VISIONS
Il est incontestable que certaines personnes ont des apparitions, des visions, des communications qui semblent surnaturelles. Où est la cause qui produit ces phénomènes? est-elle extérieure à l'individu, ou bien repose-t-eîle dans sa propre organisation?
Socrate parlait souvent et fort volontiers a ses disciples d'un génie qui lui servait de guide. Dans sa défense, il s'exprime ainsi sur son esprit familier: « Quant au génie particulier dont j'écoute l'inspiration, ce n'est pas une divinité nouvelle, c'est l'éternel instinct, c'est le génie éternel de la morale; pour se conduire, les uns consultent des sybilles, d'autres le vol des oiseaux, d'autres les cœursdes victimes; moi. je consulte mon propre cœur; j'interroge ma conscience, je converse en secret avec l'esprit qui m'anime. »
Jeanne d'Arc était encore à la fleur de son âge, quand, dans une disposition d'esprit déjà exaltée par des circonstances antécédentes, elle s'imagina voir a sa droite et du côté de l'église du hameau, une grande clarté d'où sortit une voix inconnue. Quelque temps après, la même voix se fit entendre, et des êtres célestes s'offrirent a ses regards. St. Michel lui dit que Dieu avait pitié de la France, et lui ordonna daller faire lever le siège d'Orléans, et défaire sacrer ensuite à Reims le roi Charles.
Le Tasse prétendit un jour avoir été guéri par le secours de la Vierge et de Sainte Scholastique, qui lui apparurent durant un violent accès de fièvre. Dans les notes historiques qui accompagnent la vie du Tasse, on lit l'anecdote suivante tirée des mémoires de Manso, marquis de Villa, publiés après la mort du Tasse, son ami :
« Le Tasse, dans son délire, croyait converser avec des esprit» familiers. Un jour que le marquis son ami tâchait de lui ôter cet idées de la tête, le Tasse lui dit :
« Puisqueje ne peux pas vous convaincre parle raisonnement, je
vous convaincrai par l'expérience; je vous ferai voir à vous-même l'esprit auquel vous ne voulez pas croire. »
» J'acceptai l'offre ; et le lendemain, pendant que nous étions assis à causer auprès du feu , il tourna les yeux vers la fenêtre; et regardant fixement , il parut si absorbé, que quand je l'appelai, il ne nie répondit pas. Je regardai de tous mes yeux, et je ne vis rien qui pénétrât dans sa chambre. Pendant ce temps-là , le Tasse entra en conversation avec cet être mystérieux. Je ne voyais et n'entendais que lui. Tantôt il questionnait, tantôt il répondait; et par ls sens de sa réponse, je comprenais ce qu'il avait entendu. Ses discours étaient d'une nature si relevée pour le sujet , et si sublime pour les expressions, que je me sentis une sorte d'extase. Je n'osais pas interrompre Torquato , ni lui faire de questions sur ce que je ne voyais pas, et il se passa beaucoup de temps avant que l'esprit disparût. J'en fus averti par Torquato 5 qui se tournant de mon côté, me dit: « A l'avenir vous n'aurez plus aucun doute. — C'est- » à-dire, lui répondis-je. que j'en aurai davantage ; car quoique
» j'aie entendu des choses merveilleuses , je n'ai rien vu » Il
» répartit, en souriant: « Vous avez peut-être plus entendu et vu
» que » Il s'arrêta là , et craignant de l'importuner par met
» questions , je laissai tomber lu conversation (1). »
Swedemborg se crut miraculeusement appelé à révéler au monde les mystères les plus cachés. « En 1743, dit-il, il a plu au Seigneur de se manifester à moi, et de m'apparaître personnellement pour me donner la connaissance du monde spirituel, et me mettre en relation avec les anges et les esprits , et ce pouvoir m'a été continué jusqu'à ce soir. »
Les visions ne sont pas rares dans la manie. « Rien n'est plus ordinaire dans les hospices, dit M. Pinel, que les visions nocturnes on diurnes qu'éprouvent certaines femmes attaquées de mélancolie religieuse. Une d'entre elles croit voir pendant la nuit la Ste. -Vierge descendre dans sa loge, sous la forme de langues de feu. Elle demande qu'on | y construise un autel pour y recevoir dignement la souverainejdfls cieux . qui vient s'entretenir avec elle et la consoler
(1) Vie du T*ss<» , publiée à Londres en 1810.
de ses peines. Une autre femme, d'un esprit cultivé, et que les événemens de la révolution ont jetée dans des chagrins profonds et un délire maniaque, va constamment se promener dans le jardin de l'hospice, s'avance gravement les yeux fixés vers le ciel, croit voir Jésus-Chrit, avec toute la cour céleste, marcher en ordre de procession au haut des airs, et entonner des cantiques accompagnés de sons mélodieux : elle ie montre, pleinement convaincue de !a réalité ; comme si l'objet lui-même frappait ses sens , elle se livre a des emportemens violens contre tous ceux qui veulent lui persuader le contraire (I). »
Gall chercha à expliquer le phénomène des visions comme tous les autres phénomènes humains par l'organisation cérébrale :
« Dès le premier fanatique que je vis , dit-il. je fus frappé de la saillie arrondie de la partie supérieure de l'os frontal. Cette saillie ne forme point au milieu de la tête une protubérance allongée, comme l'organe de la bonté ; ce n'est pas non plus la protubérance surbaissée de la mimique. Ici tonte la partie de l'os frontales! bombée en segment de sphère.
» Entre les circonvolutions, qui constituent ie talent poétique, et celles qui forment celui de la mimique, est placé une autre circonvolution, dont le développement considérable entraîne trèsprobablement la disposition aux visions. Cette circonvolution faitelle partie de l'organe de la mimique, et son développement excessif exaîte-t-il le talent pour la mimique au point d'en faire la faculté de personnifier les simples idées, et de les tranporter, ainsi métamorphosées, hors de nous ? ou bien cette circonvolution faitelle partie à la fois de la poésie et de la mimique? ou enfin constitue-t-elle un organe particulier? Voilà ce que des recherches ultérieures sur les cerveaux des visionnaires pourront seules décider-
« Comme il est très-possible que les visions ne soient qu'un résultat nuancé d'une action exaltée de l'un de ces deux organes, ou des deux ensemble, je n'ai pas cru devoir le considérer comme un organe particulier. »
Cependant, depuis Gall, cette circonvolution qui s'allonge entr©
(1) De l'Aliénation mentale , 2S. édit., p, 108 et 109.