‹ Dictionnaire de la Bible (volume 4)Chapitre 13 sur 454 · PRÉFACE XLIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XLIX

des individualités isolées, sans contact avec les hommes de leur génération; on se plaît à voir en eux des esprits soumis aux lois ordinaires du développement de l’intelligence et s’avançant par degrés vers la lumière.

Il fallait donc, ajoutent-ils, déblayer le terrain, ne plus se fier aveuglément aux affirmations de l’école; montrer ce que les auteurs sacrés avaient dit, d’après ce qu'ils avaient pu dire; étudier les conditions de leur activité littéraire, les mettre en contact avec nous en effaçant les siècles qui nous séparent de Jésus-Christ et de Moïse, en supprimant autant que possible les intermédiaires; saisir sur le vif la pensée qu’ils avaient en écrivant; se mettre à la place de leurs auditeurs, les entendre comme les Juifs de la synagogue écoutaient saint Paul, ne point juger d’un langage parlé il y a trente ou quarante siècles suivant nos préoccupations actuelles, le degré de culture de notre intelligence moderne toute pénétrée du christianisme; comprendre quelles idées cet enseignement pouvait éveiller à cette époque, et pour cela nous transporter dans ce milieu intellectuel, essayer de dire comment ces hommes, dirigés par l'inspiration du Saint-Esprit, restaient néanmoins préoccupés des idées, des intérêts de leur temps et de leur pays; en un mot, préciser dans quelle mesure ils parlaient pour Israël, et dans quelle mesure pour l’Église: tel serait le premier caractère de la critique.

Un autre non moins important est ce qu’on appelle la critique interne. Elle consiste à chercher dans le texte lui-même plutôt que dans les témoignages extérieurs la confirmation de l'authenticité de ce texte. Cette méthode, si chère à nos modernes, n’est pas de leur invention. Longtemps avant Semler, Richard Simon l'avait trouvée et s’en était servi dans une large mesure. Inutile de parler ici des incidents, connus de tous, qui obligèrent le père de la critique biblique en France à interrompre ses travaux et à laisser aux pires ennemis de la révélation une arme qui devait être maniée avec une précaution extrême. En fait cette méthode s’est développée, et malgré d'immenses inconvénients elle ἃ conquis le droit de cité et s'impose à tous les partis. Elle ἃ l’avantage de n'être l’arme exclusive d'aucune école, de n'être une arme que contre les erreurs historiques et les théories toutes faites. Il est, en effet, si facile de dénaturer une pensée, de tronquer des citations, de laisser dans l’ombre ce qui ne va pas à une thèse, de donner des explications arbitraires ou forcées, de présenter les faits sous le jour qui plait le mieux, qu’on serait heureux de trouver une réponse dans les textes mêmes, de voir si oui ou non ils confirment les témoignages externes.

Cette méthode, excellente en soi, ἃ l'inconvénient d’être insuffisante, par la raison que les preuves internes ne sont pas toujours démonstratives. Les textes sont souvent muets et ne disent rien sur le temps ou les circonstances de leur composition, et bon gré mal gré il faut en revenir aux témoignages externes. Il faut tirer de la critique interne tout le parti possible, sans en abuser et sans vouloir lui demander ce qu'elle ne saurait donner. Je me souviens de l'impression que j'éprouvai, étant encore jeune séminariste, quand M. Le Hir m'en fit connaitre les premiers éléments et m'apprit à m'en servir. Depuis longtemps, je lisais les Évangiles sans me rendre compte que saint Marc, interprète de Pierre, ne ressemble pas à saint Matthieu, que saint Jean ne ressemble à personne. Je ne revenais pas de ma surprise en remarquant, par exemple, les charmants récits de saint Marc, si pleins de vie, de couleur locale, qui trahissent si bien le récit d’un témoin oculaire; les caractéristiques de saint Jean sur la vie et la lumière, etc. Je fus plus surpris encore en lisant un manuscrit de

M. Le Hir, dans lequel le savant hébraïsant démontrait l'authenticité du Pentateuque au moyen d'arguments intrinsèques : travail insuffisant aujourd’hui, mais qui était pour nous une révélation, et faisait dire à notre regretté M. Brugère, en langage pittoresque, que « c’étaient les pyramides d'Égypte construites avec des pattes de mouches ». :

Ses dangers. — La critique interne n’est pas sans dangers et peut aisément conduire à la critique négative. On en abuse tous les jours. Certains érudits s’obstinent à faire parler les textes en faveur de leurs systèmes préconçus, à leur faire dire ce qu'ils ne disent pas, à les faire parler à contre-sens. Pour peu que la passion antireligieuse s’en mêle, — et elle s'en mêle souvent, — on ne recule devant aucune absurdité. Tout est bon pour renverser la religion au nom d’une prétendue science; tous les moyens paraissent légitimes, même le mensonge; et la fausse critique, au lieu de s’appuyer sur les faits, de les étudier, de les contrôler, les déforme, les mutile, les supprime quand 115 gênent les théories préconçues de l’incrédulité. Ceux qui la représentent nient avant tout la possibilité du surnaturel sous toutes ses formes, comme le miracle et la prophétie. Mais alors à quoi bon la critique, à quoi bon l’étude scientifique des textes? Pour une pareille exégèse, dit fort bien M. Vigouroux, l’incrédulité suffit. Pour déterminer l’âge d’un prophète, il suffira d’examiner les dates des événements auxquels il fait allusion et d'affirmer qu’il leur est postérieur. Une pareille critique serait évidemment un instrument satanique de destruction; cependant il serait injuste de confondre la vraie et la fausse critique dans le même anathème, de les repousser avec la même indignation au nom de la foi qu’il faut sauver.

Il ne s’agit pas ici de faire un exposé complet des idées qui ont cours chez les rationalistes, encore moins de les justifier; mais de montrer qu'on doit en tenir compte, et en suivre le développement avec attention. Ce qu’on peut reconnaitre loyalement, c’est que l’histoire générale est à refaire, que les événements de la Bible, tels que nous sommes habitués à les envisager, d’après une interprétation ancienne et incomplètement renseignée, ne cadrent pas tous avec les faits de l’histoire profane. La Bible ne change pas, elle ne saurait changer, puisqu'elle est la parole de Dieu: tous les faits historiques qui y sont racontés sont vrais; mais ce qui a changé, ce qui peut changer encore, c’est l'interprétation donnée à ces faits par les commentateurs. L'erreur, si erreur il y ἃ, ne peut tomber que sur l'interprétation. En tout cas, des erreurs d'exégèse se comprennent aisément, car il est impossible, même à l’homme le plus savant, d'expliquer certains faits de la Bible autrement qu'avec les idées et les connaissances de son temps. Comment, par exemple, un exégète du xve siècle, n’ayant aucune idée sur la formation probable du monde, aurait-il pu commenter la Genèse comme le ferait M. de Lapparent? Toute interprétation de la Bible sur des choses qui ne sont pas purement doctrinales est presque toujours incomplète, car elle est proportionnée avec l’état des connaissances du siècle où vit l’exégète. Il importe de distinguer nettement la question d'inspiration de celle d'interprétation : la première est un dogme de foi, d’une réalité indiscutable ; la seconde est laissée d'ordinaire à la sagacité des commentateurs. On peut se tromper et l’on s’est trompé souvent sur l'interprétation d’un fait; on peut se tromper, par exemple, en cherchant à reconstruire le temple d’après les données du livre des Rois ou d'Ézéchiel, en s'appuyant sur tel système de chronologie, en mettant bout à bout, à la suite du protestant Scaliger, les chiffres des généalogies des patriarches pour aboutir à des résultats

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insoutenables, que j'ai le regret d’avoir rencontres dans des théologies classiques d’ailleurs fort estimées. Tout cela est affaire d'interprétation.

Les découvertes modernes nous obligent à modifier certaines de nos vues, à faire rentrer plus exactement dans la trame de l’histoire générale un certain nombre d'événements, et en particulier l’histoire des prophètes: En effet, comment aurait-on pu expliquer exactement certains faits bibliques, quand on ne savait rien de Sargon et des Sargonides? quand on ne comprenait pas la raison de la campagne de Sennachérib contre Jérusalem? D’autre part, qui aurait osé espérer que le passage si contesté par les incrédules sur l'invasion des Élamites, Gen.,xiv, serait un jour documenté d’une façon si saisissante? Les découvertes de M. Naville, en Égypte, confirment les récits de l’Exode; comme aussi la lumière se fait sur la probabilité d’une première émigration des Hébreux antérieure à l’Exode, sur le sens de plusieurs textes des Paralipomènes qui embarrassaient si fort les commentateurs. Tous les récits bibliques sont confirmés d’une façon merveilleuse. On sait désormais que le premier livre des Machabées, si décrié par les réformateurs, est, au jugement même des adversaires les plus acharnés de la Révélation, le résumé historique le plus parfait qu’il y ait sur cette époque. Le second livre, plus contesté encore par eux, n’est pas moins exact. D'après le texte grec, II Mach., vi, 7, on devait offrir des sacrifices mensuels en l'honneur d’Antiochus. Cette expression κατὰ μῆνα parut si étrange et si extraordinaire, que l’auteur de notre version latine n’osa l’introduire dans sa traduction. Pourquoi, en effet, célébrer chaque mois un anniversaire ? Tout au moins fallait-il mettre annuel au lieu de mensuel. La Vulgate ne dit rien. Or M. l'abbé Beurlier, en étudiant la nature du culte rendu aux successeurs d'Alexandre, ἃ constaté que les inscriptions mentionnaient la célébration mensuelle, par des sacrifices, de fêtes en l'honneur des rois d'Égypte et d'Asie. Quoi de plus probant?

Ces graves questions, encore une fois, s'imposent à l'attention de tous, de nos séminaristes d’abord, qui, à peine sortis du séminaire, se trouveront mélés à la lutte, et devront être mieux outillés que dans le passé pour résister aux attaques de l’incrédulité. Elles s'imposent à l'étude sérieuse de nos prêtres, qui s’imaginent à tort qu'elles ne sont pas connues du public; elles le sont plus qu’on ne pense. Si elles n'ont pas encore pris possession du public ordinaire, elles ont pénétré dans le public intelligent et dirigeant. Il faut en prendre son parti et poursuivre l'ennemi sur son terrain; à des attaques nouvelles 1] faut des réponses nouvelles; aux arguments critiques il ne suffit pas de répondre par des arguments d'autorité. Aux siècles de foi on se passionnait pour des problèmes de théologie spéculative; aujourd’hui on ne se passionne plus guère pour la grâce efficace et la grâce suffisante, on se passionne sur la vérité ou la fausseté d’une révélation spéciale.

On se rappelle avec quel éclat scandaleux se produisirent les premières attaques de l’impiété. L’infiltration a continué; c’est un exode à rebours, l'invasion des Chananéens dans la terre de la révélation que les enfants de Dieu croyaient conquise à jamais, tous les sophismes d’outre-Rhin distillés à des milliers de lecteurs par les Journaux, les revues, les livres. Il y eut un moment de stupeur à l'approche de ce nouvel ennemi. Des réfutations sérieuses parurent de tous côtés ; il fallait davantage. On comprit que les études bibliques avaient été trop négligées en France, que les apologies les mieux faites étaient insuffisantes, que la grande bataille se livrerait sur le terrain de la critique sacrée. Aussi fut-ce avec une grande joie que l’on vit

M. Le Hir entrer en scène pour briser entre les mains des nouveaux critiques l’arme dont ils prétendaient se servir contre nous. Malheureusement M. Le Hir, vrai puits de science, arrivait trop tard. Sa modestie l'avait toujours empêché de rien publier. Trop encouragé dans cette pieuse réserve par M. Carrière, doué d’ailleurs d’une mémoire prodigieuse, il écrivait peu et gardait sa science pour quelques initiés. Sa mort prématurée mit fin à nos espérances. Heureusement il avait, comme Élie, laissé son manteau à un disciple de son choix, que Dieu avait préparé à continuer l’œuvre du maitre. Tout le monde connaît le succès des publications de M. Vigouroux. Elles répondaient à un besoin réel; c'était une ère nouvelle qui commençait pour l’apologétique chrétienne. Nous n'avons à faire l’éloge ni de La Bible et les découvertes modernes, ni des Livres Saints, ni des Mélanges, ni du Manuel biblique; ils sont dans toutes les mains studieuses. Il manquait à M. Vigouroux de nous donner un Dictionnaire de la Bible. Il vient de combler cette lacune, grâce au concours très apprécié de nombreux et très intelligents collaborateurs.

Ce qu’il doit être. — Le rapide exposé qui précède laisse deviner la somme prodigieuse de travail qu’exigerait une connaissance complète des questions scripturaires : histoire sacrée et profane, linguistique, chronologie, géographie, ethnographie, biographie, botanique, arts mécaniques et industriels, usages, croyances, théologie ; c'est presque l'infini. Par là aussi on devine l'utilité, la nécessité même d’un Dictionnaire de la Bible. Nous savons qu’un dictionnaire ne saurait remplacer un commentaire, mais tout le monde n’a ni le loisir ni la préparation suffisante pour aborder l'étude d’un commentaire étendu; et puis, il faut bien le dire, nous n’avons pas, en français, de commentaire qui réponde aux exigences et aux besoins actuels. Les malheurs de la révolution ont presque ruiné en France les études bibliques, déjà assez faibles au xvirre siècle, et nous nous relevons à peine de nos ruines. On est vraiment tenté de faire un respectueux reproche à notre illustre Bossuet de sa sévérité d'inquisiteur à l'égard de Richard Simon, dont les hardiesses et les erreurs ne méritaient pas toutes les superbes colères du savant évêque. Les conclusions de ἢ. Simon sont très contestables, quelques-unes complètement fausses, mais sa méthode était bonne. Il fallait la garder et ne pas envelopper le tout dans le même anathème. Le résultat le plus clair de la saisie des exemplaires de l'Histoire critique exécutée par la Reynie, à la demande de Bossuet, fut de laisser aux mains de nos adversaires la méthode critique, cette arme à deux tranchants dont ils ont été les seuls à se servir, et que nous n'avons appris à manier qu'il y ἃ quelques années.

Enfin, eussions-nous le commentaire français le mieux au courant de la science scripturaire, trouverait-il beaucoup de lecteurs? Tous n’ont pas pour cette étude de loisirs suffisants ni d’aptitudes spéciales. Avec le peu de temps dont nous disposons,

il faut nous résigner à ne pas tout savoir, limiter nos recherches à certains points particuliers, tout en ayant une connaissance assez complète de l’ensemble. Il en est des commentaires de la Bible comme des grandes histoires de l’Église, qu’on ne peut toujours lire en entier, et qui, malgré leur étendue, ou plutôt à cause de leur étendue, manquent de netteté, de précision dans les détails. On ne saurait bien connaître une époque, le rôle d’un grand personnage, qu’au moyen de monographies particulières. À défaut d’un commentaire français que nous n’avons pas, de commentaires latins que tout le monde ne peut consulter, et même à côté d’eux, il faut un Dictionnaire de la Bible qui nous dise nettement, précisément, sans verbiage, sans parti pris, ce qu'on sait actuellement de certain ou de probable sur tel personnage, tel fait, telle théorie. Les articles du dictionnaire doivent être comme des monographies détaillées, quoique concises; ils doivent résumer et condenser à notre usage ce qui a été écrit de plus judicieux sur chaque point particulier.

Les dictionnaires existent pour toutes les branches de nos connaissances : philosophie, sciences, arts, littérature, histoire, religions, hérésies, encyclopédie, etc.; 1] ne manque qu'un dictionnaire de la Bible; celui de Calmet, réimprimé par Migne, malgré des qualités très réelles, ne fait plus autorité.

L’Angleterre, l'Allemagne, les États-Unis, sont plus heureux que nous, et les dictionnaires bibliques n’y manquent pas. Il serait injuste de méconnaitre le mérite relatif de ces ouvrages, mais ils ont le grave inconvénient de n'être pas écrits en notre langue, ce qui les rend peu accessibles ; ils ont surtout le très grave inconvénient d’être écrits au point de vue protestant ou rationaliste, et de ne pouvoir être lus et suivis qu'avec de grandes précautions.

Celui qui se publie sous la direction de M. Vigouroux ἃ l'avantage d’être écrit en français, d’être aussi savant que les autres, et surtout d’être catholique.

Il va sans dire que je ne prétends nullement canoniser tous les articles du Dictionnaire. Chacun des savants collaborateurs a ses idées personnelles, son degré de science, de culture hébraïque, de connaissances spéciales ; aucun ne se flatte d’avoir la science infuse ou de donner le dernier mot des problèmes. Les articles sont au courant des résultats les plus récemment acquis, et ils restent franchement, complétement orthodoxes, tout en se maintenant sur le terrain de la véritable critique.

Cependant on ἃ dû se borner dans l'exposition des systèmes rationalistes, parce qu'ils changent tous les deux ou trois ans. Était-ce la peine de s’arrêter à des théories qui sont de pure fantaisie, sous prétexte de donner au Dictionnaire un vernis d’actualité? Le Dictionnaire aurait en quelque sorte participé à la fragilité d’hypothèses dont on ne parlera plus dans quelques années. Qui s'arrête, par exemple, aux théories des neptuniens ou des plutoniens? A quoi bon s’attarder à réfuter des théories éphémères, qui ne s'appuient que sur les rêveries de leurs inventeurs, comme sont, par exemple, les innombrables imaginations des critiques rationalistes sur l’Apocalypse ? Ce qu'on veut donner, c’est une science ferme, solidement appuyée, qui ne changera pas demain. Pour cela on n’a pas hésité à prendre, même chez nos adversaires, ce qu'ils ont écrit de bon et qui parait prouvé. Il ne faut pas être exclusif quand les dogmes ne sont pas en jeu.

Ce que je salue aussi avec plaisir, ce sont les articles spéciaux sur les commentateurs. Comme, en définitive, le vrai sens de l'Écriture se tire de la tradition, 1] a paru bon d'indiquer les idées, les tendances des diverses écoles. Ce qu'on ἃ fait

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pour les écoles d’Antioche et d'Alexandrie, ne pourrait-on pas aussi le faire pour les grandes familles religieuses de l’Église comme les Bénédictins, les Jésuites, les Dominicains , les Capucins, les Franciscains, etc., les grandes universités comme la Sorbonne, Louvain, Salamanque? 1] semble que ces grandes familles tiendront à honneur d'exposer leurs traditions, et seront fières de mettre en lumière le rôle intellectuel qu’elles ont rempli dans l'Église. Puisse ce vœu se réaliser!

Ce n’est pas assez de parler de l'utilité du Dictionnaire, il faudrait plutôt insister: sur sa nécessité. Les graves dangers que fait courir à la foi la fausse critique montrent l’impérieuse nécessité de se confier à un guide sûr pour se livrer sans péril à ces délicates et périlleuses recherches.

Les dangers ne viennent pas seulement de la critique négative, — j'en ai signalé quelques-uns, — ils viennent aussi de la critique dite positive, quand on l’emploie mal à propos, avec des idées préconçues, des jugements tout faits, quand on l’applique à des matières sur lesquelles elle ne doit pas s’exercer. Elle ne saurait évidemment être employée dans toutes les questions relatives à la Révélation; il y aurait plus qu'un péril, il y aurait erreur contre la foi, comme aussi il ne faut pas rejeter une critique raisonnable et judicieuse, parce que si l’objet de notre foi est au-dessus de la raison, les motifs de crédibilité doivent être raisonnés et raisonnables, parce que les sophismes de la fausse raison ne peuvent être dissipés que par la vraie, enfin parce qu'en présence de données différentes et contradictoires en apparence, c’est à la raison de dégager les faits véritables et d'établir ce qu’on doit admettre, puisque l'Église ne saurait intervenir constamment pour décider les questions d’histoire.

Il suffira d’un seul exemple emprunté à des rationalistes soi-disant chrétiens pour montrer les périls d’une application fausse de la critique positive.

On peut admettre dans une assez large mesure un développement de la révélation. La lumière du Sinaï n’est pas aussi intense que celle du Thabor ou de la montagne des Béatitudes. On peut sans témérité soutenir que les anciens Juifs n'avaient pas des données bien précises sur l’immortalité de l'âme, sur le bonheur futur, les récompenses ou les châtiments éternels; tout était un peu confus dans leur croyance à la survivance. Mais prétendre, au nom de la critique, que l’idée d’un Dieu unique s’est dégagée peu à peu, que le Dieu d'Abraham n’est pas celui des prophètes ou des Machabées, sous prétexte que le langage un peu anthropomorphiste des anciens auteurs n’est pas aussi épuré que celui des auteurs postérieurs à la captivité, ce serait un abus intolérable; ce serait énerver la force probante des prophéties, briser la longue chaine qui descend d'Adam à Notre-Seigneur, mettre Isaïe, Amos et les autres au-dessous des apocryphes du second siècle avant J.-C. On arriverait bien vite avec ce système à dire qu'Israël n’a pas été traité autrement que les autres nations, que son histoire est une histoire comme une autre, que tous les peuples ont été aussi amenés au Christ quoique par d’autres chemins, qu’il y ἃ eu un développement religieux indépendant de celui d'Israël; que les prophètes doivent être placés sur le même . pied que les autres maîtres de l'humanité, que Platon et Aristote ont été aussi utiles ‘à la religion et à l’enseignement chrétien qu'Ézéchiel et Daniel. N'est-ce pas là, ajoute-t-on, le λόγος σπερματικός dont parlent les Pères de l'Église, la semence évansélique répandue partout? Ceci est la négation presque complète de la révélation, la suppression de l'élément positif de la religion.

Danger aussi d'accepter certaines théories scientifiques aujourd'hui en honneur. La

Bible n’est pas un traité d'astronomie, d'histoire naturelle, de science révélée, nous le savons. Mais sous prétexte que la Bible ne sanctionne pas la moralité des faits qu’elle raconte, ne serait-il pas bien téméraire de dire qu’elle ne sanctionne pas la vérité de ses récits? Sans doute Abraham est sorti de la Chaldée avec une formation intellectuelle toute faite ; il a puisé sous l'inspiration de Dieu, dans les souvenirs de sa famille sémitique, les traditions anciennes, comme une abeille extrait son miel le plus pur de plantes différentes; mais on va beaucoup plus loin et on glisse dans l’abime. On va jusqu'à dire que les récits racontés par Moïse sont des mythes, que Dieu a pu attacher des enseignements religieux à des allégories et à des paraboles, comme faisait Notre-Seigneur; que ce qui ne nous choque pas dans le Nouveau Testament doit encore moins nous étonner dans l’Ancien ; que l'inspiration de l’Écriture, n'étant pas une garantie de la moralité des faits racontés, ne doit pas l’être de leur véracité. Il y a là un immense danger que je me borne à signaler. Quoi qu’on en dise, on ne saura où s'arrêter. Qu'il faille interpréter autrement qu’on ne l’a fait certains récits de la Bible, ce n’est pas contestable; qu'il faille tenir compte du génie oriental, si différent du nôtre, admettre des récits symboliques, poétiques, comme certains passages de Job ou autres, ce n’est pas douteux; mais qu’il faille sacrifier la vérité historique des dix premiers chapitres de la Genèse, cela me paraît inadmissible. Alors il n'y a plus de raison pour ne pas rejeter le côté miraculeux du livre : tout sautera, même le Nouveau Testament. Les catholiques qui soutiennent ces témérités répondent que l’Église infaillible sera toujours là pour nous éclairer; c'est une erreur, car l'Église ne saurait intervenir à chaque instant dans les questions de faits.

Oui, il faut un guide sûr; il faut un chemin que nous puissions suivre sans crainte d'aboutir à des fondrières; un livre qui nous mette au courant de l’état actuel de la science, ne nous dissimule aucune difficulté réelle, et nous donne la solution que comporte l’état de nos connaissances. Ne quid veri non audeat, comme dit Léon ΧΙ].

Le Dictionnaire ne sera pas un manuel, il ne sera pas non plus un traité d’exégèse. Il n'aura ni la belle ordonnance, ni l’enchaîinement des idées qu'on admire dans les ouvrages spéciaux. L'ordre alphabétique s’y oppose; il brise fatalement la suite logique, les intéressantes discussions sur des points controversés. En revanche, il donnera en peu de lignes tout ce que les lecteurs ont besoin de savoir ; il replacera les faits, les choses, les personnages dans leur vrai cadre, leur vrai jour; il résumera les découvertes qui ont été faites en Assyrie, en Chaldée, en Égypte, en Syrie, ce qu'on ἃ pu lire d’intéressant dans les inscriptions cunéiformes ou les papyrus, tout cela débarrassé des difficultés techniques et mis à la portée de tous les esprits un peu cultivés.

Ce qu'il ne donnera pas. — Ce qu’on ne trouvera pas dans le Dictionnaire, — j'en félicite les auteurs et surtout M. Vigouroux, — c’est la témérité des inventions. Le Dictionnaire n’est pas une arène où l’on puisse exposer des théories plus ou moins fondées ; il doit être l'expression de la vraie science catholique, de notre science à nous, et non une succursale des encyclopédies protestantes, un extrait de Graf, de Reuss, de Wellhausen. Indépendant de tout système, de tout parti pris, il nous apprendra ce qui est, et non ce qui pourrait être demain. Sans nous laisser ignorer les idées qui flottent dans l'air que nous respirons, qui pénètrent les esprits, il n’a pas à les faire siennes, à les discuter ex professo. Si, dans des ouvrages spéciaux, destinés à un public restreint et préparé par de fortes études théologiques et cri-

tiques, en se soumettant d'avance avec respect au jugement de l’Église, on peut utilement discuter de très délicates questions, émettre, pour répondre à nos adversaires, des idées neuves, hardies, même contestables, pourvu qu’elles n’'aillent pas jusqu’à la témérité, il ne conviendrait pas de les exposer dans un Dictionnaire en quelque sorte classique.

Il y a toujours eu dans l’Église une grande liberté de discussion, un flux et reflux d'opinions opposées. L’invasion de la critique dans les études bibliques effraye à tort, elle n’est pas plus dangereuse en soi que ne le fut, par exemple, au moyen âge, l’introduction de la philosophie d’Aristote. Quelle nouveauté, quelle surprise alors, quand les théories des Grecs prirent place dans la théologie proprement dite, quand on donna une si large part à des raisonnements appuyés non plus seulement sur l’Écriture, mais sur la philosophie paienne ! C'était une innovation inouïe. C'était la raison cherchant par tous les moyens à justifier la foi. Quelle vie intense, pendant la période proprement scolastique, dans les universités ou écoles rivales; quelle activité intellectuelle, quelle liberté d’allures, quelles divergences d'opinions, quelles théories hasardées sur l’origine, l’objectivité de nos connaissances, la nature de la grâce et de la liberté : luttes entre réalistes et nominaux, thomistes et scotistes, puis entre jésuites, dominicains et augustiniens! Tout cela est dans la nature des choses, dans les tendances de l'esprit humain. Le monde se partage entre autoritaires et raisonneurs. Cette double influence se retrouve dans toute l’histoire de l’Église. Certains siècles se caractérisent par une marche en avant, d’autres ramènent les esprits en arrière : corsi 6 ricorsi! En parlant ainsi, en signalant les divergences des théologiens, je suis loin de les blâmer. C’étaient des hommes d’une haute intelligence, d’une très grande piété, plusieurs d’entre eux sont canonisés, beaucoup d’autres mériteraient de l'être.

Le spectacle est le même aujourd’hui, mais la lutte s’est déplacée suivant les siècles. Aujourd’hui l’histoire et l'Écriture ont mis au second plan la théologie proprement dite. Le courant nouveau s'établit avec la réforme. Pendant que les protestants primitifs s’en tenaient à leur doctrine rigoureuse sur l'inspiration, que beaucoup de catholiques de marque, comme Estius et son école, luttaient énergiquement en faveur d’une théorie qu'ils croyaient être la vraie tradition de l’Église, les Jésuites, plus larges, se firent les champions de la raison et de la liberté humaine, ils soutinrent sur l'inspiration de l’Écriture un sentiment plus acceptable que celui des docteurs de Louvain. Pendant que leurs confrères s’élevaient contre les duretés de l’école augustinienne, les Bollandistes renouvelaient l’histoire, réagissaient contre le manque de critique du moyen âge, faisaient pieusement justice de nombreuses et gracieuses légendes, qui s’épanouissaient dans les monastères comme les marguerites dans les prés. Mal leur en prit quelquefois, et l’on sait les tribulations de Papebrock pour avoir osé toucher à la légende d’Élie! Il en coûte parfois d’avoir raison.

Le conflit reparait aujourd’hui sous une autre forme ; il parait d’autant plus grave 41] s’agit d'intérêts plus sacrés. Les adversaires sont tous d'excellents chrétiens, parfaiterent soumis à l’Église; ils n’ont d'autre but que de défendre la foi par les moyens qu'ils croient être les meilleurs. Ici encore se retrouve la distinction signalée plus haut entre autoritaires et raisonneurs : les uns qui n’étudient la Bible qu’à genoux et n’y voient que la pensée divine sans mélange humain; les autres qui pensent que ce Livre, si divin qu’il soit, n'échappe pas complètement aux conditions de composition

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d’un livre humain; qui, tout en étudiant aussi la Bible à genoux, se demandent si l’on peut y reconnaitre des traces d’imperfections accidentelles. Laissons grande liberté aux champions de la foi. Soyons sans inquiétude, l'agitation tombera, les idées fausses disparaîtront, tout se tassera et se retrouvera en ordre. Si Dieu ἃ permis que l'on remit en lumière les tombeaux d'Égypte et les monuments de Chaldée, ce n’a été que pour donner de nouvelles preuves à sa révélation. Il a eu pitié de nous, de nos besoins intellectuels ; à un siècle qui réclame des documents, il a répondu en documentant la Bible. Laissons les savants discuter sur tous ces monuments encore incomplètement étudiés, et dont la découverte ἃ mis un peu de trouble dans les esprits. Parfois le sable soulevé par la tempête obscurcit un moment le ciel, puis la poussière tombe, et le soleil reparaît. On remarque bien, après l'orage, une légère déformation du sol et un nouveau tassement d’atomes, quelques arbres emportés, quelques sentiers effacés; mais les changements sont insignifiants, et la terre est la même. Aïnsi en est-il de la vérité de Dieu; nos agitations l’effleurent à peine et n’ont d'autre résultat que de la mettre mieux en lumière : Veritas Domini manet in æternum.

C'est par ce mot que je veux finir. Le Dictionnaire de la Bible restera en dehors de ces agitations; il sera l’auxiliaire de la foi. Il nous renseignera sur la nature des questions librement controversées, c’est son devoir; mais il restera toujours délicatement orthodoxe. Ce sera son meilleur titre à la confiance du monde chrétien, aux encouragements de l’épiscopat et à l'approbation de celui qui écrit ces lignes.

+ EUDOXE-IRÉNÉE, évêque de Fréjus et Toulon.

Fréjus, le 25 octobre 1893,

Post-scriptum. — L'Introduction qui précède était déjà sous presse lorsque ἃ paru l’Encyclique Providentissimus de 5. 5. Léon XII. L'auteur de ce travail ne pouvait espérer, pour les idées qu’il a émises et pour les vœux qu’il a exprimés, un plus solennel encouragement. Nul ne sera étonné que le grand Pape, dont le regard attentif et pénétrant se porte, avec une si exacte précision, sur toutes les questions qui se débattent aujourd’hui dans le monde et dans l’Église, ait voulu signaler à tous l'importance exceptionnelle qu'ont prise parmi nous les études bibliques. Les intérêts les plus pressants de la défense religieuse exigent que les catholiques, et surtout les prêtres, ne se laissent pas devancer par les indifférents et les rationalistes, sur le terrain des recherches que provoquent de plus en pJus les découvertes déjà faites, et les conclusions souvent téméraires qu’on en ἃ tirées. C’est à ce besoin si évident qu’a voulu donner satisfaction l’éminent apologiste qui a conçu le plan de ce Dictionnaire, et qui en surveille l’exécution avec une compétence reconnue par tous les savants. C'est pour manifester la haute sympathie et l’appui de l’Épiscopat français pour cette œuvre, si glorieuse pour nous, que l'auteur de ces lignes s’est appliqué à faire ressortir la nécessité de donner un nouvel élan et même une direction nouvelle à l’enseignement des sciences exégétiques. Il est heureux de constater qu’il ne se trompait pas en essayant de diriger dans ce sens les efforts des ecclésiastiques studieux et des laïques instruits, puisque ses observations et ses conseils ont reçu,

au moins indirectement, par la parole du Souverain Pontife, la sanction la plus auguste et la plus autorisée.

+ E.-L, évêque de Fréjus,

Fréjus, en la fête de l'Épiphanie de Notre-Seigneur, 6 janvier 1894,

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