II. Idées. — Au point de vue des idées, Nicolas est
surtout connu pour ses critiques contre les abus de la
dialectique, contre la simonie dans le haut clergé,
contre la multiplication des fêtes. Encore faut-il bien entendre le sens de ses satires et ne pas perdre de vue l'esprit dans lequel elles ont été écrjtes. Le meilleur moyen de les comprendre sera de parcourir les opuscules dans lesquels il les a formulées.
Les abus de la dialectique sont critiqués dans le De studio theologico, le plus achevé de ses écrits. C'est une réponse à un bachelier en théologie de Paris, Jean de Piémont) qui lui avait demandé s'il croyait plus utile à son salut de prendre la maîtrise et, une fois docteur, de se consacrer à l'enseignement. Nicolas déplore le grand nombre de ceux qui cherchent des grades par ambition ou cupidité, qui dépensent pour cela leur patrimoine, font des dettes, rivalisent d'ostentation et finissent par être réduits à la mendicité, à la flatterie, à la course aux bénéfices, « cette soif dont les hommes brûlent aujourd'hui de façon incroyable. » Il n'admet pas même qu'on étudie uniquement pour savoir ou pour avoir le loisir de spéculer en paix: sauver les âmes, voilà le seul but qui légit:me à ses yeux une vie d'étude et d'er.seignement. 11 en prend occasion pour exposer les devoirs du théologien ou du prédicateur, ce qui est tout un pour lui. Le théologien doit mener une vie exemplaire, pour que sa conduite ne contredise pas ses paroles : il doit être en état de grâce, pour que sa parole, jaillie de la source de la charité, soit ardente et efficace; il doit méditer avec assiduité les saintes Écritures et les commentaires qu'en ont fait les Pères. C'est à ce propos que Nicolas critique les théologiens de son temps : « Ils négligent l'explication de l'Écriture, au témoignage de laquelle ils attachent peu de prix; » ils se moquent des raisonnements appuyés sur l'autorité, comme si les inventions de l'imagination humaine valaient plus que les textes inspirés! Ces scolastiques galvaudent tout leur génie en de stériles subtilités; ils font œuvre de sophistes plutôt que de théologiens, et leurs raisonnements ingénieux ne sont qu'une écorce sans fruit. Les exercices auxquels ils se livrent aiguisent l'esprit, mais n'enflamment pas le cœur et ne portent pas l'âme à la vertu. « La science qui n'instruit que l'intelligence, qu'est-elle, sinon un ferment de vaine gloire, une lampe sans huile ? » Pour Nicolas, la vraie science, que tout théologien doit rechercher, est celle qui pénètre l'âme jusqu'en ses dispositions les plus intimes, affectum. Son antipathie pour les excès de la dialectique lui est dictée par son sens religieux; c'est un sentiment analogue à celui qui animait Gerson et qui faisait dire à Bossuet : « Malheur à la science qui ne tourne pas à aimer. » Et parce que cet aliment total de l'âme, c'est au fond la vérité divine, il regrette le temps où Pères et théologiens n'avançaient rien qui ne fût confirmé par le témoignage de l'Écriture. Un autre grief qu'il fait à la plupart des docteurs de son temps est de se cantonner dans les écoles, et de laisser à des mercenaires ignorants le soin de leurs paroisses. Quoi d'étonnant si le peuple tombe dans l'erreur et la superstition, quand nul théologien ne l'instruit ? Plutôt que d'ergoter sur des textes, mieux vaudrait donc guérir les âmes. Sans doute, il faut des professeurs de théologie, mais le médecin n'est-il pas plus utile quand, après avoir appris son art. il l'applique ? Nicolas déclare en conséquence, à son correspondant, que nulle vie ne peut être plus parfaite que celle des apôtres.
Nicolas de Clamanges a parlé de la simonie, et en générr.'. ùes abus qu'il a constatés dans l'Église, dans son De corrupto Ecclcsi;r statu, intitulé aussi parfois De ruina Ecclesiœ. La paternité de cet opuscule a été
NICOLAS DE CLAMANGES
NICOLAS COCH
discutée. Ad. Miintz a donné tort à Trithème, qui l'inscrit au catalogue des œuvres de Nicolas. Sa thèse, adoptée par Al. Knôpfler, dans le Kirchenlexicon,t. ix, p. 298 sq., art. Nicolaus von Clemanges, a été combattue par G. Schuberth, Nis. v. Clamanges als Verfasser der Schrift de corrupto Ecclesise statu, Leipzig, 1888, et par P. Hemmerle, Nicolaus Poillevillains, genannt Nie. son Clemanges und die Schrift « De corrupto Ecclesise statu », dans Histor. Jahrbuch, 190G, p. 803- S12. Mùntz ne connaissait aucun manuscrit attribuant l'opuscule à notre auteur : on en a retrouvé plusieurs depuis; il jugeait le fond. et la forme de l'œuvre incompatibles avec: les idées et le style de Nicolas : des arguments de cette sorte sont difficilement péremptoires, car les idées d'un auteur peuvent changer selon les époques, et son style varier selon le genre d'écrits dont il s'agit. Il faut donc, semble-t-il, s'en tenir, jusqu'à plus ample informé, à l'attribution traditionnelle. Aussi bien, l'inspiration générale du De corrupto Ecclesise statu, révèle-t-elle une réelle parenté avec le De studio theologico. Sans doute, l'auteur emploie les termes les plus durs pour critiquer la fiscalité pontificale qui a fait de la Curie « une caverne de voleurs », la vanité des cardinaux qui cumulent les bénéfices « non par dizaines,.mais par centaines », l'absentéisme des évêques devenus serviteurs des princes plutôt que de Dieu et de l'Église, l'indignité des chanoines « porcs du troupeau d'Épicure » et « jouets des Érynnies », l'ignorance et l'oisiveté du bas clergé tembé dans le mépris public, l'orgueil et la jactance des moines mendiants, « comme si la perfection des parfaits n'était pas de ne jamais se croire parfaits », l'impudeur des moniales, dont les monastères ne sont plus des sanctuaires de Dieu, mais de Vénus. Son but n'en est pas moins d'édifier, non de détruire : il aime cette Église dont il ne fustige les défauts que pour lui rendre sa splendeur passée. Elle est déchirée par le schisme; c'est, estime-t-il, un châtiment auquel il est vain de vouloir mettre fin, si elle ne mérite, par l'humilité et la réforme, que Dieu lui rende son unité perdue. Tout l'opuscule de Nicolas tend à promouvoir cette rénovation « par le dedans », que réclamaient déjà ses amis Pierre d'Ailly et Gerson. N'est-ce pas à Pierre d'Ailly que Clemanges a dédié le De fructu eremi, et à Gerson qu'il a dédié de De prœsulibus simoniacis, Op., p. 180 sq., qui est comme un écho du De corrupto Ecclesise statu ? Ces derniers ouvrages ne font que compléter le De studio theologico ; ils préconisent la réforme morale et disciplinaire, comme celui-ci préconisait la réforme intellectuelle dans l'Église.
Il faut en rapprocher le De novis festivitatibus non instituendis, Op., p. 143 sq., où l'auteur loue les Eglises qui, à l'exemple de celle de Lyon, n'admettent plus de nouvelles fêtes. On sait que la multiplication des jours fériés entraînait beaucoup d'abus et était en passe de devenir un fléau social.
En politique, Nicolas de Clamanges fut avant tout un ami de la paix. Dans l'affaire du grand schisme il est partisan d'une entente pacifique. On le voit intervenir auprès du roi d'Angleterre Henri IV, en 1412, en faveur de la paix d'Auxerre. Dans son De lapsu et reparatione justiliœ, Op., p. 21 sq., adressé au duc de Bourgogne en 1421, il traite de la vertu de justice chez les grands, s'élève contre la guerre civile et suggère, comme remède aux calamités publiques, la convocation des États généraux.
III. Œuvres. — Les œuvres de Nicolas de Clamanges, publiées à Leyde, en 1613, par le pasteur Jean Martin Lydius, sous le titre d'Opéra omnia, comprennent deux volumes in- 1°. Mais on n'y trouve pas le De studio theologico, qui a été publié dans le Spicilegium de d'Achery (édit. in-fol., Paris, 1723, t. i, p. 473-480; édit., in-4°, t. vu, p. 138 sq.), puis reproduit
par Fred-Guill. Pistoth Schopfï dans Aurora, t. n, Dresde, 1857. D'autres écrits ne figurant pas dans les Opéra ont été publiés par du Boulay, Historia Universitatis Parisiensis, t. iv, et v, Paris, 1668 et 1680; par Baluze, Misccllanea, t. iv, p. 539 sq., Paris, 1713; par Déni (le et Châtelain, Charlularium Universitalis Parisiensis, t. m, introd., p. xxxi-xxxvn [Laudatio Francise], Paris, 1894.
Avant la publication des Opéra, plusieurs œuvres de Nicolas avaient été imprimées, quelques-unes même à plusieurs reprises. On trouvera une liste des incunables dans le Repertorium de Hain, et des éditions postérieures dans le Manuel de Brunet et le Trésor de Graesse.
A l'époque de la Béforme, on voulut faire de notre auteur un précurseur du protestantisme; de là, des traductions comme VEscrit de Nicolas Clemangis, docteur de Paris et archidiacre de Bayeux, touchant l'eslal corrumpu de l'Église, Orléans, 1654, et Dass in Concilium irren môge, Augsbourg. 1537.
Sont restés inédits les commentaires sur les soixante premiers chapitres d'Isaïe, que signale Launoy, Regii Navarrœ ggmnasii Parisiensis historia, Paris, 1677, p. 579, ainsi que quelques écrits de moindre importance : lettres, poésies ou sermons.
Vnc bonne étude d'ensemble sur Nicolas de Clamanges lait encore défaut. La thèse de A. Mùntz, Nicolas de démanges, sa vie el ses écrits, Strasbourg, 1846, est très sommaire et bien vieillie. Ant. Thomas a précisé depuis, dans Romania, t. xxv, 189G, p. 132, la date de la mort de Nicolas de Clamanges. P. Hemmerle, après avoir restitué à notre auteur le De corrupto Ecclesiae statu, a étudié sa position à l'égard du grand schisme, puis ses idées sur la religion et la politique religieuse; ses publications sont intitulées : Nicolaus Poillevillains, genannt Nie. non Clemanges und die Schrift « De corrupto Ecclesiae statu », dans Historiches Jahrbuch, 1906, p. 803-812; Der pariser Theologe Nicolaus Poillevillain, genannt Nicolaus von Clemanges und seine Stellung zum Schisma seiner Zeit, progr., Alringen, 1909; Das religiôse und kirchenpolitische System des pariser Theologen Nicolaus Poillevillain, genannt Nicolaus von Clemanges, 1363-1437, dissert., Tubingue, 1911. G. Voigt a fait connaître en Nicolas le latiniste, dans Die Wiederbelebung des klassischen Allertums, t. n, 3e éd., p. 349-356.
Des notices sur Nicolas de Clamanges se trouvent en tète des Opéra omnia publiés à Leyde (par Lydius); dans Oudin, Commentarius, t. ni, p. 2321 sq.; Fabricius, Biblioth. latina Medice et Infimee jElatis, t. i, p. 360 sq. ; von der Hardt, Magnum œcumenicum Constanliense concilium, Francfort et Leipzig, 1700, 1. 1, p. 71-87 ; E. du Pin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, t. xn, p. 78 sq.; Hurter, Nomenclator literarius, t. Il, 3e édit., col. 798-801 ; A. Molinier, Les sources de l'hisloirede France, des origines aux guerres d'Italie, t. m, Paris, 1903, p. 170-171; P. Féret, La Faculté de théologie de Paris et ses docteurs les plus célèbres, Moyen Age, t. iv, Paris, 1897, p. 275-295; Kirchenlexicon, 2e édit., t. ix, col. 298-306 (par Knôpfler); Realencgclopàdie, 3e édit., t. iv, p. 138-142 (parBess, qui reconnaît en Nicolas « un fils fidèle de son Église »).
E. Vansteenberghe.
22. NICOLAS COCH, exégète et théologien français des xive et xve siècles, naquit au Puy-en- Velay au commencement de la seconde moitié du xivc siècle, et se fit carme au couvent de sa ville natale, il étudia à l'université de Paris, où il obtint le baccalauréat formé en 1398, la licence le 2 mai 1400 et enfin le doctorat en théologie et en Ecriture sainte. Nicolas enseigna pendant quelque temps à Paris. En 1399, il fut élu socius du provincial de Narbonne, province qu'il gouverna ensuite pendant 31 ans (1420-1451). 11 fut bon théologien, exégète d'une grande clarté et prédicateur éloquent. 11 mourut au Puy-en-Velay l'an 1451, presque centenaire. Ses œuvres sont : 1. Commenlaria in Genesim lib. I; 2. Commeidaria in Magistrum Sentenliarum libri IV; et 3. un catalogue des généraux de son ordre.