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douze chants, qui raconte les exploits du héros Gilgamès. 11 est reproduit sur la onzième tablette et constitue le onzième chant, qui existe presque en entier. Gilgamès est allé trouver son ancêtre, Samas-napistim , dans le pays éloigné et de difficile accès où les dieux l’ont transporté pour le faire jouir d'une éternelle félicité. Samasnapistirn raconte à son petit-fils l'histoire du déluge et de sa propre conservation. La ville de Surippak sur l'Euphrate était déjà ancienne, quand les dieux résolurent de taire un déluge. Éa révéla leur dessein à Samas-napistim et lui ordonna de construire un vaisseau, dont il lui indiqua les mesures, et il lui suggéra la réponse à donner aux questions des habitants de Surippak. Samas-napistim devait dire qu’il voulait fuir devant la colère de Bel, qui inonderait bientôt la contrée. Le vaisseau achevé, Samasnapistim offrit un sacrifice, rassembla ses richesses et fit monter dans le navire ses serviteurs et ses servantes, les animaux des champs et des semences de vie. Dès que la pluie tomba, il entra lui- même dans le vaisseau, dont il ferma la porte. La tempête produite par les dieux fut si effroyable, qu’ils en furent eux -mêmes épouvantés. L humanité était redevenue de la boue. Le vent, le déluge et l’orage régnèrent sept jours et sept nuits. Le septième jour, à l'aurore, la pluie cessa, la mer devint tranquille et le vent s’apaisa. La lumière ayant reparu, Samas-napistim vit la plaine liquide comme un désert. Son vaisseau fut arrêté par la montagne de Nizir et ne put passer au delà. Après sept jours d’arrêt, Samas-napistim lâcha une colombe, qui alla, tourna et revint, parce qu’elle n’avait pas trouvé une place de repos. Une hirondelle fit de même. Lin corbeau ne revint pas. Samas-napistim fit sortir les animaux et offrit aux dieux un sacrifice d’agréable odeur. Bel se montra très irrité de la préservation de Samas-napistim. Éa lui reprocha son emportement et lui conseilla de punir désormais les seuls coupables, au lieu d’envoyer sur terre un déluge universel. Bel apaisé fit monter Samas-napistim et sa femme dans le vaisseau, les bénit, leur conféra l’immortalité et les fit habiter « à la bouche des rivières ». Voir G. Smith, Assyrian Discoveries, p. 184-193; Chaldæan Account of Genesis, 1876, p. 263-272, et édition Sayce, Londres, 1880, p. 279-289; Transactions of the Society of Biblical Archæology , 1874, p. 534-587. Le texte seul est publié dans les Caneiform Inscriptions of Western Asia, t. iv, pl. l-li. Cf. Fr. Lenormant, Les origines de l’histoire, 2e édit., 1880, t. i, p. 390-418, 601-618; P. Haupt, Der Keilinschriftliche Sintflutberichl mit déni autographistem Keilschriftext des babylonischen Sintflutfragmenten , Leipzig, 1881, et dans E. Schrader, Die Keilinschriften und das Alte Testament , 2e édit., Giessen, 1882, p. 55-79; A. Jeremias, lzdubar-Nimrod, 1891; A. Loisy, Les mythes chaldéens de la création et du déluge, Amiens, 1892, p. 39-95; J. Sauveplane, Une épopée babylonienne, Istubar-Gilgamès , Paris, 1894; F. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, 6e édit., Paris, 1896, t. i, p. 309-325; Sayce, La lumière nouvelle, trad. franç., Paris, 1888, p. 35-48; G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient , t. i, Paris, 1893, p. 147-151.
Cette légende présente avec le récit biblique du déluge de nombreux points de contact. Les ressemblances qui existent dans la marche générale de la narration, dans l’ordre de la composition et parfois jusque dans les détails du style, rendent indiscutable la parenté des deux documents. On constate cependant de notables divergences. Sans parler du caractère polythéiste et mythologique du poème chaldéen, celui-ci a été composé chez un peuple maritime et porte l’empreinte des mœurs et des coutumes des habitants du golfe Persique, tandis que la Genèse décrit le déluge pour un peuple continental. Si les analogies prouvent la communauté du fond, les divergences, qui sont caractéristiques, établissent l’individualité propre des deux récits. Quant aux rapports originels des deux traditions, les critiques ne sont pas d’accord. Les uns
admettent la dépendance des deux documents, hébreu et chaldéen, ou au moins des deux traditions qu'ils représentent. Aux yeux de certains critiques rationalistes, qui rabaissent la date du Pentateuque, le récit de la Genèse serait un emprunt direct et assez tardif fait au poème cunéiforme; il n’en est qu’une édition épurée, une adaptation aux idées religieuses dos Hébreux et une transformation monothéiste et très abrégée. L’emprunt, s’il a existé, n’a pas eu lieu à une époque récente, et il n'est pas l'œuvre d’un homme; c’est l’œuvre de plusieurs générations. La transformation des légendes chaldéennes s’était faite chez les Hébreux dans la tradition populaire avant que le récit ne fût reproduit dans les documents bibliques. « Rien ne s’oppose à ce que l'histoire du déluge ait été connue par les ancêtres d'Israël durant leur séjour en Mésopotamie , et qu’elle se soit conservée, en se modifiant et en s’épurant, chez les descendants d’Abraham jusqu’au moment où nous la trouvons fixée dans les textes bibliques. » A. Loisy, Les mythes chaldéens de la création et du déluge, p. 93. Mais d’autres critiques reconnaissent avec plus de vraisemblance dans la légende chaldéenne et la narration mosaïque deux récits parallèles, nés d’une tradition commune et primitive plus ou moins fidèlement conservée. Elles représentent deux formes indépendantes, nationales et localisées de la tradition sémitique. Ce sont des traditions sœurs qui, sous l’empire de causes physiques et morales, ethniques et géographiques, se sont diversifiées. La tradition mère se serait mieux conservée dans le récit de Moïse que dans le document babylonien, où elle est défigurée par des altérations mythologiques. Fr. Lenormant, Les origines de l’histoire, 1880, t. i, p. 407-408; F. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes , 6e édit., Paris, 1896, p. 330.
2° Les autres traditions diluviennes. — Des traditions relatives au déluge se retrouvent chez la plupart des peuples du monde. On les a généralement rapprochées du récit de la Genèse, mais avec des divergences de vues qui ont donné heu à trois interprétations différentes. — 1. Suivant l'une, la tradition diluvienne est universelle, et tous les peuples ont gardé le souvenir du déluge de Noé. Déjà on a constaté l'existence de ce souvenir chez la plupart, et, si une nation semble ne l’avoir plus, c'est qu’elle n’a pas encore livré toutes ses traditions, ou qu’elle a perdu celle du déluge par suite de migration , de mélange avec d’autres peuplades ou de quelque autre circonstance historique analogue. Or toutes ces traditions diluviennes sont des lambeaux plus ou moins mutilés de l'unique et véritable tradition primitive. Les transformations qu’elles ont subies s’expliquent par l'adaptation locale du cataclysme et se sont produites par restriction. L’événement, de général et universel qu’il était, est devenu local, particulier et restreint. Cf. Lüken, Traditions de l’humanité, trad. franç., 1862, t. i, p. 249-350; Lambert, Le déluge mosaïque, 2e édit., Paris, 1870, p. 43-165; F. Vigouroux, Manuel biblique, 9e édit., 1895, t. i, p. 590-596. — 2. Une étude critique et scientifique de ces souvenirs du déluge a permis de distinguer les traditions réellement diluviennes, qui se rapportent de fait au déluge de Noé, des pseudo-diluviennes, qui se réfèrent à des inondations locales. Les traditions réellement diluviennes sont elles -mêmes ou originales et aborigènes, c’est-à-dire originaires des pays où elles sont conservées et propres aux peuples qui les détiennent, ou importées par des étrangers dans la région où on les retrouve et par conséquent empruntées. Or, si la tradition diluvienne n'est pas absolument universelle, elle existe dans toutes les grandes races de l'humanité, sauf une, la race nègre, chez laquelle on en a vainement cherché la trace. Les races aryenne ou indo-européenne, sémitique ou syro-arabe, chamite ou cousehite, l'ont en propre et ne l’ont pas empruntée l’une à l'autre; chez elles, elle est: primitive. La race jaune la possède, mais
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par importation. Les populations américaines la connaissent, mais on ne peut dire avec certitude si leurs traditions sont originales ou si elles sont d'importation asiatique ou européenne. Au nombre des légendes pseudodiluviennes , on peut ranger les déluges d’Ogygès et de Deucalion, la grande inondation placée par les livres historiques de la Chine sous le règne de Yao, et la légende de Botchica, chez les Muyscas de l’Amérique méridionale. Fr. Lenormant, Histoire ancienne de l’ Orient jusqu’aux guerres médiques , 9e édit., Paris, 1881, t. i, p. 55-91; Les origines de l’histoire, 2e édit., Paris, 1880, t. I, p. 382-491. — 3. D'autres critiques enfin tirent plus rigoureusement encore les conclusions de l’étude critique des traditions diluviennes, et aboutissent à ne plus reconnaître pour réellement diluvienne et aborigène que la tradition chaldéenne. Elle a été importée de la Mésopotamie, son pays d'origine, dans les contrées voisines ; elle a fait souche et a porté les branches hébraïque, phénicienne, syrienne, arabe, phrygienne et arménienne. Les traditions antéro -asiatiques sont seules réellement diluviennes; toutes les autres sont pseudo- diluviennes. L. Diestel , Die Sintflut und die Flutsagen des Alterthums , Berlin, 1876, p. 17-20; A. Dillmann, Gcnesis, 6e édit., 1892, p. 132; Frz. Delitzsch, Neuer Commenta r über die Genesis, 1887, p. 159; R. Andree, Die Fluthsagen, in-12, Brunswick, 1891, p. 1; R. de Girard, Le déluge devant la critique historique , Fribourg, 1893, p. 53-281. Quoi qu’il en soit, si même on réduit au minimum les traditions réellement diluviennes, le fait du déluge reste historiquement certain. Sa certitude historique repose sur un groupe de traditions réelles, qui ont transmis jusqu’à nous le souvenir du grand cataclysme qui frappa l’humanité à l’origine de l’histoire. Cf. E. Mangenot, Le déluge devant la critique historique , dans la Revue des sciences ecclésiastiques , août 1895, p. 97-119.
il géologie. — Les premiers géologues avaient cru trouver dans les couches de la surface terrestre des preuves directes de la submersion du globe à une époque historique, et ils attribuaient au déluge mosaïque la formation de terrains alluvionnels , qu’ils nommèrent en conséquence diluvium. Leur opinion est aujourd'hui généralement abandonnée. Les géologues contemporains reconnaissent qu'une inondation du genre de celle de Noé, qui n’a duré qu'un an, n’a pu laisser sur le sol de traces assez durables pour être reconnues avec certitude après des siècles, ni assez caractéristiques pour être distinguées de celles d’autres inondations précédentes. Ils rapportent à des époques antérieures et ils expliquent par l’action d’autres causes les phénomènes que leurs prédécesseurs regardaient comme des preuves géologiques du déluge. On a constaté, en effet, qu'il y a plusieurs espèces de diluvium, et dans chacune d'elles plusieurs couches dues à des facteurs différents et se rapportant à des époques distantes. Elles ont été produites par une longue série de révolutions dans lesquelles l'eau joue un rôle important, mais non exclusif. Les graviers d'alluvion, qui constituent le diluvium gris, ont été entraînés des montagnes dans les vallées par des cours d’eau plus puissants que nos fleuves actuels et coulant dans d’autres conditions de pente et de niveau. Le lœss est dû au ruissellement de pluies très abondantes, qui dégradaient les pentes et emmenaient des boues lines et des fragments de pierre. Le diluvium rouge est le résultat d’alternatives de gelée et de dégel sur la surface d'un sol constamment gelé dans ses profondeurs. A. de Lapparent, Traité de géologie, Paris, 1883, p. 1079-1091. — Les blocs erratiques , ces immenses rochers transportés à des centaines de kilomètres des monts auxquels ils ont été arrachés, n’ont pas été roulés par les eaux, car leurs angles ne sont ni brisés ni arrondis , ils ont été charriés par les immenses glaciers qui aux temps quaternaires ont couvert une partie du globe. Les cavernes et les fissures de rochers remplies d'ossements d hommes et d’animaux fortement ci-
mentés ensemble et mêlés de fragments des roches environnantes se sont formées à l’époque où le froid excessif obligea les habitants de l’Europe à chercher un abri dans les cavernes. Leurs ossements se sont entassés avec ceux des animaux dont ces grottes avaient été les repaires ou dont eux- mêmes se nourrissaient, et le tout s’est soudé par l’action de l’eau qui s’infiltrait. A. de Lapparent, Traité de géologie, p. 1092-1096. — Les cavernes à ossements et les brèches osseuses ne sont donc, pas plus que les terrains diluviens et les blocs erratiques, des preuves certaines du déluge noachique. Toutefois la géologie, qui ne confirme pas directement l’existence du déluge, ne le contredit pas. Elle en montre même la possibilité, lorsqu’elle constate les traces d’inondations considérables aux temps tertiaires et quaternaires. Le déluge biblique ne peut donc pas être déclaré antiscientifique ni impossible. F. Vigouroux, Manuel biblique, t. i, p. 596-599; Schôpfer, Histoire de l’Ancien Testament , trad. franç., t. i, p. 75-78; Jaugey, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, Paris, p. 870-872.
III. Étendue du déluge. — Le texte biblique présente le déluge comme universel ; mais cette universalité a été entendue dans trois sens différents, et l'inondation a été tenue pour universelle : 1° quant à la surface du globe; 2° quant à la terre habitée par les hommes ; 3° quant à la région occupée par une partie seulement de l’humanité. Il y a donc trois opinions relativement à l'étendue du cataclysme : la première admet l’universalité absolue et géographique du déluge, la deuxième son universalité anthropologique, la troisième son universalité restreinte à une fraction de l'humanité.
1° Universalité absolue et géographique. — La plupart des anciens écrivains ecclésiastiques, Pères, docteurs, théologiens et commentateurs, croyaient que le déluge avait été complet dans le sens le plus large du mot, et qu’il avait recouvert toute la terre. Ils donnaient au récit mosaïque le sens qu’il présente au premier aspect, et ils l’entendaient d’une inondation qui avait submergé le globe et détruit tous les animaux et tous les hommes. Les termes employés par Moïse ne leur paraissaient pouvoir souffrir d’autre exception que celle qu’ils indiquent et qui concerne Noé et sa famille. L’universalité absolue du déluge est décrite dans la Genèse en termes très forts et très nets, et le texte est si clair, que pendant des siècles il a été entendu dans ce sens. Rien n’indique que l’universalité du cataclysme doive être restreinte, et le contexte, par là même qu’il excepte Noé et qu’il n’excepte personne autre , exclut toute interprétation restrictive. Dieu, en effet, a résolu de produire le déluge pour détruire toute chair qui est sous le ciel. Des représentants de toutes les espèces des animaux terrestres sont introduits dans l’arche pour la conservation des espèces sur la terre. Les eaux inondent tout et couvrent les plus hautes montagnes qui sont sous tous les deux. Toute chair périt , et il ne reste que les seuls êtres vivants qui étaient renfermés dans l’arche. Dieu promet à Noé qu’il n'y aura plus de déluge pour détruire toute chair. Or il y a eu depuis lors des déluges partiels, celui de Deucalion chez les Grecs et la grande inondation des Chinois. Si le déluge de Noé n'avait pas été universel, Dieu aurait donc violé sa promesse. Le gage qu’il en a donné, l’arc-en-ciel, se voit dans toutes les contrées, il est universel. Il faut donc que le déluge, dont il est le signe, ait été universel. En présence d’un texte si formel, les objections tirées des sciences physiques contre l'universalité absolue du déluge ont . peu de valeur, et lors même que la raison ne pourrait les résoudre suffisamment, la foi du chrétien ne serait pas ébranlée; car Dieu, qui avait tout réglé en vue d’une catastrophe universelle, a eu assez de puissance pour réaliser des effets que la science est incapable d’expliquer. D'ailleurs les difficultés que soulève un déluge absolument universel ne sont pas aussi fortes qu'on se l'imagine parfois, et il n’est pas
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certain que la quantité d'eau existante n'ait pas suffi à la submersion générale du globe, surtout si l’on admet que l’irruption des mers sur les continents ne s'est pas faite partout en même temps , mais a couvert successivement toutes les contrées du monde. L'universalité absolue du déluge est confirmée par un passage de la seconde Êpitre de saint Pierre, ni, 6 et 7. L’apôtre compare au déluge la conflagration universelle qui aura lieu à la fin des temps. Le monde périra alors par le feu comme il a péri une première fois par l'eau. La comparaison entre les deux catastrophes n’existe que sous le rapport de l'étendue; elle serait inexacte si toutes deux n’avaient pas la même universalité. — Ces arguments exégétiques, joints à l’interprétation unanime des anciens et à l’universalité des traditions diluviennes, ont déterminé quelques exégètes modernes à admettre encore que le déluge a couvert la terre entière et a détruit tous les hommes et tous les animaux. D’Avino, Enciclopedia delV Ecclesiastico , 3" édit., 1878, t. i, p. 850-852; Moigno, Les splendeurs de la foi, 1877, t. ni, p. 1118-1133; Ubaldi, Introductio in Sacrarn Scripturam , 2e édit., Rome, 1882, t. i, p. 735-753; T. .1. Lamy, Comment, in librum Geneseos, Malines, 1883, t. i, p. 302-312.
2° Universalité relative et anthropologique. — Beaucoup de commentateurs et de théologiens de nos jours estiment que le déluge de Noé doit être restreint à la portion de la terre qui était colonisée lorsqu'il se produisit. Suivant eux, tous les hommes, hormis la famille de Noé, ont été engloutis dans les flots; mais l'inondation n’a pas recouvert tout le globe ni détruit tous les animaux. L’universalité du déluge n’est ni géographique ni zoologique; elle est seulement anthropologique.
Cette interprétation leur paraît nécessaire pour couper court aux graves objections que la zoologie et la physique soulèvent contre l'universalité absolue du déluge. Le plu cernent dans l’arche, qui était proportionnellement insuffisante, de toutes les espèces animales aujourd'hui connues et des provisions nécessaires à leur alimentation si variée durant une année; les soins qu’exigeait leur entrelien de la part de huit personnes seulement; la nécessité pour les animaux venus de zones différentes de s’accommoder à un climat uniforme; le repeuplement du globe entier, alors que les migrations des animaux spéciaux à l'Amérique et à l'Océanie, par exemple, n’ont pas laissé de traces, alors que les faunes ont toujours été localisées et que certaines espèces animales n'ont jamais existé en dehors de leurs zones respectives ; la conservation des poissons d’eau douce et d'eau salée dans le mélange des eaux de la pluie et des fleuves avec les flots de la mer : tout cela crée des difficultés insurmontables. D'autre part, dans le domaine de la physique, on ne peut guère expliquer la provenance de l’immense masse d'eau nécessaire pour inonder le globe entier. La quantité d’eau connue est insuffisante. Même sans tenir compte des crevasses et des enfoncements de la surface terrestre, il faudrait, au-dessus du niveau de la mer, un volume d’eau d’une profondeur égale à la hauteur du pic le plus élevé de l’Ilimalaya, à une hauteur de 8839 mètres. L’eau fûtelle suffisante, la submersion simultanée des deux hémisphères serait physiquement impossible. Cette submersion amènerait dans l’atmosphère un changement qui modifierait les conditions de la vie sur terre. Recourir à la toute-puissance divine pour expliquer ces impossibilités, c’est multiplier les miracles que le récit sacré ne mentionne pas et que les principes d’une sage exégèse ne permettent pas d’introduire inutilement.
Du reste, le texte de la Genèse peut s’interpréter légitimement, en restreignant les limites de l'inondation. Les expressions générales et absolues ; « toute chair qui a vie sous le ciel , tout ce qui existe sur la terre ; toutes les hautes montagnes qui sont sous le ciel, » Gen., vi, 17; vu, 19, doivent être entendues d’après le génie propre des langues orientales. Or les Orientaux emploient sou-
vent l’hyperbole, non seulement dans leurs écrits poétiques, mais jusque dans leurs livres historiques, et rien n’est plus fréquent dans la Bible que de désigner des contrées déterminées par les mots « toute la terre ». La famine qui régna du temps de Jacob dans les pays voisins de la Palestine et de 1 Égypte a prévalu sur toute la terre. Gen., xli , 54, 56, 57. L’entrée des Israélites en Palestine répand l’etfroi chez tous les peuples qui habitent sous le ciel, Deut., n, 25, c'est-à-dire chez les peuples limitrophes. De même, Deut., xi, 25, et II Par., xx, 29. Toute la terre qui désirait voir Salomon, 111 Reg., x, 24, était seulement la terre qui avait entendu parler de lui. A la première Pentecôte chrétienne, il y avait à Jérusalem des hommes de toute nation qui est sous le ciel, c’est-à-dire des Juifs de tous les pays de la dispersion. Les anciens exégètes avaient remarqué chez les écrivains bibliques l’emploi de termes absolus et généraux pour exprimer des faits restreints. S. Jérôme, In Isaiam, xm, 5, t. xxiv, col. 160. Il est donc permis d’appliquer au récit du déluge dans la Genèse ce procédé de restriction , qui est nécessaire dans d’autres passages bibliques. Ce récit présente d’ailleurs des indices positifs de restriction. La colombe ne trouva pas où poser le pied , parce qu’il y avait de l'eau sur la surface de toute la terre. Gen., vin, 9. L’oiseau voyageur n’avait évidemment pas parcouru le globe entier, et « toute la terre » désigne simplement ici l’espace que la colombe avait exploré. Enfin, dans l'interprétation du récit biblique, il faut tenir compte du point de vue subjectif du narrateur et des lecteurs. Or Noé et ses premiers descendants, Moïse et ses contemporains, ne connaissaient pas le globe entier; leur science géographique était bornée. Le récit du déluge, longtemps transmis par la tradition orale et enfin consigné par écrit, est conforme à leurs connaissances. 11 ne se rapportait qu’à la terre alors connue d'eux , aux montagnes qu'ils avaient vues, aux animaux qui les entouraient et dont ils avaient entendu parler. 11 est donc légitime de restreindre le texte sacré à la terre habitée, et, malgré des apparences contraires, cette restriction n’est pas en contradiction avec la narration de Moïse. Quant à la parole de saint Pierre, elle signifierait, si on la prenait à la rigueur, que la terre fut détruite par l’eau au temps du déluge comme elle le sera par le feu à la fin des temps. Toutefois le but de l’apôtre n’est pas de comparer les deux catastrophes au point de vue de l’étendue, mais seulement au point de vue de la certitude du fait et des effets produits.
La restriction de l’universalité du déluge à la terre habitée n'est pas opposée non plus à la tradition ecclésiastique, qui n’a pas reconnu sans exception l'universalité absolue de l’inondation. L’auteur anonyme des Quæstiones et responsiones ad orthodoxos , q. xxxiv, Pair, gr., t. vi, col. 1282, réfute quelques écrivains anciens qui disaient que le déluge n’a pas envahi toute la terre, mais seulement les contrées que les hommes habitaient alors. Théodore de Mopsueste soutenait ce sentiment, ainsi que nous l'apprend au vne siècle Jean Philopon, De mundi creatione, 1. I, c. xm, dans Galland, Dibliotheca veterum Patrum , Venise, t. xn, 1778, p. 486. Le cardinal Cajetan, In Genesim, vin, 18 (dans ses Opéra omnia in S. S., 5 in-f°, Lyon, 1639, 1. 1, p. 46), excluait les sommets des plus hautes montagnes. Dans la seconde moitié du xvne siècle, trois écrivains protestants enseignèrent l'universalité restreinte du déluge. Isaac Vossius, De vera ætate mundi, La Haye, 1659, s’en fit le champion et répondit aux objections de George llorn, Castigaliones ad objecta Georgii Hornii, et Auctuarium castigationum ad scriptum de ætate mundi, La Haye, 1659. Abraham van der iMill avait émis la même opinion dans un écrit publié plus tard, De origine animalium et migratione populorum, Genève, 1667, et Halle, 1705. Son gendre, André Colvius , communiqua le manuscrit de son beau-père à Vossius, qui lui adressa une lettre, Ad Andream Colvium epistola qua refellunlur argumenta quæ diversi
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scripto de ætate nxundi opposuere , La Haye, 1659. Une dissertation anonyme, De diluvii universalilate dissertatio prolusoria, 1667, attribuée à George-Gaspard Kirchmaier, restreint le déluge à l'Asie entière, ou même au centre de l'Asie, la seule partie du monde que les hommes occupaient alors. En 1685, les ouvrages de Vossius et de Horn sur la chronologie biblique et le déluge furent examinés par la congrégation de l'Index. Mabillon, qui vint alors à Rome, fut consulté à ce sujet, et, à la séance du 29 janvier 1686, il lut son Votum de quibusdam Isaaci Vossii opusculis , publié dans ses Œuvres posthumes , 1724, t. il, p. 59-74. Des trois points incriminés, il n'étudia que le dernier, le seul contestable, celui qui concerne l’étendue du déluge. Il exposa les raisons favorables et défavorables, et conclut qu'à son avis il n'y avait aucun péril à tolérer le sentiment de Vossius, et qu’il valait mieux ne pas le censurer. Si cependant la congrégation jugeait plus sage de le condamner, il fallait en même temps frapper les ouvrages de Horn. La congrégation tint compte des conclusions de Mabillon, et par décret du 2 juillet 1686 condamna à la fois dix opuscules de Vossius et deux de Horn. Les motifs de la censure sont inconnus. On peut présumer que l’opinion du déluge restreint à la terre habitée n’a pas été directement atteinte, et que le décret prohibe seulement la lecture d’ouvrages d’écrivains protestants. Eut -elle été visée, cette opinion fut reprise par des catholiques, et, après avoir été expurgée des erreurs accessoires et appuyée sur de meilleures preuves, elle est soutenable et ne paraît pas contraire à l'orthodoxie. Cf. E. Mangenot, L’universalité restreinte du déluge à la fin du AT//' siècle, dans la Science catholique, février et mars 1890, p. 148-158, 227-239. Elle compte de nombreux partisans: Samuel d’Engel, De la prétendue universalité du déluge et des divers systèmes qui ont servi à l’établir, Amsterdam, 1767; Alphonse Nicolai, Dissertazioni e lezioni di Sacra Scrittura, Genesi, Florence, 1766, t. IV, p. 149 et 152 ; Marcel de Serres, De la cosmogonie de Moïse comparée aux faits géologiques, Paris, 1838, p. 205; Maupied, Dieu, l'homme et le monde, 1851, t. ni, p. 803-805; de Bonald, Moïse et les géologues modernes , Avignon, 1835, p. 99; A. Sorignet, La cosmogonie devant les sciences perfectionnées, Paris, 1854, p. 59; Godefroy, Cosmogonie de la révélation , Paris, 1847, p. 293; Pianciani , Cosmologia naturale comparata col Genesi , appendice sopra il diluvio , dans la Civiltà cattolica , 19 septembre 1862, p. 28 et 290; H. Reusch, La Bible et la nature, trad. franç., Paris, 1867, p. 368-382; F. llettinger, Apologie du christianisme, trad. franç., 1875, t. m, p.337; Lambert, Le déluge mosaïque, Paris, 1870, p. 359-394; C. Güttler, Naturf orschung und Bibel in ihrer Stellung zur Schôpfung , Fribourg-en-Brisgau , 1877, p. 266-278; F. Vigouroux, Manuel biblique , 9e édit., t. I, p. 600-604; Crelier, La Genèse, Paris, 1889, p. 97-99; Brucker, L’universalité du déluge, Bruxelles, 1^86, et Questions actuelles d’Ecriture Sainte, Paris, 1895, p. 254-325; Thomas, Les temps primitifs et les origines religieuses d’après la Bible et la science, Paris, t. n, p. 214-267; J. Gonzalez-Arintero, El diluvio universal, Vergara, 1891.
3° Universalité restreinte à. une partie de l’humanité. — D'autres savants, parmi lesquels on compte des écrivains catholiques, restreignent davantage encore le déluge et admettent que tous les hommes n’ont pas péri sous les flots, et que des races entières, éloignées depuis longtemps du théâtre de l'inondation, ont été préservées. Ces races seraient, d’après plusieurs, celles qui étaient issues de Caïn, et seule la lignée de Seth aurait été frappée. Quelques-uns même pensent que les populations qui se trouvaient en dehors de la vallée de l’Euphrate n'ont pas été atteintes. — Cette opinion repose sur les mêmes raisons que la seconde, dont elle n’est qu’une application plus rigoureuse. Elle part des difficultés scientifiques que la paléontologie, l'ethnologie et la linguistique opposent
à l'existence d’un déluge qui aurait englouti tous les hommes. Une multitude de faits de plus en plus nombreux permettent d’affirmer que dés les temps quaternaires l'homme occupait les quatre parties du monde, qu’il avait atteint les extrémités de l’ancien continent et qu'il touchait à celles du nouveau. A. de Quatrefages, Histoire générale des races humaines, Ditroduction à l’étude des races humaines, Paris, 1887, p. 64. Or les paléontologistes ne remarquent pas, par les ossements fossiles des humains, dans l'histoire des races les lacunes que le déluge aurait dù y introduire. Aussi loin que remontent les documents historiques, on constate l'existence des races blanche, jaune et noire. Le nègre apparaît avec ses caractères distinctifs sur les plus anciens monuments de l’Egypte. Comme les variations se sont produites lentement sous l'influence des milieux, « les plus anciennes races humaines se sont formées, selon toute apparence, à la suite des changements qu'a subis notre globe et des premières migrations ». A. de Quatrefages, Histoire générale des races, p. 169. La linguistique confirme les conclusions de l’ethnologie. Les langues, si on admet leur formation naturelle, n auraient pas eu le temps de se diversifier depuis le déluge jusqu’à l’époque où on les voit toutes formées. L’allongement de la chronologie biblique du déluge à Abraham, voir Chronologie de la. Bible, col. 723-727, ne suffit pas à expliquer entièrement les faits constatés. Ces faits justifient donc la restriction du déluge à une fraction de l’humanité.
D'ailleurs cette restriction se concilie parfaitement avec le récit de la Genèse. Si, de l'aveu des partisans de l’universalité anthropologique, les expressions si absolues en apparence : « toute la terre, tous les animaux, » s'interprètent légitimement dans un sens restrictif, l'expression semblable : « Tous les hommes, » dans le même contexte, pourra s’entendre aussi d'une partie des hommes, des individus qui habitaient le théâtre de la catastrophe. Refuser d’admettre la restriction du mot tout quand il s'agit des humains, alors qu’on l’admet pour la terre et les animaux, serait une inconséquence que rien ne justifie. Il y a autant de motifs de restreindre l’universalité pour l’humanité que pour la terre et les animaux. La corruption morale, qui fut la cause du déluge, n’était pas absolument universelle, sinon dans la contrée où vivait Noé. La narration de la Genèse raconte les faits suivant la manière ordinaire de parler, selon laquelle « toute la terre » désigne la contrée submergée par les eaux; « tous les hommes, » les habitants de cette contrée. En outre, la Genèse n'est pas l'histoire de l’humanité, mais seulement celle des ancêtres du peuple de Dieu. Or, au moment où elle raconte le déluge, elle a éliminé de son cadre des races entières, issues des fils et des filles d’Adam et des autres patriarches. Son récit du déluge, qui a d’ailleurs une couleur locale bien marquée, ne parle plus de ces races et n’a en vue que les habitants de la contrée où s'étaient passés les faits. Enfin, de l’aveu de tous, la table ethnographique du chapitre x de la Genèse n’est pas complète et ne mentionne pas les races jaune, rouge et noire. Ces races proviennent sans doute d’individus qui n’étaient pas de la lignée de Noé. L’abbé Motais, Le déluge biblique, in-8°, Paris, 1885, p. 301-333, avait cru trouver dans le Pentateuque des traces des survivants du déluge, et il nommait les Caïnites, les Amalécites, les Sodomites et les populations géantes de la Palestine, les Émim, les Zomzommim, les Avorim et les Horim. Mais ces traces sont peu probables. Voir Amalec, t. i, col. 426- 427; Cinéens, t. n, col. 768-770, et Rambouillet, Gain redivivus, in-8°, Amiens, 1887.
A cette interprétation, les partisans de l’universalitë du déluge quant aux hommes objectent, non sans fondement, que le récit biblique renferme divers traits qui sont directement et positivement opposés à toute restriction du cataclysme à une fraction de l’humanité. L’homme que Dieu veut détruire par le déluge, c’est l’homme qu’il a créé, qu'il
DÉLUGE
se repent d’avoir fait, Gen.,vi, 5-8; c’est donc le genre humain et non une partie seulement de l'humanité. D'ailleurs Noé, après sa sortie de l'arche, est présenté comme le père et le chef de tous les hommes qui vivront après le déluge. Gen., ix, 1 et 19. Enfin le plan de la Genèse n’élimine pas nécessairement avant le chapitre VI les enfants de Cain et les autres descendants des patriarches en dehors de la lignée principale, qui devait être celle du peuple de Dieu. Celte lignée n’est complètement isolée qu’au début de l’histoire d Abraham. A la troisième opinion, on oppose aussi des textes bibliques qui sont pris en dehors de la Genèse et qui affirment que tous les hommes ont péri dans le cataclysme. — Mais « l’espérance de l'univers, réfugiée sur un navire », qui conserva « le germe d'une postérité », Sap., xiv, 6, peut s’entendre de Noé, père des hommes postdiluviens, même dans l’hypothèse d'autres races survivantes. En tout état de choses, Noé, juste et parfait, fut la rançon de l’humanité; il fut au moins une semence de justes ou le chef d'une nouvelle race. Eccli., xliv, 17 et 18. Si Jésus compare la fin du monde avec le déluge, qui emporta sinon tous les hommes, du moins tous les voluptueux du temps, Matth., xxiv, 37-39, sa comparaison porte non sur l’universalité des victimes, mais bien sur le caractère inopiné du déluge et du jugement dernier, et il dit seulement : « Malgré les avertissements et les signes certains, les contemporains de Noé furent surpris par le déluge, qui les extermina tous. » Cf. Fillion, Évangile selon saint Matthieu, Paris, 1878, p. 470. Quand saint Pierre parle des huit âmes qui furent sauvées dans l’arche, 1 Petr., ni, 19 et 20, son but n’est pas de démontrer la nécessité ou l'universalité du baptême, mais son efficacité. Il compare l’eau du baptême à celle du déluge en tant qu’elle sauve, non en tant qu’elle perd, et il affirme que tous les baptisés seront sauvés aussi certainement que le furent le petit nombre d'âmes qui étaient renfermées dans l’arche au temps du déluge. Drach, Épitres de saint Paul, Paris, 1871, p. 100. Si le même apôtre dit que Dieu n’a pas épargné le monde ; primitif et n'a sauvé que Noé le huitième, c’est-à-dire sept autres personnes avec lui, en amenant le déluge sur le monde des impies, Il Petr., n, 5-7, on peut expliquer sa parole du monde au milieu duquel vivait Noé, le prédicateur de la justice. Donc ces textes ne prouvent ni pour ni contre l’universalité ethnographique du déluge. | Oppose-t-on à la troisième opinion l'accord unanime avec lequel les Pères reconnaissent l’universalité anthropologique du déluge, ses partisans répliquent qu’il est loisible de s’écarter du sentiment commun des Pères sur ce point aussi légitimement qu'au sujet de l'universalité géographique et zoologique. 11 est vrai, on a dit que le témoignage des Pères relativement à l’inondation du globe et a la destruction des animaux ne constitue pas un enseignement ecclésiastique, tandis qu’il affirme la destruction du genre humain comme un point de foi, comme une vérité connexe avec la foi, puisqu'il la donne pour base à un type certain, à la signification figurative de l’arche, représentant l’Église, hors de laquelle il n’y a pas de salut. L’existence du type est indiscutable. Mais il n’est pas de la nature du type qu'il y ait équation entre lui et l’antitype qu’il représente. Un fait relativement universel peut servir de type à un fait absolument universel. La maison de Rahab est considérée par les Pères comme la figure de l’Eglise, en dehors de laquelle il n’y a pas de salut. Les huit personnes qui étaient dans l’arche représentaient tous les sauvés. Les contemporains de Noé, les seuls habitants de la contrée submergée, peuvent représenter tous ceux qui seront damnés hors de l’Église, sans que la signification typique du déluge perde de sa valeur. L’universalité relative du déluge quant aux hommes suffit donc à maintenir la vérité du type. Les Pères, il est vrai, s’appuient sur l’universalité absolue de la destruction des hommes. Ils n’en ont pas fait toutefois une condition nécessaire du type prophétique ; ils n’ont pas
exclu expressément l’universalité relative, et leur manière de s’exprimer ne l’exclut pas équivalemment. Ils n'ont donc pas tranché d'autorité une question qui ne se posait pas pour eux.
Si la troisième opinion ne peut pas invoquer en sa faveur l’autorité des anciens, elle compte déjà beaucoup de partisans. Elle n’est pas tout à fait nouvelle. Le dominicain Jérôme Oléaster, Comment, in Pentateuchum, Lyon, 1586, p. 518, admettait que les Cinéens, Num., xxiv, 21, descendaient de Caïn. Isaac de la Peyrère restreignait le déluge à la Palestine, Systema theologicum ex Præadamitarum hypothesi, 1655, p. 202-219; Aug. Malbert, Mémoire sur l’origine des nègres et des Américains , dans le Journal de Trévoux, 1733, p. 1910- 1972; Frdr. Ivlee, Le déluge, considérations géologiques et historiques, 1853, p. 311-319; Ch. Schœbel, De l’universalité du déluge, 1856, et Annales de philosophie chrétienne, 1878, p. 422; d’Omalius d'Halloy, Discours à la classe des sciences de l’ Académie de Belgique, 1866; Scholz, Die Keilsclirift- Urkunden und die Genesis , 1877, p. 71; Motais, Le déluge biblique devant la foi, l’Écriture et la science, Paris, 1885; Ch. Robert, La non-universalité du déluge, Paris et Bruxelles, 1887; Encore la non-universalité du déluge, extraits de la Revue des questions scientifiques. Un plus grand nombre d’écrivains, sans l’adopter positivement, la tiennent pour libre, soutenable et probable. Jaugey, Dictionnaire apologétique de la f oi catholique , p. 748-773; cardinal Meignan, De l’Éden à Moïse, Paris, 1895, p. 235-238; J. A. Zahm, Bible, science et foi, trad. franc., Paris [1896], p. 105-163; Schôpfer, Histoire de l’Ancien Testament , trad. franç., Paris, 1897, p. 82-87; Bibel und Wissenchaft, 1896, p. 201-245; F. de Ilummelauer, Comment, in Genesim, Paris, 1895, p. 235-236, qui donne une bibliographie très complète. Si les sciences établissaient par une démonstration rigoureuse ou par un ensemble d’indications précises et convergentes la non-universalité anthropologique du déluge, on devrait admettre que le récit biblique ne s’y oppose pas. Mais les sciences n’ont pas encore jusqu’à présent établi ce fait, et on peut satisfaire à leurs légitimes exigences actuelles en reculant la date du déluge. 11 n'est donc pas nécessaire d'adopter le sentiment qui restreint le déluge à une partie de l’humanité. On n’y serait contraint que si la non -universalité devenait une vérité incontestable, et on pourrait le faire, puisque la foi n'y apporte pas obstacle. En attendant, il est sage et prudent de s’en tenir à la seconde opinion.
IV. Nature du déluge. — Aussi longtemps qu’on a admis l’universalité absolue du déluge, on a cru à son caractère miraculeux. Une intervention directe de Dieu était, en effet, nécessaire pour expliquer la submersion du globe entier, et l'universalité absolue de l'inondation entraîne comme conséquence logique une origine miraculeuse. Les anciens exégètes ont pu hésiter et ne pas s'accorder dans la détermination du point précis où l’action immédiate de Dieu s’était fait sentir, voir Motais, Le déluge biblique, p. 210-214; d'un accord unanime, ils ont reconnu dans le déluge biblique un fait produit en dehors des lois ordinaires de la nature, un fait miraculeux. Mais dès qu’on a commencé à restreindre l’inondation à des limites déterminées, soit à la région qu'occupaient alors les hommes , soit aux pays connus des Hébreux, soit à une contrée particulière, elle est apparue comme un événement provoqué sans doute par une intention spéciale de Dieu, mais réalisé par le jeu des forces naturelles; comme un fait providentiel dans son but, miraculeux dans son annonce prophétique, mais naturel dans son mode de production. 11 y a donc lieu de se demander si le déluge a été produit par une intervention directe de Dieu , ou s’il a été l’effet de causes physiques dirigées seulement par la Providence.
L’annonce prophétique de la catastrophe ne prouve pas que le cataclysme lui-même a été miraculeux. D'autres
DÉLUGE — DÉMÉTRIUS 1er SOTER
événement , annoncés dans la Bible comme des vengeances divines, comme des châtiments exemplaires, ont été des phénomènes entièrement naturels en eux-mêmes. La destruction de Jérusalem, prédite par Jésus -Christ avec des détails plus circonstanciés que ceux du déluge, n'en lut pas moins réalisée par des agents naturels et humains. Tous les faits prophétisés ne sont pas des miracles. Pour que la prophétie se réalise, Dieu n'a pas besoin de déroger aux lois naturelles, il suffit que, sans nuire à leur fonctionnement régulier, il les dirige à ses fins, et que les causes physiques agissent spontanément au moment qu'il a fixé. Dieu est certainement intervenu, quand il a ordonné à Noé de quitter l’arche, Gen., vm, 15-17, et quand il a contracté avec lui une nouvelle alliance. Gen., vm, 21 et 22; ix, 1-17. Mais on peut soutenir que son action directe ne s’est pas fait sentir dans la production de l’inondation. Tandis que la légende chaldéenne du déluge fait intervenir les dieux dans l’exécution même de l'inondation, le récit de la Genèse, qui montre Dieu agissant avant et après l’événement, ne parle pas de son action dans la réalisation du cataclysme. Il indique expressément les causes physiques qui entrèrent en jeu, une pluie torrentielle et l’envahissement de la mer sur le continent, Gen., vu, 11 et 12, sans les mettre dans les mains de Dieu. Les progrès et la décroissance de l’inondation sont aussi présentés comme s’opérant naturellement. Gen., vu, 17-19, 24, et vm, 2-14. Toute la marche de l’inondation est donc décrite dans la Genèse comme naturelle. Les indices de l’action directe de Dieu dans la réalisation même du déluge, qu’on a cru trouver dans le récit de la Genèse, ne sont pas certains ni assez évidents. La leçon de l'Italique : « Intrabunt ad te, » au lieu de : « Ingredientur tecum, » Gen., vi, 20,
suivant laquelle saint Augustin, De Civit. Del, xv, 27,
t. xli, col. 475, a fait intervenir Dieu dans le rassemblement des animaux, ne répond pas au texte original, qui annonce simplement le fait, sans indiquer d’aucune manière le mode de son exécution. La Vulgate montre Dieu fermant la porte de l’arche, Gen., vii, 16; le texte hébreu dit seulement que « Dieu ferma sur Noé ». Cela peut signifier simplement que par son action providentielle Dieu ne permit à personne, en dehors de la famille de
Noé, de trouver un refuge dans l’arche. Muet sur toute
action miraculeuse, le texte biblique est absolument formel en faveur des causes naturelles de l’inondation. On peut en conclure que, quoique providentiel dans son but, le déluge fut un événement naturel dans le mode de sa réalisation. R. de Girard, Le caractère naturel du déluge, Fribourg, 1894. Cette conclusion serait certaine, s’il était démontré que l'inondation fut localisée dans des limites assez étroites, ou que l’humanité était encore peu répandue. Elle perd de sa rigueur logique, si les hommes étaient déjà disséminés au loin et de divers côtés. Dans ce cas, l’inondation semble avoir dépassé la mesure des catastrophes ordinaires, et avoir exigé l’intervention miraculeuse de Dieu , conformément à l’interprétation générale.
Si le déluge peut être considéré comme un événement naturel, il est logique de chercher à découvrir le mode de sa réalisation, ün n’a pas manqué à cette tâche, et les essais d'explications scientifiques peuvent se classer suivant leurs tendances en quatre groupes. — 1° Les théories cosmiques font appel à un changement dans la position de Taxe des pôles. Le déplacement plus ou moins subit de Taxe terrestre aurait eu pour effet de déverser tous les océans sur les continents et de produire une gigantesque barre d’eau qui aurait fait le tour du globe, en passant au-dessus des montagnes. Il est difficile d’indiquer une cause adéquate de ce brusque déplacement de Taxe terrestre. On a parlé du choc d’une comète et du soulèvement des montagnes, qui auraient changé la valeur de l’angle d’inclinaison de Taxe terrestre sur le plan de l’écliptique. Frd. Ivlee, Le déluge.
considérations historiques et géologiques , in- 12, Paris, 1816, p. 83-123 et 205-332. — 2° Les partisans des théories volcaniques rapprochent le déluge de la catastrophe récente de la Sonde, et expliquent l'inondation par un soulèvement des eaux de la mer, produit par l’éruption d’un volcan. — 3° Les tenants des théories orogéniques rattachent le cataclysme à des soulèvements montagneux ou à des effondrements dans le genre de celui qui a englouti l’Atlantide. K. de Léonhard, Géologie, trad. Grimblot et Toulouzan, 1839 et 1840, t. ii, p. 722; Ilugh Miller, Testimony of the rocks, 1858, p. 344-348. Cf. Reusch, La Bible et la nature, p. 395-398. — 4° La théorie sismique , s’appuyant principalement sur l'interprétation scientifique de la légende cunéiforme du déluge, explique l’inondation par un séisme ou tremblement de terre, qui se produisit au fond du golfe Persique et projeta sur les plaines de la Mésopotamie les Ilots de la mer. Un terrible cyclone se joignit au raz de marée , et Tonde sismique transporta l’arche de la ville de Surippak, située sur le rivage de l’Euphrate, aux montagnes de Nizir. Cette translation de l’arche d’aval en amont , à contrepente des lleuves du pays, est à elle seule un indice certain du caractère sismique et marin du cataclysme. E. Suess, Die Sint/luth, eine geologische Studie, 1er fascicule de YAntlitz der Erde, Prague et Leipzig, 1883, p. Tl -27 ; R. de Girard, La théorie sismique du déluge, Fribourg, 1895, p. 23-541. Il est impossible de dire laquelle de ces théories se rapproche le plus de la vérité. Toutes prêtent le liane à la critique. Elles ont au moins le mérite de montrer que le déluge, qui est historiquement certain , est physiquement possible.
E. Mangenot.
DEMAS ( Aï|ux; , nom probablement contracté de Aïjq-rivpco;, ou selon quelques-uns de Avj[xapxo;) , compagnon de saint Paul, qui le nomme parmi ses collaborateurs. Philem., 24. Dans la conclusion de TÉpître aux Colossiens, iv, 14, il est également nommé, mais sans les éloges et recommandations qui accompagnent les autres noms. On voit par ces deux Épîtres que Démas était avec l’Apôtre pendant sa première captivité, à Rome. Mais durant son second emprisonnement, saint Paul se plaint à Timothée que Démas, par amour du monde présent, Tait abandonné et se soit retiré à Thessalonique. 11 Tim., iv, 9. Son retour dans cette ville a fait supposer qu'il en était originaire. Saint Jean Ghrysostome, In II Tim., hom. x, 1, t. lxii, col. 655. En tout cas, il n’était pas de race juive, puisque saint Paul, Col., iv, 11, 14, le sépare « de ceux qui étaient circoncis ». On ne sait comment il finit sa vie. Quelques Pères, entre autres saint Épiphane, Hæres., li, 6, t. xli, col. 897, ont conclu de II Tim., îv, 9, qu’il avait apostasié. D’après Estius, au contraire, ce serait Démas que saint Ignace dans sa lettre aux Magnésiens appelle leur évêque digne de Dieu. Mais aucun document ne vient appuyer ces diverses conjectures.
E. Levesque.
DÉMÉTRIUS ( AriuVê10; )• Nom de deux rois de Syrie, d’un orfèvre d'Éphèse et d’un chrétien.
1. DÉMÉTRIUS Ier SOTER, roi de Syrie, fils de Séleucus IV Philopator et petit-fils d’Antiochus III le Grand (fig. 488). Il régna de 162 à 150 avant J.-C.; de l’ère des Séleucides, 151-162.
I. Son histoire. — Tout enfant, en 175 avant J.-C., il fut envoyé en otage à Rome, en échange de son oncle, Antiochus IV Épiphane, et y resta pendant tout le règne de ce prince. A la mort d'Épiphane, en 164, il demanda au sénat la liberté et la permission d’aller occuper le trône de Syrie. Le sénat refusa. Dérnétrius s’échappa de Rome avec la complicité de Polybe et débarqua en Syrie. 11 avait alors vingt-trois ans. Polybe, xxxi, 12. Le pays se déclara en sa faveur; le jeune Antiochus V Eupalor, son cousin, fut mis à mort avec son tuteur Lysias, et Dérnétrius devint maître du royaume. Polybe, xxxi, 19-23;
DÉMÉTRIUS 1er SOTER
Appien, Syriac., 46, 47; Justin, xxxiv, 3; Tite-Live, Epit. , xlvi ; Josèphe, Ant. jud., XII, x, 1. I Mach.,vn, 1-4; II Mach., xiv, 1-2. Voir Lysias. Il s’efforça de gagner la sympathie des Romains en leur envoyant une ambassade chargée de présents et en leur livrant l’assassin de l'ambassadeur Cn. Octavius. Ceux-ci le reconnurent pour roi sur les instances de Tibérius Gracchus. Polybe, xxxii, 4 et 6. Il s'occupa alors de pacifier l'Orient et délivra Babylone du satrape Héracléides, qui s’y était établi en maître. Ce fut alors que les Babyloniens lui décernèrent le titre de Soter ou Sauveur. Polybe, ibid.; Appien, Syr., 47. Il chassa Ariarathe de Cappadoce; mais le sénat romain soutint ce roi et le rétablit. Polybe, xxxii, 20, 3; cf. in, 5, 2; Appien, Syr., 47; Tite-Live, Epit., xi.vii ; Justin, xxv, 1. Démétrius tenta ensuite, mais sans succès,