‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 480 sur 573 · VOLONTE · texte numérisé non relu

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-sans y penser; il pense ensuite qu'il doit obéir. »

En d'autres termes, l'obéissance elle-même peut devenir un exercice de la volonté. Mais il faut pour cela que les parents et les maîtres expliquent à l'enfant la raison de l'obéissance qu'ils exigent de lui. Vouloir, c'est se déterminer avec réflexion pour des motifs que l'on connaît et que l'on juge bons. L'obéissance de l'enfant ne sera donc volontaire que si elle est éclairée, si elle est non l'action passive d'un être dominé par la peur et mené par la contrainte, mais l'acquiescement raisonné d'une intelligence qui sait pourquoi elle obéit.

Ce n'est pas seulement en faisant raisonner à reniant les motifs de son obéissance, c'est aussi en mettant de la suite et de la constance dans les ordres qu'on lui adresse, qu'un maître ferme contribuera à développer son caractère. Nous nous plaignons souvent de l'humeur capricieuse et volage, de la mobilité de l'enfant qui ne sait se fixer. Mais c'est bien souvent par notre propre faute que nous lui avons communiqué ce défaut, en nous contredisant sans cesse dans nos injonctions, en le déroutant par nos ordres et nos contre-ordres. C'est en ce point que l'éducation domestique est inférieure, pour la formation du caractère, à l'éducation pu- Ijlique. A la maison, en effet, il n'y a pas de règlement fixé et établi une fois pour toutes ; il n'y a que les volontés souvent changeantes et mouvantes des parents. Or, comme on l'a répété bien souvent, « l'obéissance à des lois, à des règles fixes, soumet la volonté sans l'affaiblir, tandis que l'obéissance à l'homme la blesse ou l'énerve.»

Si jusque dans l'obéissance bien comprise on peut trouver des éléments pour l'éducation de la volonté, à plus forte raison doit-on en chercher dans les actes libres de l'enfant, aux heures où il est à peu près son maître, où il n'est plus tenu par des obligations impérieuses. Pendant les récréations, pendant les promenades, il faut laisser à l'enfant le plus de liberté possible, afin de l'habituer de bonne heure à se diriger lui-môme. Les pédagogues espagnols contemporains recommandent fort, en ce sens, les excursions scolaires, comme moyens d'accorder un libre essor à l'initiative individuelle. Un enfant qui, pendant sa jeunesse, aura toujours été conseillé et contraint dans toutes ses actions, aura quelque peine à devenir plus tard un homme indépendant et fort. Il restera en tutelle toute sa vie.

La volonté peut donc être cultivée directement, et exercée de bonne heure à un libre développement. Mais il ne faut pas oublier que la volonté, comme toutes les forces de l'esprit, dépend des autres facultés morales ; elle n'est pas un pouvoir isolé, affanchi de toute condition. La condition essentielle de la volonté, c'est l'intelligence. Tout acte de volonté suppose un acte de pensée. La volonté pourrait être définie une pensée qui agit.

A proportion, par conséquent, que nous sommes plus éclairés, plus réfléchis, que nous concevons plus nettement ce que nous avons à faire, que nous comprenons mieux pourquoi nous devons le faire, nous nous appartenons davantage, en un mot nous avons plus de volonté. Il faut donc exercer l'enfant à réfléchir, à ne pas se hâter dans ses résolutions, à ne pas céder du premier coup aux appels de ses désirs, à peser le poui et le contre avant de prendre une déterminatio.i ; et nous accroîtrons ainsi la force de la volonté, dont le pouvoir variable se modifie à proportion que notre énergie intellectuelle diminue ou augmente. On aura beaucoup fait pour préparer la liberté des actions quand on aura exercé chez l'enlant la liberté des jugements.

Lue autre considération importante, c'est que nos

actes de volonté dépendent non seulement des jugements qui les précèdent immédiatement, mais aussi des habitudes que nous avons déjà contractées, et qui au moment où nous comparons les motifs de tel ou tel acte pèsent de tout leur poids dans un des plateaux de la balance. Aucune de nos actions n'est indifférente, et chacune d'elles a son retentissement dans les actions qui suivent. Si nous cédons une fois à une inclination mauvaise, en nous promettant de lui résister le lendemain, nous commettons une grave imprudence: demain, en effet, nous n'aurons pas la même force pour lui résister. Tout acte accompli est un commencement d'habitude, et l'habitude entrave notre volonté. Il faut donc surveiller les moindres actes de l'enfant, mais les surveiller sans le gêner en ce qu'il fait de bien, en l'arrêtant seulement quand il fait mal. Ne lui passons aucune faute sous prétexte qu'ella restera isolée, et qu'il sera temps de s'y opposer lorsqu'elle se renouvellera. Dans toute velléité, quelque faible qu'elle soit, il y a une volonté en germe.

En résumé, l'idéal de l'éducation de la volonté consiste dans ime discipline bien réglée, qui, sans négliger la surveillance nécessaire, octroie cependant à renfantleslibertespermises.il faut se tenir à égale distance soit d'un système de compression à outrance, qui élève l'enfant en serre chaude, qui étouffe chez lui toute spontanéité et toute initiative; soit d'un système de complaisance excessive, qui autorise tous les caprices de l'enfant. De notre temps, c'est ce second défaut qui est surtout à redouter. Les parents sont généralement trop faibles. Ils oublient que si l'on doit parfois céder, il faut aussi savoir résister. Il est bon que la volonté de l'enfant sente à côté d'elle d'autres volontés. En résistant à l'enfant on lui apprend <à se résister à lui-même. C'est seulemeni quand il aura pris l'habitude d'obéir à autnii qu'il deviendra ca-^ pable d'obéir plus tard à sa propre raison.

[Gabriel Compayré.]

VOLTAIRE. — Les questions pédagogiques tiennent peu de place dans l'œuvre immense de Voltaire. L'article Université du Dictionnaire philosophique se borne à relever les actes d'intolérance de l'ancienne Sorbonne. h' axixçXo, Education du même Dictionnaire a plus de portée. C'est un dialogue entre un conseiller au Parlement et un ex-jésuite sur les défauts de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur, il y a cent ans. Le conseiller reproche au jésuite, son ancien maître, de ne lui avoir appris que « du latin et des sottises » et de l'avoir laissé dans une complète ignorance de l'histoire, de la géographie, des lois principales et des intérêts de son pays. Il se plaint également de l'absence de toute utilité pratique dans les enseignements donnés par les Facultés de droit et de théologie. « Nous croyons, dit-il comme conclusion, que la plupart de nos éducations sont ridicules et que celles qu'on reçoit dans les arts et métiers sont infiniment meilleures. >) Voltaire se place ici au point de vue utilitaire des adversaires de l'enseignement classique ; il ne veut faire qu'une satire, aussi juste que spirituelle quand elle signale les lacunes des anciens systèmes d'instruction, mais qui dépasse volontairement le but, quand elle réclame une instruction toute professionnelle et immédiatement utile. Dans le roman de Jeannot et Colin, il fait une satire inverse, il montre l'excès et le ridicule de ce point de vue tout utilitaire. Le gouverneur du jeune marquis de la Jeannotière est « un homme du bel air », qui ne sait rien et qui ne veut rien apprendre à son pupille. Point de latin : « Il est clair, qu'on parle bien mieux sa langue, quand on ne partage pas son application entre elle et les langues étrangères. » Point de géographie : « Quand , M. le marquis ira dans ses terres, les postillonsna

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sauront-ils pas les chemins? » Point d'astronomie : h Se conduit-on par les astres dans le monde? >• Point d'histoire : <« Toutes les histoires anciennes no sont que des fables convenues et, pour les modernes, c'est un chaos qu'on no peut débrouiller. » Point de géométrie enfin : « Cette science ridicule a pour objet des surfaces, des lignes et des points, qui n'existent pas dans la nature. »

Si l'on veut avoir la vraie pensée de Voltaire sur l'instruction classique, il faut la demander à un petit écrit de 1741, intitulé Conseils à un journaliste sur la philosophie, l'histoire, le théâtre, les pièces de poésie, les anecdotes littéraires, les langues et le style. Il ne s'agit, dans cet écrit, que de l'éducation d'un journaliste; mais c'est, en réalité, l'éducation complète d'un homme du monde. Elle embrasse à la fois les sciences et les lettres; car, par le nom de philosophie, Voltaire, comme on le faisait encore de son temps, entend tout l'ensemble des sciences. Il veut que l'histoire môme des sciences ait place dans cette culture scientifique et qu'elle soit enseignée sans esprit de dénigrement et de dérision à l'égard des personnes, alors même qu'on expose leurs erreurs. Sur l'histoire proprement dite, ses conseils sont excellents. Il réclame pour l'histoire moderne des développepements plus étendus que pour l'histoire ancienne, qui seule autrefois s'enseignait dans les collèges : l'une « n'est que de curiosité » , l'autre « est pour nous de nécessité». Il montre, dans l'histoire moderne, par suite du rapprochement des temps, plus de certitude que dans l'histoire ancienne, mais une certitude plus difficile à démêler dans le détail, à cause de la complexité plus grande des faits et des contradictions qui se rencontrent dans les récits des contemporains et des témoins oculaires euxmêmes. Sur le théâtre et la poésie, ses préceptes appartiennent plutôt à la critique littéraire qu'à la pédagogie. Nous n'y relèverons que la singularité du jugement suivant : « Il faut être vraiment poète pour faire une belle tragédie, au lieu que la comédie demande seulement quelque talent pour les vers. » L'idée inférieure que Voltaire se faisait de la comédie explique peut-être sa constante médiocrité dans un genre qui semblait si bien convenir à ses qualités d'observation, de bon sens et d'esprit. Pour les langues, il recommande particulièrement l'étude du grec. Il regrette qu'elle soit négligée en France; il n'en connaît pas de plus utile pour l'intelligence des sciences, à cause des étymologics, et pour le développement du goût littéraire, par l'excellence des modèles que nous offre la littérature grecque. Aux langues anciennes, il joint les langues modernes et il n'en veut pas moins de deux : l'anglais et l'italien. L'allemand a de nos joui-s remplacé l'italien dans une éducation bien ordonnée; mais nous ne sommes pas devenus plus exigeants que ne l'était Voltaire pour l'étude des langues vivantes. Il ne veut pas, d'ailleurs, que les langues étrangères fassent tort à la langue nationale. « Je voudrais, conclut-il, en fait de belles-lettres, qu'on fût de tous les pays, mais surtout du sien ». Sur le style, enfin, il faudrait tout citer. Voltaire explique le secret de sa prose ennemie de toute aff'ectation et de toute déclamation et dont l'exquise simplicité sait s'approprier, dans une mesure parfaite, aux sujets les plus divers.

Ces préceptes concernent plutôt l'instruction que l'éducation. Pour la formation du caractère et des mœurs, nous ne trouvons guère à citer que le conte de VEducation d'un prince et quelques pages de l'Histoire de Jenni. Un jeune prince, élevé à la fois dans l'oisiveté et dans la dévotion, voit ses Etats envahis par des pirates turcs; il est pris, réduit en esclavage et sert comme muletier dans les écuries de son propre palais. Le malheur commence à l'instruire ; i'amour fait le reste ; il sou-

lève les vaincus contre les vainqueurs, reprend possession de son trône et y abjure la mauvaie^o éducation qui l'avait perdu. L'éducation de Jenni a été toute contraire. Son père, le docteur Freind, membre du parlement d'Angleterre, l'a élevé en homme et n'a jamais fait appel auprès de lui qu'a la force de la raison et des exemples. Jenni n'en commet pas moins lesfauteïles plus graves ; mais le docteur, fidèle à sa méthode, lui épargne les reproches et finit par le ramener au bien, en acquérant sans cesse de nouveaux droits à son admiration et à son respect. Il y a sans doute une leçon utile dans le conte et dans le roman : c'est qu'il ne faut jamais désespérer dun heureux naturel ; mais, dans le conte, le relèvement moral n'est que l'effet de circonstances fortuites et, dans le roman, il n'est dû qu'à une sorte de contagion de la vertu, sur laquelle il serait imprudent de trop compter.

Voltaire fut amené à s'occuper directement et pratiquement de l'éducation des filles, quand il prit chez lui la petite-nièce de Corneille. Il faudrait citer toute la lettre dans laquelle il rend compte des soins donnés à sa pupille : « Le cœur paraît excellent et nous avons tout sujet d'espérer que, si nous n'en faisons pas une savante, elle deviendra une personne très aimable, qui aura toutes les vertus, les grâces et le naturel qui font le charme de la société... Nous avons cessé nos lectures depuis qu'un rhume violent l'a réduite au régime et à la cessation de tout travail. Elle commence à être mieux. Nous allons reprendre nos leçons d'orthographe. Le premier soin doit être de lui faire parler sa langue avec simplicité et avec noblesse. Nous la faisons écrire tous les jours; elle m'envoie un petit billet et je le corrige; elle me rend compte de ses lectures ; il n'est pas encore temps de lui donner des maîtres ; elle n'en a point d'autres que ma nièce et moi. Nous ne lui laissons passer ni mauvais termes ni prononciations vicieuses; l'usage amène tout. Nous n'oublions pas les petits ouvrages de la main. Il y a dos heures pour la lecrure, des heures pour les tapisseries de petit point. Je vous rends un compte exact de tout. Je no dois pas omettre ([ue je la conduis moi-même à la messe de paroisse : nous devons l'exemple et nous le donnons. » (A Dumolard, 15 janvier 1761.)

Il y a de l'ironie, mais il n'y a aucune hypocrisie dans ce dernier trait. Voltaire croyait à la nécessité des pratiques religieuses pour tous les esprits qui n'avaient pas reçu la culture philosophique ou qui étaient incapables de la recevoir. Il faut remarquer d'ailleurs qu'il n'écrivait pas volontiers pour cette catégorie d'esprits. Sa pédagogie, si l'on peut donner ce nom à quelques préceptes épars, no s'adresse ni aux enfants, ni au peuple. Il s'intéressait peu aux premiers, et il méprisait le second. Ses adversaires, de nos jours, se sont plu à opposer aux témoignages de sympathie que lui a prodigués la démocratie contemporaine tous les passages de ses écrits dans lesquels il ne parle qu'avec dégoût de ce qu'il appelle « la canaille » et lui refuse môme tout droit à l'instruction. Les « honnêtes gens » seuls, c'est-à-dire les esprits cultivés, semblaient compter pour lui. Il bénissait « l'heureuse révolution » qu'il avait contribué à faire parmi eux et qui, disait-il, « avait passe ses espérances ». « A l'égard de la canaille, ajoutaitil, elle restera toujours canaille, je ne m'en môle pas. » (Lettreàd'AÏembert, 4juin 1767.) « Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants, écrivait-il à un autre de ses correspondants. Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. » (A Damilaville, l^r avril 1763.) Il se sentait troublé cependant par le terrible problème de l'inégalité des conditions. Il l'avait posé dans le premier de sefi Discours en vers sur l'homme. Il y revient

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dans l'article Egalité du Dictionnaire philosophique. Il cherche à le résoudre, en montrant que toutes les conditions ont, sous des formes diverses, leur part à peu près égale de biens et de maux et que la véritable égalité est toute morale. Quant à l'égalité des fortunes, elle est « à la fois la chose la plus naturelle et la plus chimérique ». Il proteste toutefois contre l'excès des inégalités sociales, et il reconnaît dans l'égalité politique la forme légitime de cette égalité naturelle qui, transportée dans l'ordre des conditions et des fortunes, ne serait qu'une dangereuse chimère. « Le gouvernement civil, dit-il expressément dans un écrit de 17G5, intitulé Idées républicaines, est la volonté de tous, exécutée par un ou par plusieurs, en vertu de lois que tous ont portées. » C'est le principe même de la souveraineté du peuple, et, après l'avoir nettement posé. Voltaire ajoute, dans le môme écrit : « Il n'y a jamais eu de «gouvernement parfait, parce que les hommes ont des passions, et s'ils n'avaient point de passions on n'aurait pas besoin de gouvernement. Le plus tolérable de tous est sans doute le républicain, parce que c'est celui qui rapproche le plus les hommes de l'égalité naturelle. »

Voltaire était aristocrate par son éducation et par tous ses goûts, mais le progrès de sa pensée l'avait conduit aux principes démocratiques, et la démocratie moderne ne se trompe pas autant qu'on le prétend en saluant en lui un de ses précurseurs. Ce n'est pas d'ailleurs pour quelques formules énoncées plutôt que développées dans telle page de ses écrits qu'elle lui doit une sérieuse reconnaissance, c'est pour l'ensemble même de son œuvre et pour les services qu'il a rendu à l'humanité. Ces services constituent, pour vine très grande part, l'éducation que notre siècle a reçue du siècle précédent. Ils sont, dans le sens large du mot, la véritable pédagogie de Voltaire.

Tout n'est pas à louer dans cette pédagogie. Voltaire a été, dans son siècle, la plus complète personnification du bon sens; mais le bon sens est relatif, il se modifie et il s'altère suivant le milieu, l'éducation, le caractère ou le tempérament personnel. C'est un lieu commun de comparer le bon sens de Bossuet et le bon sens de Voltaire. Ni l'un ni l'autre n'est le bon sens absolu. Le bon sens de Bossuet est le bon sens d'un théologien catholique au xvii'' siècle. Ses erreurs, sur la tolérance par exemple, sont celles de tout le clergé de son temps : le clergé de notre temps ne les professerait peut-être pas sans réserves. Le bon sens de Voltaire est celui d'un homme du monde, d'infiniment d'esprit, dans une société sceptique et corrompue. Il voit plus juste et plus loin que la plupart de ses contemporains par la sûreté de sa raison et par la vivacité de son esprit ; mais il lui manque les dons supérieurs de l'imagination et du cœur. Comme poète, il n'a excellé que dans la poésie légère. Ses tragédies et sa Henriade elle-même, trop dédaignées aujourd'hui, ont de grandes beautés, mais ce ne sont pas proprement des beautés poétiques. La lyre qui surmonte son cénotaphe au Panthéon est un contre-sens. Comme philosophe, il a su presque toujours garder la mesure entre la méthode rationnelle de Descartes et la méthode expérimentale de Locke : il a défendu contre les disciples excessifs de Locke l'existence de Dieu et contre Locke lui-même l'autorité absolue de la loi morale, mais il n'a pas le sens du divin et sa morale manque souvent d'élévation. Son Dieu n'est que l'architecte du monde et le redresseur nécessaire de l'injustice. S'il n'existait pas, « il faudrait l'inventer » ; mais c'est notre intérêt seul qui le réclame, ce n'est pas notre amour. De là, chez Voltaire, une inintelligence à peu près complète du sentiment religieux. De là ses perpétuelles railleries contre toute foi religieuse, où il ne

voit que superstition et fanatisme, contre touto poésie religieuse, où il ne voit que galimatias. Il juge, en tout, par l'esprit. Sa force, pour pénétrer et pour combattre l'erreur, est dans le sentiment du ridicule, que personne n'a possédé au mémo degré. On connaît sa prière : « Mon Dieu, rende/ mes ennemis ridicules, bien ridicules ! » Ce sentiment du ridicule l'a presque toujours bien servi, mais il a trop souvent donné à son bon sens quelque chose d'étroit, qui ne lui a permis ni la complète et impartiale intelligence du passé, ni la franche et compréhensive acceptation des vérités nouvelles. C'est le défaut de ses jugements littéraires comme de ses jugements philosophiques. C'est l'origine des railleries que le grand railleur s'est attirées à son tour, quand il a prétendu, non sans doute, comme on le lui a reproché, que les coquilles des montagnes y avaient été laissées par des pèlerins, mais qu'une telle hypothèse ne serait pas plus ridicule que celle de l'invasion des plus hauts sommets par les flots de la mer. Enfin, ce besoin de moquerie, joint à l'influence du milieu corrompu dans lequel il a été élevé, explique, dans les écrits et dans les actes de Voltaire, un certain abaissement du sens moral : le cynisme d'une partie de ses œuvres, la bassesse de ses flatteries, l'abus des formules hypocrites, qui ne sont pas sans doute la pure et odieuse hypocrisie, car elles ne trompaient personne, mais qui sentent trop le comédien; le manque enfin de patriotisme dans ses relations avec les ennemis de la France.

Il ne faut pas exagérer le manque de patriotisme. Les guerres royales du xviii^ siècle n'avaient pas le môme caractère que les guerres nationales du xix®. L'opinion pi4)lique en France, pendant la guerre de Sept ans, était avec Voltaire, pour le roi de Prusse contre le roi de France. Ce qui choque un appréciateur impartial, dans les relations de Voltaire avec Frédéric, ce n'est pas que le premier se soit fait et soit resté l'ami du second, c'est qu'il se soit résigné au rôle d'un courtisan et, qui plus est, d'un courtisan dupé et bafoué par son maître.

Dans cette campagne môme contre l'intolérance, qui a été la gloire la plus pure de Voltaire, il manque encore un certain degré d'élévation intellectuelle et morale. La plus haute tolérance n'est que le respect de l'intelligence humaine jusque dans ses erreurs. La tolérance de Voltaire est fille du scepticisme. Il n'admet pas qu'une opinion en persécute une autre, parce que toutes les opinions, en religion et en philosophie, lui paraissent également ridicules. Aussi, comme il est très passionné, se montre-t-il parfois très intolérant, quand il s'agit, soit de son intérêt ou de son amour-propre, soit de certains préjugés qui lui sont chers, par exemple de ses préjugés littéraires.

Voilà la part du mal dans l'œuvre de Voltaire, et il importait d'autant plus de la mettre en lumière que notre siècle en garde l'empreinte. Notre goût littéraire est devenu plus large, notre jugement philosophique ou scientifique plus compréhensif, notre langage plus réservé si notre moralité n'est pas plus pure, notre patriotisme, enfin, plus exigeant ; nous nous sommes élevés de la simple tolérance à la liberté de la conscience et de la pensée ; mais nous avons hérité de Voltaire, sans y joindre sa finesse et son bon sens, cet esprit superficiel de raillerie, qui tend à flétrir tout ce qui choque nos préjugés ou nos passions. Nous en avons môme étendu le domaine; car, si nous no l'avons abdiqué ni dans l'ordre littéraire, ni dans l'ordre religieux, ni dans l'ordre moral, nous l'avons transporté dans l'ordre politique, et il est devenu l'un des aliments les plus ordinaires et les plus malfaisants des polémiques des partis.

La part du mal est plus apparente que celle du

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bien dans l'influence de Voltaire sur son siècle et sur le nôtre. Les idées justes qu'il nous a léguées nous sont devenues tellement familières que nous ne songeons plus à lui en faire honneur; les idées fausses nous sont toujours sensibles dans nos erreurs et dans nos fautes. Les héritiers de ceux que Voltaire poursuivait de ses sarcasmes ne sont pas seuls à maudire sa mémoire; plus d'un libre esprit leur fait écho et répéterait volontiers l'anatbème de Musset :

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés? Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire : Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.

C'est surtout dans les lettres qu'il y a une sorte d'unanimité à méconnaître les services rendus par Voltaire. On ne veut voir que l'étroitesse de son goût et de sa critique. Nul plus que lui cependant n'a contribué à élargir notre horizon littéraire. Il ne nous a pas donné et personne ne nous a donné après lui des chefs-d'œuvre égaux à ceux de Corneille, de Racine et de Molière; mais il nous a arrachés, en nous ouvrant des voies nouvelles, à l'imitation stérile de ces modèles inimitables. Il a devancé le drame moderne, en donnant une plus grande part à l'action et à l'intrigue. C'est lui qui le premier a débarrassé la scène des spectateurs qui l'encombraient et qui ne laissaient plus de place au déploiement du spectacle. Cette gène, sans doute, avait été heureuse pour des hommes de génie qui, en renfermant l'intérêt dramatique dans des luttes toutes morales, avaient su atteindre le plus haut degré d'émotion. Mais bien peu de sujets comportent ce genre d'intérêt. Ils semblaient épuisés après Corneille et Racine, et Corneille lui-même n'en avait tiré qu'un petit nombre de chefs-d'œuvre au milieu de beaucoup d'œuvres médiocres. Les tragédies de Voltaire, sans être de purs chefs-d'œuvre, plaisent encore par des mérites différents de ceux de ses devanciers, et elles ont préparé les œuvres plus libres et d'un intérêt plus varié qu'ont fait applaudir ses successeurs.

L'exemple de Voltaire a été fécond; ses jugements et ses préceptes l'ont été plus encore; son goût, presque toujours sûr, était plus libre de préjugés qu'on ne le suppose aujourd'hui. Il peut revendiquer plus d'une appréciation dont nous faisons honneur à la critique contemporaine. Nous croyons, par exemple, avoir découvert que les héros grecs, romains ou turcs de Racine nétaient que des princes et des seigneurs de la cour de Louis XIV; Voltaire l'avait dit, il y a un siècle et demi, dans le Temple du goût :

Ils ont tous le même mérite, Tendres, galants, doux et discrets.

Et l'Amour, qui marche à leur suite, Les croit des courtisans français.

La preuve la meilleure que Voltaire ait donnée de la largeur de son goût est d'avoir ouvert la littérature française à la connaissance et à l'intelligence de la littérature anglaise. On lui reproche aujourd'hui la sévérité injurieuse de ses jugements sur Shakespeare. Elle dépasse, en effet, toute mesure; mais elle n'était qu'une réaction, à son tour excessive, contre l'excès d'une admiration dont il avait donné le premier exemple. Cette admiration, chez lui, môme dans l'émotion de la première heure, n'avait jamais été sans de très grandes réserves; mais nul n'a mieux compris et n'a plus dignement célébré, sinon tout le génie du grand poète anglais, du moins certaines parties de ce génie, et l'on peut reconnaître aujourd'hui qu'il ne s'est trompé ni dans ses éloges ni dans ses critiques, en mettant à part la forme violente de ces dernières. L'imitation de Shakespeare ne

nous a été profitable que sur les points que Voltaire lui-même avait indiqués à notre admiration; elle nous a égarés sur tous ceux qui avaient blessé et irrité son goût.

Parmi les genres littéraires, l'influence de Voltaire a été particulièrement heureuse sur l'histoire. Le Siècle de Louis XIV, l'Histoire de Charles Xlf, VEssai sur les moeurs lui-même, si l'on met à part les traits de partialité contre l'Église et la religion chrétienne, sont des modèles presque irréprochables. Et il faut ajouter des modèles tout nouveaux pour le temps où ils ont paru. C'est Voltaire qui, le premier, a fait entrer dans l'histoire le détail des mœurs, des idées, des lettres, des arts, de l'industrie et du commerce. Dans les parties mêmes de ses œuvres historiques où la polémique irréligieuse prend la place de l'histoire impartiale et sincère, Voltaire a eu le mérite de poser un principe que nul historien digne de ce nom ne voudrait aujourd'hui méconnaître. Tout n'est pas hypocrisie ou ironie dans ses protestations d'un respect absolu pour la religion qu'il travaille à ébranler. Il sait faire une distinction que peuvent également s'approprier et ceux qui restent attachés à la foi religieuse et ceux qui s'en sont dégagés. L'histoire, en tant qu'histoire ou, d'une façon plus général^, en tant que science, ne reconnaît pas d'autre autorité que celle des faits et des témoignagnes, librement apprécies à la lumière de la raison. « L'inspiration de l'Église et son infaillibilité, dit expressément Voltaire, ne sont pas du ressort de l'histoire. » {Essai sur les mœurs, ch. xlvi.)

Voltaire appliquait ce principe à toutes les sciences. « Les livres saints, disait-il, sont faits pour enseigner la morale et non la physique. •» {Essai sur les mœurs, Introduction, § xlvii.) La distinction n'est plus contestée dans son principe. L'autorité religieuse s'incline devant la vérité scientifique et ne s'applique, en cas de contradiction apparente, qu'à chercher un moyen de conciliation. Elle résiste toutefois quand elle ne trouve en face d'elle que des théories non encore démontrées. Elle ne proteste plus contre le mouvement de la terre : elle proteste contre la transformation des espèces. Elle n'a pas renoncé sur tous les points à maintenir une orthodoxie scientifique ou philosophique. Des opinions encore douteuses n'ont pas sans doute les mômes droits que des vérités rigoureusement établies; mais les unes et les autres, dans le domaine propre de la science ou de la philosophie, relèvent du principe posé par Voltaire. Elles n'appellent que la discussion scientifique : elles récusent la discussion théologique.

On admet difficilement que Voltaire ait été un savant et un philosophe dans toute la force de ces deux mots. Il est certain qu'il n'a pas été un géomètre ou un physicien de premier ordre, quoique ses travaux scientifiques ne soient pas sans valeur, au jugement des plus compétents; mais le seul fait d'avoir fait prévaloir dans la patrie de Descartes la physique de Newton a été pour la science un service plus important que bien des œuvres originales. La physique de Descartes a repris faveur de nos jours, mais ce retour de fortune n'a été possible que grâce aux progrès accomplis à l'école de Newton. La méthode toute rationnelle de Descartes restait stérile entre les mains do ses disciples : la méthode scrupuleusement expérimentale de Newton et de ses disciples porte seule l'honneur des grandes découvertes scientiques du xviii® et du xix^ siècles, et l'impulsion donnée par Voltaire a été pour beaucoup dans la part que la science française a eue à ces découvertes. On peut môme dire dans la part qu'y a eue la science européenne, car nulle voix n'était plus écoutée en Italie, en Allemagne et dans tous les

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pays du Nord, que celle du brillant disciple de

Newton.

Voltaire n'a attaché son nom à aucun système philosophique. Il y prétendait d'autant moins qu'il était l'ennemi de tous les systèmes. Ce n'est cependant pas sans raison que son œuvre philosophique a été rapprochée de celle qui, à la fin de son siècle, devait illustrer l'Allemagne, de l'œuvre critique de Kant. Trois propositions résument toute la philosophie de Kànt : 1» Nulle vérité de fait ne peut être connue en dehors de l'expérience; 2° Les principes métaphysiques ne sont que des formes de notre esprit ; 3° La morale seule, expression de ce qui doit être, non de ce qui est, peut se concevoir en elle-même et permet à l'esprit humain de sortir de l'expérience pour s'élever à des principes supérieurs, comme le libre arbitre, la vie future et l'existence de Dieu. De ces trois propositions, Voltaire n'a pas soupçonné la seconde ; mais il a très nettement, dans tous ses écrits philosophiques, en prose et en vers, énoncé les deux autres. 11 empruntait la première à Locke, mais il ne s'inspirait que de son bon sens quand il opposait la troisième à Locke lui-même et quand il la soutenait fermement jusqu'tà la fin de sa vie contre le matérialisme et l'athéisme d'une partie de ses amis. Il devançait encore la critique moderne, quand il refusait de se prononcer pour le dualisme absolu et formel de la matière et de l'esprit, quïl est également impossible de démontrer et de réfuter, car nous ne pouvons savoir ce qu'est en soi une substance quelconque. Le vrai spiritualisme, le spiritualisme indestructible à toute critique, ne se fonde pas sur l'opposition absolue de deux substances, mais sur la distinction de deux natures dans l'unité de l'être humain, sur la séparation des facultés inférieures qui sont communes à l'homme et à l'animal et des facultés supérieures qui, par l'intelligence et la pratique du bien, rapprochent l'homme de la divinité. Ce noble et libre spiritualisme a été celui de Voltaire.

L'esprit critique de Voltaire s'est exercé, en dehors de tout système, sur les plus hautes questions de la philosophie : la loi morale, le libre arbitre, la providence divine. Sa polémique contre l'optimisme excessif de Pope et de Wolf est excellente, pour qui sait la dégager des bouffonneries cyniques du roman de Candide et des déclamations banales du Poème sur le désastre de Lisbonne. Elle se résume dans les deux vers célèbres de ce dernier poème :

Uajour tout sera bien, voilà notre espérance; Tout est bien aujoui'd'hui, voilà l'illusion.

Tout le devoir de la vie est dans l'action utile pour soi-même et pour autrui. Or, les deux hypothèses contraires que tout est bien et que tout est mal nous détournent également de l'action, pour un motif semblable, puisque l'une et l'autre nous défendent également de rien espérer de mieux. Il faut, pour agir, se bien pénétrer de la réalité du mal dans le présent et de la possibilité du bien dans l'avenir. Telle est la conclusion de Voltaire et du bon sens.

La vie active de Voltaire s'est constamment inspirée de ce double sentiment de l'intensité du mal et do l'espoir du mieux. C'est cette inspiration qui l'a dirigé et soutenu dans ses luttes ' contre les abus de son temps et particulièrement dans les deux campagnes qui lui font le plus d'honneur, contre l'esclavage et contre l'intolérance. Il était réservé à notre siècle de mettre fin à l'esclavage des nègres dans les colonies ; mais c'est Voltaire qui, au xviii« siècle, a plaidé et gagné la cause des serfs qui subsistaient encore sur le sol même de la France, parmi nos frères de religion et de race. C'a été le dernier effort de sa vieillesse

et il ne lui a pas été donné d'en voir le succès. Des deux décrets qui ont aboli les derniers restes du servage, le premier a été rendu par le roi Louis XVI quelques mois après la mort de Voltaire ; le second ne date que de la troisième année de la Révolution.

Voltaire avait été plus heureux dans sa campa^gne contre l'intolérance. Il n'avait pas vu la liberté du culte et la jouissance des droits civils rendus aux protestants, mais il avait obtenu des actes de réhabilitation pour quelques-unes des victimes du fanatisme dont il avait si ardemment et si éloquemment pris la défense. On a peine à croire aujourd'hui que, dans la France sceptique du xviiie siècle, à la veille de la Révolution, des condamnations au dernier supplice aient pu être prononcées et exécutées à l'instigation et aux applaudissements d'une population ifanatique, pour cause ou sous prétexte de religion. Il faut relire les infatigables appels de Voltaire à l'opinion et aux pouvoirs publics, en faveur des Calas, des Sirven, du chevalier de La Barre et de ses amis ; il faut se rappeler ses efforts personnels en vue d'assurer un refuge à ceux de ces malheureux qu'une justice inique n'avait pu atteindre, pour comprendre quel chemin nous avons parcouru depuis un siècle et quelle reconnaissance nous devons au pliis illustre promoteur du progrès accompli. '

On a prétendu que Voltaire s'était assez tardivement décidé à parler et à agir contre l'intolérance, dont les excès les plus odieux ne lui avaient suggéré d'abord que de froides railleries. Avant de condamner au supplice de la roue le protestant Calas, faussement accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se faire catholique, le parlement de "Toulouse s'était signalé à l'attention du futur apôtre de la tolérance, en condamnant « un ministre à être pendu, trois gentilshommes à être décapités et cinq ou six banquiers aux galères : le tout, pour avoir chanté des chansons de David. » Voltaire n'avait fait qu'en rire : « Le parlement de Toulouse, écrivait-il à d'Argental, n'aime pas les mauvais vers >> (2 mars 1762). Il faut bien peu connaître Voltaire pour ne pas voir, dans la raillerie même, une forme de l'indignation. On dit encore que, s'il s'est fait le défenseur du chevalier de La Barre, c'est que ce jeune homme, presque un enfant, poursuivi, condamné, exécuté, pour ne s'être pas découvert au passage d'une procession, avait été trouvé porteur de quelqviesuhs de ses écrits. Mais, s'il n'avait obéi qu'à la crainte d'être compromis, il aurait désavoué le chevalier et renié les écrits saisis sur lui ; il n'aurait pas pris hautement et publiquement sa défense.

Ces reproches sont injustes : tout ne l'est pas malheureusement, et nous l'avons reconnu d'avance, dans les réserves que l'on peut faire sur cette campagne même de la tolérance, comme sur toutes les autres parties de l'œuvre de Voltaire. Ces réserves peuvent diminuer notre admiration pour l'homme et pour l'écrivain ; elles ne nous dispensent pas de la reconnaissance pour les services rendus. Nous pouvons revendiquer avec justice et, à tout prendre, avec honneur, pour notre siècle, le titre de fils de Voltaire. Dans une dis*^ cussion mémorable de la Chambre des pairs, qui avait précisément pour objet l'éducation publique, M. de Montalembert opposait, il y a quarante ans, à ce titre de fils de Voltaire celui de fils des Croisés. L'opposition dure toujours entre deux classes d'esprits, dont l'une regrette les institutions et les croyances du passé et dont l'autre est profondément attachée aux principes sur lesquels repose depuis un siècle la société moderne. Est-elle toutefois aussi radicale que nous l'affirmons dans nos polémiques? Si nous connaissions mieux l'histoire

VOSGES

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et si nous savions être sincères avec nous-môme;», nous pourrions revendiquer également les noms de lils des Croisés et de fils de Voltaire. On affecte de croire que le premier ne représente que la plus pure noblesse et la plus haute dévotion. La vérité est que toutes les classes, et les plus humbles plus que les autres, ont des ancêtres parmi les Croisés. La vérité est aussi que toutes nos passions, et les mauvaises non moins que les bonnes, se retrouvent dans les mobiles et dans les actes des croisades. La vérité est, enfin, que l'héritage dos croisades n'est pas seulement le zélé pour la foi, mais, d'un côté, le goût des entreprises lointaines et la solidarité établie, pour la première l'ois, dans ces entreprises, entre les nations de l'Europe, et, de l'autre, la double et réciproque influence exercée par l'Orient musulman sur la civilisation chrétienne et par la politiciue occidentale sur les destinées des Étals de l'Orient. A ces deux points de vue, -Voltaire lui-même est un héritier des Croisés. Il a subi la séduction de l'Orient, où il a placé l'action de la plupart de ses romans et de ses contes et de quelques-unes de ses tragédies. Il a eu sa part de l'esprit des croisades dans les luttes qui ont rempli sa vie, et le nom môme de croisades a pu leur être donné. C'étaient, en effet, comme ces grandes entreprises qui ont remué l'Europe du xi^ au xm» siècle, des campagnes cosmopolites, auxquelles prenait part une armée d'écrivains, de philosophes, d'hommes du monde, recrutée dans toute l'Europe, avec le concours et l'appui des princes. Croisades de l'impiété contre la foi, disent les uns; croisades de l'esprit et du bon sens contre la sottise et les préjugés, disent les autres; croisades, dans tous les cas, plus fécondes en résultats immédiats et durables que celles du moyen âge. Comme pour celles-ci, le mal s'est sans cesse mêlé au bien dans les mobiles et dans les actes ; il s'y est mêlé aussi dans les résultats, et il est sage d'y faire la part de l'un et de l'autre ; mais, soit que l'on exagère la part du bien ou celle du mal ou que l'on sache en faire une équitable appréciation, nous vivons tous plus ou moins de l'œuvre de Voltaire, comme nous gardons tous, par une transmission plus lointaine, l'empreinte des croisades. Nous vivons de ses erreurs, et ses contempteurs n'en sont peut-être pas le plus exempts, bien qu'ils en fassent une application différente ; nous vivons aussi des idées saines et utiles qu'il a semées et, parmi ceux mêmes à qui son nom est en horreur, bien peu voudraient répudier entièrement cet héritage.

A consulter. — Nous ne pouvons énumérer ici tout ce qui a été écrit sur Voltaire. Nous nous bornons à indiquer les travaux qui nous ont été le plus utiles : E.rnest Bersot, La philosophie de Voltaire; — Jules Barni, Histoire des idées morales et politiques en France au xwn' siècle, t. !<"•, Voltaire ; — D' Strauss, Voltaire, traduction de L. Narval; — Gérard, La philosophie de Voltaire d'après la critique allemande (dans la Jieoue philosophique de mai 1877) ; — Ferdinand Brunbtiêre, Etudes critiques sur l'histoire de la. littérature française. Voltaire,

[Emile Beaussire.]

VOSGES (Département des). — Superficie, 5 8G9 kilom. carrés. Population : 406 862 habitants en 1881, au lieu de 407 082 en 187G. Densité moyenne de la population par kilom. carré : 70 habitants, au lieu de 71 habitants, chiffre de la densité moyenne de la France. 5 arrondissements, formant 6 circonscriptions d'inspection primaire, savoir : Épinal, Bruyères, Neufchâteau, Remiremont et Saint-Dié ; 29 cantons, 530 communes, dont 203 de 500 habitants et au-dessus.

Le service de l'inspection primaire dans le département des Vosges est réparti de la manière suivante :

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