‹ Dictionnaire de la langue française (volume 3)Chapitre 15 sur 403 · I. DES RÈGLES GRAMMATICALES DE l'aNCIEN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

I. DES RÈGLES GRAMMATICALES DE l'aNCIEN FRANÇAIS

Si l'on rapproche l'usage actuel de l'usage du dix-septième siècle, on note de nombreuses dissemblances. Ainsi on disait alors autant comme:

Tendresse dangereuse aulant comme importune.

( Corneille.)

On ne le dit plus. On employait dessus, dessous, dedans comme prépositions ; aujourd'hui ils sont uniquement adverbes. La tournure plus.... plus se rendait souvent par d'autant que.... d autant plus ,

Et d'aulant que l'honneur m'est plus cher que le jour, D'autant plus maintenant je te dois de retour.

(Corneille.)

En remontant au seizième siècle, on aperçoit des modifications analogues : des tournures tombent en désuétude, d'autres s'introduisent; mais la syntaxe, dans ce qu'elle a d'essentiel, reste la même; les rapports des mots suivent des règles identiques, et l'accord s'en fait au seizième siècle comme au dix-septième et comme de notre temps.

Il n'en est plus ainsi quand on arrive aux époques anciennes , aux onzième, douzième et treizième siècles. Alors la syntaxe est autre, ressemblant plus à la syntaxe latine qu'à celle de l'usage moderne. Le trait le plus marqué de la dissemblance, quant à la syntaxe, entre le latin et le français actuel, est que l'un a des cas et l'autre n'en a point; eh bien , l'ancien français a des cas , non pas six comme le latin, mais deux, le nominatif ou sujet et le régime.

La formation de ce nominatif et de ce régime se fait dans une certaine catégorie de mots en vertu de l'accent latin qui se déplace du nominatif au régime, et, dans une antre catégorie, à l'aide de 1'*, qui, dans la deuxième déclinaison latine, appartient au nominatif et disparaît à l'accusatif.

Pour la première catégorie je citerai : emperere, empercor répondant au latin impcràtor, imperatorem (j'indique par un accent la syllabe qui porte l'accent tonique); sire, seigneur répondant au latin senior, seniôrem; lerre, larron répondant au latin Idtro, latronem; donere, doncor répondant au latin donàtor, donatàrem ; mieudre, meilleur répondant au latin mélior, meliôrem; pire, pior répondant au latin pèjor, pejorem ; abe , abè répondant au latin àbbas , abbàtem; enfe, enfant répondant au latin in fans, infdntem ; prestre, prevere ou provoire répondant au latin prcsbjter, presbyte-

pprochera de cette caté-

rum, et ainsi de suite. On m

COMPLÉMENT DE LA PRÉFACE

gorie les noms latins qui , en changeant de cas, ne changent pas d'accent, il est vrai, mais prennent une syllabe de plus, dont l'effet se fait sentir dans le français : hoin, faune répondant au latin hâmo, hôminem; cuens ou cons, comte, répondant au lalin cornes, comitem, etc. Voici le paradigme :

lre catégorie des noms masculins.

Singulier. Pluriel.

Nom. li emperere. li empereor.

Rég. le empereor. les empereors.

Pour la seconde catégorie, le nominatif se marque par une s qui provient de l'a du nominatif de la seconde déclinaison latine, et le régime par le thème du mot sans Ys : li chevals [calallus) ou chevaus ou chevax (caries finales als, ans, ax sont grammaticalement équivalentes, sans doute parce qu'elles l'étaient dans la prononciation), le cheval (caba/lum) ; li chevels ou cheveus (capillus), le chevel {capillum) ; li fils {filins), le fil(filium), etc. Le neutre latin s'étant perdu dans les langues romanes, les noms neutres de la deuxième déclinaison furent traités comme les noms masculins : li bras, le brac (brachium). Enfin, la règle de Ys se généralisant, on la donna, pour distinguer du régime le nominatif, à des mots qui n'appartenaient pas à la deuxième déclinaison: // rois, le roi; li chiens, le chien; li airs, le air; la maisons, la maison; la riens (du latin rem), la rien; li dormirs, le dormir, etc. Il arriva même, l'esprit de régularité grammaticale s'étendant, que cette s caractéristique du nominatif en une certaine catégorie fut introduite en l'autre catégorie qui n'en avait pas besoin ; et dans un certain nombre de manuscrits on trouve, ce qui d'ailleurs est moins bon : li empereres, li doneres, li enfes, li abes, li homs, etc. ,

Dans les noms de la deuxième déclinaison latine, le pluriel étant en /, par exemple caballi, et le régime avec une s, caballos, la langue d'oïl représenta exactement cette formation : // cheval, les chevals ou chevaus ou chevax(on voit d'où vient notre pluriel chevaux). De la sorte, le pluriel se trouve reproduire inversement le singulier, ayant pour nominatif la forme du régime du singulier, et pour régime la forme du nominatif. Dans l'autre catégorie de noms, le latin étant imperatores, imperatoribus , la langue aurait dû dire : li empereors, les empereors ; mais l'influence de l'autre catégorie se fit sentir, et le nominatif pluriel, là aussi, resta semblable au régime singulier; de sorte que le tout devint : // empereor, les empereors ; li enfant, les en fans ; li abé, les ubès ; li home, les homes, etc.

Voici le paradigme :

2° catégorie des noms masculins.

Singulier.

Nom. li chevals.

Rég. le cheval.

Pluriel.

li cheval, les chevals.

Les noms féminins à terminaison masculine, comme maison, cité, salut, etc. suivirent la règle commune de Ys. Quant aux noms féminins à terminaison féminine, c'est-à-

dire ceux qui répondent aux noms de la première déclinai- * son latine, la règle voulait , au singulier, là rose, pour les deux cas, répondant à rosa, rosam ; au pluriel, les rose (sans s) au nominatif, et les roses au régime, répondant à rosœ, rosas; cela se trouve en effet dans quelques manuscrits. Mais l'usage prévalut de traiter ce genre de mots au pluriel comme au singulier, c'est-à-dire de ne leur donner qu'une terminaison pour les deux cas; cette terminaison fut 1'* : les roses, au nominatif comme au régime.

Pourvue ainsi de deux cas, la langue eut une syntaxe qui, sans être celle de la latinité, ne fut pas non plus celle du français moderne. Dans les emplois où un mot était sujet ou attribut appartenant au sujet, on lui donna la forme du nominatif; dans ceux où il était complément soit d'un verbe actif, soit d'un verbe neutre, soit d'une préposition, soit d'un autre substantif, on lui donna la forme du régime : la fille le roi, la fille du roi ; // chevals iempereor, le cheval de l'empereur; plaire le seigneur, plaire au seigneur; li brans Charlon et li Rolant, l'épée de Charles et celle de Roland. Un souvenir de ces constructions s'est conservé jusqu'à nous dans fête-Dieu, hôtel-Dieu.

Les adjectifs présentaient une particularité : ceux qui, en latin, avaient une même terminaison pour le masculin et le féminin, n'en avaient non plus qu'une seule dans le français. Ainsi, legalis ayant donné loial, on disait uns hoir, loials et une femme loia/s, au nominatif; un home loial et une femme loial, au régime. Plus tard, les adjectifs qui, venant des adjectifs latins en us, a, um, changent de finale pour le féminin , tels que bon, bonne, vrai, vraie, etc. étant les plus nombreux, il se créa une tendance à l'uniformité qui l'emporta sur la règle d'origine, et l'on finit par soumettre tous les adjectifs, quelle qu'en fût la provenance, à la même flexion , et par écrire loyale au féminin. Mais, quand on rencontre les textes où l'accord déterminé par le latin est observé, il ne faut pas se laisser tromper par l'usage moderne et prendre l'usage ancien pour une infraction à la grammaire. Au contraire, l'infraction est dans l'usage moderne et la correction dans cet usage ancien , dont nous avons gardé grand! mère , qui serait mieux écrit grand mère, et quelques autres.

A la règle des adjectifs tient de très-près celle de la formation des adverbes en ment. Les langues romanes laissèrent complètement tomber les adverbes latins en ter, comme prudenter, prudemment, et en e, comme /««/<?, malement. Ainsi obligées d'inventer, elles créèrent une combinaison nouvelle qui prévalut non-seulement dans le français, mais dans le provençal, l'espagnol et l'italien ; ce fut de prendre le substantif latin mens, mentis, qui signifie esprit, de lui attribuer le sens de façon, manière, et d'en faire avec l'adjectif un composé organique ayant l'emploi d'adverbe. Cette combinaison impliqtie des conditions grammaticales qui furent exactement remplies. Le mot mens étant féminin, il fallut que l'adjectif qui entrait dans cette composition, s'y accordât ; cela fut fait, et l'on dit alors, comme nous disons encore, bonnement, saintement, hautement ; on dit vraiement, hardiement, etc. (ces derniers, nous les avons contractés en vraiment, hardiment, etc.); on dit loialment, que nous avons changé en loyalement quand les adjectifs de ce genre prirent Ye au féminin; on dit prudemment, l'adjectif prudent

XLU

COMPLÉMENT DE LA PRÉFACE

étant de ceux qui, de par le latin, ont le féminin semblable au masculin ; nous avons conservé ce dernier sans lui faire subir le changement qu'a subi loialment pour devenir loyalement; mais ce changement, il l'avait subi au seizième siècle, où l'on disait prudentement ; ce néologisme ne se maintint pas, et la forme ancienne, quoique en désaccord avec la réforme apportée aux adjectifs, prévalut et demeura.

Autre différence de syntaxe : le comparatif n'avait pas dans l'ancien français le même complément que dans le français moderne ; ce n'est pas le que dont on se servait, c'est la préposition de : plus grant de son frère, etc. Les langues romanes (car les autres emploient aussi cette tournure) se conforment en cela au latin, rendant de cette façon l'ablatif qui était le complément du comparatif: major fratre.

Quant à la conjugaison, la principale observation est que la première personne du singulier ne prend point d'*, à moins que cette lettre ne soit du radical : je voi,je «', etc. Ces formes sans s sont restées dans notre versification à titre de licences ; mais, bien loin d'être une licence, c'est une régularité, car 1'*, conformément à la conjugaison latine, type de la nôtre, n'appartient pas à la première personne (yideo, çidi), et c'est à tort que de la seconde personne , dont elle est caractéristique , on l'a étendue à la première. L'imparfait est en oie, oies, oit : je aimoie, tu aimoies, il aimoit: ce qui représente les désinences latines abam, abas , abat; le conditionnel suit la même formation : je aimer oie, lu aimeroies, il aimeroit. Certains verbes de la première conjugaison subissaient au présent de l'indicatif une modification qui cltange le son de la voyelle du thème :je doin, tu doins, il doint , de donner ; je aim, tu uins ,.il aint, de aimer. On trouve jusque dans le dix-septième siècle : Dieu vous doint. Ces quelques remarques sont surtout destinées à empêcher que les dissemblances qui sauteront aux yeux entre l'usage ancien et l'usage- présent ne soient prises pour des fautes. C'était là l'illusion des gens du dix-septième siècle et du dixhuitième; pour Voltaire, ces dissemblances ne sont qu'une rouille de barbarie qui s'est effacée par le progrès des lumières, et il est plein de mépris pour le jargon qui se parlait au temps de saint Louis. Mais il n'y a aucun compte à tenir, en ce cas, de son jugement et de tout jugement pareil, car ce jugement était porté en pleine ignorance des faits; nul ne soupçonnait alors que le vieux français fût une langue à deux cas, et que cette rouille apparente, ce jargon prétendu, dépendissent de règles syntaxiques qu'on admirait grandement dans le latin. Une étude positive témoigne que le français ancien est plus voisin du latin que le français moderne, et qu'à ce titre il faut en écarter toutes les imputations de barbarie grammaticale et de jargon grossier; le latin suffit à le protéger.

Ces remarques ont aussi pour but d'aider à comprendre les textes de la vieille langue qui sont abondamment cités dans ce dictionnaire. Un peu de lecture la rend bien vite familière ; pour nous le vieux français n'est point une langue étrangère où nous ayons tout à apprendre; c'est notre propre langue dont d'avance nous connaissons le fonds. Dès qu'on a écarté le voile des différences de grammaire , dès qu'on a saisi le sens de quelques mots essentiels, on devient suffisamment maître de la langue pour lire couramment les textes.

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