‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 106 sur 534 · LA PROMENADE · texte numérisé non relu

LA PROMENADE

Élégie.

r.onle avec majesté tes ondes fugitives,

Seine; j aime à rêver sur tes paisibles rives,

En laissant comme toi la reine des cités.

Ah ! lorsque la Nature, à mes yeux attristés,

Le front orné de fleurs, brille en vain renaissante;

Lorsque du renouveau l'haleine caressante

Piafraîchit l'univers de jeunesse paré,

Sans ranimer mon front pâle et décoloré;

Du moins, auprès de toi que je retrouve encore

Ce calme inspirateur que le poète implore,

Et la mélancolie errante au bord des eaux.

Jadis, il m'en souvient, du fond de leurs roseaux,

Les nymphes répétaient le chant plaintif et tendre

Qu'aux échos de Passy ma voix faisait entendre.

Jours heureux ! temps lointain, mais jamais oublié,

Où les arts consolants, où la douce amitié,

Et tout ce dont le charme intéresse à la vie,

Egayaient mes destins ignorés de l'envie !

Saint-Cloud, je t'aperçois; j'ai vu, loin de tes rives. S'enfuir sous les roseaux tes naïades plaintives; J'imite leur exemple, et je fuis devant toi : L'air de la serritude est trop pesant pour moi. A mes yeux éblouis vainement tu présentes De tes bois toujours verts les masses imposantes, Tes jardins prolongés qui bordent ces coteaux, Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux : Désormais je n'y vois que la toge avilie Sous la main du guerrier qu'admira l'Italie. Des champêtres plaisirs tu n'es plus le séjour: Ah! de la liberté tu vis le dernier jour! Dix ans d'efforts pour elle ont produit l'esclavage! On Corse a des Français dévoré l'héritage ! Elite des héros au combat moissonnés, Martyrs avec la gloire à l'échafaud traînés, Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance ! Trop de sang, trop dé pleurs ont inondé la France ; De ces pleurs, de ce sang un homme est l'héritier! Aujourd'hui dans un homme un peuple est tout Tel est le fruit amer des discordes civiles, [entier ! Mais les fers ont-ils pu trouver des mains serviles?

Les Français de leurs droits ne sont-ils plus jaloux? Cet homme a-t-il pensé que, vainqueur avec tous, Il pouvait, malgré tous, envahir leur puissance? Déserteur de l'Egypte, a-t-il conquis la France? Jeune imprudent, arrête : où donc est l'ennemi! Si dans l'art des tyrans tu n'es pas affermi.... Vains cris! plus de sénat; la république expire; Sous un nouveau Cromwell naît un nouvel empire. Hélas! le malheureux, sur ce bord enchanté, Ensevelit sa gloire avec la liberté.

Crédule, j'ai longtemps célébré ses conquêtes; Au forum, au sénat, dans nos jeux, dans nos fêtes, Je proclamais son nom, je vantais ses exploits, Quand ses lauriers soumis se courbaient sous les Quand, simple citoyen, soldat du peuple libre, [lois, Aux bords de l'Eridan, de l'Adige et du Tibre, Foudroyant tour à tour quelques tyrans pervers, Des nations en pleurs sa main brisait les fers; Ou quand son noble exil aux sables de Syrie Des palmes du Liban couronnait sa patrie. Mais, lorsqu'en fugitif regagnant ses foyers, Il vint contre l'empire échanger les lauriers, Je n'ai point caressé sa brillante infamie; Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie ; Et tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs Lui vendre avec l'Etat leurs vers adulateurs, Le tyran dans sa cour remarqua mon absence : Car je chante la gloire, et non pas la puissance.

Le troupeau se rassemble à la voix des bergers ; J'entends frémir du soir les insectes légers; Des nocturnes zéphyrs je sens la douce haleine ; Le soleil do ses feux ne rougit plus la plaine ; Et cet astre plus doux, qui luit au haut des cieux, Argenté mollement les flots silencieux.

Mais une voix qui sort du vallon solitaire Me dit : Viens; tes amis ne sont plus sur la terre ; Viens ; tu veux rester libre, et le peuple est vaincu Il est vrai : jeune encor, j'ai déjà trop vécu. L'espérance lointaine et les vastes pensées Embellissaient mes nuits tranquillement bercées ; A mon esprit déçu, facile à prévenir, Des mensonges riants coloraient l'avenir, flatteuse illusion, tu m'es bientôt ravie ! Vous m'avez délaissé, doux rêves de la vie ; Plaisir, gloire, bonheur, patrie et liberté, Vous fuyez loin d'un cœur vide et désenchanté. Les travaux, les chagrins ont doublé mes années; Ma vie est sans couleur; et mes pâles journées, M'offrent de longs ennuis l'enchaînement certain, Lugubre comme un soir qui n'eut pas de matin. Je vois le but, j'y touche, et j'ai soif de l'atteindre ; Le feu qui me brûlait a besoin de s'éteindre; Ce qui m'en reste encor n'est qu'un morne flambeau Eclairant à mes yeux le chemin du tombeau. Que je repose en paix sous le gazon rustique, Sur les bords du ruisseau pur et mélancolique ! Vous, amis des humains, et des champs, et des vers, Par un doux souvenir peuplez ces lieux déserts; Suspendez aux tilleuls qui forment ces bocages Mes derniers vêtements mouillés de tant dorages; Là quelquefois encor daignez vous rassembler; Là prononcez l'adieu: que je sente couler Sur le sol enfermant mes cendres endormies Des mots partis du cœur et des larmes amies! M.-J. Chénier (mort en 1811.)

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