‹ Dictionnaire de la folie et de la raison. Parsemé de petits romans ... d'anecdotes ... de recherches curieuses et d'aperçus variés sur les superstitions et la philosophie, sur la littérature et les moeurs ... etcChapitre 47 sur 93 · DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

DÉSESPOIR

DÉSESPOIR. —— C’est la marque d’un cœur lâche ou d’un esprit faible. — J'ai perdu tous mes biens, disait un Espagnol à son ami; je me suis vu injuste ment exilé : on m'a ravi à ma femme et à mon fils, qui sont morts de misère.

Depuis dix ans, je vis du pain de la pitié ; je suis errant, malheureux , sans patrie, sans asile : j'ai éprouvé successi= vement tous les maux qui accablent les hommes. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

.— J'aurais ‘eu le courage de me donner la mort: — Eh bien! j'ai fait plus : j'ai vécu.

DIALOGUÉS. =— Lorsque l’abbé Nonotté , le spirituel Patouillet, et quelques autres critiques de judicieuse mémoire , voulaient confondre les philosophes, ils composaient des dialogues entre un chrétien et un mécréant, ou bien entre un philosophe et un théologien. Le philosophe ou le mécréant avançait toutes les hérésies, lubricités, impiélés et autres malices de Voltaire et de Rous-

DIALOGUESe 07 seau; le théGlogien les réfutait vicrorieu sement par les Saints Pères, ou par cette phrase commode : De telles abominations ne méritent pas de réponse...

On trouve, dans le Dictionnaire philo

sophique de la Religion, plusieurs dialo-

gues de cette force-là ; et ce qui les caractérise EE error c’est que les philosophes. y: ont toujours tort. Les deux personnages qui parlent commen cent, par se bien disputer. Le philo sophe paraît bien affermi dans ses principes , Le mécréant dans son incrédulité.

Mais le théologien parle d’or :. il dè= montre gravement à son antagoniste ,

que saint François-Xavier possédait le

don des langues ; qu’il parlait le langage

d'un pays, aussitôt qu'il Y mettait le pied ; qu’il ressuscita huit morts au Japon ; qu'il fit chanter des Cantiques à À une cigale; que les flammes da bûcher

de saint Polycarpe ont formé un beau pavillon de feu au-dessus de sa tête, et

ne l'ont point br Glé; que le Diable fa: f I. V8

hs

98 PIALOCUESe

des miracles tout comme un antre , etc.

Voltaire a prouvé le ridicule de toutes ces propositions ; mais qui peut résister aux preuves: et démonstrations théologiques ? Le philosophe se laisse persuader ; 1l se convertit; il admire les lumières dont on l’éclaire ; il sent toute Ya solidité des raisons qu’on lui donne, et rend grâces à son adversaire de la complaisance qu’il a eue de lui ouvrir tes yeux de lesprit. Alors, suivant le proverbe connu, asinus. &sinum fricat, le théologien prodigue les complimens les plus flatteurs , sur l’esprit juste , vif, pénétrant et courageux que le philosophe vient de montrer ; et les deux adversaires se séparent bons amis, en promettant de défendre tous deux la même

cause.

De pareils dialogues , aussi platement »

conduits, ont pu avoir quelque ‘succès

parmi les dévôts ; mais ils n’ont jamais W

excité que les bällemens et le dégoût !

ki

chez les gens d'esprit , d'autant plus À

DIALOGUES, 99 qu'ils n'ont rien de naturel, et qu'il m'est pas ordinaire qu’un homme qui a quelque teinte de philosophie devienne idiot en une demi-heure.

Ces écrits ont été si bien vilipendés dans le dern'er siècle , qu’on né pensait jamais y revenir. Il le faut » cependant , puisque de nouveaux écrivains se mettent à la file de pété et de l’abbé © Nonotte.

Entre mille qui, de notre temps, croient emporter la pièce et. prouver tout ce qu’ils avancent quand ils ne font rien moins, on citera M. le conte de Fortia-Piles. Dans un gros pamphlet, imprimé en douze cahiers (de février 1818, à janvier 1819), et intitulé, sans qu'on sache pourquoi, Nouveau Drc- TIONNAIRE FRANÇAIS, M. de Fortia- Piles rapporte , page 267, au mot Zacobins, un entretien qu’il eut avec un officier de trente ans. l'officier vanta la gloire nouvelle de la France. M. le Comte , qui ne voit que brigandages

100 DIALOGUESe dans nos conquêtes, releva le gant, et prétendit que les choses d'autrefois valaient mieux; attendu qu’on donnait le commandement des armées à de vieux et expérimentés capitaines, qui s’y entendaient, tandis que les jeunes: gens qui sont aujourd'hui à la tête des troupes, n'ont pas celte sage , cette prudente et celte müre expérience, qui ne s’acquiert qu'avec l’âge (1). |

Il ajoute que Turenne a été tué: à soixante-quatre ans, et qu'alors à ne passail pas encore pour un général bon à mettre de côté... Le jeune oflieier ne ré pond rien... M. de Fortia-Piles continue, et cite Villars, qui gagna la baiaille de Denain a plus de soixante ans... Le jeune

homme ne réplique pas plus à ce second

(1) M. de Fortia-Piles dit , dans le même ouvrage , page 56, qu’il faut avoir plus de quarantecinq ans pour être grand homme comme Bayard.

| Bayard est mort à quarante-huit, Il n’a pas été grand long-temps. |

BIALOGUES. 101 exemple et à quelques autres, qu’au premier : on croirait vraiment qu'il est muet. M. le comte parle alors de Souvarow et de.Blücher, qui, bien que vieux, ont complètement battu les Francais. Même silence encore jet dans tout l'entretien, l'officier ne répond qu'un mot. — Avez-vous fait les campagnes de 1814 et de 1815? — Sans doute.…

Assurément , quand on écrirait pour :

des idiots ou pour des peuples qui ne connaîtraient pas même le nom français ; on oserait à peine imaginer de pareilles absurdités. Tout officier français aurait répondu à M. de Fortia-Piles (s’il avait eu un entretien ayec lui) que Tu= renne porta le mousquet à seize ans, et servit d'abord, en qualité de simple soldat, sous: le prince Maurice de Nassau, son oncle ; que son mérite, et non encore son expérience, lui fit obtenir ; à lâge de vingt ans, un régiment d’infanterie , avec lequel il fit des prodiges de valeur au siége de la Mothe; que

102 DIALOGUIS.

Turenne fut maréchal de Camp à vingttrois ans , et maréchal de France à trente-deux, et que les grandes actions de sa jeunesse valent bien celles de ses dernières années ; — que Villars si goala, à vingt ans, son intrépidité et sa valeur , aux journées d’Orsoy, de Does bourg et ‘de Zutphen ; qu'à vingt-deux

s, le roi Louis XIV combla d’éloges Son ardeur naissante, au fameux passage du Rhin ; qu’il contribua, dans ses pre mières années , au gain de plusieurs ba= tailles, et qu’il ne lui manquait, à trente -+8n$ , que le commandement d’une ar= mée, pour remporter de grandes victôires (1); — que Souvarow entra au service à douze ans , et parvint bientôt, de grade en grade, à celui de colonel ; qu'il dut tous ses succès à un courage féroce, à une témérité qui ne craignait

TT Te ea SC DES (1) « A vingt-deux ans , Condé HSERET à

Rocroy. 2»

Rocuon ne Cuasanxes, l”Æ/mour français,

DIALOGUERS 103 ét n’épargnait rien , mais point à l’expérience ; qu'il n'eut pas l'honneur de battre complètement les Français en Italie , mais que sa gloire pâlit devant le génie de Moreau; — que celui - ci, avec des forces bien inférieures, l’arrêta dans sa course, le battit au passage de l’Adda , et le chassa d'Alexandrie et de Turin ; — que les victoires de Blücher.

ne sont pas assez remarquables pour qu'on les cite comme des modèles (r) ; — que Turenne, Villars, Souvatow, Blucher se sont toujours montrés à la tète de leurs armées, et que si on donnait le commandement général à certains preux, de l’arrière-ban, qui ont appris l’art militaire dans de bons li-

(1) M. de Fortia-Piles, qui ne s'accorde pas toujours avec lui-même, raconte, page 215, que le maréchal de Saxe (qui n’était pas, comme il ajoute noblement, an général 4 l’eau rose), commandait à seize ans un régiment de cavalerie saxonne , qu’il le mena trois fois à La Share eut un cheval tué sous lui, etc, «°!

ï 04 «DIOGÈNES 0"

vres, comme le champ.de bataille êst us

-peu plus bruyant que leurs humeurs ne

sont: aguerries «ces preux tourneraient le dos au premier coup de tambour de l'ennemi.

Mais, comme ces raisons auraient mal accommodé M, de Fortia-Piles, il s'est bien gardé de.les donner, attendu qu'il a servi autrefois tr és-méthodiquement et très-pacifiquement.

- DIOGÈNES. — On lui demandait

quel vin il aimait le ;mieux? — Celui den , répondit-il. Voilà le

qui ne coûte ri goût d'un vrai vilain, et qui. marque assez que s'il eût eu de la fortune, 1l aurait été ladre, malgré tout le mépris - qu'il témoignait pour les richesses.

IE vit un jour deux femmes pendues à à un arbre.— Plüt à Dieu ! s'écria ce bélitre ,° que tous lés arbres portassent de semblables fruits! Il y a lieu de croire que cette aversion pour les femmes lui était venue # OÙ d'un goût anti-naturel ,

DIOGÈNES. 105 ou par représailles; car on peut présumer qu’un homme aussi maussade ne trouva jamais guère d'accès auprès du beau sexe.

Une autre fois, il parcourut les rues d'Athènes avec un flambeau à la main, en plein midi set en disant qu'il cherchait un homme. Or, sans prévention , si l'on. voyait aujourd'hui un homme fairele même jeu, ne le traiterait-on pas de fou, malgré le ‘sens ingénieux qu’on veut trouver sous ces paroles? Que penser de tant d'imitateurs de Diogènes, que des actions plus ridicules encore ont rendus si célébres (1)? | EEE Re CE ES EE RE ” (1) Le comte d’Oxenstirn, Tome 1°* des Pers. sées. — On sait que Diogènes fut chassé de Synope, sa patrie, comme faux-monnoyeur. Il affecta toujours un grand mépris pour les riches= ses , et une grande indifférence pour les maux de la vie; cependant il fit de la fausse monnaie, et il eut la lâchété de se donner la mort. La veille de son suicide , il avait ordonné qu’on jetät son corps à la voirie, pour qu’il servit de régal à ses frères les chiens.

1c6 DISCOURS ACADÉMIQUES.

Ce fou , qui se méprisait ( il le'disait du moins}, autant que mille esprits faux l’ont admiré , a encore aujourd’hui de nombreux admirateurs, dont on peut

faire autant de cas que de leur idole.

DISCOURS ACADÉMIQUES , propres à servir de modèle aux littérateurs qui briguent le fauteuil, et qui pourraient s 'égarer dans la galerie d "éloges qu'il leur faut parcourir.

EXORDE MODESTE. — Ouvrez les yeux, Messieurs , et regardez-moi. Mon pouls bat violemment : la peur me terrasse, et la joie me transporte : je suis ébloui de la faveur que vous me faites. Si j'avais autant d'esprit que de bonne volonté, je vous ferais de bien beaux complimens.

1%*, ÉLOGE. — Vous êtes membres de cette académie si fameuse , de ce soleil qui éclaire tout le monde lettré ; de cette compagnie qui est l’abrégé , l'extrait, le

recueil, l’épitome, l'analyse de ce qu'il

DISCOURS ACADÉMIQUES. 107 ÿ a de plus parfait... L’académie française est une mosaique vivante de toutes les productions de l'esprit, une vraie encyclopédie embulante, en quarante volumes, dont je suis le plus mince. J’ajouterai que l'académie est maîtresse de toutes les réputations , soit pour en jouir, soit pour en faire jouir les autres; que c’est le sanctuaire des muses, l’hôtellerie des anges visibles de la société, et que, qui vous voit , Messieurs les aca-

démiciens, peut se flatter qu'il a vu les

plus admirables génies de l’Univers.

2°, ÉLOGE. Et vous, Monsieur le président, si les Grecs ont nommé le fameux Hermès, 7rismegiste, trois fois grand, ne puis-je pas, ne dois-je pas dire que vous êtes non-seulement trois fois, mais quatre, mais dix, mais vingt, mais cent, mais mille fois grand ? sans hyperbole, et personne ne me contre- “ dira. Car, à dire les choses commeelles sont, ils n’y a pas assez de chiffres dans

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