DÉMONIAQUES
doute Notre - Seigneur parle de démons et semble les chasser; mais « il se conforme à la manière de parler de son temps, et guérit ces infortunés sans partager l’erreur populaire ». Winer, Biblisches Bealwôrterbuch , Leipzig, 1833, t. i, p. 191. — 1. 11 est vrai que plusieurs des symptômes signalés chez les démoniaques de l’Évangile se rencontrent chez certains malades. Ceci prouve seulement ou que le démon a la puissance de produire dans les corps des maladies connues, comme il l'a fait pour Job, il, 7, ou qu’il peut profiter soit dune maladie préexistante, soit d’une prédisposition morbide qu'il développe, pour s’introduire dans un corps. — 2. Quand on dit de quelqu'un qui déraisonne qu’il a un démon, cette expression n’implique pas toujours le fait de la possession. Nous disons en français d’un homme vif et impétueux : « 11 a le diable au corps. » Racine, Plaideurs ,
II, xi. Cette locution et beaucoup d’autres analogues, qui sont dans le langage courant, ne supposent nullement qu’un homme bouillant, emporté, déraisonnable, soit un possédé. Mais il ne suit nullement de là que les évangélistes ne veuillent parler que de maladifs quand ils attribuent à la présence du démon l’état de certains hommes.
Ils distinguent, au contraire, très bien entre ceux qui sont simplement malades ou infirmes, Matth., vin, 14-17 ; xii, 9-14, etc., et ceux qui sont possédés. Quelquefois, dans la même circonstance, ils notent les guérisons distinctes des malades atteints de diverses affections et des malheureux tourmentés par les démons. Matth., iv, 24; Marc., iii, 10, 11; Luc., vi, 18, etc. Ils ne confondent donc pas les uns avec les autres. S'ils disent que Jésus guérissait les démoniaques, Matth., xv, 28; Luc., ix, 43, c’est parce que la maladie concomitante à la possession ou produite par elle réclamait une guérison, et que cette guérison était l’effet le plus sensible de la sortie du démon. — 3. Les Apôtres constataient chez les démoniaques des etfets qu’on ne peut classer parmi ceux que produit une simple maladie. 11 n’y a pas de maladie qui, au moment de sa disparition, jette violemment à terre le malheureux qu’elle abandonne, Luc., iv, 33, ou le laisse pour mort sur le sol, Marc., ix, 25; qui puisse passer du corps d’un homme dans le corps des animaux. Matth., vin , 31, 32, etc. — 4. On ne saurait admettre que Notre-Seigneur se soit prêté à une feinte, en semblant chasser des démons là où il n’y avait que des maladies.
Si la croyance aux possessions diaboliques eut été une illusion populaire, le divin Maître l’eût contredite et rectifiée, plutôt que de laisser l’esprit de ses contemporains s’égarer sur une question aussi grave. C’est ce qu’il fit à propos de l’aveugle-né. Se conformant à 1a croyance populaire, ses disciples jugèrent que cet aveugle devait son infirmité soit à des péchés commis avant sa naissance, soit aux péchés de ses parents. Notre-Seigneur rectifia ce jugement erroné, provenant d’une opinion qui avait cours chez les Juifs. Joa., îx, 2, 3. 11 eut certainement agi de même si la croyance aux possessions diaboliques eut été une illusion. — 5. Enfin le divin Maître ne se contente pas de guérir ceux qui passent pour être possédés du démon. Il adresse à ses disciples des instructions expresses sur les possessions diaboliques, Matth., xii, 43-45; xvn, 17-20; Marc., ix, 27, 28; Luc., x, 17-20; xi, 24-26, et il leur confère le pouvoir de chasser les démons. Matth., x, 1; Marc., vi, 7; xvi, 17; Luc., ix, 1. Non seulement donc il tolère la croyance à la réalité des possessions diaboliques, mais encore il l’accrédite luimème par ses actes et par ses paroles.
2° Si les cas de possession étaient réels , on en trouverait des exemples nombreux dans toute l’Écriture. Or c’est à peine s’il s’en rencontre un seul dans l’Ancien Testament. Quant aux démoniaques dont parle l’Évangile, ils vivent presque tous en Galilée, et en tout cas hors de Judée, et leurs guérisons ne sont racontées que par les synoptiques, tandis que saint Jean les passe sous silence. — 1. Si la possession était un phénomène d’ordre I
purement naturel , on pourrait s’attendre à la constater d’une manière régulière à certaines époques et dans certains pays, comme la lèpre, par exemple, ou les diverses maladies avec lesquelles on a cherché à identifier la possession elle-mèine. Mais s’il y a là une action diabolique, il faut bien admettre que cette action s'exercera dans des conditions exceptionnelles, déterminées à la fois par la volonté perverse de Satan et par la permission que Dieu lui accorde. Aussi, remarque Frz. Delitzsch, System der biblischen Psychologie , Leipzig, 1861, p. 305, « la manière dont Satan fait valoir sa domination sur l’humanité varie réellement suivant les temps et les circonstances. Dans l'Ancien Testament, c’est par l’idolâtrie , dont le fond véritable est l’adoration des démons ( sêdîm ; Septante : Saip-àvia), c’est par les différentes pratiques jointes à l'idolâtrie , magie, nécromancie, divination, que Satan tenait en servitude tous les peuples, y compris Israël infidèle à Jéhovah avant l’exil. Exerçant ainsi sa domination sur les grandes masses, il n’avait pas besoin de montrer son pouvoir sur les individus, puisqu'il était là dans son propre domaine. Mais lorsque le châtiment salutaire de l'exil eut porté pour toujours le coup fatal à l’idolâtrie dans Israël, le pouvoir qu'a le royaume des ténèbres de nuire aux âmes et aux corps humains prit une autre forme. Des phénomènes sporadiques de possession corporelle ou plutôt à la fois spirituelle et corporelle commencèrent à s'y joindre. Si au temps de Jésus -Christ ils avaient crû en intensité et en nombre d’une si effroyable manière, c'est que le royaume des ténèbres mettait sur pied toutes ses forces, pour tenir tète à son vainqueur qui venait d’entrer dans l'histoire, et pour susciter contre lui l'hostilité des hommes qu’il rachetait. Mais Dieu avait son plan : faire reconnaître, à son triomphe éclatant sur les démons, la venue du royaume de Dieu dans le Christ et avec le Christ. Luc., xi, 20. » Dans la pensée de Dieu, ces possessions multiples devaient servir à manifester sa gloire, comme l'infirmité de l’aveugle-né, Joa., ix, 3; la mort de Lazare, Joa., xi, 4, etc. Notre-Seigneur semble le dire au démoniaque de Gadara, qui veut le suivre après sa délivrance. Marc., v, 19. — 2. On comprend dès lors que les possessions diaboliques se soient produites de préférence en Galilée, où régnait un courant sympathique à la personne et à l'œuvre du Sauveur, tandis qu en Judée l’orgueil des scribes, des pharisiens et des princes des prêtres entretenait contre le divin Maître une opposition qui pouvait satisfaire pleinement les vues de Satan, et qui aboutit à la condamnation finale de Jésus. Les synoptiques racontent les guérisons de possédés qui se produisaient fréquemment en Galilée ; saint Jean ne parle pas de démoniaques, parce qu’il ne s'en rencontrait guère à Jérusalem et en Judée, où se passent les événements auxquels il borne à peu près exclusivement ses récits. Toutefois il ne tait pas ce qui se disait à ce sujet à Jérusalem même, où quelques-uns accusaient Notre-Seigneur d’avoir un démon et d’être atteint de folie, tandis que les autres répondaient avec une parfaite raison : « Ces paroles ne sont pas d'un homme ayant un démon; un démon peut-il donc ouvrir les yeux des aveugles? » Joa., x, 20, 21. — 3. Les faits de possession diabolique ne se bornent nullement à ceux que rapportent les évangélistes. Les Pères relatent un grand nombre de faits de même nature, ayant un caractère public et inexplicable autrement que par 1 intervention diabolique. Ils tirent hardiment contre les dieux du paganisme un argument basé sur le pouvoir qu'ont les chrétiens de chasser les démons. Tertullien, Apologet., xxm, t. i, col. 410; Minutius Félix, Oclav., xxvii, t. iii, col. 323; S. Jérôme, Adv. Vigilant., 10, t. xxm, col. 348, etc. Saint Justin, originaire de Sichem, en Palestine, qui se trompe en disant que les démoniaques sont tout simplement des hommes tourmentés par les âmes des morts, Apolog-, I, 18, t. vi, col. 356, apporte en faveur de la divinité de Jésus-Christ cette raison qu'en son nom on soumet tout démon, ce
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que ne produit l'invocation d’aucun autre nom, si saint qu’il soit; et c’est contre un Juif que le philosophe chrétien fait valoir cet argument. Dialog. cum Tryph., 85, t. vi, col. 676. Saint Cyrille de Jérusalem, Catech., iv, 13; x, 19, t. xxxiii, col. 472, 685, rappelle également à son auditoire palestinien la puissance du Christ sur les démons, sans craindre d’étonner personne. — 4. Même à notre époque et dans nos pays catholiques, on constate de temps en temps des cas de possession diabolique, en face desquels la médecine est obligée d’avouer son impuissance radicale. Ces cas ont toujours été nombreux dans les pays de missions, où Satan a besoin de fortifier sa domination contre la propagande de l’Évangile. Cf. Waffelaert, Possessions diaboliques, dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique de Jaugey, Paris, 1889, p. 2515-2541. — 5. Il n’est donc pas possible de contester la réalité des possessions diaboliques. Sans doute, à la suite d’examens superficiels, on a pu confondre parfois certaines affections morbides avec la possession. Cette confusion ne se serait pas produite si l’on s’en était toujours tenu aux règles si prudentes que formule le Rituel romain en avant des prières prescrites De exorcizandis obsessis a dæmonio. Mais il n’y a rien à craindre de semblable au sujet des faits évangéliques concernant les démoniaques. L’autorité de Notre -Seigneur et celle des écrivains sacrés, celle de saint Luc en particulier, qui était médecin, en garantissent absolument l’authenticité et l'interprétation. Cf. Vigouroux, Les Livres Saints et la critique rationaliste, Paris, 1891, t. v, p. 386-395.
III. L'état physiologique et psychologique des démoniaques. — 1° Le démon cherche à exercer sa tyrannie sur la créature humaine par l’obsession et par la possession. Par l’obsession, il assiège le corps du dehors, afin d’effrayer, de dominer et de pervertir l’âme. Par la possession, il s’empare du corps lui-même, le soustrait au pouvoir de l’âme, et s’en sert comme d’un instrument dont il fait ce qu’il veut. Il lui est donc possible de communiquer à ce corps une énergie et des propriétés qui lui manqueraient naturellement, lui faisant briser des chaînes, Marc., v, 4; Luc., vm, 29, lui iniligeant d’étonnantes violences sans qu’il en souffre, le soustrayant à l’empire des lois naturelles de l’espace, de la pesanteur, etc., mettant sur ses lèvres des propos que le sujet ne saurait proférer de lui-même. Act., xvi, 16-18, etc. En un mot, c’est le démon qui anime le corps à la place de l’âme et fait accomplir par ce corps des actes en rapport avec sa propre action satanique. Cette substitution de l’action du démon à celle de l’âme dans la direction du corps a ses analogies dans les phénomènes hypnotiques, comme la suggestion, etc. « La possession démoniaque doit avoir les mêmes phases que la possession magnétique (aujourd’hui on dit: hypnotique); elle est fondée sur la même loi psychologique, sur la faculté pour l’âme humaine d’être privée de ses puissances sensitives, auxquelles se substitue une puissance étrangère. » Pauvert, La Vie de Notre- Seigneur Jésus - Christ , Poitiers, 1867, t. i, p. 226. — 2° Les Pères enseignent que les anges ne peuvent connaître ce qui se passe dans l’âme humaine, Pétau, De angelis , I, vu, 5, et qu’à plus forte raison le démon ne peut pénétrer dans cette âme malgré elle. C’est un privilège que Dieu s’est réservé d’entrer dans une ârne qu’il a créée. Cf. De spiritu et anima, 27; De ecclesiasticis dogmatibus, 50, dans les Œuvres de saint Augustin, t. xl, col. 799; t. xlii, col. 1221. Le démon ne peut pas même atteindre l’âme directement pour violenter sa liberté. S. Thomas, In 2 Sent., d. 8, q. 1, a. 5 ad 6. Il n’y a donc pas possession par rapport à lâme, mais seulement obsession. Satan cherche à la terroriser et à l’amener à composition , en dérobant à son influence le corps auquel elle commande habituellement. Mais comme ce corps n'obéit plus à l’àme, on s’explique pourquoi les démoniaques de l’Évangile , malgré la conscience qu'ils peuvent avoir de leur misérable état, ne UCT. DE LA BIBLE.
AQUES
réclament jamais d'eux -mêmes leur guérison, comme le font les autres malades. Aussi Notre-Seigneur ne s’adresset-il jamais à eux, mais au démon qui s’est emparé de leur ouïe comme de tous leurs sens. — 3° Les démoniaques ne sont nullement responsables des actes que le démon accomplit au moyen de leurs corps. Il ne paraît pas non plus que, pour les démoniaques de l’Évangile, la possession soit le châtiment de fautes antérieures. Notre-Seigneur se contente de chasser le démon, sans faire aucun reproche à ces malheureux. Cf. Frz. Delitzsch, System der biblischen Psychologie , p. 301; Ribet, La mystique divine distinguée des contrefaçons diaboliques, Paris, 1883, t. ni, p. 190-223.
IV. L'expulsion des démons. — Pour guérir les démoniaques, il fallait expulser les démons dont la présence occasionnait parfois la maladie. — 1° Les livres de l’Ancien Testament ne parlent nulle part de démons expulsés par le ministère d’un homme. Au livre de Tobie, vm, 3, on voit un ange, Raphaël, intervenir pour chasser le démon. L’ange commande, il est vrai, au jeune Tobie de faire brûler sur des charbons le cœur du poisson qu’il a pris, en assurant que la fumée ainsi produite a la vertu de chasser toute espèce de démons. Tob., vi, 8; vm, 2. Mais il ne semble pas nécessaire de voir dans cette combustion autre chose qu’un moyen choisi par l’ange pour cacher sa personnalité et la puissance qui s’y attachait. Voir Collyre, col. 884. — 2° On lit dans Josèphe, Ant. jud., VIH, il, 5, que Salomon avait reçu de Dieu le pouvoir de chasser les démons, et qu’il avait composé des formules d’adjuration très efficaces. « Cette manière de guérir, ajoute-t-il, est encore en grand usage parmi nous. » L’historien juif raconte qu’un certain Éléazar obtint la délivrance de possédés, en présence de Vespasien et de ses officiers, au moyen d’une racine très rare, indiquée dans les formules salomoniennes. On faisait respirer aux possédés cette racine enfermée dans un anneau, et le démon leur sortait par le nez. La précieuse racine, couleur de flamme, se rencontrait dans un lieu appelé Baaras et portait elle-même ce nom. Pour la cueillir, il fallait accomplir des formalités de toutes sortes. Josèphe, Bell, jud., VII, vi, 3. Les Juifs employaient certaines incantations pour chasser les démons, Schabbath , xiv, 3; Abodah Zarah, fol. 12, 2; quelquefois en versant de l’huile sur la tête du malade soumis à l’incantation. Sanhédrin, x, 1. Ces procédés paraissent en partie inspirés par ceux qui avaient cours chez les Égyptiens et les Chaldéens, pour guérir les maladies attribuées à l’influence des mauvais génies. Cf. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient classique, Paris, 1895, 1. 1, p. 212, 683, 780. Toutefois il parait certain que, chez les Juifs, certains hommes arrivaient à chasser les démons au nom de Dieu. « Ce n’était pas le plus instruit qui était le plus propre à cette œuvre de bienfaisance, mais le plus religieux. Plus on était pieux, plus on était apte à guérir les malades, c’est-à-dire à chasser les démons. Les rabbis avant tout, les scribes, les docteurs de la Loi, s’occupaient de chasser les démons, et quelques-uns y passaient pour fort habiles. » Stapfer, La Palestine au temps de Jésus -Christ , Paris, 1885, p. 243. C’est pourquoi Notre-Seigneur peut dire aux pharisiens qui l’accusent de chasser les démons au nom de Béelzébub : « Et vos fils, par qui les chassent -ils donc? » Matth., xii, 27; Luc., xi, 19. Si les exorcismes juifs n’avaient pas été parfois efficaces, le divin Maître n’aurait point parlé de la sorte. Il y avait des Juifs qui portaient le nom d’exorcistes. Act., xix, 13. Plusieurs même chassaient les démons au nom de Jésus, sans cependant être de ses disciples. Marc., ix, 37; S. Irénée, Contr. hæres., Il, vi, 2, t. vu, col. 725. — 3° Pour atténuer la portée des miracles opérés par le Sauveur, les Juifs l’accusaient de chasser les démons par le prince des démons, Matth., ix, 34; par Béelzébub. Matth., xii, 24, 27; Marc., m, 22; Luc., xi, 15, 19. A la rigueur, le démon pouvait se laisser