‹ Dictionnaire de la langue française (volume 3)Chapitre 17 sur 403 · XI.1II · texte numérisé non relu

XI.1II

En effet, les articulations propres à la langue moderne existent dans la langue ancienne. Les // mouillées y sont écrites tantôt //, tantôt li, tantôt, comme en italien, gl. Il en est de même du gn, qui est aussi en italien, et qui s'écrit « en espagnol; il en est de même du y, cette lettre particulière au français parmi les langues romanes. On trouve au moins deux e : Ye muet et Yé fermé à la fin des mots. En combinant toutes les prononciations des langues romanes et en les rapprochant du latin , on arrive à déterminer avec probabilité beaucoup d'articulations qui , une fois déterminées, réagissent à leur tour sur le problème de la prononciation de l'ancien français.

Une des plus heureuses applications du principe de Génin a été de constater ce qu'était la combinaison des lettres ue. Jusqu'à lui, on y voyait, comme cela est écrit pour nous et selon nos habitudes, deux voyelles énoncées distinctement (m et e); même on mettait, dans les anciens textes imprimés , un accent sur Ye, écrivant, par exemple , les bues (les bœufs): ce qui faisait deux fautes , l'une contre la versification quand le mot se trouvait en vers, puisque, de monosyllabe qu'il est, on en faisait un dissyllabe; l'autre contre la prononciation, puisqu'il doit se prononcer exactement comme aujourd'hui bœufs se prononce. Dans la peinture des sons par les lettres, tout est de convention. Le son eu se figure aujourd'hui par e et m; chez nos aïeux il se figurait par « et e; du moins, c'est la forme à beaucoup près la plus ordinaire ; on ne rencontre que rarement notre figuration présente. Ainsi il puet doit s'articuler il peut; cuer doit s'articuler cœur, écrit dans les temps intermédiaires cueur ; puis, quand Vue se change dans l'écriture en eu, le c se trouvant alors devant un e et ne pouvant avoir la prononciation dure qui appartient à ce mot, on vint à la combinaison présente qui est cœur. Cueillir est un scandale pour les grammairiens : suivant l'orthographe et la prononciation présentes, on y lirait ku-e-llir, non keu-llir; mais, si l'on se reporte à l'orthographe ancienne , on voit que c'est la figuration ue conservée archaïquement et non remplacée par eu, à cause de la difficulté qui s'est présentée de mettre e après c. Dans le nom de lieu, la Muette, qui a toujours été un rendez-vous de chasse , cette même figuration archaïque conservée a rendu le mot méconnaissable ; il aurait fallu , quand la mutation d'«e en eu s'est faite, changer l'orthographe et écrire la Meute pour maintenir le son et le sens.

Des remarques semblables s'appliquent aux finales ex, iex. Tout porte à croire que iex se prononçait yeux, que diex se prononçait comme nous prononçons dieux, et que Yx n'y est qu'un signe orthographique comme dans notre propre figuration.

Le signe orthographique qui notait le nominatif singulier et le régime pluriel était , suivant les temps et les textes , x , z ou s. De fait, nous avons gardé pour la formation du pluriel Yx ou 1'*, dont telle est l'origine.

L'orthographe ancienne n'aimait pas l'accumulation des consonnes ; c'est au seizième siècle que , par une recherche pédantesque de l'étymologie , on en a chargé l'écriture; notre orthographe ne s'est pas suffisamment débarrassée de ce qu'a fait enceîa le Seizième siècle. Dans les hauts temps on

écrivait les en fans, non les enfants; les pons, non les ponts ; les sans, non les sauts; les sers, non les serfs ; les cos, non les coqs, etc. C'est ainsi que ost, qui signifiait armée et qui n'a pas complètement disparu de la langue, quand, au nominatif singulier ou au régime pluriel, il prenait IV, devenait li oz, les oz, et le buef (bœuf) devenait li bues , les bues. Les grammairiens qui ont demandé à diverses reprises et parfois obtenu la suppression du t dans les terminaisons plurielles ants , ents , peuvent invoquer pour eux l'usage antique.

Dans un dictionnaire qui lie incessamment l'ancien français avec le français moderne et qui n'abandonne jamais la tradition , des explications de ce genre sont indispensables.

Page 1