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PïlEFACi^.
J'étais à peu près parvenu à l'impression de la moitié de ce supplément, lorsqu'une grave maladie, m'interrompant, rappela à ma mémoire le vers que Virgile met dans la bouche d'Enée qui, après quelques vains succ(îs de résistance dans la dcx'iiièrc nuit de Troie, s'écrie :
Hen nihil invitis fas quemquam fidere divis»
N'était-ce pas en effet aller contre le gré des •dieux c[ue de commencer à soixanteseize ans un travail de quelque durée? Mais ma théorie morale, quant à l'activité (je l'ai exprimée plusieurs fois), est qu'il faut travailler et entreprendre jusqu'au bout, laissant au destin le soin de décider si l'on terminera.
Après le vers de Virgile se présenta à mon esprit, dans l'oisiveté de la maladie, La Fontaine et son centenaire disputant contre la mort qui le presse et qui lui assure qu'il n'importe à la république qu'il fasse son testament, qu'il pourvoie son neveu et ajoute une aile à sa maison. Je ne suis pas centenaire; mais je suis fort vieux; moi aussi j'objectai à la mort. Elle ne trouvait pas non plus qu'il importât beaucoup a la république que je terminasse mon supplément; mais enfin, elle n'insista pas, la menace s'éloigna et un sursis me fut accordé. J'en profite sans retard pour écrire ces quelques mots de préface.
J'avais achevé depuis peu de temps mon Dictionnaire quand je me sentis tenté d'y ajouter quelques pages; mais le grand âge était venu, et il fallait se hâter; c'est poiu" cela que, ne voulant pas perdre le fruit de mes nouvelles lectures, de mes nouvelles réflexions, et aussi d'observations et de notes qui me vinrent de bien des côtés, je prolonge un travail qui m'a déjà occupé près de trente ans.
Le titre de Supplément que je donne à nion travail indique suffisamment (jucl a été mon olijet en le composant. Ce ne sont pas des corrections, ce sont des additions. Non que mon livre n'ait besoin de corrections; mais le temps n'en est pas encore venu; car l'effet que, tel quel, il produit n'est pas encore épuisé.
Ces additions proviennent d'éléments divers; il faut donc les énumérer. Les Iravau.v lexicographiques n'ont point de fin. De même qu'il fallut m'arrètcr dans le dictioniKure et clore les recherches, de même il faut m'arrcter dans le supplément. La chose ue-
,: PRÉFACE
cessaire est non pas d'être eoniplet, ce qui est impossible, mais de fournir un fonds solide de renseignements sûrs et de textes qui sont des témoignages. Au premier ran<>de ces additions sont les néologismes; ils y occupent une place notable; et c'est leur di'oit. A tous les instants de la langue, il y a eu néologie; et plus d'une fois je me suis complu, en parcourant les historiques réunis à propos de chaque mot et qui ne l'avaient pas encore été, à considérer la quantité et la nature des accroissements qui arrivaient par cette voie. Le classique dix-septième siècle a obéi, malgré Vauo-elas et Ménage, aux nécessités de pensée et de parole qui appellent les nouveautés • le dixhuitième, plein de scrupule à l'égard de la langue dont il héritait, a eu la main forcée* et le dix-neuvième siècle pousse jusqu'à la licence le droit qu'Horace accorde à tout éciivain de mettre dans la circulation un terme nouveau frappé au coin de l'actualité. On verra dans ce supplément un cas singulier d'un antique néologisme (pardon de l'accouplement de ces deux mots), que je dois à une communication de M. Marty- Laveaux. C'est H. Estienne qui a introduit dans notre langue le mot analogie; et en lintroduisant il s'excusa d'offenser l'oreille si gravement. Heureuse offense : car le mot a l'ait une grande fortune, et il nous serait bien difficile de nous en passer. N'ayons donc à l'égard des néologismes aucun parti pris ni de répulsion absolue , ni d'engouement. Horace a dit, en parlant du poète Lucilius :
Cuni flueret lutulentus, erat quod tollere velles;
de même, aans ce flot mélangé d'incessantes créations de mots nouveaux , il est de bonnes acquisitions qu'il faut retenir.
La récolte que j'ai faite dans les écrits du jour, je l'ai soumise à la critique; j'ai rejeté les mots nouveaux qui étaient construits en violation des lois de la composition ; j'en ai redressé quelques-uns qui étaient susceptibles de l'orthopédie grammaticale; en d'autres cas, j'ai discuté avec l'usage qu'on en fait; car l'usage, qui exerce une si forte pression, n'est pas toujours intelligent.
Cependant je dois dire que mes collaborateurs m'ont plus d'une fois arrêté en des mdulgenccs trop grandes. Ma garantie auprès du lecteur est que je ne suis jamais uitervenu pour rien imaginer, que tout ce que je lui donne a été écrit, et que presque toujours je cite le lieu et le temps. En ce recueil de néologismes, il est quelques mahces a l adresse du dix-septième siècle. Des mots nouveaux portent le nom de Bossuet, au compte duquel le supplément met iiicensurahle et mexamiiiahle. Et qui ne croirait, a première vue, que l'adjectif inétonnable est dû à quelqu'un de ces audacieux que le puriste déclare sans foi ni loi à l'égard de la langue? Eh bien, non, il est de Malherbe, sans parler à' incjfra^rible, qui est aussi de lui.
Dans la révision que le supplément a nécessitée, quelques acceptions soit omises, soit nouvelles, ont été découvertes. Je les ai inscrites soigneusement; l'enchaînement et i extension des acceptions est une des plus curieuses parties de l'histoire des langues.
En tous temps , des mots étrangers sont entrés en français. Nos autem's du treizième siècle se servent souvent d'un terme qui n'est pas resté (sauf pourtant
PRÉFACE. „i
dans le dérivé godailler) : c'est goudale, qui signifiait la bière et n'était autre chose que l'anglais good aie. Aujourd'hui, avec les chemins de fer, les rapports commei-ciaux et industriels, les télégraphes et la croissante uniformité de civihsation et de gouvernement, les échanges internationaux de termes et de locutions sont plus fréquents que jamais. J'ai fait un choix, essayant de n'admettre que les mots dont l'usage commence à s'emparer. Mais la limite est arbitraire; et, comme je l'ai éprouvé dans mon long travail lexicographique , une part est laissée au jugement et à l'initiative du lexicographe.
A mesure que je me suis plus rendu maître de la langue française dans son état actuel, dans son développement, dans son histoire, j'ai senti davantage que des limites étroites ne convenaient pas à nmon travail. Dès lors tout ce qui peut contri- ])uer à étendre ce domaine, est pour moi le bienvenu. C'est sous l'influence de ces idées que dans le supplément j'ai notablement élargi le cercle des admissions provinciales.
J'ai d'abord voulu pourvoir au nécessaire. On rencontre maintenant dans les gazettes jimdiques, dans les comptes rendus des sociétés régionales, dans le récit des exploitations agricoles une foule de mots qu'il s'agit d'inscrire et de faire comprendre. Les noms locaux d'engins, de plantes, d'animaux sont bons à enregistrer; ils tiennent leui' place dans la langue et en méritent une dans le dictionnaire. Toute cette partie technicpie a une utilité manifeste pour quiconque s'est trouvé embarrassé devant an de ces mots provinciaux.
Un intérêt doctrinal s'attache aussi à ce genre de recherches. Un mot provincial fournit quelquefois des attaches, des intermédiaires, t;t complète quelque série. D'autres fois, c'est avec l'ancienne langue que se fait le raccord. Des termes du français des douzième et treizième siècles ont disparu, qui vivent encore sous des formes de patois ; et certains ont un historique aussi assuré et d'aussi bon aloi que les vocables les plus authentiques. Aussi ne faut-il rien négliger et ne pas se montrer dédaigneux. Quand je rencontrai foardraùie^ nom dans l'Oise du pommier sauvage, j'eus raison de ne pas l'omettre malgré son étrangeté ; car, quelque temps après, un heureux hasard me le montra dans un texte du treizième siècle.
Enfin, une dernière considération m'a déterminé. Il y a là beaucoup de bon français qu'il ne favit pas craindre de l'cconnaitre. On y trouve une foule de mots d'excellente frappe ; justement parce que le plus souvent ils se rattachent à un archaïsme authentique. Dans ce temps où l'on se plaint des excès du néologisme, lecjuel, lui, a pour défaut essentiel d'être une menace perpétuelle pour l'analogie et la grammaire, il n'est pas inutile de rappeler les types conservés.
Tous les jours il se publie quelque texte inédit, quelque vieux poëme en langue d'oïl tiré des bibliothèques, quelques documents datés du moyen âge. J'ai bien des fois confessé mon faible pour la langue de nos aïeux; je les lis donc pour euxmêmes ; je les lis aussi pour enrichir mon su[)plément. Fixer l'âge des mots a été un de mes soins d^ns mon dictionnaire; mais, tout le monde le comprend, je ne me flattai pas d'avoir été complet. En effet on trouvera ici des séries prolongées d'un ou plusieui's si«k:les vers l'antiquité. Bien plus, des ukHs qui manquaient d'historique
PREFACE
ont été poui'vus de cet utile complément. De ces additions quelques-unes ont été tivs-bienvenues. Par exemple, il semblait impossible cpe gaieté ne remontât pas au delà du seizième siècle ; cette improbabilité a disparu, et, de fait, gaieté appartient aux anciens temps de la lani^ue. D'autres, au contraire, semblaient devoir garder leur caractère de nouveauté; mais point; quelques-uns ont retrouvé une généalogie que je ne leur soupçonnais pas. Ainsi hospitalité, qui n'avait pas le moindre historique, en montre dans le suj)plément un fort respectable.
La méthode scientifique inaugm^ée par les modernes pour la recherche des ctymoloi^ies est toujours à l'œuvre; et de temps en temps parmi les romanistes il se produit quel(iue discussion sur l'origine de tel ou tel mot. J'ai consigné dans ce supplément les investigations qui ont j)our objet des vocables de la langue française. Los langues romanes sont devenues l'objet d'une étude assidue .; le français tient parmi elles un rang honorable ; je me serais cru en faute à l'égard de mon dictionnaire et de mon public, si je n'avais pas relevé avec soin ce qui se faisait dans le domaine étymologique.
Quand on lit beaucoup, quand on a des amis connus et inconnus' qui vous tr;insmettent avec un zèle tout spontané leurs notes, il se produit quelques petites trouvailles. Il est naturel de ne pas consentir facilement à les laisser se perdre. Un su[)plément en a été l'asile tout ouvert.
L'ancien supplément a été fondu dans celui-ci, afin de mettre sous un même coup d'oeil tout ce qui est ajouté. Quand on y cherchera un mot, on fera bien de se référer au dictionnaire, si ce mot y est déjà ^. Cette seule précaution fera comprendre sans difficulté la nature des additions.
J'ai commencé cette courte préface par un retour sur moi-même, sur ma témérité à m'engager en de longs travaux, sur le danger que j'ai coui^u et que je coui^s encore de n'en pas voir la fin. Je termine en faisant un retour sur mes collaborateurs, M. Beaujean, M. Jullien, M. Baudry, M. le capitaine d'artillerie André. Mon heureuse chance aurait été complète, si seul, M. Despois, enlevé aux lettres par une mort jirématurée, ne manquait à mon nouvel appel. Mais, malgré ce malheur et ce regret, je m'estime privilégié par le sort d'avoir conservé mes quatre principaux collaborateurs, qui apportent à notre œuvre commune, comme par le passé, zèle, critique et expérience.
1. Je ne veux pas rae borner à cette mention anonyme et collective, et je me ferais un reproche de ne pas nommer qnelqucsims (!i; ceux qui sont venus h mon secours d'une façon particulièrement systématique et prolongée : .M. Pcyronnct, chef de bureau 311 iiiiui.sùre des finances; M. Ch. Berthoud, de Gingins, canton de Vaud (Suisse); M. Hector Denis, avocat, à Bruxelles; M. Du Bois, avocat, à Gand; M. Eugène Riltcr, professeur à l'Université de Genève, et M. Richard Hippe, sou élève, qui a fait, à mon inionlir)n, le dcpouillemcut de la Bible française de )o23.
2. On peut reconnaître du premier coup d'a-il, par la présence de la prononcii'.tion ligiuéo, les mots du supplément qui u'cxislciit pas du tout au dicliounairc.
J'Jin 1877.