoro fut envoyé comme commissaire national à Niort; il s'intitulait premier imprimeur de la liberté nationale, et il mourut surl'échafaud en mars 1794.

A côté de ces noms justement respectés, nous pourrions en citer d'autres que nous aimons mieux passer sous silence. Pourtant on nous permettra d'ajouter quelques traits qui achèveront de faire connaître le type que nous nous sommes proposé d'esquisser. Quelques ombres sont nécessaires dans un tableau pour mieux faire valoir les parties éclairées ; d'ailleurs nous visons au portrait et non au pagényrique. Il se glisse parfois dans les rangs de cette honorable phalange des individualités douteuses, personnages remuants, bons atout faire, plus semblables à l'adjudant d'un régiment qu'à un chef d'atelier. A peu près dénués des connaissances indispensables à l'exercice de leur profession, ils se faufilent grâce à leur esprit d'intrigue et s'imposent parleur jactance:

serviles et rampants en présence du patron, ils se montrent irascibles et despotiques à Tégard de ceux qui, pour leur malheur, se trouvent placés sous leurs ordres. Nous pourrions nommer comme modèle de l'espèce le prote d'une grande maison de Paris : il est incapable de composer une ligne, incapable d'établir un devis, incapable de lire une épreuve. Par contre, la manie écrivassière le travaille et il ne laisse échapper aucune occasion de produire ses lourdes élucubrations. Son audace va plus loin : il courtise les neuf Sœurs, sans succès, il est vrai ; car il ignore les plus simples règles de la versification et commet bravement des vers de quatorze syllabes.

Mais, hâtons-nous de le dire, ce ne sont pas là de vrais prêtes ; ce sont des intrus qui font exception et servent de repoussoir. Pour eux, d'ailleurs, la roche Tarpéienne se trouve toujours bien près du Capitole.

Terminons cette esquisse par deux anecdotes où se montre le travers de certains prêtes qui, à force de se frotter aux auteurs, de voir faire des livres, finissent par se croire eux-mêmes des littérateurs.

Il y a quelques années, vous pouviez voir à certaines heures de la journée, toujours les mêmes, un homme fortement charpenté, vêtu d'un long paletot, le chef couvert d'une calotte de velours noir, faisant tourner nonchalamment dans ses gros doigts une ou deux clefs, la boutonnière empourprée du ruban de la Légion d'honneur, cheminant le long d'une des voies les plus fréquentées de la capitale. Vous l'eussiez pris pour quelque soudard en retraite. Non; c'était le prote d'une des imprimeries les plus impor-

tantes de Paris. Il s^était acquis dans cette maison une très haute autorité, non seulement sur le maître de l'établissement et les ouvriers, mais encore sur les clients, des hommes de grande science pour la plupart. Cette omnipotence semblerait inexplicable, si Ton ne savait que Taudace et la rudesse tiennent parfois lieu de savoir et de talent. Il arriva qu'un savant fit une addition au Traité de statique de Monge; notre savant, désirant rester inconnu, ne signa pas son travail. Le prote dont nous voulons parler, qui, bien entendu, ne connaissait rien aux x et aux y, si ce n'est par ouï-dire, proposa au savant de signer de son nom à lui Topuscule algébrique. Le savant laissa faire. Aujourd'hui, notre prote ne manque jamais d'ajouter au-dessous de sa signature : auteur de r Addition au Traité de statique de Monge. Si cet homme ne connaît rien en mathématiques, on dit qu'il est fort expert en grivoiseries ; on ajoute qu'il s'écarte bien souvent des plus élémentaires préceptes de la civilité.

Autre histoire : M. A...., professeur de mathématiques , faisait imprimer une Algèbre, Il avait laissé échapper dans son manuscrit une faute assez importante (il s'agissait d'une équation du second degré) ; le correcteur en première, qui par bonheur savait un peu d'algèbre, corrigea la faute sur l'épreuve. Quelques jours après, M. A... vint à l'imprimerie, remercia chaudement le prote (le correcteur assistait à la scène), le félicita de posséder des connaissances en algèbre, etc. Le prote empocha sans sourciller les compliments et se contenta de sourire quand le cor-

recteur, en plaisantant, lui fit remarquer avec quel aplomb il s^était laissé parer des plumes du paon.

Dès 1847, une association fraternelle se forma entre les protes des diverses imprimeries typographiques de Paris, avec Tautorisation ministérielle.

Elle a principalement pour objet d'entretenir des liens d^amitié et de bonne confraternité entre les membres qui en font partie ; de s'occuper des progrès de Tart typographique et d'assurer des secours à chacun des sociétaires en cas de maladie ou d'infirmités. Cette société, qui continue obscurément sa paisible existence, se composait, à la fin de 1874, de 28 membres honoraires (avocats, médecins, libraires, imprimeurs, fondeurs en caractères, etc.) et de 53 membres actifs, parmi lesquels les ex-protes étaient en majorité (29 sur 53). Elle est donc loin de renfermer dans son sein tous les protes des diverses imprimeries de Paris. La Société des protes publie par cahiers des comptes rendus annuels.

Quant aux metteurs en pages et aux paquetiers^ ils se confondent sous la dénomination commune de typo^ graphes. Leur rôle dans Tatelier est suffisamment désigné par le nom qu'ils portent.

Ce n'est donc pas la hiérarchie qui détermine la physionomie du typographe : c'est le type individuel ou le genre habituel des travaux. Mais, avant de rechercher le caractère particulier à chaque genre, il n'est pas hors de propos d'introduire le lecteur dans l'antre où le personnage qui nous occupe passe la

plus grande partie de sa vie. Citons d'abord Balzac ; nous ne saurions prendre un guide plus sûr et en même temps plus exact. Voici en quels termes il décrit, dans son roman intitulé Illusiom perdues^ rétablissement de David Séchard, à Angouléme : € LMmprimerie, située dans Tendroit où la rue de Beaulieu débouche sur la place du Mûrier, s'était établie dans cette maison vers la fin du règne de Louis XIV. Aussi, depuis longtemps, les lieux avaient-ils été disposés pour l'exploitation de cette industrie. Le rez-dechaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage et par un grand châssis sur une cour intérieure. On pouvait d'ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais, en province, les procédés de la typographie sont toujours l'objet d'une curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il fallût descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant au-dessous du niveau de la chaussée. Les curieux ébahis ne prenaient jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de l'atelier. S'ils regardaient les berceaux formés par les feuilles étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles mouvements d'un compositeur grappillant ses lettres dans les cent cinquante-deux cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame de papier trempé chargé de

ses pavés, ou s'attrapaient la hanche dans Tangle d'un banc ; le tout au grand amusement des singes et des ours. Jamais personne n'était arrivé sans accident jusqu'à deux grandes cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables pavillons sur la cour, et où trônaient d'un côté le prote et de l'autre le maître imprimeur. Au fond de la cour et adossé au mur mitoyen s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le papier. Là était l'évier sur lequel se lavaient avant et après le tirage les formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches de caractères ; il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison... »

Voilà ce qu'était une imprimerie de province, il y a soixante ans. L'emploi de la vapeur a modifié cet aspect en quelques points et a donné à cette industrie un caractère d'usine qu'elle n'avait point autrefois. Empruntons donc au livre humoristique intitulé Typographes et gens de lettres, écrit par un enfant de la balle, le tableau animé d'une imprimerie contemporaine en pleine activité : € D'un côté, ce sont les machines qui dévorent d'immenses quantités de papier en grondant comme le dogue auquel on veut ravir sa proie. Les margeurs poussent négligemment, en chantant la chanson en vogue, les feuilles qui disparaissent immaculées pour venir tomber tout imprimées entre les mains des receveurs. Plus loin sont les imprimeurs, dernier vestige de l'ancienne impri-

merie. qui font le moulinet en racontant leurs interminables histoires. Par ici sont les compositeurs discourant, plaisantant, discutant, sans que pou cela le mouvement des doigts se ralentisse. »

€ En mettant le pied dans la salle de compositioi ou galerie^ dit M. Jules Ladimir, nous avons entend) un bourdonnement, un dissonant assemblage de voi dans tous les tons, depuis le fausset aigu des appren tis jusqu'à la basse-taille des doyens, qui grommelleo sans cesse comme de vieux bisons, en ruminant leu ouvrage. Donnons-nous la mine d*un auteur et pK nons un air sans façon ; car ces messieurs n^aimec pas les étrangers qui viennent, avec un loi^o enchâssé dans Tarcarde sourcilière, les regarder tn vailler comme on regarde les singes ou les ours moi ter à Tarbre et faire leurs exercices. Souvent ils î donnent le mot pour se livrer alors aux contorsioi les plus bizarres, de sorte que le visiteur se cro traîtreusement amené dans une salle de maniaqui

ou d'épileptiques Écoutons. Les intelligences fro

tées incessamment Tune par Tautre dégagent un U roulant de saillies, de bons mots, de pointes, de sai casmes, de calembours, de coq-à-Fâne à désespère Odry. A Tatelier, on ne respecte rien, ni les homm( de lettres, ni les hommes d'État, ni les artistes, ni ! talent, ni la richesse, ni même la sottise. Renvoya d'un bout de la galerie à Tautre, Tépigramme reboi dit, redouble de verve et de sel. Vires acquitit eundt Les ridicules sont découverts avec une sagacité mei veilleuse, mis à nu et fouettés sans miséricorde. Parfois les compositeurs tournent contre leurs prc

près confrères cette rage de Tironie, cette monomaniè homicide de la satire. A-t-on surpris dans la galerie quelque figure frappée à un certain coin, quelque angle facial trop aigu, un crâne sur lequel la sottise en relief eût épouvanté Gall, une physionomie condamnée d'avance par Lavater, un de ces tristes hères dont l'extérieur effacé, craintif, porte l'empreinte d'une création manquée et qui occupent chez les hommes la même place que 1 unau et l'aï parmi les animaux, malheur ! Il sera comme un piton qui fait crever la nue et descendre la foudre. Sur lui les cataractes sont ouvertes ; elles l'engloutiront, à moins que, comme cela arrive, il ne préfère abandonner la place et l'atelier ; ou bien encore qu'il n'emploie sa force physique pour faire respecter sa faiblesse intellectuelle... Si le compositeur n'est pas en train de travailler, il rêve... »

€ Le lieu où s'élaborent les grands travaux qui doivent donner au monde la vie et la lumière est généralement situé dans un quartier retiré dont les abords, semblables à ceux d'un antre mystérieux, se révèlent à l'odorat par des odeurs inconnues, étranges, produites par le mélange des émanations diverses de la colle, du papier humide, de l'encre et de la potasse. Le public, qui n'a pas encore pu s'habituer à croire que l'imprimerie est un état manuel, plonge toujours un regard défiant et empreint d'une vive curiosité lorsqu'il passe près d'une de ces demeures. Son étonnement augmente encore lorsqu'il en voit sortir, pour aller se réfugier dans les cabarets voisins, des hommes coiffés de toques, de bonnets de police,

de mitres en papier. Leur accoutrement étrange, qu eux seuls savent porter, leur attire, sinon le respect, du moins cet intérêt curieux et empressé que porte le public à tout ce qui lui est inconnu.... L'aménagement d'une imprimerie est généralement composé de la façon suivante : la machine à vapeur au sous-sol ; au rez-de-chaussée, les presses mécaniques, — que les phraseurs appellent les canons de Tintelligence et les mortiers de la pensée, — et les presses. Quand tout cela marche, c'est un vacarme à étourdir un sourd. Au premier étage sont placés les compositeurs qui, suivant l'importance de la maison, peuvent occuper jusqu'aux mansardes. Les ateliers de composition, ou boîtes, comme les appellent les compositeurs, se divisent, sous le rapport de l'aménagement, en trois catégories bien distinctes. La première se compose des imprimeries où Ton y voit à travailler ; la seconde, de celles où l'on y voit un peu ; la troisième, de celles où l'on n'y voit pas. Cette dernière catégorie est la plus nombreuse. A Paris, où, dans son langage pittoresque et coloré, l'ouvrier dénomme d'une façon particulière les hommes et les choses, il a donné le nom de cage à tout atelier couvert de vitres. Là» pas de disputes pour les places ; pas de réclamations au metteur en pages, au prote ou au patron, fondées sur le droit d'ancienneté ; car le jour est le même partout. Il est vrai que ce genre d'atelier a bien aussi ses désagréments : on y gèle en hiver, on y grille en été ; par le temps de pluie, l'eau coule dans les casses et distribue des douches à profusion ; mais le compositeur est industrieux comme le castor et habile

comme le singe, dont il est Timitateur par ses mouvements. En été, pour parer à la chaleur, il tend au-dessus de sa tête des cordes sur lesquelles il place des maculatures. En hiver, il corrompt Fhomme de peine préposé à la distribution du charbon en lui offrant le canon de l'estime et la goutte de l'amitié, afin d'obtenir une deuxième édition de combustible. Lorsqu'il pleut, il a le choix ou de placer un parapluie au-dessu^ de sa tête, ou de recevoir l'eau, ce qui avec le temps ne laisse pas d'être agréable ; car il se voit obligé de recourir au marchand de vin le plus voisin, afin de combattre d'une façon homéopathique la fraîcheur extérieure du corps. Dans les imprimeries qui appartiennent à la seconde classe, les désagréments sont moins nombreux; mais les ouvriers placés auprès des fenêtres voient seuls à travailler; pour les autres, ils ne voient rien, si ce n'est qu'ils ne voient pas. Inutile de parler de la troisième catégorie d^ateliers. Tous les désagréments s'y trouvent réunis. Ajoutons un détail : dans les ateliers de composition, il est de règle de nettoyer le moins possible ; le parquet est, il est vrai^ balayé deux fois par semaine, mais les murs ne sont jamais reblanchis, les carreaux de vitre sont lavés au plus une fois Tan ; ce qui donne à la salle un aspect sombre et mystérieux; elle a Tair enfumé d'un tableau de Rembrandt (1). » Voici à ce sujet une piquante anecdote que nous Journit l'ouvrage cité plus haut : « Il arriva un jour

(1) Typographes et gens de lettres ^ ouvrage très intéressant, que nous recommandons à Tattention des lecteurs.

qu'un ancien ministre apporta lui-même ses épreuves à l'imprimerie. C'était un dimanche; Tatelier avait un aspect de propreté et de fête ; on eût dit qu'il attendait cette visite. Après s'être entretenu quelque temps avec les compositeurs, il se mit à examiner l'atelier en homme qui cherche à se rappeler : « La dernière » fois que je suis venu ici, dit-il, c'était en 1836; » mon metteur en pages était là ; » et il indiquait l'endroit. « Il avait dans les ordres un frère qui est » devenu évêque ; il y a tantôt vingt-cinq ans de cela... » Il s'est passé bien des choses depuis ; les hommes » ont vieilli ; seul votre atelier a conservé la môme » physionomie... Il est toujours aussi sale... »

Le moment de la banque, c'est-à-dire de la paye, offre dans une imprimerie un coup d'œil curieux. Les bruits connus de l'atelier ont fait silence; les ouvriers, revêtus de leurs paletots, forment, en attendant, des groupes recueillis ; le guichet s'ouvre : le prote appelle un à un les metteurs en pages, qui à leur tour distribuent à chacun de leurs paquetiers ce qui lui revient ; après les metteurs, c'est le tour des hommes de conscience; puis viennent les conducteurs, qui reçoivent pour leur équipe; les pressiers, le trompeur, le chauffeur et le brocheur, l'homme de peine et les apprentis. Enfin c'est le tour des correcteurs. Dans quelques rares maisons, le prote apporte lui-même à ces derniers le salaire de la quinzaine; dans la plupart, ils passent, comme nous venons de le dire, les derniers, preuve de la haute considération qu'on leur accorde. De toutes parts retentit à cet instant dans l'atelier le bruit métallique de Tor et de

l'argent que l'on remue , bruit inaccoutumé ; les apprentis, un cornet de papier à la main, vont de rang en rang recueillir les collectes et les souscriptions ; là, un organisateur de fins déjeuners, qui a pris toute la dépense pour lui, règle ses comptes avec ses convives; dans un coin, un fanatique de saint Lundi calcule comment il pourra satisfaire ses loups.,. ou les fuir. Enfin, à huit heures, tout le monde est parti, et les préoccupations sont chassées pour quinze jours.

Maintenant que nous connaissons la caverne, examinons plus en détail ceux qui Thabitent et lui donnent la vie et le mouvement.

Sous le rapport des travaux divers qu'ils sont appelés à faire, les typographes se divisent en trois classes : les labeuriers, c'est-à-dire ceux qui composent le plus habituellement les ouvrages de longue haleine ; les journalistes, spécialement employés à la composition des nombreux journaux quotidiens, hebdomadaires ou mensuels, et les tableautiers, qui exécutent les tableaux de chemins de fer, de douane, de statistique, etc. En outre, on compte quelques ouvriers spéciaux pour la composition des ouvrages de mathématiques, du plain-chant et de la musique. Mais ces catégories ne sont pas tellement fermées qu'un labeurier ne devienne journaliste ou tahleautier, et réciproquement ; aucun typographe n'est absolument parqué dans sa spécialité. Dans la même imprimerie, on distingue, outre le prote, comme nous l'avons déjà dit, les metteurs en pages, les paquetiers et les corrigeurs. Ces derniers sont à la journée, ou plutôt

à rheure, et font partie de la conscience. Les gain sont, on le conçoit, inégaux suivant les aptitudes e l'assiduité au travail. Les journalistes sont les mieu: rétribués.

Au point de vue des types et des caractères individuels, il est impossible d'établir des divisions pré cises. Le typographe est un être « ondoyj^nt et divers, : essentiellement fantaisiste et prime-sautier. Pourtant nous distinguerons les genres suivants. C'est d'abon le gourgoiLsseur, qui ne sait pas renfermer en luimême ses impressions et qui les exhale à tout propos en plaintes, en récriminations, en doléances de tout( sorte. De mémoire de compositeur, personne n'a y\ le gourgousseur satisfait. Son caractère morose e grondeur fait le vide autour de lui mieux que ne 1( ferait une machine pneumatique. Le gourgousseur es presque toujours en même temps chevrotin^ c'est-à-diri facilement irascible. Le fricoteur, lui, est une vérî table plaie pour l'atelier. On l'appelle encore piUèu de boîtes. Le premier arrivé à l'atelier, il passe rapi dément en revue les casses des camarades qui tra vaillent sur le même caractère que le sien et prélèv( un impôt sur chacun. Dans sa conscience, il ne con sidère pas cela comme un vol^ et pourtant c'en est ui véritable, puisqu'il s'empare du résultat du travai de ses confrères. Gomme tous les coquins, le fricotem est doué d'une certaine audace ; il a le verbe haut cherche à intimider ses victimes et joint souvent l ses défauts celui d'être gourgousseur. Le typographe casanier est moins rare qu'on ne pourrait le supposer, Il se reconnaît à des signes particuliers : € Dès qu'il

est depuis quelque temps dans un atelier et qu'il en connaît les us et coutumes, il en fait dans son imagination la maison de retraite pour ses vieux ans et se considère lui-même comme partie intégrante du matériel; sa place est un modèle de propreté; le soin méticuleux qu'il met à toujours garder la même position devant sa casse fait que Tendroit où posent ses pieds en a pris l'empreinte; chaque coin de Tatelier lui rappelle une histoire, une anecdote, un souvenir. Son rang est aménagé avec un soin infini. 11 a une collection de choses sans nom et sans utilité pour d'autres que pour lui et qui toutes lui sont chères. 11 s'est créé des amis; il tient à ses relations; le patron n'a pas de plus chaud défenseur que lui. Si, par malheur, il est forcé de sortir de cette maison qu'il regardait comme la sienne, de quitter cette place où il a passé tant de longues heures, d'abandonner à des inconnus ces casses qu'il soignait avec tant d'amour, il ramasse tristement sont saint-jean et s'en va en essayant de faire croire à une indifférence qui est bien loin de son cœur(l). »

Un caractère commun à la grande majorité des typographes, c'est l'amour du progrès et des idées nouvelles. En tout et partout le compositeur est pour le progrès. « 11 a été, dit M. Jules Ladimir, de toutes les religions nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre foi lasse de tout, même de sa pauvre sœur, l'espérance. On Ta vu successivement saint-simonien,

(1) Typographes et gens de lettres.

fouriériste, châteliste, etc. » On doit se souvenir que ce sont des typographes qui ont commencé la révolution de 1830. Leurs successeurs appartiennent presque tous à Topinion républicaine, et la nuance des journaux auxquels ils sont employés ne déteint que très peu sur eux.

L'ouvrier compositeur se croit, en général, apte à tout; mais, parmi les carrières qui lui offrent le plus d'attrait, il faut ranger en première ligne la carrière théâtrale. C'est pour beaucoup de typographes une idée fixe, un Aanne^on, comme on dit dans les ateliers. La typographie parisienne a une troupe théâtrale exclusivement composée de compositeurs et de leurs femmes ou de leurs sœurs ; cette troupe joue la comédie comme une troupe de province. Nous avons assisté à quelques-unes de ces représentations, et nous nous sommes retiré très satisfait : la plupart des acteurs possédaient bien les planches et s^acquittaient de leur rôle avec tact et intelligence. Peut-être laissent-ils pourtant trop à faire au souffleur. Cette société, organisée dans un but purement philanthropique, verse environ deux mille francs par an aux confrères besogneux.

Il y a aussi des poètes parmi les fils de Gutenberg; sans parler d'Hégésippe Moreau et de Déranger, qui furent compositeurs, on compte dans la famille typographique de nombreux amants de la Muse, qui, pour être moins célèbres, ne sont pourtant pas sans mérite. Ceux-là, ouvriers laborieux, n'abandonnent point la casse pour les applaudissements de la foule, et ils ne voient dans la poésie qu'une douce diversion aux

travaux du jour. Citons quelques noms : Théodore Alfonsi, auteur de Chants et chansons ; Th. Delaville, Adolphe Péqueret, Edouard Maraux; V.-E. Gautier, qui fut imprimeur à Nice; Ch. Bunel, E. Petit, Eugène Clbstre, Marion, E. Pelsez, J.-F. Arnould, Chassât, E. Duras, J.-J. Chataignon, Le Godec, Victor Heure, Barillot, Boue (de Viiliers); Hippolyte Matabon, prote à l'imprimerie Cayer et C®, de Marseille, auteur d'un volume de poésies : Après la journée, couronné en novembre 1875 par TAcadémie française, etc. Contentons-nous de nommer, parmi les romanciers, le curieux Restif de La Bretonne, auquel M. Ch.Monselet a consacré une étude étendue; parmi les journalistes, Léo Lespès,si connu sous le pseudonyme de Timothée Trimm; Charles Sauvestre, etc. Tout le monde sait que Benjamin Franklin a été compositeur. L'historien Michelet le fut dans sa jeunesse, et mille autres qu'il serait trop long d'énumérer.

Il est un trait de caractère commun à tous les typographes, que nous nous reprocherions de passer sous silence : c'est le bon cœur, la facilité à plaindre l'infortune, la promptitude avec laquelle chacun d'eux vient au secours des misères qui frappent autour de lui. « Le compositeur, dit M. Ladimir dans l'article que nous avons déjà cité, a le cœur sur la main. Arrive-t-il à un confrère de faire une longue maladie ; lui a-t-on, pendant son absence, emprunté son mobilier ; est-ce un étranger qui débarque sans ressource, ou qui, faute d'ouvrage, veut retourner chez lui, ou bien un enfant pâle qui s'étiole et meurt de nostalgie ; est-ce une veuve que la mort de son mari vient de

priver à Timproviste d*e tout moyen d'existence, aussitôt une circulaire court les imprimeries, une liste de souscription se forme, s'allonge, se remplit, se gonfle et se résout en une somme assez ronde qui tombe inopinément dans la main du pauvre diable. Cela se fait avec délicatesse ; souvent même la charité porte les typographes à venir au secours d'indivus étrangers à leur profession. >

Voilà le portrait du typographe actuel ; nous Pavons tracé avec tout le soin et toute la vérité possible. Pourtant il nous reste encore un trait à ajouter qui n'est point en faveur de notre modèle : nous voulons parler de sa propension à fêter plus que de raison la dive bouteille. C'est surtout dans la nombreuse armée des routeurs (i), c'est-à-dire des ouvriers qui ne séjournent pas longtemps dans la même imprimerie, que se rencontre le plus de « courtisans de la dive bouteille, » comme on disait jadis; c'est là que fourmillent lespoivreaux, ces incorrigibles ivrognes, souvent habiles ouvriers, mais qui ne savent jamais résister à la tentation de prendre une tasse, d'écraser un grain ou d'étouffer un perroquet. Ceux-là saisissent aux cheveux la moindre occasion de prendre la barbe^ et, sous le fallacieux prétexte de rendre les derniers devoirs à un ami, ils ne manquent jamais de manger le traditionnel lapin et de s'enivrer à l'issue de la cérémonie funèbre. Nous n'avons pas besoin de dire

(1) Voir au Dictionnaire le portrait du routeur, tracé d'une façon aussi exacte que pittoresque par notre ami M. Ulysse Delestre.

que les poivreaux sont aujourd'hui en minorité. Us sont, on le conçoit aisément, le fléau des marchands de vin, et il n*est pas de ruses auxquelles ils n'aient recours pour échapper aux loups, c'est-à-dire à leurs créanciers, le jour où ils touchent leur maigre banque. Il nous revient en mémoire un moyen assez piquant, employé par l'un d'eux pour sortir de Timprimerie sans être harcelé par les loups qui Tattendaient à la porte. Le quidam en question imagina de se blottir dans une de ces voitures à bras couvertes que traînent les hommes de peine et qui servent à transporter chez le brocheur les feuilles imprimées. L'homme de peine de la maison se prêta de bonne grâce à la ruse et se mit en devoir de voiturer son fardeau au dehors ; mais le personnage était gros et lourd : un de ses créanciers s'approcha complaisamment, poussa à la roue et contribua ainsi à la fuite de son débiteur; en sorte que le loup et ses confrères restèrent à se morfondre à la porte pendant plusieurs heures, tandis que le lôuvetier désaltérait son complice et son sauveur chez un marchand de vin du voisinage.

L'anecdote n'est point à dédaigner, surtout dans la matière qui nous occupe, et bien souvent elle caractérise une individualité mieux que ne le pourraient faire de prolixes descriptions. En voici quelques-unes parfaitement authentiques, € congruentes » à notre sujet.

La semaine a été rude ; les auteurs et les éditeurs ont mis l'atelier sur les dents, aussi bien les metteurs

que la conscience. Enfin c'est samedi, c'est jour de banque. Il est huit heures et demie : la banque est faite; la conscience a reçu sa quinzaine; les metteurs ont soldé leurs paquetiers. « Allons prendre une tasse, dit un metteur à un homme de conscience. — Allons 1 » répond l'autre. Sans prendre le temps de quitter la blouse de toile blanche percée à l'endroit où l'ouvrier s'appuie sur le marbre, çà et là maculée de larges taches d'encre d'imprimerie, serrée à la taille par une ficelle effilochée qui a déjà servi à lier les paquets, nos deux hommes s'en vont au Petit' Dunkerque ou ailleurs. Ils boivent une tasse; ils causent politique; ils s'échauffent; ils boivent un litre^ ils en absorbent un autre, et quand ils songent à aller reprendre leurs paletots, la hoîte^si fermée. « Eh bien, allons à la Halle ! — Partons. » Les voilà tous deux, les espadrilles aux pieds, dans le costume que nous venons de décrire, attablés chez Baratte ou dans quelque autre cabaret des Halles. Les heures coulent vite, le vin aussi. Le moins ivre songe enfin à rentrer. L'autre veut aller voir les amis (le typographe ne les oublie jamais]. « Allons voir les amis, puisque c'est ton idée; mais lesquels? — X... est à Caen. — Allons à Caen. » Sans discuter davantage, nos deux typos se rendent à la gare Saint-Lazare, prennent leurs .billets pour Caen, et y arrivent le matin... penauds et dégrisés. Les amis leur prêtent les vêtements indispensables. On fait fête, et Ton se... regrise. La banque bue et mangée, on repart..., après avoir repris la blouse et les espadrilles; on a conservé juste de quoi revenir à Paris. Nos deux voyageurs

s'endorment; mais, fatalité 1 Tun d*eiix se réveille à un arrêt, descend, veut boire une tasse à la gare et laisse partir le train...., et le train emporte son camarade, lequel avait en poche les deux billets. Le malheureux est resté là deux jours, sans 1q sou, conduit chez M. le maire du village voisin, pataugeant dans la boue, presque pris pour un malfaiteur. Enfin, son billet lui ayant été renvoyé, il put revenir. On en fit, comme bien vous pensez, des gorges chaudes dans Tatelier. Mais le pauvre Joseph, un des meilleurs typographes que nous connaissions, ne s'est pas corrigé pour cela, et Henri, son complice, entré depuis dans les journaux, rit encore de cette escapade quand on la lui rappelle.

Autre exemple d'originalité.

Un vieux typographe eut un jour une fantaisie singulière. Comme les héros, de l'aventure divertissante que nous venons de raconter, il se trouvait aux Halles, un dimanche matin. Quand fut venu le moment de rentrer chez lui, il s'aperçut que ses jambes flageolaient. Trouver un véhicule fut sa pensée dominante; mais aller à sa recherche lui paraissait une fatigue au-dessus de ses forces. Alors il appelle un porteur qui passait avec sa large hotte, fait prix, se hisse dans la hotte, et porteur et porté se mettent en route : ils parcourent ainsi toute la rue de Rivoli et la rue Saint-Antoine jusqu'à la Bastille. Le typo se tenait tantôt accroupi dans la hotte, tantôt debout, haranguant les passants stupéfaits de ce nouveau mode de transport. L'histoire ne dit pas si le porteur

déposa son fardeau au bas de Tescalier ou s^il grimpa jusqu'au domicile de notre facétieux joowreaM.

C'est le même qui se fit un jour voiturer à bride abattue en corbillard, à travers les rues de Paris, par un cocher aviné des Pompes funèbres, pendant que le macchabée attendait patiemment à la porte le moment d'accomplir son dernier voyage.

Voici encore une anecdote, non moins véridique que les précédentes. Les ouvriers sont dans la semaine du batiau et travaillent activement. L'apprenti arrive du bureau en criant : € Monsieur Monnier, une dame vous demande. > Un vieux typo^ âgé de soixante à soixante-cinq ans, lève la tête, pose son composteur et se dirige à pas lents vers l'escalier. Il rentre quelques instants après tout ému et s'écrie : « Ma femme accouche! — Comment, père Monnier, votre femme accouche? — Oui; on m'envoie chercher. La sagefemme est à la maison. > Et le brave homme se hâte d'endosser son paletot et part en courant. «C'est bien étonnant, dit quelqu'un après son départ; je connais M™« Monnier : elle a au moins soixante ans. C'est un montage, » Le lendemain, le père Monnier revint tout penaud et se remit à sa casse en silence ; il se crut victime d'une plaisanterie. Il n'en était rien pourtant : un de ses compagnons, un jeune homme connu à l'atelier sous le prénom d'Auguste, était absent. On se souvint alors qu'Auguste se nommait aussi Monnier. C'était la femme de ce dernier qui, la veille, accouchait.

Nous avons ^ardé pour le bouquet la singulière aventure que voici : deux compagnons de rang pe

cessaient d^échanger d'amères réflexions sur l'ennui que leur causait le travail quotidien, qu'ils trouvaient d'une monotonie insipide. « Pourquoi, se disaient-ils, nous fatiguer durant dix longues heures à disposer dans un ordre déterminé de petits morceaux d'un métal insalubre? Les quelques misérables pièces d'argent que nous recevons en échange de tant de peines sont vite converties en grossiers aliments et en boissons frelatées. Décidément Tétat de nature était préférable I Du temps où notre grand-père Adam se promenait peu vêtu dans le paradis terrestre, quelques fruits lui suffisaient; il se nourrissait d'herbes savoureuses et de racines succulentes; une eau pure et limpide étanchait sa soif. Il coulait des jours heureux et tranquilles, sans se préoccuper du terme à payer, des vêtements à remplacer, du mastroc à satisfaire; en un mot, aucun des vulgaires tracas de notre existence prétendue civilisée ne troublait sa quiétude. Revenons donc à Tinnocence adamique et à la vie primitive. » Gela dit, nos deux philosophes quittent Tatelier et s'en vont... dans le bois de Glamart, où ils comptent fonder... un nouvel Éden. Pendant deux jours ils s'y nourrirent de baies sauvages et de rherbe des champs et dormirent à l'abri des taillis. Au bout de ce temps, l'un d'eux faiblit et revint dans la grande Babylone ; l'autre persista plus longtemps ; il dut céder pourtant : malade et presque mort de faim, il s'avoua vaincu et reprit à regret ses occupations d'autrefois, désolé de n'avoir pu s'accoutumer au régime végétal. Il est connu actuellement dans les ateliers sous le surnom mérité de l'Herbivore.

Est-ce sortir de notre sujet que de dire un m compositeur américain? Voici une page pleii verve que M. E. François, délégué à TExpositi Philadelphie, consacre au typo du Herald dam intéressant Rapport :

€ Mis en gentleman, un petit panier au bras fermant son repas, il entre calme et digne di composing room, quoiqu'il vienne de franchir h taine de marches qui séparait l'atelier du sol b de la rue. Son premier soin est de déposer son dans la glacière; puis il quitte ses vêtements, j pris la chemise, les accroche au porte-mante endosse le tablier que portaient nos pères su gilet de flanelle^ qui est généralement en coton pas tranquille, il va à « sa boîte, » où un < h de bois » lui a mis de côté sa part de distribi Il tire de sa poche son tabac à chiquer, le met la « mentonnière, » s'assure d'un coup d'oeil < vase bow est à la portée de son jet salivaire, g sur son tabouret, et le voilà parti à distribuer, que rien ne l'arrête, jusqu'à l'heure de comm< Une simple visite au bar^ situé dans le basemer sin, n'est pas non plus chose rare, histoire de dre un drink avec le compagnon.

» Comme la façon du travail ne demande échange de paroles, le compositeur américaii quitter l'atelier, une fois le journal fini, sans dit un mot. A très peu d'exceptions près, c< passe ainsi. Les « sortes » n'existent qu'en trèî nombre; par compensation, elles manquent g lement d'esprit. La < roulance » se pratique si

petite échelle en signe de dénégation. Un grand plaisir est de faire répéter le plus de fois possible une question posée à haute et intelligible voix, en demandant : Qu'avez-vous dit? — What did you say? — A chaque répétition, la galerie se tord littéralement. Rarement on entend dire : He has got his oxenî 11 a son bœuf! — Nous ignorons de quel côté vient Temprunt.

> Dans les maisons importantes, les relations entre patrons et ouvriers sont nulles ; l'intermédiaire est le € prote à tablier. »

> Le compositeur américain est, en général, plus vif à lever la lettre que son confrère français ; cela tient, croyons-nous, à son tempérament plus froid, moins susceptible d'énervement ; on bat moins le briquet qu'en France.

> Le niveau intellectuel du < typo > américain est, en moyenne, un peu meilleur qu'à Paris ; mais il a un terrible ennemi : le whiskey, et les notions de Téconomie et de la prévoyance lui sont presque inconnues. »

Nous ne pouvons, dans des pages consacrées aux typographes, omettre de parler de la Société typographique, qui renferme dans son sein le plus grand nombre des ouvriers compositeurs de Paris. Cette Société n'est pas simplement une Société de secours mutuels; elle s'est aussi donné pour mission de maintenir la prix de la main-d'œuvre à un taux assez élevé pour être rémunérateur. Après avoir rencontré d'énormes difficultés pour accomplir les diverses tâ-

ches qu^elle s'était imposées, la Société typographique avait fini par triompher complètement en 1868. Les premiers Tarifs avaient été discutés et consentis par une commission de patrons et d'ouvriers, et ils furent en vigueur de 1843 à 1862. A cette époque le prix de toutes choses ayant augmenté dans une proportion très considérable, la profession de compositeur ne suffisait plus pour faire vivre son homme. La Société typographique essaya de faire adopter par les maîtres imprimeurs un Tarif plus rémunérateur. Ceux-ci, s^abritant derrière la loi sur les coalitions, refusèrent pour la plupart ou traînèrent les choses en longueur. Voyant que les pourparlers n'aboutissaient pas, la Société ordonna des mises-bas , c^est-à-dire la cessation du travail dans les maisons qui n'accepteraient pas le nouveau Tarif. Un grand nombre adhérèrent; d'autres résistèrent et furent immédiatement abandonnées. Le chef de l'une d'elles, député au Corps législatif, vit ses ateliers désertés en un jour; des arrestations et des poursuites eurent lieu; les grévistes, malgré la défense de l'illustre Berryer(l), furent condamnés à la prison et à l'amende ; mais ils se virent bientôt graciés. Une nouvelle loi devenait

(1) Le grand avocat, qui était aussi un grand cœuf, refusa de recevoir les honoraires qui lui étaient dus pour sa plaidoirie. Les typographes trouvèrent un moyen ingénieux et délicat de prouver leur reconnaissance : ils composèrent un volume des Oraisons funèbres de Bossuct, et en firent tirer un seul exemplaire quMls offrirent à Berryer. Cet exemplaire unique sera recherché par les bibliomaiics de l'avenir.

indispensable : celle qui régit encore aujourd'hui la matière fut votée par le Corps législatif, et Taccord se fît alors presque partout entre les patrons et les ouvriers.

Un petit nombre de maisons à V index ^ c'est-à-dire dans lesquelles aucun sociétaire ne pouvait accepter âe travail sous peine de déchéance, employèrent les typographes qui n'étaient pas entrés dans l'associa* tion ou qui, pour un motif ou pour un autre, en étaient sortis; d'autres, en petit nombre aussi, occupèrent des femmes.

Outre le Tarif de 1862, entièrement refondu en 1868, qui régla jusqu'en 1878 le prix des divers travaux et spécifîa ceux qui pouvaient être faits en conscience, c'est-à-dire par les ouvriers à la journée, et ceux qui devaient être faits aux pièces, la Société typographique avait établi quelques autres dispositions, dont voici les plus importantes : 1® le maître imprimeur n'emploiera pas de femmes comme compositrices ; 2<» les mises en pages seront faites aux pièces ; 3<» le nombre des apprentis sera au maximum de 1 pour 10 compositeurs. Le Tarif favorisait les commandites, c'est-à-dire l'entreprise d'un labeur ou d'un journal par un groupe d'ouvriers qui choisissent eux-mêmes leur metteur en pages. Presque tous les grands journaux quotidiens de Paris sont composés dans ces conditions.

En 1878, une nouvelle revision du Tarif a été tentée. Après de laborieuses discussions et de longs pourparlers entre la Commission patronale et la Commission ouvrière, les délibérations ont été rom-

pues et l'accord n'a pu se faire. Le 21 ma comité de la Chambre syndicale typographiqui donné une mise-bas qui a causé une grande pei tion dans la typographie parisienne.

Soutenus par les éditeurs les plus considé de la capitale, quinze maîtres imprimeurs de importants ont refusé d'accepter le Tarif élabo la Commission ouvrière et voté par les sociéi Les maîtres imprimeurs non adhérents ont i vigueur un Tarif dû à la Commission patrons Tarif améliore les prix consentis à l'amiable er

L'écart entre les deux Tarifs était si minim semblait qu'une entente bien désirable eût pu s facilement. Il n'en a rien été : la lutte a duré grands mois, à l'extrême détriment des deux p; Finalement, après cette longue résistance, h vriers ont dû céder et sont rentrés pour la p dans leurs ateliers en acceptant individuellen: Tarif patronal. C'est pour la Société typogra] parisienne un échec considérable.

Il existe dans la plupart des grandes villes ( vince, à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, des se typographiques organisées sur le modèle de ce Paris.

Parlerons-nous maintenant du correcteur?

avons hésité à le faire pour deux motifs : le pr c'est que nous appartenons à la corporation e est bien difficile de « se connaître soi-mêm< second, c'est que le correcteur n'est réellemen graphe^ dans le sens exact du mot, que s'il

même temps compositeur. Pourtant, le jour même où le compositeur est né, le correcteur a paru ; sitôt qu*une ligne a été composée, elle a dû être lue. Le correcteur est donc le frère jumeau du compositeur : il doit même, pour être digne de ce nom, joindre à des connaissances grammaticales, lexicologiques, littéraires, historiques, etc., la connaissance au moins théorique de Tart typographique. C'est cette étroite parenté qui nous a décidé à lui donner place dans notre cadre. D*un autre côté, Tabstention de notre part eût pu sembler étrange.

Empruntons d'abord à M. Alexandre Dernier, ancien président de la Société des correcteurs, quelques passages de son article très compétent, inséré dans le tome Y du Grand Dictionnaire universel du XIX^ siècle de Pierre Larousse :

€ Toute personne, dit M. Bernier, qui est chargée habituellement, soit dans une imprimerie, soit dans une librairie, soit dans un bureau quelconque de publications, de corriger les fautes typographiques, grammaticales et littéraires, qui se trouvent sur les épreuves de toute espèce d'impressions, est un cor* recteur.

» Les personnes étrangères à Pimprimerie confondent souvent le correcteur avec le prote, quoique leurs fonctions soient complètement distinctes. Le prote est le représentant immédiat du maître impri* meur : il dirige et administre rétablissement. Le correcteur n'a pas à s'immiscer dans l'administration industrielle : il est le représentant de la littérature et de la science dans Timprimerie. Son département

est du domaine de Tinte lligence pure. Il n'est placé sous la direction du prote que comme faisant partie du personnel de l'usine typographique.

» Il y avait autrefois très peu de correcteurs spéciaux, c'est-àrdire se livrant exclusivement à la correction des épreuves. Les protes, à défaut du maître imprimeur, se chargeaient de ce soin; il en est même encore ainsi dans beaucoup de petites imprimeries, surtout en province, où l'on voit le maître imprimeur cumuler les fonctions de patron, de prote, de correcteur, voire même de compositeur et d'imprimeur.

» Des besoins nouveaux et impérieux forcèrent plus lard le prote à se décharger d'une partie de sa responsabilité : il abandonna tout ce qui concerne la correction des épreuves, devenue incompatible avec sa présence presque constante à l'atelier et la surveillance qu'il y doit exercer. Ce jour-là naquit le correcteur tel qu'il existe aujourd'hui. »

Quelles sont les fonctions du correcteur? Nous ne saurions en donner une meilleure définition que celle que nous extrayons d'une Lettre adressée à T Académie française par la Société des cohecteurs des imprimeries de Paris (juillet 1868) : « Les fonctions du correcteur sont très complexes . Reproduire fidèlement le manuscrit de l'écrivain, souvent défiguré dans le premier travail de la composition typographique; ramener à l'orthographe de l'Académie la manière d'écrire particulière à chaque auteur ; donner de la clarté au discours par l'emploi d'une ponctuation sobre et logique; rectifier des faits erronés, des dates inexactes, des citations fautives ; veiller à l'observation scrupu-

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leuse des règles de Tari; se livrer pendant de Ion* gués heures à la double opération de la lecture par Tesprit et de la lecture par le regard, sur les' sujets les plus divers, et toujours sur un texte nouveau où chaque mot peut cacher un piège, parce que Tauteur, emporté par sa pensée, a lu, non pas ce qui est imprimé, mais ce qui aurait dû Tétre : telles sont les principales attributions d^une profession que les écrivains de tous les temps ont regardée comme la plus importante de Tart typographique. »

Les correcteurs se divisent en trois catégories : le correcteur en première^ le correcteur en seconde ou en bon à tirer, et le réviseur de tierces. Le premier accomplit sa tâche en se conformant strictement au manuscrit de Fauteur, dont il élague toutefois les fautes (l'orthographe et de ponctuation qui auraient été reproduites par le compositeur. La correction de Tépreuve en première est faite par le compositeur et à ses frais : de là la nécessité de ne rien changer à la copie ; de là aussi une cause incessante de discussions entre les correcteurs en première et les typographes, ceux-ci se persuadant facilement que les fautes marquées sont des changements. Il est juste d'ajouter que le correcteur, en présence d'une phrase mal construite, ne résiste pas toujours à la tentation de la modifier.

Le correcteur en bon, lui, est plus libre : il ne lit qu'après l'auteur, et les fautes qu'il relève sont corrigées par la conscience, aux frais de l'éditeur.

Le reviseur de tierces est chargé de vérifier si les corrections indiquées sur le bon ont été exécutées ; c'est lui aussi qui voit les revisions, c'est-à-dire les

premières feuilles tirées par Timprimeur ou le conducteur. Sa responsabilité, moins lourde que celle du correcteur en bon^ est cependant encore très grande.

Le genre de travail divise les correcteurs comme les compositeurs en laheuriers et en j&umalùtes»

Quant à la situation du correcteur, les lignes suivantes, que nous écrivions au mois de décembre 1866, dans le journal r Imprimerie^ n*ont pas cessé d'être vraies : « Le correcteur, par son caractère et la nature de ses fonctions, est isolé, timide, sans rapports avec ses confrères, supporté plutôt qu'admis dans Tatelier typographique. Le patron voit souvent en lui une non-valeur, puisque son salaire est prélevé sur les étoffes; le prote, la plupart du temps, diminue le plus possible Timportance de ses fonctions. Aussi, et nous avons le regret de le dire, le réduit le plus obscur et le plus malsain de Tatelier est d'ordinaire Tasile où on le confine. C'est là que, pendant de longues heures, il se livre silencieusement à la recherche des coquilles, heureux quand il n'est pas troublé dans sa tâche ingrate par les exigences incroyables de ceux qui exécutent ou dirigent le travail. Et pourtant, qu'est-ce que le correcteur? D'ordinaire un déclassé, un transfuge de l'Université ou du séminaire, une épave de la littérature ou du journalisme, et que les circonstances ont fait moitié homme de lettres, moitié ouvrier. Aujourd'hui, sans doute, les choses ne sont plus ce qu'elles étaient il y a dix ans. Un élément jeune, plus énergique, est venu s'adjoindre aux hommes timides. »

Le correcteur a des origines diverses ; mais on peut

affinner, sans crainte d*étre démenti, qu'il n'y a peut-être pas un seul correcteur dans les cent imprimeries de Paris qui ait fait de cet emploi le but prémédité de ses études ou de ses travaux antérieurs. C'est par accident qu'on devient correcteur.

Souvent, c'est un compositeur intelligent qu*une cause quelconque éloigne de sa casse et qui se consacre à la lecture des épreuves. Ce correcteur est d'ordinaire plus typographe que lettré : les études indispensables lui font défaut ; il n'a pas fait ses Aumaniiés, comme disaient nos pères. C'est à la correction des premières et à la revision des tierces qu'il excelle. Nous avons connu un vieux reviseur de tierces tellement habile que la /au/e semblait lui tirer Toeil ; il lui arrivait assez fréquemment de relever sans lire une coquille échappée à l'œil du correcteur en bon.

Ou bien c'est un jeune homme sans fortune, élevé au collège ou au séminaire. Ses études achevées, il s'est trouvé en face d'un problème terrible : vivre. Il a été d'abord maître d'étude ou régent dans un collège de l'Université; quelquefois, s'il sort du séminaire, il s'est engagé imprudemment dans les ordres et a plus tard quitté la soutane. Ces deux déclassés se sont longtemps débattus avant de trouver un asile. La typographie leur a ouvert ses bras accueillants. Ils s'y sont jetés, et, pour la plupart, ils y restent, s'efifbrçant d'acquérir ce qui leur manque au point de vue du métier et apportant l'appoint de leurs études antérieures et de leurs connaissances, qui s'accroissent chaque jour.

Tl y a encore le correcteur que Ton peut appeler amateur. C'est un étudiant peu fortuné ou un homme de lettres sans éditeur qui cherche passagèrement quelques ressources dans la lecture des épreuv/^s. Il serait étonnant qu'il fût habile. Le correcteur femme existe aussi ; mais cette espèce, du reste très rare, n'apparaît jamais dans Tatelier typographique ; on ne Tentrevoit qu'au bureau du patron ou du prote. Nous n'en parlerons pas... par galanterie.

Au point de vue du caractère, le correcteur n'est pas exempt de certains défauts, qu'on relève d'ailleurs avec assez d'amertume; mais ces défauts, on doit les attribuer plutôt à sa situation qu'à la nature. Il ne faut pas oublier qu'il est presque toujours un déclassé : aussi semble-t-il juste d'excuser plus qu'on ne le fait les correcteurs auxquels on serait tenté de reprocher leur caractère maussade, quelquefois peu bienveillant, plutôt porté à la tristesse et à la misanthropie qu'à la gaieté. Encore une fois, il faut se souvenir qu'avant d'en venir là ils ont souffert de pénibles froissements, éprouvé de nombreuses déceptions et lutté contre le mauvais vouloir de certains typographes dont ils sont, comme on dit, la bête noire. On a même été jusqu'à prétendre que le compositeur et le correcteur sont ennemis-nés. Cela a-t-il jamais été vrai? Il semble, en tout cas, qu'il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Ce sont tout simplement deux compagnons attelés à un rude et incessant labeur.

Les occupations du correcteur et la tournure habituelle de son esprit le rendent tout à fait impropre aux opérations les plus simples de la vie usuelle, et

le nombre est grand de ceux qui ont échoué dans les tentatives qu'ils ont faites pour se créer, dans un autre milieu, une situation indépendante. Nous ayons connu un des correcteurs les plus distingués de Paris, auteur d'un petit ouvrage professionnel très répandu dans les imprimeries, qui, cédant aux désirs de sa femme, quitta son emploi pour aller habiter en province. Au bout d'un ou de deux ans> il s'aperçut qu'il avait commis une imprudence et chercha à se rapprocher de la grande ville. Un beau matin, il vint s'installer à Saint-Germain, lui, sa femme et ses filles, comptant sur une promesse qui lui avait été faite antérieurement par un imprimeur de cette ville de lui fournir du travail. Huit jours après son arrivée, il se rend à l'imprimerie, où il apprend que le maître imprimeur est mort depuis plus de six mois. La promesse sur laquelle il comptait lui avait été faite... sept ans auparavant, et il avait négligé de prendre de nouvelles informations. Il revint à Paris, suivi de sa femme et de ses grandes demoiselles, loua, sans y prendre garde, un appartement dans une rue mal famée ; en sorte que ces pauvres dames ne purent jamais sortir le soir. Il fut tout heureux alors de se voir accueilli par son ancien patron et de reprendre sa vie d'autrefois.

Notons en passant quelques types. En voici un assez curieux : c'est un petit homme légèrement ohèse, dont la physionomie rappelle vaguement celle de Sainte-Beuve; comme l'auteur des Causeries du lundis il ne perd pas une ligne de sa taille. Il est instruit, correcteur expérimenté, mais irascible et

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pointilleux : il a fait le tour des imprimeries de Paris, traînant avec lui toute une bibliothèque. Au moindre mot il s'offense, tempête et finalement d^ ménage.

Un autre est si amoureux de sa profession, si méticuleux, si rigide môme, quUl ne peut souffrir qu^une correction indiquée par lui soit omise. Il y a quelques années, il était correcteur en première à Timprimerie G... Un jour, il ajouta une virgule que le correcteur en seconde fit enlever. Le corrigeur, trouvant là une occasion excellente de mettre les deux correcteurs aux prises, s'empressa d'informer le correcteur en première que son collègue avait frappé sa virgule d'ostracisme. Aussitôt notre homme prend feu, va trouver son voisin et défend sa correction ; Tautre maintient celle qu'il a indiquée. On discute, on s'emporte, et, comme toujours, on ne s'entend pas; bref, on joue au naturel la scène de Vadius et de Trissotin. La victoire, nous devons le dire, est restée au correcteur en première, qui a suivi la feuille jusqu'au moment de la mise sous presse et qui ne Ta quittée qu'après le tirage. A-t-on idée d'un pareil héroïsme!

Un troisième, mort à quarante-cinq ans, avait Pair d'un vieillard. Père d'une nombreuse famille (seize ou dix-sept enfants), il se livrait à un travail surhumain. Pour se tenir éveillé, il prenait du café, auquel il mêlait» de l'eau-de-vie. Celle-ci, finissant par former les deux tiers du breuvage, le tua. Il avait une intelligence rare, jointe à une grande facilité de travail. Nous lui avons vu apprendre le portugais en

trois semaines, non de façon à le parler, mais suffisamment pour corriger en bon. Il savait, en outre, la latin, le grec, Tanglais, l'italien et Tespagnol. Sur la fin, il était devenu morose.

Un autre affecte des allures populacières et une mise débraillée : il a le verbe haut, la faconde intarissable. Poète et chansonnier à ses heures, il fredonne tous les flonflons nouveaux. Il dédaigne le café et traite d'aristocrates les confrères qui y vont; en revanche, il fréquente assidûment le mastroc^ devant le comptoir duquel il trône et pérore volontiers. C'est le type du correcienv poivreau. On affirme autour de lui qu'il n'est jamais plus apte à chasser la coquille que lorsqu'il nage entre deux... vins. Cette assertion, est-il besoin de le dire? ne doit être acceptée que sous bénéfice d'inventaire. Quoi qu'il en soit, grâce au bonnet et à la camaraderie, il ne chôme presque jamais.

Pour terminer, faisons le portrait d'un véritable original. C'est un individu aux larges épaules, à la voix de Stentor : quand il vous parle, on croirait qu'il veut vous avaler. Il n'est pas si méchant qu'il en a l'air. 11 a joui d'une,grande aisance aujourd'hui disparue. Entré tardivement dans la profession (il comptait plus de cinquante hivers ), il a souvent l'air de descendre de la lune en présence des mille incidents de la vie d'atelier, nouvelle pour lui. Du reste, instruit, piocheur, il fait convenablement son travail. Le trait le plus curieux de son caractère, c'est que, trouvant tout mal ici-bas, il ne volt de bonheur vrai que dans un autre monde; s'occupant peu de ce qui

existe^ il ne songe qu'à ce qui devrait être. On pourrait le nommer l'Absolu .

Parmi ceux qui ont exercé la profession de correcteur, on compte quelques hommes devenus célèbres. Les plus connus sont : Érasme, Froben, Amerbach, François Raphelenge, Lascaris, Galliergi, Musurus, Frédéric Sylburg, Rœderer, Tabbé de Bernis, Déranger, Armand Marrast, DUbner, Charles MûUer, Auguste et Martin Bernard, P.-J. Proudhon et Pierre Leroux; Joseph Boulmier, etc.

On ne doit pas s'étonner de rencontrer un grand nombre de littérateurs parmi ces hommes qu'un labeur continu met en perpétuel contact avec les écrivains de tout genre. Aussi, outre ceux que nous avons cités, et à un rang inférieur, on pourrait nommer encore des romanciers, des poètes et des journalistes.

En 1865, les correcteurs ont formé une Société qui a été approuvée en 1866.

Elle a pour but :

€ 1^ D'établir des liens de fraternité entre les correcteurs d'imprimerie au moyen de rapports plus fréquents et d*échange de bons offices ;

» 2^ De faciliter le placement des sociétaires sans travail, et, après eux, des autres membres de la corporation ;

» 3<> De créer une caisse de secours destinée à payer une indemnité journalière aux sociétaires atteints de maladies ou d'infirmités temporaires ;

» 4^ De venir en aide à la veuve ou aux enfants du sociétaire décédé. »

Elle n^a pas édicté de Tarif.

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Limitée aux imprimeries de Paris et de la banlieue, cette Société comprend dans son sein le tiers environ des correcteurs employés par la typographie parisienne.

Un Syndicat des correcteurs a été fondé en 1882; il est distinct de la Société dont nous venons de parler. Toutefois, un grand nombre des membres de celle-ci y ont adhéré.

Mais en voilà suffisamment sur ce sujet. Peut-être même nous accusera-t-on de nous y être attardé et d'avoir montré trop de prédilection pour une classe (le travailleurs à laquelle nous nous faisons honneur d'appartenir.

Le teneur de copie est Taide du correcteur en première. Il suit sur le manuscrit, tandis que celui-ci lit à haute voix tout en corrigeant; sa principale qualité doit être l'attention . C'est souvent un compositeur infirme ou un vieillard. Dans un grand nombre d'imprimeries, ce sont les apprentis qui tiennent la copie. Quelques correcteurs préfèrent lire au pouce ^ c'est-à-dire se passer de teneur de copie. Ce dernier est indispensable dans les journaux, où le travail doit être accompli avec une célérité prodigieuse.

DE

Pour le plus grand nombre* de nos lecteurs, quelques-unes des expressions employées dans les pages qui précèdent peuvent être inintelligibles : nous allons donc les faire suivre d'un Dictionnaire de l'argot des typographes.

Pour ceux qui ont pénétré dans l'antre de la Sibylle et qui comprennent la langue qu'on y parle, ce sera un ressouvenir qui, si nous en jugeons par le plaisir que nous éprouvons à l'écrire, ne manquera pas d'une certaine saveur :

Indocti discant, et ament meminisse periti.

Pour les autres, notre Dictionnaire de Targot des Typographes aura tout l'attrait de la nouveauté et tout le piquant de Timprévu. Il leur permettra de saisir le sens d'expressions énergiques ou pittoresques dont plusieurs ont franchi les limites de l'imprimerie et se sont introduites dans la langue populaire.

Aller en Galilée, v. Remanier, remettre en galée, M. Ch. Sauvestre, qui, lui aussi, est un ancien iypo devenu journaliste , nous

signale cette expression pittoresque : « Aller en Galilée ^ dit-U, c*est faire des remaniements qui nécessitent le transport d'une page

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