Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire
IDEli:. — Psycliologie, V. — Etym. : du grec eidos, image. — L'idée pourrait, d'après l'étyniologie, se définir : l'image des objets dans l'esjjrit. Cependant la significaiioii du mot idée est plus générale encore : il désigne l'acte le plus simple Je l'intelligence, s'appliquant soit au monde extérieur, soit au monde intérieur de la conscience, soit h l'ordre des réalités suprasensibles. Ainsi nous avons les idées des sons, des couleurs, de différents êtres, inanimés ou vivants : voilà pour le monde extérieur; nous avons les idées de plaisir et de douleur, celles des résolutions que nous avons pu prendre autrefois, etc. : voilà pour le monde intérieur ; nou.ç avons les idées d'espace infini, du temps éternel, d'être parfait, etc. ; voilà pour le monde suprasensible.
L'idée se distingue à la fois de la sensation pure et de la détermination volontaire. Je puis avoir en effet l'idée d'une souffrance ou d'une jouissance, sans les éprouver actuellement; je puis d'autre part avoir l'idée d'un choix à faire entre deux motifs d'action, sans pour cela me décider. Enfin, si l'idée est une représentation des choses dans l'esprit, elle n'implique pas nécessairement l'existence d'un objet h titre de réalité distincte do l'esprit lui-même. Un cheval ailé, une montagne d'or, n'existent pas dans la nature ; il m'est cependant possible de m'en former l'idée. Mais on remarquera que ces idées factices, ainsi que les appelait Descarles, nous apparaissent comme telles, c'est-à-dire que nous avons conscience de les produire volontairement, et nous connaissons par là même qu'elles ne correspondent à rien de réel ; on remarquera de plus que la nature et l'expérience nous eji fournissent tout au moins les éléments. S'il n'existe pas di^ montagne d'or, l'or et la montagne existent séparément : c'est seulement la combinaison des idées représentuiit ces deux objets qui est notre œuvre, et nous le savons très bien. On peut donc admettre en principe que toute idée qui ne nous apparaît pas comme une création artificielle de notre esprit, et qui est accompagnée de la croyance h l'existence d'un objet en dehors de nous, implique l'existence réelle de cettç objet. Là est le fon-
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dément de toute certitude relativement à l'existence du monde extérieur et de Dieu.
En un sens, le nombre des idées est illimité ; il dépend, pour chacun, du degré de savoir ou de réilexion auquel il est parvenu. L'homme fait a plus d'idées que l'enfant, le savant que l'ignorant. Mais les idées présentent entre elles certains traits de ressemblance ou de différence qui ont permis de les classer. Ces classifications elles-mêmes sont de valeur inégale selon la nature des caractères considérés.
Ainsi les idées sont dites claires ou obscures, distinctes ou confuses, particulières ou générales, abstraites ou concrètes, vraies ou fausses, etc. Elles sont claires quand elles représentent vivement leur objet à l'esprit ; distinctes, quand elles représentent l'objet avec tous les attributs essentiels qui lui appartiennent dans la réalité; en ce cas, elles reçoivent quelquefois le nom d'adéquates. Une idée peut être claire sans être distincte : si je me brûle la main, j'ai l'idée très claire de la douleur éprouvée; cependant j'ignore comment une modification toute mécanique des tissus do la peau peut produire dans l'âme une sensation : l'idée de la souffrance n'est donc pas ici une idée distincte. Une idée particulière est celle qui n'exprime qu'un seul individu'; par exemple, l'idée do tel homme, Pierre ou Paul. L'idée générale, au contraire, est colle qui convient à toute une espèce ou à tout un genre : l'Idée de l'homme, da l'animal, etc. L'idée particulière est également concrèie, c'est-à-dire qu'elle représente un objet ayant une existence propre et indépendante de l'esprit; l'idée générale est par là même abstraite, l'abstraction étant ce procédé qui consiste à dégager des caractères multiples des individus qui forment un genre, ceux qui conviennent à tous, en négligeant les autres. Mais si toute idée générale est le produit d'une abstraction, il est dos idées abstraites qui ne sont pas pcjur cela des idées générales ; ainsi je puis, dans une orange, considérer seulement la forme, ou la couleur : les idées do ces qualités prises à part seront ahsti-aites, sans qu'il soit nécessaire de les affirmer do tous les
IDEE
IDEE
fruits appelés oranges. Enfin les idées vraies sont celles qui sont conformes à leurs objets, bien qu'en réalité le vrai et le faux soient plutôt des caractères du jugement, lequel est l'expression d'un rapport entre deux idées.
Tous ces principes de classification ont leur utilité en logique ; mais leur importance n'est après tout que secondaire. En effet, telle idée, claire et distincte pour tel esprit, sera obscure et confuse pour tel autre; une idée sera plus ou moins générale, selon qu'on la considère en rapport avec celle de l'espèce dont elle exprime le genre, ou celle du genre supérieur dont elle n'est que l'espèce. Par exemple, l'idée d'homme est plus générale que celles de Pierre, de Paul, de Français, d'Européen : et moins générale que l'idée d'être animé. Aussi les psychologues sont-ils à peu près d'accord pour reconnaître que la véritable classification des idées est celle qui se fonde sur la diB'érence d'origine.
La question de l'origine des idées, qui touche aux problèmes les plus élevés de la métaphysique et de la morale, est une de celles qui ont tenu le plus de place dans les préoccupations des philosophes à toutes les époques de l'histoire. Les uns, ce sont les sensualistes, ont prétendu dériver toutes les idées, par suite toute la connaissance humaine, soit de la sensation (Epicure, Hobbes, Condillac); soit de la sensation et de la réilexion (Locke, Laromiguière) ; plus généralement, de l'expérience externe ou interne 'sensou conscience), d'où le nom d'empirique (do grec empeiria, expérience) donné quelquefois a cette école. Les autres se sont elTorcés de montrer que certaines idées doivent être nécessairement rapportées à une source différente, qu'elles sont le produit d'une faculté souveraine distincte des sens, de la conscience, et des opérations intellectuelles telles que la comparaison, l'abstraction, la généralisation, le raisonnement; cette faculté est la vais'ut, et les philosophes qui professent celte doctrine sont appelés rudonalistes. Le rationalisme est représenté dans l'histoire de la philosophie par les noms de Platon, de Descartes, de Leibnitz, deKant, de Royer-Collard et de Victor Cousin.
Nous ne pouvons retracer ici les phases diverses de ce grand débat ; contentons-nous d'esquisser, dans ses traits essentiels, la démonstration de la thèse rationaliste.
Un examen, même superficiel, de nos idées, suffit à faire reconnaître que les unes sont continyçntes, les autres 7iéi:essaiies. Les idées contingentes sont celles qui pourraietit ne pas exister dans l'esprit sans que leur non-existence impliquât contradiction. J'ai les idées d'arbre, de maison, de couleur, mais je pourrais ne pas les avoir ; mon intelligence n'en subsisterait pas moins. Tout autres sont les idées nécessaires : elles sont telles que l'on ne saurait concevoir un esprit qui ne les possédât pas, à un degré quelconque de clarté et de précision. De ce nombre sont les idées d'espace et de temps.
Ce caractère de nécessité de certaines idées résulte évidemment de la nécessité même de leurs objets. Tandis que je puis sans absurdité supposer anéantis la table sur laquelle j'écris, la chambre qui la renferme, la maison que j'habite, et la terre même, et le système solaire, et les millions d'étoiles qui peuplent les deux, je fais de vains efforts pour supprimer par la pensée l'espace vide et illimité. Antérieurement à toute création, il est là pour ctmtenir les corps possibles : l'univers fùt-il anéanti, il serait encore là, éternellement prêt à en recevoir un nouveau.
De même pour le teinps. Dans la nature extérieure, comme au sein de ma conscience, les phénomènes s'écoulent. Chacun d'eux a commencé d'exister; la série tout entière a eu un conimen- ■ement. Mais puis-je concevoir qu'ils ne se succè-
dent pas dans le temps, que le temps ait commencé d'être, qu'un temps ait été où le temps ne fut pas, et qu'à un moment quelconque de l'avenir, le temps puisse cesser d'exister? De telles hypothèses répugnent à la raison; elles impliquent contradiction dans les termes : comme l'espace, le temps est nécessaire.
L'école rationaliste énumère d'autres idées encore à qui elle reconnaît le même caractère de nécessité : l'idée de cause première, celle du bien absolu, ou fin suprême de la volonté, celle d'être parfait, etc. Il faut reconnaître d'ailleurs qu'elle n'a jamais pris soin d'en dresser une liste complète et méthodique.
Une idée nécessaire est en même temps absolue, c'est-à-dire qu'elle ne dérive d'aucune autre ; l'idée contingente, au contraire, est relative. Je ne puis concevoir un corps sans concevoir l'espace qui le contient; mais la réciproque n'est pas vraie. L'idée de corps est donc relative à l'idée d'espace ; elle en dépend, tandis que celle-ci est première, et ne dépend que de son objet, lequel ne dépend de rien.
Enfin, les idées nécessaires sont universelles; elles existent, plus ou moins claires, mais toujours identiques, dans toutes les intelligences. Les idées contingentes sont particulières, en ce sens qu'elles peuvent ne pas exister dans tous les esprits, ou être conçues différemment par chacun d'eux.
De cette opposition de caractères, l'école rationaliste conclut à une différence d'origine. Il est manifeste que les idées contingentes, relatives, particulières, viennent des sens ou de la conscience, en un mot de l'expérience. Il n'est pas moins évident que les idées nécessaires, absolues, universelles, ne sauraient découler de la même source. L'expérience nous révèle ce qui est, à tel point de l'espace, à tel moment de la durée : non ce qui ne peut pas ne pas être, ce qui est et doit être, partout et toujours. La faculté qui nous donne ces connaissances d'ordre supérieur s'appelle la raison '.
Sans nier les différences profondes qui séparent ces deux classes d'idées, les philosophes de l'école empirique cherchent à les atténuer, en dénaturant les notions nécessaires pour les rapprocher insensiblement des notions contingentes. C'est ainsi qu'ils ramènent les idées d'espace, de temps, à celles d'étendue, de durée indéfinies. Nous commençons, disent-ils, par considérer abstraitement telle étendue' particulière, celle de ce livre ou de cette table ; cette étendue, bornée de toutes parts, nous l'amplifions par l'imagination, nous l'agrandissons au delà de toutes limites assignables : voilà l'espace infini des rationalistes; il n'est en réalité que l'indéfini, notion route négative, qui exprime simplement l'impuissance où nous sommes de fixer un terme à la multiplication idéale des étendues que l'expérience nous fournit. Celleci donne les matériaux : l'abstraction, la généralisation, l'imagination les élaborent : nul besoin d'une faculté spéciale pour expliquer l'existence dans l'esprit de prétendues notions nécessaires qui ne sont que les transformations ultimes des don-
de même l'idée de temps éternel à celle de durée indéfinie; l'idée de cause première à celle d'une succession de phénomènes, à laquelle nous ne saurions assigner de premier terme; l'idée de bien absolu à celle d'utilité, etc. Jlais il faut reconnaître que leur tentative est partout infructueuse. En fait, nous avons conscience que les notions nécessaires n'apparaissent pas dans notre esprit comme les produits laborieux de procédés d'abstraction et d'amplification : elles se manifestent, spontanément, immédiatement, à l'occasion du
IDÉE
IDIOTISME
contingGnt et du relatif. L'étendue bornée éveille invinciblement la notion de l'espacé sans limites, la durée des phénomènes qui passent fait concevoir l'éternité Immuable, l'onclialnement des causes secondes, provoque l'affirmation de l'existence d'une cause première absolue. Logiquement, 0:1 aura beau multiplier le fini par lui-môme, on n'en fera pas sortir l'infiiii : si modifié, si torturé qu'on le suppose, le contingent ne donnera jamais le nécessaire, ni le relatif, l'absolu. Il y a plus : le fini ne se conçoit que comme négation de l'infini; de ces deux termes, l'infini seul a une signification positive ; l'intuition du nécessaire, do l'absolu, rend seule explicable la connaissance du contingent et du relatif.
L'erreur des empiriques tient à ce qu'ils ont confondu, dans la question de l'origine des idées, l'ordre logique et l'ordre chronologique. Il est clair que dans la première période de sa vie, l'homme étant pour ainsi dire tout sens, est incapable de s'élever encore à la notion distincte du nécessaire : la raison se développe tardivement, et si les données de l'expérience ne venaient solliciter son éveil, elle resterait éternellement engourdie. Chronologiquement, les idées contingentes précèdent donc les idées nécessaires. Mais il est clair aussi que dans l'ordre logique, celles-ci sont antérieures h celles-là. C'est la raison seule qui rend possible la connaissance en organisant l'expérience et en lui imposant dès le début ses formes et ses lois.
On voit d'après cela quelle est l'exacte valeur des critiques célèbres qu'au xvii' siècle le philosophe anglais Locke adressait à la doctrine des idées innée!, de Descartes. Locke avait sans doute raison de soutenir que l'enfant, le sauvage, le fou, l'idiot, n'ont pas l'idée claire de l'infini, de l'être parfait, etc.; mais en parlant d'idées innées. Descartes avait entendu tout autre chose. Il prétendait seulement que nous apportons en naissant la faculté de concevoir de telles idées, et que cette faculté est en elle-même et par sa nature essentiellement distincte des autres modes d'acquisition de la connaissance. Et Leibnitz, réfutant Locke et amenant la doctrine cartésienne à un degré de précision supérieur, comparait les idées nécessaires à des veines qui, dans l'intérieur d'un bloc de marbre, dessineraient vaguement la figure d'une divinité. Ces veines sont ignorées, jusqu'à ce qui le ciseau du sculpteur fasse tomber les écailles qui les dissimule et, suivant les lignes tracées à l'avance, produise au grand jour la statue que la nature avait en quelque sorte préformée. De même les notions nécessaires sont des semences que nous apportons en naissant, des traits lumineux cachés au dedans de nous-mêmes, et que la rencontre des objets extérieurs fait paraître dans la conscience.
Après la réfutation de Locke et de Condillac par Leibnitz, Royer-Collard et Cousin, il semblait que le débat séculaire entre l'école empirique et l'école rationaliste fiit épuisé. Mais de nos jours, l'illustre philosophe anglais Herbert Spencer est venu apporter un élément nouveau dans la question : c'est celui de l'hérédité. Herbert Spencer estime, avec les rationalistes, que certaines notions, certains jugements ne sauraient s'expliquer par l'expérience de l'individu ; mais il pense qu'on en peut rendre compte par l'expérience de la race tout entière. Pendant des générations innombrables, les hommes ont dii, nécessairement, et cela, pour ainsi dire, à chaque instant, faire quelquesunes de ces observations élémentaires sans lesquelles ils n'eussent pu maintenir leur existence contre les causes de destruction qui les assiégeaient de toutes parts. Ces observations indéfiniment répétées ont dû imprimer à la longue à leur organisation cérébrale certaines modifications dura-
bles, car il est de principe, pour M. Spencer, qu'à tout état do conscience correspond un état déterminé du cerveau et du système nerveux. Si l'on admet, comme les faits l'établissent, que les dispositions organiques des parents passent aux enfants, on comprendra que dans la suite des âges, les hommes, héritiers d'un cerveau déjà façonné par les pensées habituelles de leurs premiers pères, manifestent une prédisposition innée à reproduire les mêmes pensées, à formuler les mêmes jugements. Les idées et vérités nécessaires ne seraient alors que les expériences les plus générales et les plus constantes des générations antérieures, accumulées pour ainsi dire et gravées en traits ineffaçables dans l'organisme de leurs descendants.
Cette théorie ingénieuse, vraie peut-être à quelques égards, ne semble pourtant pas en état de répondre à toutes les objections que soulève la doctrine empirique. D'abord, l'hérédité des dispositions intellectulles est encore une hypothèse sans valeur scientifique suffisante; puis, fût-elle admise, il resterait toujours à expliquer comment le contingent devient le nécessaire, comment la connaissance de ce qui est se transforme en une connaissance de ce qui ne peut pas no pas être. Que l'on considère l'expérience de la race, ou celle de l'individu, la difficulté est la même ; elle est seulement répartie sur un plus large espace et une plus longue durée. L'expérience du genre humain, comme celle de chacun de nous, implique des principes et des idées qui la dépassent, lui soient logiquement antérieurs et l'organisent de manière à la rendre vraiment intelligible. Kant a fait voir qu'il y a déjà dans la plus humble sensation quelque chose que la sensation ne donne pas, .et Leibnitz corrigeait admirablement l'axiome sensualiste : Il il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été d'abord dans la sensation, » en ajoutant : « excepté l'entendement lui-même. » L'esprit avec ses formes constitutives, la raison avec ses notions essentielles, aussi obscures et enveloppées qu'on veuille les supposer à l'origine, voilà ce que dut apporter l'humanité naissante en face de la nature, sous peine de l'ignorer éternellement. Voilà par oii la science, l'art, la moralité, la religion, tout progrès et toute civilisation sont possibles, et par où se manifeste ent'-e l'homme et la bête une différence en quelque sorte infinie.
Pour la réfutation du sensualisme de Locke, voîr surtout le premier livre des Nouveaux essnis sur l'entendement humain, de Leibnitz, et les leçons sur t'Iiistoire de la philosophie au xviii" siécfe, de V. Cousin, t. II. [L. Carra»,] '
IDIOTI.SME. — Grammaire. XXI. — Etyftiologie : de la racine grecque idios. propre, panticulier à). — h' idiotisme est une façon de parler particulière et propre à une langue, mais quf s'écarte des lois générales de la grammaire. Chaque l(in>gue a ses idiotismos. Wte befinden Sie ■?>/(? (mot à mot: comment se trouvent-ils?) pour demander : « comment vous porlez-vous ? ■> est un idiotisme allemand. How doyvu do? (mot à mot : comn)cnt faitt'svous faire?) pour dire : « comment vous portez'vous?» est un idiotisme anglais. Comnieîif vous ffOrtez-vous? pour demander: (dcommeut est votre santé'?» est un idiotisme français.
Idiotisme <^st lo nom générique; rjermanitmé. ani/licisme, latinisme, etc., désignent les cs^ pèces. '
Les idiotismes français se nomment des gallicismes. : I
Un gallicisme est donc Une façon de s'exptimer toute particulière à notre langue. Cette particu^ larité d'expression peut se trouver snlt dans le Sens figuré, soit dans la construction .syntaxique de Xts. phrase. Ainsi cette proposition : lia le cœur sui" tti main, n'a rien qui répugne à notre syntaxe, ihais
IDIOTISME
IDIOTISME
''image hardie qu'elle évoque est propre au français et serait intraduisible dans toute autre langue. C'est un fjallicisme de fiyure. Au contraire dans : J'ai entendu dire cela à vntre père, chaque mot a son sens propre, la phrase n'a rien de figuré; mais à est explétif et presque impossible ;\ expliquer grammaticalement. C'est un gallicisme de syntaxe. Pour analyser cette proposition il faudrait mettre : J'ai entendu votre père dire cela. Mais la phrase devient aussitôt lente et incolore; un étranger pourra parler ainsi, un Français, jamais. C'est que le gallicisme n'est pas seulement une tournure en dehors des règles communes, une expression destinée à exercer la patience des apôtres fervents de l'analyse grammaticale et logique ; c'est le tour préféré du français si alerte et si vif; c'est ce qui donne à notre langue je ne sais quoi de pittoresque et de liardi, avec une sorte de grâce native qui n'appartient qu'à elle et que les Français peuvent seuls lui conserver. Mais tout dépend de l'heureux emploi du gallicisme; c'est ce qui constitue le bon goût chez nous, ce qui constituait I'î;' hanité chez les Latins et Yatticisme chez les Grecs. Tous les auteurs qui ont écrit dans le genre tempéré, Pascal, madame de Sévigné, La Fontaine, Voltaire en fourmillent. C'est une des ressources du dialogue comique, et Molière, Regnard, Destouches en usent largement. Par contre, dans Racine, Bossuet, Massillon, on en trouve peu ; à mesure que le style s'élève, les gallicismes sont plus rares. Aussi la langue populaire en est pleine, et la plupart de nos proverbes sont des gallicismes.
Nous n'entreprendrons pas d'en donner une liste complète; un volume n'y suffirait pas. Citons seulement quelques exemples des deux grandes classes de gallicismes que nous avons établies, en commençant par ceux qui sont particulièrement du domaine de la grammaire, c'est-à-dire par les gallicismes de construction ou de si/ntaxe.
1° Gallicismes de syntaxe. — Ces gallicismes sont presque tous des plirascs explétives, ou des formes elliptiques qu'il faut redresser si l'on veut les analyser.
H y a s'écrivait autrefois il a Oa forme il y a apparaît cependant dès le treizième siècle). Il y a des gens signifie donc il (on) a (trouve) îles gens. Il est pris dans le sens neutre, et correspond aux pronoms allemand et anglais es et it. Quant à V, il se trouve placé là, dit M. B. Jullien, pour éviter la confusion de cet impersonnel avec la troisième personne du singulier du verbe avoir.
Mon lime est un gallicisme euphonique : mnn est mis pour ma i V. Adjectif, p. 30).
Les vieille^ gens sont soupçonneux : gallicisme historique dont l'explication' se trouve au mot A'om.
Cela ne laisse pas de nous inquiéter : ici, laisse a le sens de cesser, de s'abstenir, de discontinuer et est par conséquent verbe neutre.
Si j'étais que de vous est mis pour si j'étais vous, et que de est explétif.
Ce que c'est que de 7ious : phrase explétive ; de est surabondant.
Onn'ajani'nsvu, que je sache, les alouettes tomber toutes rôties. L'expression que je sache est la traduction littérale de quo'l siiim, que les Latins employaient avec le sens de : à ma connaissance. L'autre forme de cette locution : je ne sacUe pas qu'on oit jamais vu, est une inversion toute française. Le verbe savoir conserve le mode subjonctif, en prenant la négation de l'autre verbe, et le que suit je sache au lieu de le précéder, en entraînant l'autre verbe (ait vu) au subjonctif.
H s'en faut de b'-aucoup qne la Seine ait monté si haut : ici, fatit ne représente pas le verbe falloir au sens ordinaire, mais le verbe tuanquer (en latin fallere). « Au bout de l'aune faut le drap ..,
disaient nos pères, c'est-à-dire ; manque le drap Le vrai sens de ce gallicisme est donc : H s'en manque de beaucoup, etc., en supposant que s'en manquer soit français.
Ils criaient à qui mieux mieux est un peu plus difficile à expliquer. Nos ancêtres disaient : qui mieux mieux, et même qui phf phis, sans mettre «, Nous aurions donc, en décomposant notre exemple : ils criaient, celui qui criait le mieux, faisait le nivux; c'est-à-dire : ils criaient à l'envi les uns des autres. La préposition o a été ajoutée plus tard, comme dans les locutions à tue-léte, à louche que venx-lu, à profusion, etc.
Coûte que coule, c'est-à-dire : que cela coûte ce que l'on voudra que cela coûte,
F.Ji vouloir à quelqu'un est un des innombrables gallicismes formés par le mot en. Il signifie proprement : avoir un fevtiment de rtmcune contre quelqn'un. Vouloir, ']nmi. à la particule en, signifie avoir des prétentions sur une chose; de là, le sens dérivé de mauvaise intention.
A'e vodà-l-il pas une belle équipée? est un singulier exemple de gallicisme. L'adverbe voilà est composé, comme chacun sait, de vas et là; mais dans le cas particulier qui nous occupe, voit est évidemment à la troisième personne, et la locution complète est pour : Ne voit-il pas là une belle équipée? Le ( est amené ici par le son a qui donne au mot composé voilà l'apparence d'un verbe de la première conjugaison Cette assonance finale nous paraît une des raisons qui ont fait préférer voilà à voici dans cette locution. Mais // est mis ici pour on; et la phrase redressée serait donc : Ne voit-on pas là une belle équipée.
Tout et quelqu» donnent naissance à une foule de gallicismes qu'on trouvera expliqués à leur place (V. Syntaxe).
Nous bornerons là notre étude sur les gallicismes de construction ; le peu que nous en avons dit suffira pour en faire comprendre le sens et en faciliter l'analyse.
i» Gallicismes de figure. — Ces gallicismes proviennent le plus souvent d'tine ellipse, d'un pléonasme ou d'une inversion. 11 faut alors, pour les analyser et les expliquer aux élèves, suppléer à l'ellipse, retrancher le pléonasme, faire disparaître l'inversion et surtout bien dégager le sens figuré. Ainsi coiffé à la Tilus signifie coiffé à la façon de Titus.
l'ail à la dvible, fait à la manière du diable.
Battre la campngiie, qui se dit d'un malade dans le délire, est une métaphore qui rappelle les chasseurs ou les soldats ennemis qui courent les champs.
Battre quelqu'un à plate couture, c'est-à-dire le battre complètement, au point d'aplatir les coutures de son habit.
Monter sur ses grands chevaux, se mettre en colère, montrer de la sévérité dans ses paroles. Cette expression nous fait remonter au temps de la chevalerie. On distinguait alors deux espèces de chevaux : le palefroi et le destrier. Le palefroi était le cheval de promenade, de parade; le destrier, le cheval de bataille, pins grand et plus fort que le palefroi. Quand un chevalier montait sur son destrier, c'était pour la bataille ou le tournoi. De là le sens de se mettre en colère.
l'aire pièce à que/qu'un, se moquer de quelqu'un. I' De même que l'on invente des sujets, des pièces de théâtre, dit Vaugelas, aussi ce qu'on invente contre une personne pour s'en jouer et divertir, s'appelle une pièce ; et inventer ces choses-là s'appelle faire une pièce. >>
Avoir maille à partir avec quelqu'un, c'est-àdire avoir un différend avec lui, s explique avec un peu do grammaire historique. La maille, monnaie de billon carrée qui avait cours sous les rois Capétiens, était la plus petite de toutes les