V. DES LANGUES ROMANES, AU NOMBRE DESQUELLES EST LA LANGUE FRANÇAISE
Les langues romanes occidentales sont au nombre de quatre, en laissant de côté la langue romane orientale, le valaque, qu,, s'étant forniédansde tout autres conditions, peut
être ici négligé. Ce sont l'italien, l'espagnol, lo provençal et le français. Dans l'espagnol sont compris le portugais et le catalan , qui appartiennent au même domaine. Quant au provençal ou langue d'oc, c'est déjà, et même depuis longtemps, un idiome mort ; les circonstances politiques le tuèrent, et le très-grand éclat qu'il eut dans le haut moyen âge ne l'a pas sauvé.
Le français n'est qu'un membre particulier de la grande formation romane. Si l'on n'avait que des textes d'histoire et non les langues elles-mêmes, on pourrait douter que le latin fût devenu le parler usuel, vulgaire, de la population, nonseulement dans l'Italie, mais dans l'Espagne et dans la Gaule. Sans doute on voit de bonne heure que, soit d'origine ibérienne, soit d'origine gauloise, tous les esprits qui se sentaient quelque aptitude littéraire, abandonnant sans retour leur langue maternelle, n'écrivaient qu'en latin, Pline dit que ceux des Latins qui s'adonnaient à la médecine délaissaient immanquablement leur idiome et composaient en grec,/rrtw.yfugœ ad Griecos; de même les Gaulois et les Ibères lettrés passaient tous en transfuges à la latinité. On voit aussi que l'administration se faisait en langue latine. Mais, maigi'é cette attraction toute naturelle et le puissant réseau administratif, il aurait pu se faire que le gros des nations ibérienne et gauloise, c'est-à-dire la population des villes et des campagnes, gardât opiniâtrement son parler; et ce parler aurait reparu quand, les barbares ayant supplanté les Romains, le latin n'eut plus rien qui le soutînt. C'est ce qui advint dans l'Armorique et la Biscaye, où le celtique et le basque, qui étaient indigènes et préexistants, se sont remontres quand la pression romaine eut été écartée. Mais les langues romanes coupent court à toutes ces suppositions ; elles prouvent par leur caractère , qui est latin, et qui l'est autant en Gaule et en Espagne qu'en Italie, qu'au cinquième siècle, quand les barbares s'établirent définitivement sur les terres, ce qui res- I tait des langues indigènes n'était plus que peu de chose et ne put tenir devant ce dernier et terrible choc. La latinité devint le refuge universel des populations vaincues; et, quand l'assimilation fut complétée entre les envahisseurs et les envahis , } c'est-à-dire à peu près vers le temps de Louis le Déboruiairc '■ et de Charles le Chauve, il se trouva que, si la Gaule et ■ ribérie avaient disparu dans la latinité, la Germanie transplantée n'y avait pas moins disparu. Seul le latin avait présidé à la production de langue qui s'était faite.
Voici comment, d'après l'étal des recherches étymologiques, on classera la part qui revient dans la foimation des langues romanes à chacune des populations qui composaient rOccident latin. La part la plus petite est à l'ibérieu , dont le basque est, comme on sait, le représentant moderne; c'est par le basque qu'on a indiqué quelques origines qui paraissent être ibériennes. Une part plus grande, mais encore peu notable, est au celtique, dont les représentants modernes sont le bas-breton en Armorique , le gallois ou kimi-y dans le pays de Galles en Angleterre , le gaélique dans les hautes terres d'Ecosse et dans l'Irlande; c'est avec les langues néo-celtiques et quelques rares documents transmis pai l'antiquité qu'on détermine un certain nombre d'étymologies qui viennent de ce fonds. L'apport germanique dépasse de beaucoup les deux autres ; les différents dialectes germa-
COMPLÉMENT DE LA PRÉFACE
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niques qu'on parle aujouid'luii , allemand , flamand , hollandais, danois, suédois, fournissent les principales données; cependant il est utile de se reporter aux anciens dialectes allemands dont nous avons des textes peu après Charlemagne, et même au gothique qui, par la Bible d'Ulfilas , remonte jusqu'au quatrième siècle. Comme les emprunts faiu par les langues romanes à ce domaine datent des hauts temps, ils concordent, dans bien des cas, plus aveclesfonnes archaïques du germanisme qu'avec ses formes modernes. Telles sont les déductions qu'il faut faire dans la latinité des langues romanes; mais, cela retranclié, ces langues demeurent avec leur plein caractère de demi-latinité j et pour qui en considère l'évolution, il est manifeste que le latin ne pouvait pas ne pas aboutir à quelque chose de très-semblable, et que ces idiomes méritent véritablement le nom de demilatin. De même que le celtique de nos joui-s est dit, par rapport à l'ancien , celticjue moderne, de même on dirait les langues romanes du latin moderne, si cette expression n'était réservée chez nous au latin que les modernes écrivent.
On s'étonnera aussi que ces multitudes de Germains qui occupèrent le sol gaulois. Francs, Burgundes, Wisigoths, Ostrogoths, n'aient pas germaniste davantage le langage; cela est étonnant sans doute, mais cela est certain; et c'est la meilleure preuve que, dans la transformation que subirent les élémeuLs latin et germain mis aux prises, la prépoiidéranc-e appartint à l'élément latin. La latinité victorieuse effaça le celtique, sauf le coin de la basse Bretagne; la lalinil/' mourante absorba la Germanie euvahissantc, et ne reint d'elle que quelques mots, assez nombreux pour témoigner du passage des Germains, assez rart's pour témoigner de la prépondérance des populations romanes.
Quand le laliu'eut di-finitivement effacé les idiomes indigènes de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule, la langue littéraire devint une pour ces trois grands pays , mais le parier vulgaire (j'entends le parler latin, puis(pril n'en restait guère d'autre) y fut resp<'ctivcmciit différent. Du moins c'est ce que témoignent les langues romanes par leur seule existence ; si le latin n'avait pas été parlé dans chaque pays d'une façon particulière, les idiomes sortis de ce parler latin que j'appellerai ici régional , n'auraient pas des caractères distinctifs, et ils se confondraient. Mais ces Italiens, ces Espagnols et ces Gaulois, conduits par le concours des circonstances à parler tons le latin, le parlèrent chacun avec un mode d'articulation et d'euphonie qui leur était propre. De là vint la diversité, et de là se formèrent les quatre compartiments de langues, l'italien, l'espagnol, le provençal et le fiançais. Il se passa, sur une plusgraude échelle, ce que j'ai signalé tout à l'heure pour les dialectes et les patois: ces grandes localités qu'on nomme Italie, Espagne, Provence. et France, mirent leur empreinte sur la langue comme la mirent ces localités plus petites qu'on nomme provinces. Et la divereité eut sa règle qui ne lui permit pas les écarts. Cette règle est dans la situation géographi(jue qtii implique des différences essentielles et caractéristiques entre les populations. Le français , le plus éloigné du centre du latin , fut celui qui l'altéra le plus ; je parle uniquement de la forme , car le fond latin est aussi pur dans le fraïu^is que dans les autres idiomes. Le provençal, que la haute barrière des Alpes place
dans le régime gaulois du ciel et de la teiTC , mais qui les longe, est intermédiaire, plus près de la forme latine que le français, un peu moins près que l'espagnol. Celui-ci, qui borde la Méditerranée et que son ciel et sa terre rapprochent tant de l'Italie, s'en rapproche aussi par la langue. Enfin, l'italien, comme placé au centre même de la latinité, la reproduit avec le moins d'altération. Il y a, de cette théorie delà formation romane, une contre-épreuve qui, comme toutes les contre-épi-euves , est décisive. En effet, si telle n'était la loi qui préside à la répartition géographique des langues romanes, on remarquerait cà et là des inteiTuptions du type propre à chaque région , par exemple des apparitions du type propre à une autre. Ainsi , dans le domaine français, au fond de la Neuslrie ou de la Picardie , on rencontrerait des formations ou provençales, ou italiennes, ou espagnoles; au fond de l'Espagne, on rencontrei-ait des formations françaises, provençales on italiennes; au fond de l'Italie, on rencontrerait des formations espagnoles, provençales ou françaises. Il n'en est rien; le type régional, une fois commencé, ne subit plus aucune déviation, aucun retoui vers les types d'une autre région; tout s'y suit régulièrement selon des inilucnces locales qu'on nommera diniinutives en les compurant aux influences de région. Il est bien vrai qu'il y a des lisières où le parler est mixte et présente des confusions de type; mais justement ce sont des lisières , c'est-à-dire des territoires places sur les confins de deux types. Ainsi entre la langue d'oïl et la langue d'oc est une zone intonnédiaire ; il en est une aux pieds des Pyrénées, entre le provençal et l'espognol; il en est une autre aux pieds des Alpes, entre le provençal et l'italien ; mais, loin d'infirmer le principe, ces zones le, confirment en montrant qu'il n'y a de tyjies mixtes que là où il y a passage d'un type à l'auUe. Cette n-giilarité fait pressentir que le fait matériel, c'est-àdire la latinité admise comme langue par les populations romanes,ne fut pas leur seul lien; ou, si l'on veut, le faitmalériel prouve qu'un même esprit les avait pénétrées profondément : et ceci est un des plus grands témoignages qu'on puisse-donner de la force d'assimilation qu'eurent alors le génie latin et la civilisation latine. Pour quiconque se reporte en idée à l'officine d'où sortirent les langues romanes, et y voit les mots se forger, le» cas disparaître , les conjugaisons se disloquer, la quantité prosodique des syllabes s'oublier, les vers métriques se défaire , les adverbes prendre une finale caractéristique , il semblera que c'est le chaos, ou du moins que chacune des populations romanes, taillant à sa guise dans ces dépouilles désormais abandonnées et faisant, comme il lui plaisait, son triage , devait ne se rencontrer jamais avec sa voisine dans l'admission , le rejet, la transformation des formes et des mou. Pourtant les choses se passèrent autrement; et, au grand étoiinement de l'éruriit, les nmtations s'effectuèrent comme si un concert préalable les avait déterminées. Le champ des divergences était illimité ; le point des rencontres était unique ; eh bien, ce champ illimité, aucune des langues ne s'y engage; ce point nnitpie, toutes s'y arrêtent. Voici en quoi il consiste essentiellement : la réduction de la déclinaison latine; la suppression du neutre; la création de l'article, l'introduction de temps composés pour le passé dans la conjugaison ; la formation d'un nouveau mode , le conditionnel;
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le passif exprimé non plus par des désinences, mais par une combinaison du verbe être avec le thème; l'organisation des auxiliaires pour le service de la conjugaison ; la conception d'un nouveau type de l'adverbe àlaide du suffixe /«e«/; enfin , quand ces langues vont puiser hors du domaine latin pour exprimer de nouvelles idées ou pour remplacer des termes tombés en désuétude , l'adoption à peu près commune des mêmes mots: cela est surtout remarquable pour les mots germaniques; ainsi, même dans le néologisme qui est à lein- origine, les langues romanes concourent d'une manière frappante.
Plus on remonte haut dans l'histoire des langues romanes , plus les conformités qui les lient sont apparentes. Et de f;ut, si l'on avait des textes datés de siècle en siècle , on arriverait jusqu'à l'identité, c'est-à-dire au latin parlé uniformément , sauf les nuances régionales, en Italie, en Espagne et en Gaule. Cette vue d'ensemble suffit pour écarter toute opinion qui supposerait qu'une langue romane dérive d'une autre langue romane; aucune n'a d'antériorité; elles sont toutes contemporaines, et, si je puis dire ainsi, sœurs jumelles. Dans le dix-septième et le dix-huitième siècle, lorsqu'on avait oublié que la France eut un passé littéraire antérieur à celui de l'Italie, et quand le grand éclat des lettres italiennes éblouissait les yeux , on s'imagina que la formation française était une formation postérieure, et que, là où les deux langues concouraient, l'italien était le prêteur et le français l'emprunteur. Il n'en est rien : l'égalité est complète entre les langues romanes; elles ont formé simultanément leur système particulier, en pleine indépendance l'une de l'autre, si l'on considère le temps, qui est le même, et le lieu, qui est divers; en pleine d('pendance, si l'on considère les connexions mentales qui les astreignent à modifier le latin selon des analogies identiques.
Cette simultanéité qui les fait sœurs , cette indépendance qui leur donne leur caractère individuel , celte dépendance (jui leur donne leur caractère commun , indiquent que l'histoire de l'une d'elles ne peut pas être complètement séparée de l'histoire de toutes les autres. L'ensemble est nécessaire pour comprendre les parties. Ainsi vue, la discussion d'un mot français n'est une discussion purement française que dans un nombre très-restreint de cas; elle intéresse d'ordinaire à même titre le provençal , l'italien et l'espagnol; ce qui est décidé pour l'un l'est aussi pour les autres , et , réciproquement , le concours de tous est utile, nécessaire même, pour cette décision. C'est pourquoi j'ai, dans ce dictionnaire, mis le gioupe roman à une place déterminée.