LA CRITIQUE MODERNE
Nous avons laissé les premiers protestants en possession de la Bible. C'était à leurs yeux le palladium, l'arche sainte, la parole de Dieu sans mélange, sans impur alliage. On dormait en paix et dans une parfaite sécurité. La question des deutérocanoniques amena bien quelques nuages dans le ciel bleu, mais on n’en était pas à une inconséquence près. Les hommes qui savaient distinguer les livres inspirés aussi aisément que l’on discerne le blanc du noir, l’aigre du doux, la lumière des ténèbres, qui disaient que l'Écriture est évidente par elle-même et se manifeste d’une manière irrécusable, dirent qu'il fallait s’en tenir à l'autorité de la Synagogue, au canon juif. Que devenait le criterium de Calvin et celui de Luther? Plus on se séparait de la tradition, plus on sentait le besoin de n’avoir pas une bible frelatée, le besoin d’avoir un livre sorti directement de la pensée de Dieu, clair, complet, intelligible pour tous; car autrement comment répondre aux syllogismes serrés des théologiens papistes, dont on avait tant d'horreur ? On se croyait invincible, à l'abri de toute attaque, quand un premier coup de tonnerre gronda dans le ciel serein des protestants. Un des leurs, Louis Cappel, fit paraître sa Critica sacra, qui mit en révolution le monde hétérodoxe, et un peu aussi le monde catholique. La doctrine de Cappel, bien inoffensive pourtant, et dépassée depuis par des écrivains orthodoxes, consistait à dire que le texte hébreu des Massorètes renferme des fautes évidentes. Buxtorf essaya, sans y réussir, de réfuter la Critica sacra; son insuccès donna encore plus d'importance à l'essai de Cappel. Les passions religieuses, si vives alors, étaient violemment surexcitées ; on accusait l'écrivain d’être un apostat, un traître vendu aux Jésuites et d'accord avec le P. Morin pour détruire, de concert avec les papistes, la sainte et immuable parole de Dieu. L'ouvrage de Cappel était incomplet et imparfait, comme sont tous les premiers essais sur des questions nouvelles; ce n’en fut pas moins la petite pierre détachée de la montagne qui brisa l’idole aux pieds d’argile.
Il était impossible que la théorie du libre examen n’aboutit pas un jour ou l’autre au rationalisme absolu. On n’en devina pas d’abord toutes les conséquences; car, en dépit de l'erreur, la foi pénétrait toutes les âmes. Catholiques et protestants avaient sucé le même lait évangélique, partageaient à peu près les mêmes croyances, et si l'on se séparait, c'était, disait-on, pour se nourrir mieux de la parole divine. Néanmoins les esprits attentifs pouvaient sans peine découvrir les premières traces du rationalisme chez Grotius, plus encore dans les lettres du Théologien de Hollande (Le Clerc), et surtout chez les sociniens.
Dans l'Église catholique on sut se garder des excès, tout en donnant à la raison une pius large place. Qu’avait-on à craindre? Si des théologiens de marque, comme Estius, croyaient à l'inspiration verbale, les Jésuites et nombre de docteurs refusèrent de souscrire aux conclusions trop rigoureuses de l’université de Louvain. On sait du
à men atteints
PRÉFACE XLVIL
reste que l'Église, que l’on dit si intolérante, laisse une très grande liberté à ses enfants fidèles, et leur permet de se mouvoir à l’aise. Les droits de la raison et de la critique sont de tradition chez nous. Bien avant Cappel, qui scandalisa si fort les siens, nous avions eu les Hexaples d'Origène, les éditions critiques des Septante par Lucien et Hésychius. Il faut être du métier, comme on dit, pour se rendre compte de la somme énorme de travail que ces études supposent chez des hommes privés des ressources que nous possédons à présent. Il est, je pense, superflu de prononcer le nom de saint Jérôme. L'Église a toujours senti l'importance de l'étude des textes originaux, puisque au concile de Vienne elle a prescrit dans les grandes universités la fondation d’une chaire d’hébreu et d’arabe ; le concile de Trente demanda la publication d’une édition critique du texte des Septante, édition donnée par Sixte-Quint ; il avait exprimé aussi le désir d’une édition critique et exacte de l’hébreu. Quoi qu’on puisse dire, les travaux les plus considérables sur la Bible ont été faits par les catholiques. Il suffit d'indiquer en passant la Polyglotte du cardinal Ximénès, qui rappelait le colossal travail d'Origène. On sait que les Concordances, si précieuses pour l'étude du texte, ont été imaginées par le dominicain Hugues de Saint-Cher. Je ne puis mentionner même d’un mot les chefs-d’œuvre, il faudrait un volume. Les Correctoria (indication des variantes et correction des leçons) nous appartiennent; à nous aussi les études sur les textes originaux; à nous le plan, les éléments du Thesaurus de Gesenius, qui nous a tout emprunté.
Cette liberté sur le terrain critique, nous la retrouvons sur le terrain de l’interprétation ; l'Église accepte l’école d’Antioche comme celle d'Alexandrie. Néanmoins ce n’est pas dans le sein de l’Église catholique que pouvait se produire la grande révolution de critique rationaliste dont nous voyons se dérouler toutes les phases. On trouvera les principaux détails de cette douloureuse histoire dans les ouvrages de M. Vigouroux; je me contente de mettre en lumière ce qui nous intéresse davantage dans cette étude.
Au xvurre siècle, les esprits cultivés se livrèrent de préférence à l'étude de la philosophie et des sciences naturelles, et l’on négligea la théologie, jusque-là reine et maitresse des autres sciences. Déjà la raison avait commencé à se séculariser avec la Renaissance, quand se produisit ce grand mouvement intellectuel qui, bien que partant d’un principe différent, facilita l’action dissolvante du protestantisme. La séparation n’eut lieu que plus tard, mais la raison échappa dès lors en partie à la tutelle de l’Église et se trouva mûre pour l’apostasie finale. La philosophie permettait de s’émanciper, de se soustraire à un contrôle génant; elle ouvrait ou paraissait ouvrir des horizons sans fin à l'intelligence émerveillée, enivrée de ses premières découvertes, fière de n'être plus l’humble servante de la théologie, de marcher de pair avec son austère et haute maitresse. De son côté, l’étude des sciences naturelles avait le grand avantage de donner un libre essor aux facultés humaines, pleine satisfaction à notre insatiable besoin de savoir. Elle avait de plus le grand avantage de ne point procéder par abstractions, par raisonnement à priori, par déductions métaphysiques souvent contestables, de ne pas marcher dans l'inconnu, mais d'éclairer par l'expérience chacun de ses pas.
Il se forma dès lors un courant rationaliste très puissant, qui envahit à son tour le domaine de la théologie et de l’Écriture Sainte. Jusque-là la Bible avait échappé aux attaques; catholiques et protestants la lisaient à genoux, comme un message de
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Dieu, et en baisaient respectueusement les pages ; elle était au-dessus de toute contestation, mais il fallut bientôt compter avec l'esprit nouveau. Le sens de l’histoire s'éveillait peu à peu, et bientôt la critique alla de pair avec l’érudition. Les Bénédictins donnèrent la mesure de ce qu’on peut réaliser : les érudits de l'avenir les égaleront peut-être, ils ne les surpasseront pas. Pour le dire en passant, nous ne connaissons guère de savants contemporains supérieurs ou même comparables aux Bollandistes, à Tillemont, Mabillon et autres érudits français dont nous ne sommes pas assez fiers, dont les travaux, ignorés chez nous, même à l’heure présente, nous reviennent d’Allemagne sans indications d'auteurs. Notre naïveté nous fait saluer dans des revues ou livres étrangers de prétendues découvertes qui sont notre bien propre. Un peu de fierté nationale ne messiérait pas.
Les rationalistes contemporains prétendent que la science des Bénédictins, toute d’érudition, est incomplète; que les documents qu'elle nous ἃ laissés, si authentiques et précieux qu'ils soient, ont besoin d’être revus, examinés, interprétés à la lumière de la critique moderne. Le courant a envahi le domaine sacré, et le fait capital de notre temps est d’avoir appliqué à l’histoire du peuple juif, à l'étude de sa littérature, de ses idées religieuses, les procédés de l’exégèse rationaliste.
Plusieurs apologistes contemporains, trop confiants à mon gré, affectent de ne pas voir le danger, de ne pas s’en préoccuper. ἃ quoi bon s’alarmer? disent-ils, la Bible en ἃ vu bien d’autres; depuis le temps de Porphyre, de Celse, de Julien l'Apostat, n'est-elle pas en butte à toutes les attaques? Les Pères de l'Église n’avaient-ils pas vu ce que nous voyons? Les Voltaire, les Strauss, les Renan, n'étaient pas inconnus aux premiers siècles ; ils ont relevé dans les Écritures de prétendues contradictions, des difficultés historiques, des assertions enfantines en matière de cosmographie, de physique et d'histoire naturelle. Nous n’y contredisons pas; nous disons seulement qu'il faut une forte provision d'optimisme pour comparer les attaques même du plus habile de tous à celles des rationalistes contemporains. Répondre aux attaques de ces adversaires par un haussement d’épaules est plus qu'insuffisant. J’affirme qu'elles valent la peine qu’on s’en occupe, pour venger la parole de Dieu et la faire paraitre dans tout son éclat.
Caractères de la critique moderne. — Un des principaux caractères de la critique nouvelle est de replacer dans leur vrai cadre historique les événements de la Bible. Les études bibliques tirent leur importance de l'intérêt capital qui s'attache aux idées religieuses dont les textes sacrés sont le vêtement. Aussi pour comprendre ces idées ne se borne-t-on plus à présent à une étude plus ou moins parfaite du texte lui-même, ne se contente-t-on plus, pour saisir le vrai sens de l’Écriture, de glaner çà et là des textes isolés, que l’on groupe avec art en faveur de telle ou telle thèse; d’en faire une sorte de mosaïque gracieuse en les rapprochant, en appliquant au même objet des citations parfois sans liaison entre elles. Le rêve de l’exégète moderne, rêve qui se réalise tous les jours, est d'étudier les écrivains sacrés, non comme des hommes placés au même niveau intellectuel et moral, également éclairés et pénétrés par la lumière de la révélation, comme des instruments passifs sous la pression mécanique et irrésistible du Saint-Esprit; mais comme des auteurs ayant des pensées propres, des préoccupations doctrinales, morales ou politiques particulières, ayant pu comme d’autres subir les préjugés de la race et des temps. De moins en moins, disent nos critiques, on regarde les ouvriers évangéliques, par exemple, comme