LE LAC DE GENÈVE
(Ce morceau fut écrit par Voltaire en arrivant dans sa campagne des Délices, près de Genève.)
O maison d'Aristippe, i> jardins d'Epicure, Vous qui me présentez, dans vos enclos divers.
Ce qui souvent manque à mes vers, Le mérite de l'art soumis à la nature ; Empire de Pomone et de Flore sa sœur,
Recevez votre possesseur ; Qu'il soit, ainsi que vous, solitaire et tranquille. Je ne me vante point d'avoir en cet asile
Rencontré le parfait bonheur :
Il n'est point retiré dans le fond d'un bocage ;
Il est encor moins chez les rois;
Il n'est pas môme chez le sage :
De cette courte vie il n'est point le partage ; Il y faut renoncer ; mais on peut quelquefois
Embrasser au moins son image.
Que tout plaît en ces lieux i mes sens étonnés.! D'un tranquille océan l'eau pure et transparente Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés ; D'innombrables coteaux ces champs .sont couron- Bacchus les embellit; leur insensible pente [nés ; Vous conduit par degrés à ces monts merveilleux Qui pressent les enlers et qui fejident les cieux. Le voilà ce théâtre et de neige et de gloire, Eternel boulevard qui n'a point garanti
Des Lombards le beau territoire.
Voilà ces monts affreux, célébrés dans l'histoire. Ces monts qu'ont traversés, par un vol si hardi. Les Charles, les Othon, Catinat et Conti,
Sur les ailes de la victoire.
Que le chantre flatteur du tyran des Romains, L'auteur harmoiiipux des douces Géorgiques Ne chaîne plus ces lacs et leurs bords magnifiques, Ces lacs que la nature a creusés de ses mains
Dans les campagnes italiques.
Mon lac est le premier : c'est sur ses bords heu- Qu'habite des humains la déesse éternelle, [reux L'àme des grands travaux, l'objet des nobles vœux. Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle, Qui vil dans tous les cœurs, et dont le nom sacré Dans les cours des tyrans est tout bas adoré, La liberté ! J'ai vu celte déesse altièrc, Avec égalité répandant tous les biens.
Descendre de Moral en habit de guerrière, Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens
Et de Charles le Téméraire.
Devant rlle on portait ces piques et ces dards. On traînait ces canons, ces échelles fatales. Qu'elle-même brisa, quand ses mains triomphales De Genève en danger défendaient les remparts. Un peuple entier la suit : sa naïve allégresse Fait atout l'Apennin répéter ses clameurs; Leurs fronts sont couronnés de ces fleurs que la
[Grèce Aux champs de Marathon prodiguait aux vain- (queurs.
C'est là leur diadème; ils en font plus de compte Que d'un cercle à fleurons de marquis oude comte. Et des larges mortiers à grands bords abattus. Et de ces mitres d'or aux deux sommets pointus. On ne voit point ici la grandeur insultante
Portant de l'épaule au coté
Un ruban que la Vanité
A tissu de sa main brillante;
Ni la Fortune insolente
Repoussant avec fierié
La prière humble et tremblante
De la triste Pauvreté.
On n'y méprise point les travaux nécessaires ; Les éiats sont égaux, et les hommes sont frères. Liberlé, liberté, ton trône est en ces lieux. La Grèce où tu naquis l'a pour jamais perdue,
Avec ses sages et ses dieux.
Rome depuis Brulus ne t'a jamais revue. Chez vingt peuples polis i peine es-tu connue. Le Sarmate à cheval t'embrasse avec fureur ; Mais le bourgeois à pied, rampant dans l'esclavage. Te regarde, soupire et meurt dans la douleur. L'Anglais, pour te garder, signala son courage; Mais on prétend qu'à Londre on te vend quelque-
[fois ; Non, je ne le crois point; ce peuple fier et sage Te paya de son sang, et soutiendra les droits. Aux marais du Batave on dit que tu chancelles ; Tu peux te rassurer : la race des Nassaux, Qui dressa sept autels à tes lois immortelles.
Maintiendra de ses mains fidèles
El tes honneurs, et tes faisceaux.
Venise te conserve, et Gênes t'a reprise. Tout à cùté du trône à Stockholm on t'a mise; Un si beau voisinage est souvent dangereux. Préside à tout Etal où la loi t'autorise,
Et restes-y si tu le peux.
Embellis ma retraite où l'amitié t'appelle; Sur de simples gazons viens l'asseoir avec elle. Elle fuit comme toi les vanités des cours. Les cabales du monde, et son règne frivole. G deux divinités ! vous êtes mon recours ; L'une élève mon àme, et l'autre la console; Présidez à mes derniers jours.
'Voltaire (1"65).
LA JEDNE TARENTINE.
Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés. Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a pour celte journée.
Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée,
Et l'or dont au festin ses bras seront parcs.
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles.
Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles
L'enveloppe : étonnée, et loin des matelots,
Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! Son beau corps a roulé sous la vague marine. Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher. Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par son ordre bientôt les belles Néréides S'élèvent au-dessus des demeures humides. Le poussent au rivage, et dans ce monument L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement ; Et de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, Répétèrent, hélas, autour de son cercueil :
« Hélas ! chez ton amant tu n'es point ramenée, Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée. L'or autour de ton bras n'a point serré de nœuds, Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux ! » Andbé Chénieh (mort en nU4).
LE VAISSEAU le Veiigeitr.
Au sommet glacé du Rhodope Qu'il soumit tant de fois à ses accords touchants, Par de timides sons le fils de Calliope
Ne préludait point à ses chants.
Plein d'une audace pindarique.
Il faut que des hauteurs du sublime Hélicon Le premier trait que lance un poète lyrique
Soit une flèche d'Apollon.
L'Etna, géant incendiaire. Qui d'un front embrase fend la voûte des airs, Dédaigne ces volcans dont la froide colère
S'épuise en stériles éclairs.
A peine sa fureur commence, C'est un vaste incendie et des fleuves brûlants. Qu'il est beau de courroux, lorsque sa bouche im-
Vomit leurs flots élincelants ! [mense
Tel éclate un libre génie.
Quand il lance aux tyrans les foudres de sa voix; Telle à flots indomptés sa brûlante harmonie
Entraîne les sceptres des rois.
Toi que je chante et que j'adore, Dirige, ô libert', mon vaisseau dans son cours. Moins de vents orageux tourmentent le Bosphore
Que la mer terrible où je cours.
Argo, la nef à voix humaine, Qui mérita l'Olympe et luit au front descieui. Quel que fût le succès de sa course lointaine,
Prit un vol moins audacieux.
Vainqueur d'Eole et des Pléiades, Je sens d'un souffle heureux mon navire emporté ; 11 échappe aux écueils des trompeuses Cyclades,
Et vogue à l'immortalité.
Mais des flots fût-il la victime.
Ainsi que le Vengeur il est beau de périr : Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abîme,
De paraître le conquérir.
Trahi par le sort infidèle, Comme un lion pressé de nombreux léopards, Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle;
Il les combat de toutes parts.
L'airain lui déclare la guerre; Le fer, l'onde, la flamme entourent ses héros. Sans doute ils triompliaient ; mais leur dernier ton-
Vient de s'éteindre dans les flots. [nerre
Captifs, la vie est un outrage :
Ils profèrent le goufl're h ce bienfait honteux. L'Aiiglais, en frémissant, admire leur courage;
Albion pâlit devant eux.
Plus fiers d'une mort infaillible, Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs com- De ces républicains l'ànie n'est plus sensible [bats.
Qu'à l'ivresse d'un beau trépas.
Près de se voir réduits en poudre.
Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants. Voyez-les délier et la vague et la foudre.
Sous des mâts rompus et brûlants !
Voyez ce drapeau tricolore Qu'élève en périssant leur courage indompté; Sous le flot qui les couvre, entendez-vous encore
Ce cri : Vive la hberté !
Ce cri, c'est en vain qu'il expire, Fitoufl'é par la mon et par les flots jaloux : Sans cesse il revivra, répété par ma lyre ;
Siècles, il planera sur vous !
Et vous, héros de Salamine, Dont Téthys vante encor les exploits glorieux. Non, vous n'égalez point cette auguste ruine,
Ce naufrage victorieux.
Ecouciiard-Lebrun (mort en 180").
LA PBOMENADE.
Roule avec majesté tes ondes fugitives,
Seine; jainie à rêver sur tes paisibles rives.
En laissant comme toi la reine des cités.
Ah ! lorsque la Nature, h mes yeux attristés.
Le front orné de fleurs, brille en vain renaissante;
Lorsque du renouveau l'haleine caressante
Rafraîchit l'univers de jeunesse paré.
Sans ranimer mon front pâle et décoloré;
Du moins, auprès de toi que je retrouve encore
Ce calme inspirateur que le poète implore.
Et la mélancolie errante au bord des eaux.
Jadis, il m'en souvient, du fond do leurs roseaux,
Les nymphes répétaient le chant plaintif et tendre
Qu'aux échos de Passy ma voix faisait entendre.
Jours heureux ! temps lointain, mais jamais oublié,
Où les arts consolants, où la douce amitié.
Et tout ce dont le charme intéresse à la vie,
Egayaient mes destins ignorés de l'envie I
Saint-Cloudjje t'aperçois; j'ai vu, loin de tes rives. S'enfuir sous les roseaux tes naïades plaintives; J'imite leur exemple, et je fuis devant toi : L'air de la servitude est trop posant pour moi, A mes yeux éblouis vainement tu présentes De tes bois toujours verts les masses imposantes, Tes Jardins prolongés qui bordent ces coteaux. Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux: Désormais je n'y vois que la tngo avilie Sous la main du guerrier qu'admira l'Italie. Des champêtres plaisirs tu n'es plus le séjour: Ah! de la liberté tu vis le dernier jour! Dix ans d'etVorts pour elle ont produit l'esclavage I Un Corse a des Français dévoré l'héritage I Elite des héros au combat moissonnés.
Martyrs avec la gloire à l'échafaud traînés. Vous tombiez satisfaits dans ujie autre espérance ! Trop de sang, trop de pleurs ont inondé la France; De ces pleurs, de ce sang un homme est l'héritier! Aujourd'hui dans un homme un peuple est tout Tel est le fruit amer des discordes civiles, [entier ! Mais les fers ont-ils pu trouver des mains serviles?
Les Français de leurs droits ne sont-ils plus jaloux? Cet homme a-t-il pensé que, vainqueur avec tous, Il pouvait, malgré tous, envahir leur puissance '? Déserteur de l'Egypte, a-l-il conquis la France'? Jeune imprudent, arrête : où donc est l'ennemi!
Si dans l'art des tyrans tu n'es pas affermi
Vains cris! plus de sénat; la république expire; Sous un nouveau Cromwell naît un nouvel empire. Hélas! le malheureux, sur ce bord enchanté. Ensevelit sa gloire avec la liberté.
Crédule, j'ai longtemps célébré ses conquêtes; Au forum, au sénat, dans nos jeux, dans nos fêtes. Je proclamais son nom, je vantais ses exploits. Quand ses lauriers soumis se courbaient sous les ijuand, simple citoyen, soldat du peuple libre, [lois, Aux bords de l'Eridan, de l'Adige et du Tibre, Foudroyant tour h. tour quelques tyrans pervers, Des nations en pleurs sa main brisait les fers; Ou quand son noble exil aux sables de Syrie Des palmes du Liban couronnait sa patrie. JVIais, lorsqu'on fugitif regagnant ses foyers. Il vint contre l'empire échanger les lauriers, Je n'ai point caressé sa brillante infamie; Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie; Et tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs Lui vendre avec l'Etat leurs vers adulateurs, Le tyran dans sa cour remarqua mou absence : Car je chante la gloire, et non pas la puissance.
Le troupeau se rassemble h la voix des bergers ; J'entends frémir du soir les insectes légers; Des nocturnes zéphyrs je sens la douce haleine ; Le soleil do ses feux ne rougit plus la plaine ; Et cet astre plus doux, qui luit au liaut des cieux, Argenté mollement les flots silencieux.
Mais une voix qui sort du vallon solitaire Mo dit: Viens; tes amis ne sont plus sur la terre; Viens ; tu veux rester libre, et le peuple est vaincu. Il est vrai : jeune encor, j'ai déjà trop vécu. L'espérance lointaine et les vastes pensées Embellissaient mes nuits tranquillement bercées ; A mon esprit déçu, facile à prévenir.
Des mensonges riants coloraient l'avenir. Flatteuse illusion, tu m'es bientôt ravie! Vous m'avez délaissé, doux rêves de la vie ; Plaisir, gloire, bonheur, patrie et liberté. Vous fuyez loin d'un cœur vide et désenchanté. Les travaux, les chagrins ont doublé mes années; Ma vie est sans couleur; et mes pâles journées, M'offrent de longs ennuis l'enchaînement certain, Lugubre comme un soir qui n'eut pas de matin. Je vois le but, j'y touche, et j'ai soif de l'atteindre ; Le feu (|ui me brûlait a besoin de s'éteindre; Ce qui m'en reste encor ti'est qu'un morne flambeau Eclairant h mes yeux le chemin du tombeau. Que je repose en paix sous le gazon rustique, Sur les bords du ruisseau pur et mélancolique ! Vous, amis des humains, et des champs, et des vers. Par un doux souvenir peuplez ces lieux déserts; Suspendez aux tilleuls qui forment ces bocages Mes derniers vêtements mouillés de tant d'orages; Là quelquefois encor daignez vous rassembler; Là prononcez l'adieu: que je sente couler Sur le sol enfermant mes cendres endormies Des mots partis du cœur et des larmes amies ! M.-J. Chénier (mort en 1811.)