TABAC
Quoi que puissent dire Aristote et toute la philosophie , il n'est rien d égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens-, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Nonseulement il réjouit et purge les cerveaux humains , mais encore il instruit les âmes à la vertu , et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend , de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi de donner à droite et à gauche , partout où l'on se trouve ? On n'at-
tend pas même que l'on en demande, et l'on court audevant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.
( Le Festin de Pierre. ) TABLE.
Il n'y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès. C'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite , il faut que la frugalité régne dans les repas qu on donne , et , suivant le dire d un ancien , il faut manger pour vivre , et non pas vivre pour manger.
( L'Avare. ) TACTIQUE AMOUREUSE.
Il est bon de ne pas laisser un amant seul maître du terrain, de peur que, faute de rivaux, son amour ne s'endorme sur trop de confiance.
( La Comtesse d'Escarbagnas.) TAILLEUR.
Tenez , voilà le plus bel habit de la cour et le mieux
assorti. C'est un chef-d'œuvre que d'avoir inventé un habit sérieux qui ne fût pas noir; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairés. Je défie un peintre , avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai , chez moi, un garçon qui , pour monter une rhingrave, est le plus grand génie du monde ; et un autre qui , pour assembler un pourpoint, est le héros de notre temps.
— Ah ! ah ! monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m'avez fait. Je le reconnais bien.
— C'est que 1 étoffe me sembla si belle, que j'en ai voulu lever un habit pour moi.
— Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.
( Le Bourgeois gentilhomme. ) TARTUFE.
C'est un homme. .. qui. . . ah!, .un homme . . .un homme enfin; Qui suit bien ses leçons, goûte une paix piofonde , Et comme du fumier regarde tout le monde.
( Tartufe. )
Monsieur Tartufe ! oh ! oh ! n'est-ce rien qu'on propose ? Certes , monsieur Tartufe , à bien prendre la chose, N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied; Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié. Tout le monde déjà de gloire le couronne; Il est noble chez lui , bien fait de sa personne ;
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri : Vous vivrez trop heureuse avec un tel mari.
( Idem. )
. . . Tartufe ! il se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille. — Le pauvre homme !
{Idem.) TARTUFE (COMÉDIE).
Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit; qui a été longtemps persécutée ; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusqu'ici. Les marquis, les précieuses , les cocus et les médecins , ont souffert doucement qu'on les ait représentés; et ils ont fait semblant de se divertir avec tout le monde des peintures que Ion a faites deux. iMais les hypocrites n'ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse déjouer leurs grimaces , et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner, et ils se sont tous armés contre ma cumédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés , ils sont trop politiques pour cela , et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume , ils ont couvert leurs intérêts
de la cause de Dieu ; et le Tartufe , dans leur bouche , est une pièce qui offense la piété. Elle est , d'un bout à l'autre , pleine d'abominations , et l'on n*y trouve rien qui ne mérite le feu : toutes les syllabes en sont impies , les gestes même y sont criminels; et le moindre coup d'oeil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils trouvent moyen d expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis et à la censure de tout le monde ; les corrections que j'ai pu faire; le jugement du roi et de la reine , qui l'ont vue ; l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres , qui l'ont honorée publiquement de leur présence; le témoignage des gens de bien, qui 1 ont trouvée profitable ; tout cela n'a de rien servi : ils n'en veulent point démordre; et tous les jours encore ils font crier en public de zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
( Préface de Tartufe. )
THOMAS niAFOIRUS.
C'est un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns ; mais c'est par cela que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire. Lorsqu'il était petit , il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé : on le voyait toujours doux , paisible et taciturne , ne disant jamais mot , et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde
à lui apprendre à lire ; et il avait neuf ans qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon! disais-je en moimême , les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits ; on grave sur le marbre bien pius malaisément que sur le sable , mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination , est la marque d'un bon jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au collège , il trouva de la peine, mais il se roidissait contre les difficultés; et ses régents se louaient toujours de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire, sans vanité, que depuis deux ans qu il est sur les bancs , il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. 11 s'y est rendu redoutable , et il ne s'y passe point d acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion , et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose , ce, qui me plaît en lui , c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle.
( lie Malade imaginaire. ) TOILETTE.
J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte ;
iS
et jusqu'à mes chaussettes , je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.
( Les Précieuses ridicules. )
Ces pendardes-là , avec leur pommade , ont , je pense , envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal , et mille autres brimberions que je ne connais point. Elles ont usé , depuis que nous sommes ici , le lard dune douzaine de cochons pour le moins ; et quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient.
( Idem. ) TOMBEAUX.
Les belles statues ! le beau marbre ! les beaux piliers ! ah ! que cela est beau ! — On ne peut voir aller plus loin l'ambition d un homme mort; et ce que je trouve admirable , c est qu'un homme qui s'est passé , durant sa vie , d'une assez simple demeure , en veuille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire.
( Festin de Pierre. ) TRANQUILLITE D'AME.
Pour moi , je ne sais point tant de philosophie ; Ce que voyent mes7eux franchement je m'y fie ,
Et ne suis point de moi si mortel ennemi ,
Que je maille affliger sans sujet ni demi.
Pourquoi subtiliser, et faire le capable
A chercher des raisons pour être misérable ?
Sur des soupçons en l'air je m'irais alarmer !
Laissons venir la fête avant que la chômer.
Le chagrin me paraît une incommode chose :
Je n'en prends point , pour moi, sans bonne et juste cause:
Et mêmes à mes yeux cent sujets d'en avoir
S'offrent le plus souvent que je neveux pas voir.
Oui , j'en fuis la pensée avec un soin extrême.
Je veux croire les gens quand on me dit : Je t aime ;
Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux ,
Si iMascarille ou non s'arrache les cheveux.
( Le Dépit amoureux.) TRANSACTION.
Hélas ! cela ne se peut-il pas changer en quelques coups de bâton ?
( Le Médecin malgré lui.)