‹ Dictionnaire de la folie et de la raison. Parsemé de petits romans ... d'anecdotes ... de recherches curieuses et d'aperçus variés sur les superstitions et la philosophie, sur la littérature et les moeurs ... etcChapitre 13 sur 93 · L'AMOUR RUSTIQUE · texte numérisé non relu

L'AMOUR RUSTIQUE

CoLas.— Margot , m’aimes-tu ?

MarGoT. — Oui.

Coras, — A la bonne heure. Tu n’as pas à faire à un ingrat. Viens-t’en faire écrire nos bancs.—(Feu pacifique et bien tempéré, qui ne s'éteindra qu'avec les glaces de l’âge.) |

(Par M. Jean Doc, curé en Brie).

14 ANECDOTES LITTÉPAIRESe ANECDOTES LITTÉRAIRES (r). —

S. I°*. Des gens de leitres emprisonnés.

— La prison ne trouble pas toujours.

lhomme de lettres dans ses travaux.

— Boèce était dans les fers, lorsqu'il composa son excellent ouvrage sur les consolations de la philosophie. — Grotius écrivit en prison son commentaire sur saint Mathieu. — Buchanan produisit, dans le donjon d'un monastère de Portugal, ses belles paraphrases sur les psaumes de David. — Pélisson, pendant les années de son emprisonnement, poursuivit avec ardeur ses études de grec, de philosophie, de théologie, et fit divers bons ouvrages. — Cervantès composa la plus grande partie du Don Quichotte , pendant sa captivité en Barbarie. — Louis XIT, lorsqu'il était duc d'Orléans, fut long-temps renfermé dans

‘ (1) Tiré du grand ouvrage anglais, intitulé : Curiosités ou Singularités de la. Liltérature:

ANECDOTES LITTÉRAIRESe 15

Ja tour de Bourges : il s'y appliqua aux études, et dut à cette circonstance d’être un Monarque éclairé, dans un siècle ignorant. — Marguerite , femme de Henri IV, ayant été renfermée au Louvre , y composa une très-judicieuse apologie des irrégularités de sa conduite.

— Charles I°*, roi d'Angleterre, fit, pendant sa détention, le Portrait d’un Roi, ouvrage estimable, qu’il adressa à son fils. — Howel composa presque tous ses ouvrages dans la prison de Fleet : il dut à la fertilité de sa plume le moyen de subsister doucement dans les fers ; et ses livres sont pleins de tant d’agrémens, qu'on ne se douterait guère qu’ils ont été faits en prison. — Le savant Selden , arrêté pour avoir attaqué les dimes | ecclésiastiques , et les prérogatives de la

| Noblesse et des Rois, prépara ses meilleurs ouvrages pendant sa détention. — Le cardinal de Polignac avait formé le plan de l’anti-Lucrèce, où il réfute les argumens des Sceptiques ; mais ses oc.

15 ANECDOTÉS LITTÉRAIRES cupations publiques l'empêchaient toujours d’exécuter ce grand dessein, Deux exils lui laissérent heureusement des loisirs; et l’anti-Lucrèce fut le fruit des disgräces de son auteur. — C’est dans l'exil que J.-B. Rousseau composa son ‘Ode au comte du Luc, le chef-d'œuvre du genre lyrique. — Enfin la Henriade fut esquissée, et en grande partie terminée, par Voltaire, pendant son in:

carcération à la Bastille. — Plusieurs bons ouvrages fureut composés dans les prisons , sous le règne de la terreur ; et la plupart de nos bannis rapporteront, sans doute en France, le fruit de leur solitude.

S.II. Amusemens des hommes de lettres,

— Les gens de lettres, pour se délasser de la fatigue des travaux littéraires, se sont créé des amusemens souvent bizarres. — Caton s’enivrait, pour se reposer des soins du Gouvernement; er Sénèque conseille cette petite distrac-

tion aux écrivains qui travaillent beaucoup. — Socrate et Henri IV jouaient avec leurs enfans. — Tycho-Brahé s'amusait à polir des verres de lunettes, — Barclai était homme de lettres le matin , et jardinier le soir. — Balzac se plaisait à dessiner. — Rohault et le comte de Caylus couraient les boutiques, pour voir travailler les ouvriers. Hugues Blair et le grand Arnauld se délassaient en lisant des romans. — Montaigne se vante d'avoir trouvé une agréable société dans son chat. — Scipion aimait la danse; et le cardinal de Richelieu trouvait le plus grand plaisir à sauter pardessus un mur. :

S. III. Des ouvrages bizarres.

— D'autres sayans ont trouvé du plais sir à composer des ouvrages sur des su= jeis burlesques. — Pierrius publia une Dissertation en faveur des Barbes; et le curé Thiers a composé son Æisioire des Perruques , ayec toute la gravité conve-

ir a*

58 ANECDOTES LITTÉPAIDEÉS,

nable au sujet, — Heinsius a fait un Eloge de l’'Ane ; —Majoragius, un Eloge du Pou ; = Erasme , l’'Eloge de la Folie:

— un anonyme, l’Eloge de l'Enfer; — Sallengre , un Eloge de l'fvresse.—Johnson remarque que le talent met quelquefois de l’orgueil à montrer qu'il peut élever ce qu'il y a de plus bas, et agrandir ce qu'il y a de plus petit. C’est peutêtre à cette ambition que nous devons les Papillons de Spencer. la Chanteloupée de J.-J Barthélemy, le Moucheron de Virgile, et le poëme d'Homère sur la Guerre des Rats et des Grenouilles.

&. IV. Des Préfaces.

— Ta Préface étant, pour ainsi dire, le portique d'un livre. elle doit être d’une grande perfection : l’élégance du vestibule annonce la splendeur de l'édifice. Les lecteurs ordinaires passent légérement sur ces compositions soignées.

Nos belles Dames les regardent comme autant de pages que l'on pourrait rem-

placer, dans les romans, par l’addition ?

d’une scète pittoresque, ou d’une lettre bien tendrement tournée ; mais les gens instruits retirent toujours beaucoup d’agrémens de la lecture d’une Préface, si maladroitement qu’elle soit écrite ; car la sottise et l'ignorance peuvent bien faire rire dans une ou deux pages; elles sont insupportables dans un volume entier. — Les Italiens appellent la Préface la sauce du livre ; elle est quelquefois supérieure au livre même. C'est comme le prologue d'une comédie, qui prépare à l’indulgence, pourvu qu'on n’y trouve ni une hauteur affectée, ni une morgue littéraire , ni une trop basse

modestie.

S. V. Des Erraia.

— Il y a des Errata qui ne sont pas sans malice. Scarron avait fait des vers, à la tête desquels était cette dédicace :

À Guillemetle, chienne de ma sœur ;

mais ayant eu une altercation ayec elle,

20 . ANECDOTES LITTÉRAIRESe il mit à l’errata : au lieu de chienne de ma

sœur, lisez : ma chienne de sœur.

S. VI. Des Critiques.

— Les critiques sont nécessaires dans la république des lettres; mais il faudrait un jugement sain, un esprit sans passions, un cœur porté au ménagement et à l’indulgence , des raisonaemens et point de morgue, de la candeur sans niaiseries, enfin une grande impartialité ; et toutes ces qualités se trouvent rarement dans un homme qui dispense les réputations.—Racine avouait que les critiques sévères auxquelles il avait été exposé , lui avaient donné plus de chagrin, que les grands applaudissemens qu’il ayait obtenus ne lui avaient fait de plaisir. — Des contemporains du grand Montesquieu assurent qu’il s’affectait tellement des critiques, justes ou déraisonnables , auxquelles il était tous les jours en butte, qu’elles avancérent ses jours. — Pélisson rapporte dans son

ANECDOTES LITTÉRAIRES ei

Histoire de l’Académie française , une anecdote littéraire, qui montre, d’une manière bien évidente , le danger d’une critique trop amère. Un jeune homme vint à Paris, d’une province très-éloignée, avec une comédie qu’il regardait comme un chef-d'œuvre. L’Estoile fut plus que juste, dans la critique sévère «qu'il en fit, sans indulgence pour la jeunesse du poète. L'auteur provincial, hu milié, brûüla sa pièce, s’en retourna dans

son pays, et y mourut de chagrin.

S. VII. De la mort de quelques homes de lettres.

— Il y a eu aussi des morts poétiques et grammaticales. — L’empereur Adrien fit en mourant cette célèbre apostrophe à son âme, qui a été si heureusement traduite par Pope.— Lucain , ayant recu de Néron l’ordre de mourir, se fit ouvrir Jes veines, et expira, en récitant un passage de sa Pharsale, où il avait décrit la mort d’un soldat blessé, — Chau-

22 ANECDOTÉS LITTÉRAIRES.

cer dit adieu à toutes les vanités hu= maines , dans une pièce intitulée : Ballade faite par Geoffroi Chaucer, sur son lit de mort. — Pendant que des fanatiques déchiraient Corneille de With en lambeaux, ce grand homme-s’éteisnait, en récitant la troisième ode du troisième livre d'Horace, qui contient des sentimens coniormes à la situation où il se trouvait. — Gilbert, qui futle plus malheureux, et qui serait devenu le plus grand des poètes de son temps , mourut en balbutiant une ode sacrée, qu'il composait pendant son agonie. — Métastase fit deux belles stances, quelques minutes avant sa mort.

Les anecdotes qui suivent sont d’une teinte différente. — Le père Bouhours était, comme on sait, un grammairien qui donnait plus d'attention aux mots qu'aux choses. Au moment où il se mourait ,il ft venir ses amis, et leur dit en expirant : Je vais, ou je vas mourir, Car

l'un et l'autre se disent. — Malherbe , à

ANECDOTES LITTÉRAIRESe 23.

l'article de la mort, reprochait encore à ses domestiques leurs solécismes , et les reprenait sur des fautes de langue.

Son confesseur lui dépeignant les douceurs de l’autre vie, avec des expressions triviales : — Ne m'en parlez plus, lui dit-il; votre mauvais style m'en dégoûterait. — Lamotte-le-Vayer aimait beaucoup à s'occuper des pays lointains. I mourut, en demandant à ses amis, d’une voix éteinte : — Eh bien ! quelles nouvelles avons-nous du Mozsol?...—Le mathématicien Lagny étant à l’agonie , et ne reconnaissant plus aucun de ceux qui entouraient son lit, un de ses amis s’avisa de lui demander quel était le carré de douze ? Lagny, qui n'avait plus que le souffle , lui répondit, sans savoir peutà ce qu'il disait : Cent quarantequatre ; et il rendit l’âme.

S. VIII. De l'influence des noms.

— Il est incontestable aue les noms produisent de singuliers effets sur lima-

gination, — Molière quitta le nom de

Poquelin; — Crébillon, celui de Jolyot; :

—Voltaire, celui d’Ærouët. — C'est déja une preuve de goût , dans un homme qui se montre au public, que de prendre un nom qui soit agréable , s’il n’a qu’un nom ridicule; et ceux qui gardent un nom trivial, comme font plusieurs écrivains d’aujourd’hui, se flattent vaine ment de illustrer : ils prouvent seulement qu’ils sont doublement sotss d’abord par leur orgueil, ensuite en s’obstipant à conserver un nom qui préviendra toujours mal en leur faveur. — Le nom de famille du pape Sergius” était Grouin de Cochon : il fit sagement de le quitter.

— Barbier n’est connu aujourd’hui que sous le nom de Dancourt. — Madame de Gomez conserva le nom de son premier mari, pour ne pas prendre celui du second, qui se nommait Bonhomme. — Le poète Théophile Viaut supprima, en homme d'esprit, son nom de famille.

— Un savant, qui se nommait Bout- »

d'homme , latinisa ce nom » et se fit appeler Virulus, — Dorat se nommait Di.

nemandi, mot limousin, qui signifie Dine-mätin. I] prit le nom de la ville où il demeurait, lorsqu'il vint à Paris. La fille de ce poète épousa, malgré lui, un homme de lettres qui s'appelait Goulu , et qui est resté dans l'oubli. — Du temps de Cromwel, le long parlement, qu'on nommait par raillerie Croupion, fat présidé par un homme qui s’appelait Maigreéchine ; et ce malheureux nom augmenta le ridicule jeté sur le parlement. — Akakia et Mélanchton traduisirent leurs noms en grec, parce que le premier S’appelait , en italien, Sans-malice, et le second, en allemand » Terre-noire.

— Un des plus aimables poètes de l'Italie Changea son nom de Trapasso pour celui de Métastase (1).

D'un seulnom quelquefois leson dur et bizarre Rend un poème entier ou burlesque où barbare,

à Boireau.

(1) J’ai vu, dans un séminaire de Champagne, I, 2

96 ANÉCDOTE RÉCENTE. -

ANECDOTE RECENTE, — Un cuistre d’un hôpital de Londres raillait «an septuagénaire , balayeur titré des cours et avant-cours de l’hospice. — Savez-vous, lui dit-on, que cet homme-là n'est pas à railler? On vient de lui proposer la place de balayeur du Roi.— Bah!

Et a-t1l accepté ? — Non. — Il a bien fait. — Pourquoi ? — Parce qu'il ne faut pas làcher ce qu’on tient, et qu'un schelling dans la main vaut mieux qu’une guinée dans les Indes. Il a ici une place sûre ; au lieu que, balayeur du Roi,

deux jeunes diacres qui se nommaient , l’un Brigand , et l’autre Gourmand : je ne sais pas s'ils justifient leur nom. Le direcloire exécutif envoya en Suisse,.en 1797, un commissaire nommé Rapinut, qui avait pour adjoints deux hommes dont l’un se nommait Forfait et l’autre Grugeon. On fit alors sur M. Rapinat le quatrain suivant ;

Un bon Suisse, que l’on ruine, Voudrait bien que l’on déeidàt - Si Rapinat vient de rapine,

- Qu rapine de Rapinat,

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