‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 2)Chapitre 140 sur 233 · NOMINALISME. SIGNIFICATION DES UNIVERSAUX · texte numérisé non relu

NOMINALISME. SIGNIFICATION DES UNIVERSAUX

attention à la nature ou propriété d'une chose, nous verrons que c'est précisément l'intellection. Et voici la signification intellectuelle : Inlellcctum quoque designare dicunlur, sive is sil iniellecius profcrentis vocem, sive audientis cam. Nam inlelleclum proferentis in eo significare vox dicituT, quod ipsum auditori manifestât, dum consimilem in auditore générât. Éd. Geyer, p. 307, 1. 30: p. 308, 1. 1. Je parle pour faire voir la nature des choses et découvrir ma façon de la voir.

1. Le problème : les universaux paraissent dépourvus de toute signification, — Les termes singuliers ont cette double signification : ils signifient une chose, et, la signifiant telle qu'elle est, ils en communiquent une saine intellection, sanus autem est omnis inlelleelus.. pcr quem attendimus uti rcs se habenl. lbid., p. 326, 1. 30-31. Il ne paraît pas en être de même des universaux, et c'est pourquoi ils font question : Bene autem de universcdibus non de singularibus vocibus quastiones fiebant quia non ila de siqnificalione singularium dubitabatur. Ibid., p. 30, 1. 6-7. Les termes universels semblent n'avoir aucun sens : ex loto a signifieaiione videnlur aliéna. Ibid., p. 19, 1. G; ni signification réelle, ni signification intellectuelle. Les choses sont essentiellement individuelles; les universaux ne les désignent pas ainsi. Ils pourraient les désigner en tant qu'elles conviennent entre elles, mais il n'y a rien en quoi elles conviennent : Rébus autem nullis videbanlur imponi universalia nomina, eum scilicct omnes res discrète subsistèrent nec in realiqua, ut oslensum est, convenirent, secundum hujus rei convenienliam universalia nomina possint imponi. Ibid., p. 18, 1. 9-12. La même intuition joue toujours le rôle décisif : l'individualité radicale des choses, qui les empêchait d'être universelles, empêche les universaux de les signifier.

Avec la signification réelle, ies universaux perdent la signification intellectuelle : la pensée ne trouve rien à saisir dans un universel, ipsa communitas impositionis ci est impedimento, ne quis possit in eo intelligi, sicul in hoc nominc « Socrates » e contra unius propria persona inlelligitur, unde singulare dicilur. In nomine vero communi quod « homo » est, nec ipse Socrates nec alius nec Iota hominum colleciio ralionabililer ex vi vocis intelligitur, nec etiam in quantum homo est, ipse Socrates pcr hoc nomen ut quidam volunt, certificatur. Ibid., p. 18, 1. 24-30. C'est toute la critique du réalisme qui empêche les universaux de constituer des intellections. En effet, comme l'a vu Poëee, une intellection sans objet n'est pas une intellection : ex nullo subjecto fieri intellectus non potest. Ibid., p. 19, 1. 5-6.

L'essentiel du terme est de signifier; nous en sommes à nous demander comment des termes universels sont possibles, du côté des choses et du côté des intellections. Du côté des choses d'abord :

2. Signification réelle des universaux. — L'erreur du réalisme n'est pas de reconnaître, mais de concevoir mal la ressemblance qui existe entre fes choses. Abélard accorde que Socrate et Platon conviennent l'un avec l'autre : in eo conveniunt quod homines sunt. Ibid., p. 19, 1. 23-24. Mais il n'ajoute pas, comme les réalistes, qu'ils conviennent en l'homme : Non dico in homine, cum res nulla sit homo nisi discreta. Ibid., 1. 24-25. Tout homme est individu et tout homme est individuel. Aussi la convenance s'établit, non en l'homme ou en une chose quelconque, mais dans le fait d'être homme : in esse hominem. Esse autem hominem non est homo nec res aliqua. Ibid., 1. 25-26. Il faut donc concevoir entre les choses une convenance qui ne soit pas une chose de plus, une chose dans les autres : [convenientia ] secundum id accipienda est, quod non est res aliqua. Ibid., 1. 31. Mais n'être pas une chose, cela ne veut pas dire n'être rien;

Abélard se défend d'unir des réalités dans le néant, in nihilo, p. 20, 1. 2. Il y a un état d'homme qui n'est pas rien et n'est pas une chose, stalum autem hominis, ipsum esse hominem quod non est res, vocamus. Ibid. p. 7-8. Si nous l'entendons bien, cette doctrine met entre les individus une ressemblance réelle, mais qu'on ne peut d'aucune façon réaliser à part, en une essence : la nature d'homme n'est que la convenance substantielle des individus, absolument indistincte des individus. Cette ressemblance suffit à rendre raison du terme universel, du côté des choses; voilà ce que nous cherchions : comniunis causa secundum nomen impositum est, p. 19, 1. 15-16. Il y a dans les choses une raison de les nommer par des universaux.

Faut-il parler de « réalisme modéré »? Geyer, Die Slellung A baelards in der V niversalienfrage nach neuen handschriftlichen Texlen dans Festgabe... Clemens Bacumker, p. 115; de Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, 5e éd., t. i, p. 154-156. En ce point de notre étude, rappelons seulement qu 'Abélard a refusé toutes les manières, par lui connues, d'attribuer aux choses l'universalité, telle qu'il la définit. Par leur convenance mutuelle, les choses assurent aux termes une universalité qu'elles n'ont pas : universalilalem quam res voci confert, ipsa in se res non habet. Éd. Geyer, p. 32, 1. 8-9. Il y a assez en elles pour que des universaux puissent les signifier : communem causam impositionis nominis ad singulos, secundum quod ipsi ad invicem conveniunt. Ibid., p. 30, 1. 8-Ô.

Ayant assuré la signification réelle des universaux, considérons leur signification intellectuelle, voyons quelles intellections ils constituent.

3. Signification intellectuelle des universaux. — C'est toute une psychologie qu'Abélard introduit ici : nous en marquerons seulement les articulations essentielles. Avant de considérer l'intellection des universaux, il faut considérer l'intellection en général.

a) Intellection : conception d'une image. — Le sens use d'instruments corporels et ne peut donc percevoir que ries objets corporels. 11 n'en est pas de même de l'intellection : Intellectus autem sicut nec corporeo indigens inslrumenlo est, ila nec necesse est eum subjeclum corpus habere in quo mittalur, sed rei simililudine contenlus est, quam sibi ipse animus conficit, in quam sua' intelligentia> aclionem dirigil. Ed. Geyer, p. 20, 1. 23-27. Il faut au sens la chose présente. Quand elle l'est, l'intellection l'atteint, comme le sens. Ibid., p. 21, 1. 18-26. Mais, si la chose est absente, il suffit à l'intellect de sa ressemblance, qu'Abélard désigne de multiple façon : rei similitudo, ibid., p. 20, p. 28 ; forma rei quam [intellectus ] concipit, ibid., 1. 20-30; res imaginaria quiedam et ficta, ibid., 1. 31-32; imago, p. 21, 1. 6; forma imaginaria, p. 313, 1. 36; instar quoddam., p. 314, 1. 1; rerum effigies, ibid., 1. 6, etc.. Nous dirons simplement « image » et nous parlerons, comme Abélard, de leur « conception » par l'âme.

Grâce aux images, l'intellection trouve un objet, en l'absence de la chose même; entre l'intellection et l'image, il y a l'opposition d'une action de l'âme à l'objet où elle tend, même opposition qu'entre le sens et la chose sentie : Sicut autem sensus non est res sensila, in quam dirigitur, sic nec intellectus forma est rei quam concipit, sed intellectus actio quœdam est animée, unde inlelligens dicitur, forma vero in quam dirigitur res imaginaria qusedam et ficta. Ibid., p. 20, 1. 28-32. Dans* l'image, l'àme se donne un objet; cela se produit dans l'intellection de toutes choses, même non sensibles, à l'exception des images elles-mêmes : Sed cl ipsam imaginem rei si cogitamus per se ipsam, non pcr aliam imaginem accipere videmur, quia cum ipsa se prasenlel inlellcctui, non est opus pro ea aliam supponere. C.elcras vero res insensibiles non nisi per ima-

NOMINAUSME. SIGNIFICATION DKS UNIYKRSAUX

gines pro eis conslilulas intelligere possumus nec etiam ipse intelleclus. Éd. Geyer, p. 322. 1. 14-21. Quand je parle d'une intellection et que j'y pense, j'en ai une image.

On a soutenu qu'image et intellection d'une chose ne faisaient qu'un : eam \formam ] idem quoa inlellectumvocant, ut fabricant turris quam absente lurre concipioel altam et quadraiam in spatioso eampo contemplor, idem quod intetleclum turris appellant. Éd. Geyer, p. 21, 1. 1. Voyons si les propriétés de l'image, par exemple, la hauteur que je vois dans l'image d'une tour, peuvent être des propriétés de l'intellection. Cette hauteur que nous voyons, même la tour détruite, ne peut être la vraie hauteur, qui se trouve seulement dans la tour; ce n'est donc pas une qualité réelle, mais une qualité feinte; et comment une qualité feinte serait-elle la propriété d'une réalité telle que l'intellection? Reste que cette qualité feinte repose sur une substance également feinte : telle est l'image. Sed pro/eeto vera quad ratura et vera altitudo non nisi corporibus insunt, ficla etiam qualilate nec intelleclus nec u lia vera essenlia /ormari potest. Restât igitur ut sicut l'icta est qualitas, substantia- sit ei subjecla. Éd. Geyer, p. 21, 1. 11-14. L'intellection est un accident de la substance âme ; on ne peut dire de l'image qu'elle soit substance, ni accident, [forma ] quam neque substantiam neque accidens appellare possumus, p. 20, 1. 35-36; cf. p. 314, 1. 30-31; 315, 1. 5-6. Ces conceptions, ces fictions de l'esprit ne sont pas de vraies existences : imagines rerum qu;v ftgmenta quttdam sunt animi et non existentiie vera', p. 315, 1. 18-19. Elles ne sont rien : nil penilus esse concedimus, ibid., 1. 12. De cette irréalité des images conçues par l'esprit, Abélard rapproche l'irréalité de l'image que nous voyons dans un miroir : eu speculi imago quœ visui subjecla apparere videlur, nihil esse vere dici potest, p. 21, 1. 14- 16. Les images nous placent dans un ordre où il n'y a ni accident, ni substance, ni existence vraie; dans l'intellection d'une chose en son absence, il y a conception d'un objet irréel : voilà l'image, la ressemblance de la chose. L'intellection, qui est une action réelle de l'âme, peut être dite aussi cette ressemblance, mais seulement parce qu'elle est conception de l'image, quia scilicet id quod proprie rei similitudo dicitur concipil, p. 21, 1. 7-8; cf. p. 322, 1. 28-29. Ayant examiné la nature des images en général, voyons s'il n'en est de différentes sortes :

Il y a des images propres à un individu et des images communes à plusieurs : qua>dam [imagines ] proprise sunt et pro una certa substantia constitutte, quœdam communes, ad plura scilicet se habentes œqualiter. Nam per « Socrates » hoc nomen ad propriam applicamus, per « homo » ad communem et quasi vagam, p. 316, 1. 12-16; cf. p. 21, 1. 27; p. 22, 1. 24. — Nous cherchons un objet à l'intellection de l'universel; le voici : de même que l'intellection du singulier, en l'absence de la chose, implique conception de son image propre, l'intellection de l'universel sera conception d'une image commune. Mais l'intellection tient-elle dans la conception d'une image?

b) Intellection : attention à la chose : abstraction. — Les images ne sont que des signes : imagines tanlum pro signis constituimus non eas quidem signifleantes, sed in eis res altendentes, p. 328, 1. 35-36. Altentio rerum per imagines : voilà l'intellection, où paraît la raison, non pas la simple conceptio imaginum, où ne se manifeste que l'imagination. Ibid., 1. 34. Abélard définit ainsi le discernement qui est la raison même : est enim discretio vis deliberandi et allendendi rerum naturas vel proprielales. Ibid., p. 329, 1. 25-26. Nous savons comment se définit une saine intellection : [intelleclus ] per quem altcndimus uli res se habent, p. 326, 1. 31. C'est du point de vue non des images,

mais de l'attention aux choses, qu'il faut se demander si l'intellection de l'universel est une saine intellection.

L'intellection de l'universel envisage les choses par abstraction : intelleclus per abstractionem, p. 25, 1. 15. Ainsi, je considère seulement Socrate comme substance, ou comme homme, ou comme grammairien etc., alors qu'il est tout cela ensemble. Mais .percevoir les choses autrement qu'elles ne sont : vaine intellection 1

Voici la réponse d 'Abélard : l'abstraction serait à condamner, si elle considérait dans la chose une propriété qu'elle n'a pas, mais elle considère seulement une des propriétés qu'elle a : nihil nisi quod in ea est inlelligo, sed non omnia quiv habet attendo, p. 25, 1. 25. L'abstraction serait encore à condamner, si elle considérait que la chose ne possède qu'une propriété et la réalisait à part, mais elle considère seulement la chose dans cette propriété qu'elle conçoit seulement à part : Non enim res hoc tantum habet, sed tanlum attenditur ut hoc habens, ibid., 1. 28-29; intelleclus per abstractionem divisim attendit non divisa, ibid., p. 26, 1. 23. La chose est considérée dans la réalité de son état, non alio quidem statu quam sit, ut supra dictum est, p. 25,1. 30-31 : Abélard se réfère ici à l'idée de status qui assure la signification réelle des universaux. Il paraît aussitôt que, constituant une intellection d'un état des choses, ces universaux possèdent la signification intellectuelle.

Reste cependant que dans V intelleclus per abstractionem, la manière de connaître n'est pas la manière d'exister : alius modus est intclliç/endi quam subsislendi. Separatim namque luvc res ab alia non separata intelligitur, cum tamen separatim non existât, p. 25, 1. 31- 32. « Abstraction » fait penser au « réalisme modéré », d'autant plus que des lignes de saint Thomas rappellent ce texte d'Abélard; cf. Ueberweg-Geyer, Grundriss der Geschichle der Philosophie, 11e éd., t. ii, p. 218. A mesure cependant que se développe l'histoire de la pensée médiévale, on aperçoit que le même mot d'abstraction peut couvrir des pensées très différentes; cf. J. Rohmer, La théorie de l'abstraction dans l'école franciscaine d'Alexandre de Halis à Jean Peckam, dans Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age, 3e année, 1928, p. 105 sq. L'abstraction thomiste est transmutation du sensible en intelligible; nous sommes en métaphysique : il s'agit de libérer une forme de sa matière. Avec Abélard, nous sommes seulement en psychologie : il s'agit seulement de considérer, de différentes façons, les choses et leurs images; l'abstraction est discernement, attention. Rien de plus.

4. Signification imaginaire des universaux. — Nous voulions assurer aux universaux la double signification, réelle et intellectuelle, qui convient à des termes. Ce faisant, nous avons découvert une troisième signification :

a) Triple signification des termes. — J'entends un nom : je pense à la chose; j'ai la même pensée que celui qui parle; je conçois l'image de la chose; le nom signifie la chose, l'intellection et l'image même : quippe eas [imagines ] concipere per nomina quid aliud. est quam per ea significari ? Éd. Geyer, p. 24, 1. 27-28. Cette signification imaginaire vient en dernier lieu, car les termes se rapportent d'abord aux choses et aux intellections; voici la raison de leur institution : ut videlicet de rerum naturis doclrinam facerent, non de hujusmodi figmentis, et intelleclus de rébus constituèrent, non de figmentis, sed tanlum per figmenla, p. 315, 1. 30-32. Les images ne sont que des signes, nécessaires à l'intellection des choses absentes. r,

b) Image et idée. — A propos des images des choses, Abélard évoque les idées platoniciennes : quidam vero

Page 1