‹ Dictionnaire de phrénologie et de physiognomonieChapitre 122 sur 257 · LAVATER · texte numérisé non relu

LAVATER

11 y a une sorte d'hommes qui a le privilège de plonger dans les mystères ineffables de la pensée, de se baigner au sein des essences infinies et éternelles. Enveloppés dans le fini du corps et dans le terme du temps, ils brisent la forme pour s'élancer dans les mondes innommés et surnaturels ; ils ont le don de seconde vue ; ils con-

versent face a face avec Dieu. Ce sont Pythagore, Platon, Jésus, Saint- Jean-1'Apocalyptique , Saint- Jérôme, Dante, Sainte-Thérèse, Swendenborg, Mesmer, Hoffmann , etc.

Lavater est un de ces hommes ; rien n'est plus merveilleux et plus intimement poétique que la nature de son génie. Rien n'est plus simple et plus élevé que son caractère. C'est une vie toute pleine de charité, de bonhomie, d'intuitions, de fanatisme et de bizarres mysticités. C'est une tournure d'esprit qui rappelle beaucoup Fénélon ; et comme si Lavater devait porter en sa personne la justification de son système physionomique, il se trouve que le pasteur de Zurich ressemblait beaucoup extérieurement a l'archevêque de Cambrai. Un jour, madame de Staël , se promenant aveclui et quelques amis , s'arrêta tout-a-coup et s'écria avec une surprise mêlt'e d'enthousiasme : « Comme notre cher Lavater ressemble à Fénélon! ce sont ses traits, son air, sa physionomie. C'est véritablement Fénélon , mais Fénélon un peu suisse. » Je ne sais plus quel mauvais poëte a fait aussi les deux vers suivans :

A la cour de Louis , c'eût été Fénélon 5 Platon dans le Lycée , et Saint-Jean dans Sion*

M. Meister, dans sa notice biographique, le compare encore a Diderot; et il y a vraiment quelqu'analogie : c'est une même exaltation, une même verve, une même bonhomie, une même chaleur. Mais Lavater a moins d'emportemens et de haines, moins de sarcasme et de mordant. Lavater, c'est Diderot chrétien.

Ses premières études furent tournées vers la théologie ; maïs il aimait surtout la poésie et la peinture. Comme il dessinait souvent des figures et des têtes , il fut frappé de la concordance de certains traits. Son attention fut dès-lors éveillée sur la physionomie humaine. Il lia ensuite quelques observations sur le rapport des ressemblances physiques avec les ressemblances de certains points du caractère. Il étudia toutes les personnes de sa connaissance ; et un jour, l'harmonie de l'homme intérieur et de l'homme extérieur lui apparut distinctement a l'état de système. Il inventa la physiognomonie, comme Pascal la géométrie; car je crois bien qu'il n'avait jamais lu les physionomistes ses devanciers.

A l'occasion d'une solennité académique , pour laquelle on lui demandait un morceau littéraire, il exposa sa doctrine dans un petit discours qui souleva tous les savans. En 1772, il publia la première édition de son ouvrage intitulé : De la Physiognomonique . C'est le même dont la traduction parut en 1783 , à Paris, en 3 vol. petit in-folio, sous le titre de Essais sur la Physiognomonie. La préface du troisième volume est de 1784. Ce livre curieux renferme cinq ou six cents planches gravées d'après les dessins de Charles Lebrun, de Fuessli , l'ami de Lavater, et autres. L'auteur avait surveillé lui-même cette traduction , et il mit en tête une préface qui commence ainsi : « Respectables inconnus de diverses nations, devant qui j'ose paraître sous un costume étranger, je rougis en pensant aux imperfections de mon ouvrage, etc.» En 1806, M. Moreau publia une nouvelle édition française en 10 volumes in-8°, augmentée de notices biographiques, de discours préliminaires efc de nombreux documens. Mais la première édition in-folio est bien préférable , à cause des gravures qui furent exécutées sous les yeux de Lavater.

Cependant le nom et le système de Lavater se répandaient en Europe; et il ne manqua pas d'hommes positifs et de savans patentés pour critiquer la physiognomonie. Toutes les découvertes nouvelles ont le même sort. Un de ses adversaires les plus ardens fut Lichtemberg , qui composa diverses réfutations et ensuite une plaisanterie fort ironique sur la Physionomie des queues. Mais Lavater n'en continuait pas moins ses observations ; et s'il n'éleva pas la physiognomonie à l'état de science, ce qui est peut-être impossible, il arriva personnellement à un instinct merveilleux des individualités sur la première inspection. On cite cette anecdote qui prouve sa perspicacité : un inconnu se présente chez lui :

— M. Lavater, j'arrive il y a a peine quelques instans. Regardez-moi bien, j'ai fait le voyage de Paris à Zurich pour vous voir, pour livrer ma figure à vos observations. Devinez qui je suis. ♦

— - Je vous ai déjà regardé avec beaucoup d'attention ; plusieurs traits vous caractérisent. D'abord vous écrivez..» vous vous livrez peut-être par profession aux travaux littéraires... oui, vous êtes sûrement homme de lettres.

*— Il est vrai, mais de quel genre?

— Je ne sais... cependant il me semble que vous êtes philosophe... que vous saisissez les ridicules... que vous avez du courage... de l'originalité... beaucoup de trait dans l'esprit... que vous pourriez bien être Fauteur du Tableau de Paris dont je viens de finir la lecture.

C'était en effet Mercier lui-même.

Quand ou envoya a Lavater le masque de Mirabeau , il devina le grand révolutionnaire : « On voit tout de suite, dit-il, l'homme d'une force épouvantable, d'une audace d'airain, d'une richesse inépuisable, d'une détermination méprisante, etc. »

Mais il ne fut pas toujours aussi heureux dans ses divinations. Souvent l'idéalité l'emportait , et alors il se laissait aller a ses fantaisies plutôt qu'a l'impression réelle qu'il recevait des figures. Un jour , son ami Zimmermann lui adressa un profil très-accentué , avec une lettre dont le style était propre a exciter sa curiosité. Lavater, qui désirait vivement et attendait un portrait de Herder, s'imagina du premier bond que ce profil devait être celui du philosophe allemand. Il s'extasia sur les magnifiques qualités intellectuelles et poétiques du sujet. Mais le sujet en question était un assassin rompu vif à Hanovre. Peut-être , au fond , n'en avait-il pas moins les facultés que Lavater lisait sur son visage. Il y a bien des brigands qui auraient pu devenir de grands philosophes et de fort honnêtes gens.

Le type de physionomie que Lavater affectionnait par-dessus tous les autres, était la tête de Raphaël : « Quand je veux, dit-il, me remplir d'admiration pour la perfection des œuvres de Dieu, je n'ai qu'a me rappeler la forme de Raphaël. Il est et sera toujours à mes yeux un homme apostolique, c'est-à-dire qu'il est, a l'égard des peintres, ce que les apôtres étaient a l'égard du reste des hommes. »

Ce qui domina toute la vie morale de Lavater, fut son penchant à la merveillosité ; il croyait que Dieu aurait recours a de nouvelles manifestations pour se faire connaître, et que la révélation et les miracles étaient sur le point de recommencer pour éclairer et sauver les hommes. 11 expliquait les mystères et les miracles de

l'Ecriture, les apparitions des morts et les communications a distance, phénomènes dont M. de Balzac cite plusieurs exemples cu=rieux et irrécusables dans son Livre mystique. Aussi Lavater chercha-t-il à connaître les deux hommes les plus excentriques de son temps, Cagiiostro et Mesmer. Il appuya les découvertes du magnétiseur ; mais sa nature, si admirable de conscience et de bonne foi, s'arrangea moins bien de Cagiiostro qui n'était au fond qu'un intrigant de génie.

Quoique Lavater fut un parfait chrétien, il professa toujours une grande indulgence pour ce qui devait lui paraître des égaremens. Comme pasteur et comme physionomiste , il avait de fréquens rap* ports avec les femmes. Son ame tendre lui faisait excuser l'amour. Il appelait les femmes galantes ses chères pécheresses. Un de ses biographes l'a très-bien caractérisé par cette seule phrase : a Lavater sentit beaucoup plus qu'il ne pensa , et, lorsqu'il pensait, il avait encore l'air de sentir. »

Lavater fut blessé dans une rue de Zurich , le jour où les Français reprirent cette ville. Pendant la longue maladie qui suivit cette blessure, son esprit rêveur et poétique l'entretint dans des hallucinations continuelles. Il s'imaginait être l'apôtre Saint-Jean et assister aux mystères de l'Apocalypse. Il mourut en 1800, âgé de 59 ans.

Il a laissé plusieurs grands poëmes épiques en vers ; des Vues sut V éternité, sorte de messiade qu'on a comparée à celle de Klopstock ; des drames religieux , des cantiques , beaucoup de prédications et d'écrits religieux en prose, et enfin des Chansons suisses, Schweizerlieder, qui eurent un grand succès justement mérité. Son gendre, Gessner, le fils du poète , a écrit sa vie en trois volumes. ( Voyez fiff-21.)

Voici le portrait que Lavater a tracé de son propre caractère :

« Mobile et irritable à l'excès , d'une organisation infiniment délicate, il compose un tout des plus singuliers et qui contraste dans ses parties. Il se laissera mener par un enfant, et cent mille hommes ne l'ébranleront pas avec toute leur puissance. On obtiendra de lui tout ce qu'on voudra , ou l'on n'obtiendra rien du tout : parcette raison il est tendrement chéri des uns, et mortellement

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