ÉVÈQUE DE RODEZ
CHER MONSIEUR LE DIRECTEUR
Je viens de recevoir le premier fascicule du Dictionnaire de lu Bible, dont vous avez entrepris la publication.
Ce travail, qui sera considérable, et pour lequel vous avez bien fait de vous adjoindre de savants collaborateurs, est le complément nécessaire de vos savantes études scripturaires sur l'Ancien et le Nouveau Testament. Vous avez donc bien fait de l’entreprendre, et je souhaite que vos forces et votre santé vous permettent de le mener à bonne fin.
Il ne se pouvait pas, en effet, qu'après avoir mis les travaux des anciens exégètes en harmonie avec les dernières découvertes de la science, de l'archéologie, de la linguistique et de la paléontologie, vous n’eussiez pas eu l’idée de réduire vos savantes dissertations en articles condensés et substantiellement rédigés pour la plus grande commodité de ceux qui, faisant des études plus précipitées ou des travaux qui ne touchent que par partie aux connaissances bibliques, ont besoin d’avoir sous la main des résumés succinets, que le temps ne leur permettrait point d’aller chercher dans les dissertations longues et prolongées des auteurs spéciaux.
Cette sorte d’encyclopédie, que vous et vos savants confrères avez entrepris de composer, rendra done à ce premier point de vue des services signalés, dont les savants du second ordre ne manqueront pas de vous être reconnaissants.
Votre Dictionnaire, tel que vous et vos érudits confrères l'avez entrepris, aura encore une autre utilité non moins grande que celle que je viens de signaler : de divers côtés, en diverses langues et chez les différentes nationalités qui se sont occupées des recherches bibliques avec une ardeur que rien n’a pu comprimer, il s’est fait une série d’études, de découvertes, des progrès de toute espèce, qu’il serait difficile à un seul homme, quelque bien préparé qu'il fût d’ailleurs, de connaître et d'analyser. Vous mettez, pour ainsi dire, tout ce mouvement de productions diverses sous la main et sous les yeux de ceux qui se livrent à ces études passionnantes des Saintes Écritures. Par vos articles et ceux de vos collègues en science et en érudition, vous nous faites connaître ce qui s’est publié de meilleur, depuis un siècle, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, et vous résumez admirablement tout ce qui s’est dit d'intéressant sur, ce sujet si
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palpitant d'intérêt pour les chrétiens, dans les revues, dans les bulletins archéologiques, dans les rapports des sociétés scientifiques, ainsi que dans les procès-verbaux des explorateurs et des archéologues modernes les plus distingués. Les anciens dictionnaires de la Bible et tout ce qui s’est fait en ce genre avaient vieilli, étaient devenus insuffisants et incomplets; vous rattachez ce présent au passé; vous joignez les efforts et les vues des modernes aux dissertations des maîtres anciens; c’est là, selon moi, le caractère distinctif de votre travail, et c’est aussi son premier mérite.
Bien qu’on ait souvent médit des dictionnaires, je m'aperçois que notre siècle, pressé en toutes choses, ne vit guère que de leurs articles. On a trop produit pour tout savoir, on ἃ trop écrit pour tout parcourir; l'esprit humain n’est pas assez étendu pour tout embrasser, les langues bibliques sont trop difficiles pour que la multitude les étudie dans les originaux. Il nous faut des hommes qui fassent ce que nous ne pouvons pas faire nous-mêmes, et qui vulgarisent dans des notices claires et rapides ce que le grand public ne peut connaître ni étudier. Si j'ajoute, comme c’est justice, que, par les échantillons que donne 16 premier fascicule de votre Dictionnaire que j'ai sous les yeux, vous et vos collaborateurs avez parfaitement saisi le genre qui convenait à une pareille publication; si je dis que les articles déjà parus sont rédigés avec sobriété, netteté, compétence, et complètement au fait des dernières conclusions de la science sur la matière étudiée, j'aurai achevé l'éloge de votre si louable entreprise, et j’en aurai démontré plus que par tous les raisonnements sa valeur et les services qu’elle est appelée à rendre.
Recevez donc, cher Monsieur le Directeur, tant pour vous que pour tous ceux qui se sont associés à cette grande œuvre, mes compliments et mes félicitations. Puissiez-vous la mener à bon terme, et que Celui qui vous en a inspiré l’idée vous permette de la conduire à la perfection : Qui cœpit, ipse perficiat! Tel est mon vœu et telle est mon espérance, ce à quoi je joins bien volontiers tous les sentiments d’affection et d'estime que vous savez que je professe pour vous, qui, par votre origine et l’amour filial que vous gardez à votre pays, êtes une des gloires de notre diocèse et l’un des orgueils de notre Rouergue.
+ ERNEST, évêque de Rodez.
Rodez, le 3 juillet 1891.
CHER MONSIEUR LE DIRECTEUR
Je terminais la lettre que je vous écrivais le 3 juillet 489, après l'apparition du premier fascicule du Dictionnaire de la Bible que vous aviez en projet, en vous adressant ces paroles : « Puissiez- vous mener cette grande œuvre à bon terme, et que Celui qui vous en a inspiré l’idée vous permette de la conduire à la perfection. » Mon souhait, et celui des vrais amis des études bibliques, est déjà en partie réalisé. Que Dieu en soit béni; car je me demandais, non sans quelque anxiété, si le temps et vos forces vous permettraient de mener bien loin une entreprise qui était capable de décourager les plus hardis et les plus laborieux.
Le succès a couronné vos premiers efforts et ceux de vos zélés collaborateurs. Il couronnera aussi les nouveaux travaux qui vont suivre, et nous verrons bientôt la fin de ce beau monument scientifique, comme nous en saluons avec reconnaissance le commencement. Les sept premiers fascicules, formant le premier volume de l’ouvrage et le quart à peu près de sa totalité, vont paraître. N’eussiez-vous parcouru que cette première étape, la marche serait déjà longue, et le service rendu très considérable. Une grande partie des matières qui doivent rentrer dans l’œuvre entière se trouve déjà condensée et traitée dans ce volume d’avant-garde. Des articles importants y ont reçu leur développement et leur solution. Le travail est incomplet sans doute, si l’on ne fait attention qu’à son intégrité numérique; mais il est fini et très heureusement terminé pour une foule de questions spéciales qui n’ont rien à attendre de celles qui doivent les suivre, et qui font par elles-mêmes des chapitres détachés et des divisions indépendantes dans ce qu'elles sont et dans ce qu’elles doivent être.
Je ne puis donc que vous féliciter chaleureusement de cette mise en vente de la première partie d’une encyclopédie biblique, que nous appelions tous de nos vœux et de nos besoins les plus impérieux.
Le moment est d’ailleurs bien choisi pour la faire paraître. Le Saint-Père vient de donner un nouvel essor aux études sacrées dans une mémorable encyclique, où il fait ressortir à la fois l'utilité de nos Saintes Lettres, en même temps qu’il consacre les règles invariables de leur inspiration et de leur interprétation. Ce sera dignement répondre à l'honneur qu'il vous ἃ fait d'accepter la dédicace de votre savant ouvrage, que de déposer à ses pieds la partie qui est parachevée, en lui donnant l’espoir que bientôt l'œuvre complète méritera ses bénédictions et l'admiration reconnaissante des amis de nos Saints Livres et des défenseurs de la foi, dont les divines Écritures sont le fondement et l'exposition autorisée.
Veuillez agréer, cher Directeur, avec mes remerciements personnels, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués en Notre-Seigneur.
+ Card. BOURRET, évêque de Rodez et de Vabre. Rodez, Je 7 septembre 1894.
PRÉFACE
Nous assistons véritablement à un réveil des études bibliques en France. Il y a vingt ans, les questions qui passionnent aujourd’hui les esprits n'étaient pas encore connues du grand publie, elles n’intéressaient qu’un cercle fort restreint d'initiés. Certes, la Sainte Écriture n’avait pas cessé d’être étudiée, connue, goûtée, admirée dans le monde ecclésiastique, dans nos grands séminaires, et, sans la mettre sur le même pied que la Sainte Eucharistie, on ne cessait de la regarder avec raison comme la manifestation extérieure, le sacrement historique du Christ; cependant il faut bien convenir que les simples fidèles ne s’en occupaient guère, la lisaient fort peu, ne la connaissaient presque plus. Cette grande Révélation de Dieu toujours vivante, parlant directement à tous, était reléguée à l'arrière-plan, ne tenait plus que fort peu de place dans le monde catholique en France; de moins en moins on attachait à la lecture et à l'étude de la Bible l’importance qui convient; on n’en parlait même pas, et si quelque laïque pieux se fût avisé de faire une citation d’Isaïe ou des Proverbes, on l'aurait regardé avec une sorte de surprise, comme s’il avait eu des tendances secrètes vers le protestantisme ! Au lieu d'aller chercher dans nos Saints Livres l’aliment préparé à l'âme par Dieu lui-même, on allait l’'emprunter à des livres de piété, œuvres de la main des hommes; au lieu de lire avec amour les pages écrites sous l'inspiration de Dieu, on se contentait d’en lire le dimanche les fragments détachés et sans suite contenus dans le paroissien. Il en est résulté une ignorance presque complète de la Sainte Écriture dans le peuple chrétien. Je ne parle pas seulement de l'ignorance des principaux écrits de l'Ancien Testament, comme les Prophéties ou les Psaumes, je parle même de l'ignorance du Nouveau Testament. Au lieu de respirer une atmosphère de foi saine et fortifiante, on se jette dans les dévotions subtiles, quintessenciées, alambiquées, qui ne sont pas sans danger, et que l’Église est parfois obligée de condamner.
Ce n’est pas que notre foi repose directement sur l'Écriture, puisque les écrits apostoliques ont paru relativement assez tard ; ils n’ont point précédé l'enseignement oral des Apôtres, ils l'ont suivi. Il y avait beaucoup de chrétiens avant l'apparition des quatre Évangiles, et les lettres des Apôtres sont plutôt des écrits de circonstance que des traités dogmatiques. La règle de foi dans l'Église était la tradition. « Il ny ἃ
ΣΙ, PRÉFACE
qu'un moyen sûr de trouver la vérité, disait saint lrénée, c’est de consulter la tradition! telle qu’elle s’est conservée dans les Eglises par les évêques que les Apôtres ont institués et par leurs successeurs. » Adv. hær., 111, 3. Les Apôtres ne prêchaient pas une Bible à la main; ils prêchaient Jésus crucifié et ressuscité. « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu et contemplé de nos yeux, ce que nous avons touché de nos mains... nous vous l’annonçons, afin que vous-mêmes ayez société avec nous, et que notre société soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ. » 1 Joa., 1, 4-3. La règle de foi était en dehors de l'Écriture, puisque le Nouveau Testament n'existait pas encore ; elle se puisait dans les enseignements donnés au baptême, dans l’enseignement oral des premiers disciples, dans cet ensemble de vérités qu’on réunira plus tard sous le nom de Symbole des Apôtres. Elle est essentiellement traditionnelle beaucoup plus que scripturaire. On sait que lorsqu'il s’agit de donner un successeur à Judas, saint Pierre demande que l'on choiïsisse un témoin de la prédication évangélique, depuis le jour du baptême de Jésus-Christ jusqu'à son ascension. Act., 1, 21. Les premiers chrétiens, il serait aisé de le montrer par de nombreuses citations, ne sentaient pas l’impérieux besoin de s'appuyer avant tout sur l'Écriture. L'Ancien Testament leur servait à confirmer la foi, à la justifier jusqu’à l'évidence aux yeux des Juifs; il n’en était pas le principe. Les Prophètes confirmaient l'enseignement des Apôtres d’une façon victorieuse; cependant la révélation chrétienne n’en reposait pas moins sur Jésus-Christ. Le Sauveur était la clef de voûte, le couronnement de l'édifice; il en était aussi la base.