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DÉFINITION ET NATURE DE L'HYSTÉRIE

Après avoir rapidement passé en revue les principaux symptômes de l'hystérie et signalé leur très grande diversité, nous devons rechercher si quelques caractères communs ne réunissent pas des accidents en apparence si ditférents.

« La définition de l’hystérie n’a jamais été donnée, et ne le sera probablement * jamais », écrivait Lasècue. Si l’on entend par là une définition comprenant une explication totale de l’hystérie, il est certain que nous sommes encore incapables de la formuler; en biologie et en pathologie mentale surtout, n'est-il pas certain que nous ne savons le tout de rien ?

Mais, si nous pouvons indiquer quelques caractères communs à tous les accidents hystériques, et n’appartenant qu'aux accidents hystériques, nous aurons déjà une conception pratique de cette affection. Si cette définition nous permet de « prévoir » l’évolution de la maladie, et si elle nous donne le « pouvoir » d'en enrayer les accidents presque à volonté, nous aurons véritablement une connaissance scientifique de l’hystérie.

QÜ4r 0) 2 HYSTÉRIE.

Or nous croyons que l’étude moderne des accidents hystériques nous permet d'arriver à cette conception scientifique.

Briquer, un des premiers, a voulu donner une définition clinique; mais elle est trop simple, trop limitée, elle ne s'applique qu’à un nombre trop restreint d'accidents hystériques. « L’hystérie, disait-1l, est une névrose de l’encéphale, dont les phénomènes apparents consistent principalement dans la perturbation desactes vitaux qui servent à la manifestation des sensations affectives et des passions. » (Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie, 1899.) Cette formule correspond à la partie émotive de l’hystérie, pourainsi dire.

Briquer n'avait en vue qu’un certain nombre de caractères des hystériques : leurs émotions faciles, les palpitations, les troubles vasomoteurs, les crises de nerfs qu’elles présentent à la suite d’un choc moral. Mais ces réactions émotives exagérées ne sont pas spéciales à l’hystérie; on trouve aussi, dans les autres névroses « une perturbation dans la manifestation des sensations affectives et des passions ». D’autre part, les anesthésies, les contractures, la paralysie, etc., sont des accidents hystériques dont cette définition ne tient pas compte.

On ne pourrait accepter la définition de Briquer qu’en limitant volontairement l’hystérie, comme BERNHEIM à imaginé de le faire. « L’hystérie, dit-il, c’est un réflexe émotif, et rien de plus. » Désignant sous le nom d’appareil hystérogène l’ensemble des réactions émotives, il dit encore : « Une hystérique est un sujet qui exagère certaines réactions psycho-physiologiques, qui a un appareil hystérogène très développé et facile à actionner par certaines émotions. » re Conception du mot hystérie; critique des doctrines actuelles, Paris, 1904, p. 5.) Nous avons déjà dit que nous ne pouvions admettre cette limitation dans le sens du mot « hystérie ». Bien qu’à plusieurs égards ce terme soit défectueux, il faut ou bien créer un néologisme, ou bien, sous peine de n'être plus compris, conserver le mot hystérie avec la signification que lui ont attribuée depuis SYDENHAM tous les médecins qui nous ont précédés.

En réalité, 1l faut remonter à un travail publié par Morgrus en 1888, pour trouver une conception dé l’hystérie qui corresponde aux caractères essentiels de toutes ces manifestations. (Moegius. Ueber den Begriff des Hysterie ; Centralblatt für Nervenheilkunde, 1888, x1, 66.) Nous donnerons un résumé assez étendu de ce travail, dont les conclusions aa été, somme toute, confirmées par les recherches modernes.

D'après MosBius, on doit désigner sous le nom d’hystérie tous les ut corporels provoqués par une représentation mentale { Vorstellung). « Les représentations mentales liées au plaisir ou à la peine, dit-il, provoquent des réactions multiples à l’état normal (larmes, rire, rougeur, salivation, vomissement, diarrhée). Mais chez les hystériques, ces réactions sont très faciles à provoquer et excessives. Elles dépassent de beaucoup ce que l’on voit sur un individu sain. » Il reconnaît qu'il est parfois difficile de discerner l’idée qui à donné naissance à tel ou tel accident, mais « l’hypnotisme et tous les effets de la suggestion par laquelle les accidents hystériques sont reproduits à volonté, jettent une vive lumière sur la nature de ces troubles ». Cette définition est très pratique, dit-il encore, parce qu’elle fournit un point solide au traitement médical; «il n’y a, en effet, d'autre thérapeutique qu'une thérapeutique psychique pour les accidents psychiques».

Toutefois cette thérapeutique doit être un peu spéciale. La représentation mentale, qui, chez l’hystérique, provoque un accident quelconque, doit être bien connue dans son mode d'action. On ne peut pas comparer les hystériques aux aliénés, qui conservent une attitude déterminée parce qu’une voix leur ordonne d'y persévérer.

La représentation mentale qui provoque un accident n’agit plus à la manière d'un motif (Motivirung); le processus par lequel une représentation provoque une paralysie, par exemple, est en dehors de la conscience : c’est-à-dire que le malade ne sait pas comment,il est arrivé à cette paralysie.

Aussi est-il inutile d'expliquer au malade la nature de son affection. Comme les accidents hystériques ne sont pas produits volontairement {absichtlich), ce malade ne peut pas volontairement les faire disparaître, « mais nous savons qu'ils peuvent disparaitre lorsque l’attention est fortement saisie, et sous l'influence d’une émotion. La guérison réside dans la foi, et, pour employer un terme théologique, dit Mosgius, in fide qua. creditur, etïnon in fide quæ creditur. Ce n’est pas le contenu, mais c’est la vigueur de la foi qui est importante ».

C'est à cette conception de Moemius que se rattache la définition que Baminsxi à donnée récemment de l'hystérie. Il a indiqué, sans vouloir pénétrer dans leur mécanisme psychologique, les deux caractères fondamentaux des accidents polymorphes de l’hystérie.

« Il est impossible, dit-il, de distinguer les troubles hystériques de ceux qui sont créés par suggestion expérimentale, ce qui conduit à admettre qu’ils résultent d’une autosuggestion. Au contraire, aucune des affections actuellement classées hors de l'hystérie ne peut être réalisée par suggestion : il est tout au plus possible d’obtenir par ce moyen une imitation très imparfaite, qu'il est facile de distinguer,de l'original. Que l’on essaye de produire chez un grand hypnotique l’hémiplégie faciale périphérique, la paralysie radiale vulgaire, le sujet en expérience, quelle que soit sa suggestibilité, et quelle que soit la patience de l’expérimentateur, ne parviendra jamais au but qu’on se propose de lui faire atteindre. Il ne sera pas en son pouvoir de réaliser l’hypotonicité musculaire d’où dérive la déformation caractéristique de la face dans la paralysie du nerf facial, 11 sera incapable de dissocier dans les mouvements de J’avant-bras sur le bras l’action du long supinateur de celle du biceps, comme le fait la paralysie radiale. »

Le second Pre la disparition des accidents par un traitement Lt psychique, n’est pas moins net. « De même, dit Bapinskt, ces accidents sont tous capables de disparaître sous l'influence exclusive de la persuasion; il n’y a pas un seul de ces accidents qu’on n'ait vu parfois s’éclipser en quelques instants, après la mise en œuvre d’un moyen propre à inspirer au malade l'espoir de la guérison. Aucune autre affection ne se comporte de cette manière... »

On n’est pas toujours sûr de guérir par persuasion. toutes les manifestations hystériques, mais elles sont toujours susceptibles de guérir par ce moyen. L’échec est presque toujours dû à ce que la suggestion plus ou moins consciente de l'entourage vient annihiler l’action du médecin.

Enfin, d’après Baginski, il faut désigner sous le nom d'accidents secondaires des troubles qui n’arrivent qu’à la suite des désordres provoqués par l’hystérie : telle, par exemple, l’atrophie musculaire qui est toujours liée à une paralysie ou une contracture. Baginsxi résume ses idées dans la définition suivante :

« L’hystérie est un état psychique rendant le sujet qui s’y trouve capable de s’autosuggestionner.Elle se maaifeste par des troubles primitifs, et accessoirement par quelques troubles secondaires.

« Ce qui caractérise ces troubles primitifs, c’est qu’il est possible de les produire par suggestion avec une exactitude rigoureuse chez certains sujets, et de les faire disparaître sous l’influence exclusive de 13 persuasion.

« Ce qui caractérise les troubles secondaires, c’est qu'ils sont LR subordonnés aux troubles primitifs. »

Nous considérons que Baminski a donné la meilleure définition chnique de l’hystérie qu'on ait formulée jusqu’à présent. Nous ne ferons que quelques réserves sur le sens qu’il donne au mot suggestion. D’après lui, le mot suggestion implique « que l’idée que l’on cherche à insinuer est déraisonnable ». Par contre, le médecin qui soigne un malade atteint de paralysie par autosuggestion, agit par persuasion, puisqu'il tend à remettre le malade dans le droit chemin de la raison. C’est peut-être compliquer un peu trop la terminologie; et on risquerait de s’y perdre. Le médecin, qui guéril une paralysie psychique avec une pilule de mie de pain, guérit le malade, et pourtant il emploie un moyen déraisonnable. Nous croyons qu’il vaut mieux s’en tenir aux idées admises communément, et désigner par suggestion « toute idée acceptée ou subie par le malade en dehors du contrôle volontaire ».

Ces réserves faites, nous admettons volontiers que les accidents hystériques relèvent d’une autosuggestion, d'une cause psychique, et que leur second caractère est de pouvoir disparaître par un traitement exclusivement psychique. Dans l'étude qui précède, nous avons mis en lumière ces deux caractères, pour le plus grand nombre des accidents hystériques. Il est bien certain que, pour l’hystérie, la nature du traitement nécessaire est un caractère spécifique de la maladie.

Mais il nous semble que, sans nous éloigner de l'observation clinique, on peut encore distinguer aux troubles hystériques deux autres caractères communs.

La sugg restibilité, autrement dit l'acceptation des idées en dehors du contrôle de la raison, n’est pas toute dans l’hystérie. La suggestibilité est un trouble mental des plus ordinaires, et il n’est guère d'individus qui, dans des circonstances données, ne puissent devenir extraordinairement suggestibles. Mais, dans la vie courante, les neurasthéniques paraissent aussi suggestibles que les hystériques, et acceptent avec une égale facilité les idées de maladie. Le caractère propre à l’hystérique n’est pas, à proprement parler, dans l’acceptation passive plus ou moins consciente d’une idée, il est dans la malléabilité extréme de l’organisme par l’idée ainsi acceptée.

Chez l’hystérique, toute idée, toute représentation mentale peut se réaliser dans l'or ganisme, et cela à l'insu ou à Rénson de la volonté consciente du malade.

Prenons un exemple banal qui permet de distinguer les neurasthéniques des hystériques. Une femme neurasthénique attend ou redoute une grossesse. Cette idée peut l’obséder, envahir sa conscience, déterminer une auxiété extrême, empêcher le sommeil, l'appétit, alimentation, la conduire même au suicide. Tant qu’elle peut attendre ou craindre la grossesse, elle reste dans la même anxiété.

, Une hystérique est dans le même état, sous l'influence de l’idée de grossesse; non seulement elle va être triste ou inquiète, mais elle va réaliser dans son organisme les symptômes de-cette grossesse, et son ventre va progressivement augmenter de volume.

Affirmez avec l’accent de la conviction à un nerveux quelconque qu'il est menacé d’une grave maladie qui va paralyser ses jambes : il pourra percevoir dans ses membres des sensations anormales ou une faiblesse inaccoutumée. L'hystérique présentera aussi ces petits troubles, mais en plus elle réalisera la maladie : les jambes se paralyseront véritablement.

Les vomissements incoercibles, qui sont, chez les hystériques, un accident banal, nous conduisent à la même coustatation. La malade vomit quelquefois à la suite de troubles dyspeptiques légers ou du début d’une grossesse ; mais si, sous, l'influence de l'entourage ou de toute autre cause, l’idée de vomissement est fixe dans son esprit, à chaque repas reviendra ce vomissement.

Nous voyons que, si la suggestibilité, est un trouble assez répandu, le pouvoir de transformer l’idée de paralysie en paralysie, l’idée de vomissement en vomissement, eskt quelque chose de plus, et c’est la plasticité de l’organisme par l’idée suggérée qui constitue un caractère essentiel de l’hystérie.

Le développement de ces accidents en dehors du contrôle volontaire conscient est un autre caractère important. Le pouvoir d’inhibition est parfois singulièrement réduit chez ces malades, et l’accident hystérique survenu à la suite d’une émotion, d’une idée, d’un processus psychique inconscient, persiste indéfiniment, parce que la malade n’a pas la force d'y mettre un terme. C'est ainsi que les crises convulsives apparues d’abord à la suite d’une émotion violente, se répètent plus tard à la moindre contrariété ; c’est pour la mème raison que l’inanition hystérique, volontaire au début, finit par entraîner la malade à une cachexie profonde; c’est l’histoire des vomissements incoercibles, des chorées rythmiques, etc.

C’est aussi à une sorte de faiblesse de la volonté qu’il faut rapporter la persistance des contractures ou des paralysies apparues après que la malade a été victime d’un traumatisme. « Les hystériques, disait CH. RICHET, ne savent pas, ne peuvent pas el ne veulent pas vouloir. »

Nous avons d’ailleurs une preuve de la réalité de ce mécanisme dans les résultats de la thérapeutique. Nous avons répété à satiété que tous ces accidents relèvent d’un traitement identique, qui consiste à donner au malade des raisons de vouloir et à lui permettre d'élendre son action voloutaire sur tout son organisme.

Parmi les procédés qui permettent de réveiller cette volonté, le meilleur est sans contredit l’isolement. La menace d’une claustration indéfinie, la séparation de la vie extérieure, toute la contrainte exercée par le médecin sont autant de motifs de vouloir, et des Motifs très puissants.

DÉJekINE à longuement insisté sur cette méthode de traitement ane ses publications (Traitement des psychonévroses à l'hôpital par la méthode de l'isolement. — Revue de Neurologie, 15 décembre 1902) ou dans celles de ses élèves (Camus et -PaGNiez : Isolement et psychothérapie. Alcan, 1904).

« L'isolement est absolu, dit DÉJERINE, la privation des lettres et des visites est continuée, jusqu’à ce qu’une amélioration très nette soit obtenue. En général, c’est l’affaire de dix à quinze jours au plus. À ce moment, progressivement, on diminue la rigueur de l'isolement. L'idée d’avoir les rideaux ouverts deux à trois heures par jour, la promesse de recevoir une lettre ou une visite lorsque la guérison sera effectuée ou très proche sont, du reste, de puissants leviers pour le traitement. J’ajouterai enfin que depuis huit ans que je suis à la Salpêtrière, les symptômes qui caractérisent ce que l’on a appelé la grande hystérie n’ont jamais duré plus d’une semaine dans mon service. »

On à pu mettre en œuvre, contre les accidents hystériques, d’autres procédés de traitement: suggestion à l’état de veille ou d'hypnose, thérapeutique impressionnant fortement l'imagination; mais, dans tous ces faits, on discerne, sous l’action curative et en faisant la base pour ainsi dire, la foi du malade au médecin, au médicament, ou à une intervention mystérieuse qui lui donne ainsi la force de vouloir.

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Nous arrivons ainsi à une définition des accidents hystériques qui répond bien à ce que nous lui demandions, c’est-à-dire d'isoler ces troubles morbides et de les distinguer des autres désordres Niro :

Dans cette étude, nous avons établi, avec les preuves qui nous ont paru les plus certaines :

1° La nature psychique des accidents que présentent les hystériques, accidents que l’on peut reproduire exactement sur les sujets en état d'hypnose.

20 La malléabilité extraordinaire de l’organisme des hystériques sous l’influence des processus psychiques, des idées, des émotions, etc., caractère véritablement spécifique.

3° L'absence parfois totale d’inhibition Florin spontanée, pour mettre un terme aux accidents une fois réalisés.

4° La curabilité de ces accidents par une thérapeutique exclusivement morale.

Tous ces caractères, sans pénétrer dans le mystère de la vie mentale encore trop mal connue, nous permettent de mieux comprendre la nature de l'hystérie. Ils ont aussi une valeur pratique, puisque, tout en ignorant la cause primitive des accidents hystériques, nous sommes à même de les guérir et d’en prévenir le retour.

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