‹ Dictionnaire de la Bible (volume 4)Chapitre 11 sur 454 · XLIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XLIV PRÉFACE

suppôt de Satan. Comment être sûr que le dépôt remis par l’Antéchrist était bien la pure et sainte parole de Dieu? On pouvait à la rigueur répondre que l’Église l'avait reçue de la Synagogue, mais il était notoire que la Synagogue interprétait les prophéties autrement que nous et nous reprochait d’avoir faussé et altéré ce qui concernait le Messie. Pourquoi alors croire l’Église plutôt que la Synagogue?

En vérité, on est confondu de l’inconséquence d'hommes d’ailleurs intelligents, quand on voit un Calvin prétendre reconnaître l’inspiration des Écritures « aussi aisément que nous apprenons à discerner la lumière des ténèbres, le blanc du noir, l’aigre du doux », Inst., p. 19; quand on voit un Luther, qui rejette tout l’enseignement de l'Église, toute la tradition, décider de la divinité des Écritures suivant qu’elles sont ou non conformes à son fameux criterium de la justification par la foi sans les œuvres; qu'on le voit, au nom d’une théorie personnelle, accepter ou repousser certains livres canoniques ! « C’est là, dit-il, la véritable pierre de touche pour juger tous les livres, quand on voit s’ils insistent ou non sur ce qui regarde le Christ, puisque toute l’Écriture doit nous montrer le Christ, et que saint Paul ne veut rien savoir que le Christ crucifié. Ce qui n’enseigne pas le Christ n’est pas apostolique, quand même Pierre ou Paul leût dit; au contraire, ce qui prêche le Christ, voilà qui est apostolique, quand même cela viendrait de Judas, d'Anne, d'Hérode ou de Pilate. » ,

Mais ce prétendu criterium, où l’a-t-il trouvé? quelle en est la valeur? Il était aussi arbitraire, aussi contestable que le subjectivisme de Calvin. En réalité, ce n’est donc pas l’Écriture qui dirige Luther, qui est sa règle de foi : c’est sa croyance personnelle, son Credo subjectif qui décide de la divinité de l’Écriture ; au-dessus de la parole de Dieu à laquelle il prétend se tenir, il met l'Évangile de la grâce. Ce criterium prétendu était le résultat de l'éducation théologique de Luther. En sortant de l'Église, Luther en emporta un tempérament doctrinal tout formé; il conservera de son catholicisme certains points fondamentaux, mêlés d'erreurs, qui le guideront toute sa vie et serviront de fil d'Ariane au lecteur curieux et désireux de se reconnaître au milieu des contradictions du fougueux réformateur.

Le jour ne tardera pas à venir où l’on demandera ce que vaut le critère subjectif de Calvin, et celui plus doctrinal, quoique aussi fragile, de Luther. Vous rejetez l'Église, la tradition apostolique, la succession des pasteurs; vous brisez les anneaux de la chaine qui nous rattache à Jésus-Christ; vous traitez les théologiens, qui vous enserrent dans les griffes de fer du bon sens, de la logique, de l'autorité, de l'histoire, vous les traitez d'ânes, d’impies, de blasphémateurs; vous versez sur eux des tombereaux d’outrages, et vous croyez naïvement qu'à défaut du magistère de l’Église on acceptera le vôtre? Et que me font à moi la théorie de Calvin, le criterium de Luther? Vous m'interdisez d’obéir à l'autorité de l'Église, et vous m'ébligez au nom de Dieu même à proclamer divins des livres où je ne vois que la marque de l’homme? La Bible ne se prouve pas par elle-même, et si une autorité doctrinale dont je ne puisse douter ne me la met entre les mains, je ne croirai même pas à l'Évangile. Des hommes vont venir à la raison aussi forte que celle de leurs maitres; ils traiteront de fables la plupart des récits sacrés : la création, la chute, l'arche de Noé, l’histoire des patriarches ; 115. nieront l'authenticité des Livres Saints, réduiront à néant la valeur des prophéties, et donneront à leurs négations des apparences si spécieuses, que les élus mêmes seraient séduits, s’ils pouvaient l’être. Au nom de la raison et

du libre examen, les réformateurs ont rejeté l'Église; au nom de la raison aussi et du libre examen, les nouveaux docteurs vont réformer les réformateurs, en semant, hélas! autour d’eux bien d’autres ruines.

Les résultats actuels. — On ne saurait sans injustice nier les progrès de notre siècle dans l’étude et la connaissance des origines. Il serait inexact de dire que l’on a refait l’histoire du passé, — une histoire complète des origines ne sera jamais faite; — mais il est certain que l’on ἃ jeté des rayons de lumière sur bien des points obscurs, et que d’heureux résultats sont définitivement acquis. L'on veut savoir comment les choses se sont réellement passées. Nul homme intelligent n’ignore les travaux remarquables qui ont modifié si complètement les données des siècles précédents sur Rome, sur la Grèce, l'Égypte et la Chaldée. Origines de l’histoire, de la civilisation, des idées morales, de la littérature, des beaux-arts : rien n’est oublié. Notre siècle s’est jeté dans ces recherches avec une ardeur, une passion si intense, qu'il ἃ perdu, pour ainsi dire, son originalité propre. Sauf dans le domaine de la science et de l’industrie, il n’a produit aucune œuvre personnelle et durable; il n’a fait qu’essayer de remettre dans leur vrai jour les idées des autres. Un siècle critique ne saurait être un siècle créateur. La critique ou, si on l’aime mieux, l’examen rationnel des faits et des idées s'applique actuellement à toutes les branches de nos connaissances, depuis les fouilles de Schliemann et de M. Dieulafoy jusqu'aux problèmes les plus ardus de la métaphysique. La religion pouvait d'autant moins échapper à ces recherches, qu’elle tient plus de place dans nos préoccupations et dans la direction morale à donner à notre vie. On peut n’attacher qu’une médiocre importance à tel détail raconté par Tite Live et Suétone, on ne saurait être indifférent aux moindres détails de ce que l’on affirme être la parole de Dieu. Comment des esprits chercheurs, intelligents, orgueilleux, incroyants, ne se seraient-ils pas demandé si Dieu a parlé, s’il a dit réellement tout ce qu’on lui fait dire. Les idées religieuses tiennent trop de place dans l’humanité pour que l’on n'ait pas essayé de les examiner de tout près et à la loupe, de les percer à jour et d'en montrer ce qu’on appelle les côtés faibles. Par une conséquence inévitable, l’attaque s’est portée sur la religion chrétienne et sur le monument principal de cette religion : la Bible. Le conflit est à l’état aigu. Dans les siècles précédents, les attaques des adversaires étaient relativement modérées, car la foi était profonde même chez certains hérétiques. On contestait quelques points de doctrine, mal définis par les théologiens, disait-on; mais on était d'accord sur le fait même de la révélation. Aujourd’hui on ne conteste plus aucune vérité de détail, on nie tout. La raison, imbibée de foi par l’enseignement traditionnel, ne s’affranchissait pas totalement de l’action de Dieu, de l'influence évangélique ; aujourd’hui elle est émancipée, elle est irréligieuse sur toute la ligne, et prétend justifier sa négation au nom de la critique moderne.

Essayons d'expliquer ce mot, d'exposer rapidement comment s’est produit dans le monde chrétien ce mouvement subversif, ce courant d’impiété.

XLYI PRÉFACE

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