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mot latin est encaiistum^ qui, de la signification d'encaustique, était passé à celle d'encre, dès Isidore et le sixième siècle; et sacrum encaustum désignait une encre de pourpre réservée à l'empereur. Encaustum avait deux prononciations : l'une latine , avec l'accent sur caus, a donné l'italien inchiostro ; l'autre grecque, avec l'accent sur en (IjKWMnm), a donné le français encre. Autre exemple : dans la finale âge, qui répond à la finale latine aticus, la filière est pleinement satisfaisante ; sauvage, de sylvaticus, présente la forme où l'étymologie est le plus masquée; l'italien, par les deux gg {selvaggfo), fait connaître que la finale avait plus d'une consonne; enfin le provençal met à découvert la seconde consonne [selvatge). En revanche, ce qui rend l'étymologic du verbe aller û^ difficile, et, à vrai dire, impraticable jusqu'à présent, c'est la filière qui ne laisse pas passer toutes les formes romanes; ces formes sont : en italien, andare; en espagnol, andar; en provençal, anar; en français, aller, et aussi, dans l'ancienne langue, nner. Il est malaisé de voir, dans ces mots qui se touchent par le sens et même un peu parla forme, des mots différents; mais il est impossible qu'ils traversent tous la filière : où l'un passe, l'autre est arrêté ; telle forme latine {aditare) qui donnerait très-bien l'iuUien andare, s'il était seul, ne donne plus le provençal ou le français. Si on les prend comme ayant même radical, on ne peut rendre compte de la transformation ; si on les prend comme ayant des radicaux différents, on perd la garantie de la comparaison, et on n'a plus que des conjectures plus ou moins plausibles.
La particule péjorative mes (mésestimer, mésuser, mespriser, etc.) est un des exemples où ressort particulièrement la nécessité de la filière. A première vue on croirait qu'elle représente la particule allemande miss (en anglais mis), qui a même sens et même forme ; avec le français seul et surtout avec l'italien qui dit mis, il serait impossible d'échapper à cette conclusion. Mais allons plus loin et poussons jusqu'au bout la filière : mes ou mis devient, dans les mots parallèles, en provençal mens, menés [mesprezar, mensprezar ou menesprezar, mépriser), en espagnol et en portugais menos [menospreciar, menosprezar). Ce n'est donc pas à la particule allemande miss qu'on a affaire; elle ne donnerait ni mens, ni menés, ni menos; c'est à l'adverbe latin minus , moins , qui donne menos, menés, mens, et, par la suppression non rare de la nasale devant Vs, mes, puis, par altération de la voyelle, mis en italien.
6. Enfin l'accent tonitjue latin est, dans la recherche des étymologies romanes, de première importance. On nomme accent tonique ou, simplement, accent, l'élévation de la voix (jui, dans un mot, se fait sur une des syllabes. Ainsi, dans raison, l'accent est sur la dernière syllabe, et, dans raisonnable, il est sur l'avant-dernière syllabe. L'accent tonique peut être dit l'âme du mot; c'est lui qui en subordonne les parties, qui y crée l'unité et qui fait que les diverses syllabes n'apparaissent pas comme un bloc informe de syllabes indépendantes. En français, il n'occupe jamais que deux places : la dernière syllabe, quand la terminaison est ïuasculine ; l'avantdernière, quand la terminaison esr féminine. L'une et l'autre de ces places ont leur
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cause dans l'accentuation latine. Celle-ci, sans avoir une règle aussi simple que l'accentuation française, est beaucoup moins compliquée que l'accentuation grecque. En voici la règle essentielle en deux mots : la langue latine recule l'accent tonique jusqu'à la syllabe antépénultième du mot. Ainsi dans aiiima^ animas, dommus, dominos, l'accent est sur an, sur dom; il importe peu que la finale soit longue, l'accent garde sa place. Mais si la syllabe pénultième est longue, alors l'accent se déplace et vient se fixer sur cette pénultième ; dôlor, dolôrem: l'accent, qui est d'abord sur do, passe sur h. Toutes les langues romanes obéissent à l'accent latin. Dans chaque mot, la syllabe accentuée en latin est la syllabe accentuée en fi-ançais, eu espagnol, en italien, en provençal; les exceptions elles-mêmes confirment la règle, c'est-cà-dire qu'il est toujours possible de les expliquer, en montrant que la règle les domine. Cette puissance de l'accent est surtout remarquable dans le français , qui mutile singulièrement le mot latin ; car toutes ces mutilations portent sur les syllabes non accentuées j j la syllabe accentuée est toujours respectée. Considéré dans sa forme par ra])port au latin et dans son origine, je définirais le français, une langue qui conserve la syllabe accentuée, supprime d'ordinaire la consonne médiane et la voyelle brève; puis, cela fait, reconstruit le mot suivant l'euphonie exigée par l'oreille entre les éléments ' littéraux qui restent; et de la sorte établit sa nouvelle et propre accentuation, qui porU toujours sur la dernière syllabe en terminaison masculine, et sur l'avant-dernière en terminaison féminine. On définirait autrement les autres langues romanes; mais il demeure avéré, pour lui comme pour elles, que toute étymologie qui pèche contre l'accent latin est à rejeter, si elle n'a pas d'ailleurs quelque explication précise et valable. Telles sont les conditions déterminées que désormais l'étymologie doit renqilir. La recherche a des limites qui l'assurent et, j'allais dire en songeant à quelques rêveries anciennes ou modernes, des garde-fous qui la protègent. En dehors de ces limites commence la conjecture, que dès lors on donne unic^uement pour ce qu'elle vaut. En dedans de ces limites s'exerce l'habileté étymologique ; car, pour avoir posé i les règles, on est loin d'avoir tout fait, on a seulement mis l'outil entre les mains de l'ouvrier. Les difficultés étymologiques sont, dans les langues romanes, beaucoup plus grandes et plus nombreuses qu'on ne le croit communément.
Dans la composition des articles de ce dictionnaire, j'ai placé l'étymologie tout à lait en dernier lieu ; c'est qu'en effet elle ne peut être discutée à fond qu'après que tous les documents ont passé sous les yeux, à savoir les significations, les emplois, l'historique, les formes des patois et celles des langues romanes. Les éléments de la discussion une fois rassemblés, il ne reste plus qu'à en tirer le meilleur parti possible.
C'est dans ce dictionnaire que, pour la première fois, on trouvera traitée dans sa généralité l'étymologie de la langue française. Jusqu'à présent il n'y a eu que des travaux partiels; ici est un travail d'ensemble. Habitué aux méthodes rigoureuses, j'ai peu usé de la conjecture. Aussi reste-l-il de notables lacunes, surtout pour les
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termes de métier, qui rarement ont un historique et pour lesquels on est loin de savoir toujours si l'acception est propre ou figurée. Mais j'ai l'espérance que bien des rapprochements qui m'ont échappé ressortiront quand les étymologistes aurcnt sous les yeux ce premier essai d'un travail complet, et que plus d'une lacune sera comblée.
L'étymologie a toujours excité la curiosité. Il est, on peut le dire, peu d'esprits qui ne s'intéressent à ce genre de recherches ; et plus d'une fois ceux qui s'occupent le moins de l'étude des mots ont l'occasion d'invoquer une origine à 1 appui d'une idée ou d'une explication. Cet intérêt n'est ni vain ni de mauvais aloi. Pénétrer dans l'intiinilé des mots est pénétrer dans un côté de l'histoire; et, de plus en plus, l'histoire du passé devient importante pour le présent et pour l'avenir.