‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 2)Chapitre 137 sur 233 · NOMINALISME. PROBLÈME DES UNIVERSAUX · texte numérisé non relu

NOMINALISME. PROBLÈME DES UNIVERSAUX

2° Le problème des universaux. — ■ Il se précise en trois moments :

1. Les questions de Porphyre. — Rappelons le texte fameux : Mox de generibus ac speciebus illud quidem, sive subsistant sive in solis nudisque intellectibus posita sunt sive subsistentia corporatia suntan incorporalia, et utruni separata a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa ea colistantia, dircre reeusabo, dans Boèce, In Isagogen Porpiujrii commenta, éd. Branclt. p. 159, I. 3-8.

Abélard rencontre le texte au seuil de sa logique, en commentant VIsagoge; il a devant les yeux la traduction et le commentaire de Bocce qui lui signale l'intérêt et la difficulté des questions évoquées par Porphyre, mais non résolues : secrelœ et perutiles, éd. Geyer, p. 7, 1. 32; cf. Hisloria calamitatum, dans Cousin, P. Abœlardi opéra, t. i, p. 5. Nous ne nous arrêterons pas à l'interprétation qu'Abélard propose du passage de VIsagoge. Notons seulement qu'il s'agit des genres et des espèces, par exemple : animal ou homme.

2. La définition aristotélicienne de l'universel. — Dès qu'il se préoccupe de résoudre les problèmes de Porphyre, Abélard note que genres et espèces sont des universaux, éd. Geyer, p. 9, 1. 15. Et il rencontre aussitôt cette question : qu'est-ce que l'universel ? Voici la définition d'Aristote : quod de pluribus natum est aptum prevdicari, ibid., p. 9, 1. 19. L'universel nous est défini par rapport à la proposition où il entrera, comme prédicat possible.

3. L'opposition Res-Vox. — Mais, en parlant d'universel, les autorités, Aristote, Porphyre, Boëce, visent aussi bien les choses : res, rerum nalura, éd. Geyer, p. 9, 1. 21-28, que les mots ou les noms: voces, nomina, Ibid., p. 9, 1. 21-28. Pour définir le plan de pensée où nous sommes, rappelons-nous la notion de vox chez Boëce. qu'Abélard reprend : est autem vox, Doethio teste, aeris, per linguam percussio..., ibid., p. 335, 1. 2-3, et notons quelques propriétés, qui nous apparaissent déjà, des voces univcrsales :

a) Elles sont termes de propositions : prirdicatos terminos propositionum, ibid., p. 10, 1. 7;

b) vox est ici traité comme synonyme de nomen, qu'Abélard définit ailleurs vox significativa, ibid., p. 335, 1. 29. D'ailleurs, notre passage donne : significare autem vel monstrare vocum est, significari vero rerum, ibid., p. 10, 1. 1-2. Voilà les deux mondes face à face, liés par un rapport essentiel : l'un signifie l'autre; que veut dire signifier?

c) notre texte rapproche significare de monstrare : le mot fait voir. Abélard écrit ailleurs : significare Arisloleles accipit per se intellectum cùnstituere, ibid., p. 335, 1. 29-30. Le mot emporte une intellection de la chose. Grâce à la publication de la logique Ingredientibus.., nous pouvons être plus hardis que Reiners, lequel écrivait avec une remarquable prudence : « Quand nous disons : on pense, à l'aide du mot, des choses déterminées, peut-être exprimons-nous, plus fortement qu'Abélard ne l'a fait, le facteur subjectif. » Loc. cit., p. 50.

Ainsi les mots universels dont parlent les autorités, sont bien des sons articulés, mais ce sont aussi des termes dans les propositions et des signes des choses, qui nous y font penser.

Cependant les autorités n'attribuent pas moins l'universalité aux choses qu'aux noms : demandonsnous comment la définition qu'après Aristote nous avons donnée de l'universel peut s'appliquer aux choses : quwrendum est, qualiter rébus definilio universalis possil aptari. Éd. Geyer, p. 10, 1. 8-9. Voilà notre première question. Abélard va examiner toutes les solutions proposées, toutes les formes de « réalisme « : omnes omnium opiniones ponamus. Loc. cit., 1. 1G.

3° Xon-réalilé des universaux. — Le réalisme tient

les choses pour universelles; mais, pour les dire universelles, il ne les considère pas toujours de la même manière; il y a deux formes de réalisme, que caractérisent les adverbes essentialiler et indiffcrenler : on peut dire les choses universelles soit dans leur essence, soit par non-différence; cf. Historia calamitatum, dans Cousin, P. Abâtardi opéra, t. i, p. 5; Abélard va faire justice de l'une et l'autre manière. 1. Les choses ne sont pas universelles dans leur essence.

— Dans la première perspective, l'individu se forme à partir de l'espèce comme l'espèce à partir du genre : au genre « animal », la différence « raisonnable » se joint pour donner l'espèce « homme »; le genre est une matière qui reçoit la différence comme une forme ;

— de même, à l'espèce « homme » s'ajoutent les accidents, formes. Si nous embrassons du regard la hiérarchie logique qui monte selon la généralité croissante, le supérieur (genre, espèce) est une essence, une substance, en soi une et la même, eadem essentialiter substanlia, malerialis essentia in se ipsa una, qui joue le rôle de matière à l'égard des formes des inférieurs qui viennent la diversifier; entre ces choses qui ont un fond d'unité, les différences s'établissent per formas inferiorum, per advenienles formas. Un peu à la façon d'une même cire qui prend tantôt figure d'homme et tantôt figure de bœuf, la même substance générique ou spécifique est matière à la fois de plusieurs formes, qui en font plusieurs espèces ou individus. Les formes qui constituent l'individu sont des accidents; la différence spécifique se joint per accidens à la matière générique; cf. Dialectica, dans Cousin, Ouvrages inédits d'Abélard, p. 455. Si la matière n'existe jamais sans les formes, on peut la penser à part; inséparable actualiter, elle l'est naluraliter. Si l'on sépare ainsi par la pensée les différences spécifiques, ou les accidents individuels, il reste l'essence une du genre ou de l'espèce : voilà la chose universelle. Éd. Geyer, p. 10,1. 17; p. 11,1.9.

Quels que soient les dires des autorités, on ne peut faire de l'essence un universel et réduire la singularité à des accidents :

a) L'essence n'est pas universelle. — Sous ce chef, on peut grouper trois critiques. — a. Si « animal » est une substance, la même dans l'homme et dans l'âne, l'un animal rationale, l'autre animal irrationale, voilà des contraires, rationale- irrationale, qui existent à la fois dans le même sujet; mais en ce cas, ce ne sont plus des contraires, selon la notion aristotélicienne. Éd. Geyer, p. 11, 1. 11; p. 12, 1. 26.

b. Si toute diversité repose sur l'unité d'une essence des individus, « Socrate » et « Platon », nous sommes ramenés de proche en proche à « substance », essence une de toutes les substances qui diffèrent seulement par des formes surajoutées. C'est par de telles formes que vont différer Socrate et Platon. Mais, de la même façon que toutes les substances sont la substance, toutes les qualités sont la qualité, toutes les quantités sont la quantité. Pas plus que la substance, aucune forme ne peut mettre de différence entre Socrate et Platon, Ibid., p. 12, 1. 27-41.

c. Nous ne disons pas de Socrate qu'il est plusieurs parce que, substance, il reçoit une multiplicité d'accidents; si les individus sont une même substance, spécifique ou générique, sous une multiplicité d'accidents, on ne doit pas dire non plus qu'ils sont plusieurs. Ibid., p. 13, 1. 1-4.

Ainsi, concevoir une chose universelle, essence une, c'est nier l'opposition des contraires, la différence et la multiplicité même des èlres.

/') Les accidents ne /ont pas l'individu. — La quatrième critique s'attaque à l'autre aspect de la doctrine Illud quoque stare non potesl quod individua per ipsorum accidentia effici volant, ibid., p. 13, 1. 5-6.

NOMINALISME. Ni)N RKAMTK DES UNIVERSÀUX

Abélard reprendra plus loin, p. 63, 1. 31; p. 64, 1. 2-1, l'examen de cette doctrine qui explique l'individu, à partir de l'espèce, par les accidents, comme l'espèce se forme, en joignant au genre la différence spécifique. Ce qui est Inadmissible : l'espèce « homme » doit d'être clle-môme à la différence « raisonnable », l'individu « Socratc » ne peut devoir à des accidents d'être lui-même. En effet :

</. Comment ces accidents reposeraient-ils sur un sujet auquel ils donnent l'être? Mais s'ils ne sont pas portés par l'individu, substance première, ils ne peuvent l'être par l'espèce, substance seconde. Ibid., p. 13, 1. 6-25; p. 64, 1. 7-13.

b. Comment ces accidents donneraient-ils l'être à leur sujet? C'est leur définition de paraître et de disparaître sans que leur sujet cesse de rester le même. Ibid., p. 64, 1. 14-19.

Ainsi la doctrine critiquée méconnaît les notions de substance, première et seconde, et la notion d'accident. D'où cette conclusion : Dicimus ilaque individuel in personali tanlum discrelione consislere, in eo scilicet quod in se res una est discreta ab omnibus aliis, qutv omnibus etiam accidentibus remotis, in se una personaliter permanet nec alia efficeretur nec minus hic homo essel. Ibid., p. 64, I. 20-23. L'individualité tient au fond des choses, elle est essentielle à la substance : « cet homme » ne signifie pas des accidents, mais leur sujet. Certains, qui l'accordent, ajoutent cependant qu'en disant « Socrate » nous pensons à des accidents. Abélard réfute leur doctrine, ibid., p. 64, 1. 25-p. 65, 1. 11, tient pour synonymes «Socrate «et « cet homme » et montre ainsi à nouveau la substantialité de l'individu.

c) La singularité tient à l'essence. — Voici d'ailleurs un nouvel argument : la diversité des choses ne peut venir de formes superposées à un fond commun; si chaque différence vient d'une forme jointe à une matière, nous voilà à la régression indéfinie, alioquin formarum diversitas in infinitatem procederci, ut alias ad aliarum diversitatem necesse essel supponi. Ibid., p. 13, 1. 26-27; cf. p. 65, 1. 1 : Sed cum uelint omne indiuiduum per accidentia e/fici, oportebit rursus ipsam socratitatem per propriam formam effici et illam iterum per aliam usque in infinitum. Les formes tiennent d'elles-mêmes leur diversité, formx ipsœ in se ipsis diversœ sunt invicem; et les êtres aussi, [rerum ] discretio personalis, secundum quam scilicet hœc non est illa... est per ipsam essentiiv diversitatem. Ibid., p. 17, 1. 24-26.

De cette diversité essentielle résultent deux conséquences: — a. nec ullo modo id quod in una est, esse in alia sive illud maleria sit sive forma, p. 13, 1. 21-22; n'imaginons point en deux choses une même essence, matière ou forme; — b. nec eas formis quoque remotis minus in essentiis suis discretas posse subsistere, p. 13, 1. 22-23; nous avons signalé ailleurs la même pensée. C'est ici le renversement de la doctrine adverse. Elle disait : enlevez toutes ces formes qu'en pensée vous pouvez séparer de la matière qui les reçoit; il vous reste la substance une, la chose universelle. Abélard enseigne nu contraire : toutes formes enlevées nous trouvons une substance qui est l'individu. Toute chose est singulière en son essence même; ainsi notre esprit progresse à travers la critique du réalisme, découvrant ce qu'est une chose.

2. Les choses ne sont pas universelles par non-différence. — La seconde forme de réalisme accorde que, prises dans leur essence, les choses ne sont pas universelles, mais elle les dit universelles par non-différence : ces hommes individuels dont nous savons l'essentielle diversité, on dira qu'ils sont une même chose : l'homme, qu'ils ne diffèrent point en cette nature : l'humanité, sintjulos homines in se ipsis discrelos idem esse in homine dicunt, id.esl non differre in natura humanitatis ; ces mêmes choses que l'on dit

singulières pour autant qu'elles se distinguent, on les dit universelles pour autant qu'elles ne différent pas, mais conviennent entre elles par leur ressemblance : eosdem [homines ] quos singulares dicunt secundum discretionem, universalrs dicunt secundum indifferentiam et similitudinis contineritiam, p. 14, 1. 2-6. Ainsi l'espèce, ce sont les individus dans leur nondilïérenee. Mais on peut envisager l'espèce soit en extension seulement, soit aussi en compréhension; considérer la collection des hommes ou la propriété d'être homme : dans le premier cas, l'universel, ce sont tous les individus qui conviennent ensemble; dans le second cas, c'est chaque individu pour autant qu'il convient avec les autres, quidam universalem rem non nisi in colleclione plurium sumunt, p. 14, 1.7-8; [alii] singula individua in eo quod aliis conveniunt uniuersale appellant, p. 15, 1. 28-29.

De là, les deux aspects de la seconde forme du réalisme :

a) Tous les individus ensemble ne sont pas l'espèce. — Qu'entendons-nous par l'espèce « homme »? Non pas Socrate ou Platon, pris chacun à part; mais Socrate et Platon et... tous les hommes ensemble. De même pour le genre : « animal », ce sont tous les animaux, Socratem et Platonem per se nullo modo speciem vocant, sed omnes homines simul colleclos speciem illam quœ est homo dicunt, etc., p. 14, 1. 7 sq. Genres ou espèces, il y a des choses universelles, qui sont des collections.

Mais comment une collection peut-elle réaliser la définition que donne Aristote de l'universel ? quomodo lola simul hominum collectio qutv una dicitur species, de pluribus pnvdicari habeal, ut universalis sit, perquiramus, p. 14, 1. 33-35. Les six objections qui suivent montrent que la sententia de colleclione méconnaît cette définition de l'universel, méconnaît aussi les notions de genre et d'espèce. Ibid., p. 14, 1. 35; p. 15, 1. 22.

b) Aucun individu n'est l'espèce. — Qu'est-ce qui est universel? L'individu même, pour autant qu'il convient avec d'autres; être dit de plusieurs, définition de l'universel, c'est convenir avec eux : cum dicunt rem illam quœ Socrates est, prœdicari de pluribus, figurative accipiunt ac si dicerent : plura cum eo idem esse, id est convenire, vel ipsum cum pluribus, p. 14, 1. 19-21. Les mêmes hommes qui sont multiples comme individus, per personalem discretionem, deviennent un par leur ressemblance, per humanitatis similitudinem, p. 14, 1. 25-26. Ce qui rend chacun d'eux différent de soi : il faut distinguer Socrate, en tant qu'il est homme, de Socrate, en tant qu'il est Socrate, iidem a se ipsis diversi quantum ad discretionem et ad similitudinem judicantur, ut Socrates in eo quod est homo a se ipso in eo quod Socrates est dividilur, p. 14, 1. 26-28. Ainsi, Socrate et Platon conviennent en tant qu'ils sont hommes, in eo quod homines sunt, p. 14, 1. 21 ; Socrate et Platon conviennent en l'homme, in homine, p. 16, 1. 3.

La critique d 'Abélard est triple :

a. Tenir pour synonymes prœdicari de pluribus et convenire cum pluribus, c'est méconnaître les notions mêmes de singulier et d'universel. Toute chose, convenant avec d'autres, serait prédicable de plusieurs : il n'y a plus de singulier, défini par le de uno solo pnvdicari. L'homme en tant qu'il est Socrate et Socrate en tant que Socrate, voilà, d'autre part, ce qui ne convient pas avec autre chose; ce qui convient, c'est l'homme en tant qu'homme, Socrate en tant qu'il est homme, tous deux prédicables de plusieurs; mais en ce cas, « Socrate » et « homme » ont les mêmes propriétés, quod habet homo habet Socrates et eodem modo, l'universel ne se distingue plus du singulier, p. 15, 1. 26-35.

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