ODON DE SOISSONS — ODORIC DE PORDENONE
Il n'est pas impossible que plusieurs ouvrages qui portent dans les mss. le nom de maître Odon ou Othon, ne doivent être rapportés à notre Odon, en particulier une Philosophia moralis (ou Philosophia nwralis ex dictis oratorum, poetarum... imo ex S. S. ou encore Isagoge in moralem philosophiam). Voir Montfaucon, Bibliotheca bibliothecamm, t. h, p. 1135 A, p. 1256 B, 1259 A, D, 1251 A. Mais Odon de Soissons est certainement l'auteur d'un ouvrage intitulé Quœstiones ou Senlenliœ M. Odonis Suessionensis poslea abbatis Ursi Campi, tandem episcopi Tusculanensis, sur lequel Hauréau a d'abord attiré l'attention et qui a été publié, au moins partiellement, par Pitra, d'après le ms. lat. 3230 de la Bibliothèque nationale. Pitra distingue, dans le ms. qu'il édite, deux parties de caractère assez différent, bien que le ms. ne porte aucune espèce de division. Dans la première qui compte 125 courts paragraphes, la réponse à la question posée dans le titre est donnée par un appel à une autorité soit scripturaire, soit patristique. A cette question par exemple : Quœnam dœmonum potestas et qualis conceditur in peccatores? n; 88, l'auteur répond en alléguant le texte de Matth., vni, 31, un mot de Bède, quelques sentences de saint Augustin et de saint Ambroise. Dans la seconde partie distinguée par Pitra, la méthode est toute différente, et la discussion des divers aspects du problème posé tient une grande place, diverses solutions sont proposées, après quoi la réponse est donnée soit par un appel à une autorité, soit par un dicimus quod (quelquefois sous ce titre : déterminât io). Dans les questions qui suivent le n. 288 (p. 98 de Pitra), intervient assez ordinairement un magister : De hac dubitat magister, concedit magister, dicil magister. Le magister en question est certainement à plusieurs reprises Pierre Lombard dont les Sentences sont expressément citées; voir p. 140 : non audemus (determinare) quoniam obviunt auctoritates et forte oeritas et Magistri nostri in Sententiis votuntas; cf. p. 158; p. 183 : sicul habetur in Sententiis; p. 187 : Magister P. L.. non erat in hac sententia. Mais ailleurs le magister est Odon lui-même; ainsi à cette même page 187, à la suite de la citation du Lombard, on lit : Et nos ergo, dicit magister, sequentes magistrum nostrum, similiter dicimus. On lit, p. 118, solutio secundum magistrum O(donem) etc. Pitra avait proposé la solusion suivante : Sauf dans les passages où Pierre Lombard est explicitement désigné, le magister est Odon lui-même. Le texte que nous lisons dans le ms. n'est pas une rédaction personnelle d'Odon, mais d'un de ses disciples, celui que, dans une lettre conservée, il appelle son prœpositus scholœ et cette rédaction nous donnerait la physionomie des leçons d'Odon, faisant débattre le pour et le contre des problèmes par ses élèves, intervenant finalement pour clore la discussion. Hauréau n'a pas souscrit entièrement à cette thèse. Selon lui, et le P. Chossat s'est rallié à ce point de vue, ceci n'est vrai que de la partie du ms. correspondant aux p. 98-187 de l'édition. Ce qui précède, au contraire, ce seraient les notes d'Odon lui-même; cette vue semble confirmée par l'étude comparative des autres mss. En tout état de cause, le ms. 3230 donnerait une idée assez exacte des questions soulevées dans les cours de théologie au milieu du xne siècle. Malheureusement les notes ici accumulées demanderaient un classement; quelque liberté que l'on suppose à la discussion, il est trop clair que l'exposé théologique devait suivre une marche rationnelle; or on serait bien embarrassé de trouver un plan quelconque dans les Quœstiones d'Odon d'Ourscamp. Le ms. de Douai, n. 434 contient, fol. 49 sq., des Quœstiones diversœ sec. Cancellarium, magistrum Odonem, magistrum Petrum de Barro, et autres docteurs anciens qu'il y aurait intérêt à comparer avec celles-ci.
Outre les Quœstiones magistri Odonis, le ms. 561 (anc. 519) de Cambrai contient quinze sermons du même et onze lettres; les trois dernières ne laissent aucun doute sur son élévation à l'évêché de Tusculum; la ixe annonce aux abbés de Cîteaux et de Clairvaux sa promotion à ce siège la xe répond à O., consul de Borne, qui l'a félici té de sa nouvelle dignité, dans la xi», où il se dit ministre de l'Église de Tusculum, Odon consulte l'abbé de Cîteaux sur des difficultés qu'il éprouve. De ces lettres, Pitra a publié la irc et la vu8, adressées au pape Alexandre III, et la vi8 adressée à Thomas Beckct : il a donné aussi un des sermons sur le texte Egredietur virga de radice Jesse. Ce sermon est aussi fourni par le ms. de Tours, n. 472, p. 169.
Le texte des Quiesliones a été publié pour la première fois par J.-B. Pitra, dans Analecla novissima, t. n, Paris- Tusculum, 1888, p. 1-187; les lettres et le sermon cité, ibid., p. xxxix-xlvii. Il faudrait tenir compte, pour une étude, du texte des autres mss.: Paris, lat. 3230, 14 807, 14 868, i-T 990; Cambrai, n. 561 (ancien 519); Troyes, n. 140; Dijon, n. 219.
La question des personalia d'Odon de Soissons, est bien débrouillée par B. Hauréau, dans Notices et extraits des mss. de la Bibliothèque nationale, t. xxiv b, 1876, p. 204- 235, où Odon de Soissons est clairement distingué d'Odon de Châteauroux; Pitra, loc. cit., p. îx-xx, ajoute quelques précisions à l'aide des lettres du ms. de Cambrai; Hauréau revient sur la question dans le Journal des Savants, 1888 p. 357-366. — Cf. M. Grabmann, Die Gesch. der scholastichen Méthode, t. n, 1911, p. 25 sq. et passim; J. de Ghellinck, Le mouvement théologique au XIIe siècle, Paris, 1914, p. 128; M. Chossat, La Somme des Sentences œuvre de Hugues de Mortagne, Paris-Louvain, 1923, p. 48-57, ce dernier a bien montré comment l'on a pu faire à maître Odon (de Soissons) l'attribution de la fameuse Summa Sententiarum, faussement donnée à Hugues de Saint- Victor, et qui n'est pas davantage d'Odon de Soissons, ni d'Odon de Saint-Père.
É. Amann.
8. ODON DE SULLY, évêque de Paris de 1196 à 1208. — Né à la Chapelle d'Angilon (département du Cher), Odon était d'une famille très illustre, apparentée aux maisons de Champagne, d'Angleterre et de France. Au témoignage de Pierre de Blois, il fit à Paris de brillantes études, et se fit également remarquer par sa grande piété. De bonne heure nommé chantre de Bourges, dont son frère Henri était archevêque, il fut élu en 1196 au siège de Paris; il n'avait guère qu'une trentaine d'années. Nous n'avons pas à mentionner ici les actes de son épiscopat; Odon mourut le 13 juillet 1208. — Le théologien doit connaître les Synodicse conslitutiones, qu'il fit rédiger et qui ont été considérées comme les plus anciens Statuts synodaux du clergé de Paris. Elles n'intéressent pas seulement l'historien de la discipline ecclésiastique, mais encore et surtout l'historien des sacrements, particulièrement de l'eucharistie, de la pénitence et du mariage.
Texte des Constitutiones, dans les diverses collections conciliaires et finalement dans P. L., t. ccxn, p. 57-68. — - Notices littéraires et historiques : Fabricius, Bibliotheca lalina mediie et infimw œtatis, t. v, Hambourg, 1736, p. 465- 466; Gallia christiana, t. vu, 1744, col. 78-86; Daunou, dans Hist. litt. de la France, t. xvi, 1824, p. 574-583, notice reproduite partiellement dans la 2e édit. de Ceillier, Hist. des aut. ecclés., t. xiv b, 1863, p. 890-893; Denifle et Châtelain, Chartularinm universii. Parisien., t. i, 1899, p. 12, 35, 63, 82, 87, 88.
É. Amann.
ODORIC DE PORDENONE (Le Bienheureux), frère mineur (xme-xive siècle). — Né à Pordenone, dans le Frioul, vers 1265, d'un soldat d'Ottokar, roi de Bohême, il revêtit la bure franciscaine, à l'âge de quinze ans, soit en 1280 environ. Ordonné prêtre dans sa vingt -cinquième année, il passa, avec l'assentiment de ses supérieurs, quatre ou cinq ans ,
ODORIC DE PORDENONE
en Provence, dans un ermitage, au fond d'une forêt, sans jamais vouloir accepter aucune charge supérieure. Ces longs mois de solitude, entre la vingt-cinquième et la trentième année, avec les aspirations qu'elle provoque, furent le préliminaire spirituel de ses voyages. Tout à coup, vers 1297 — il a dépassé la trentaine — nous le trouvons, sans transition, dans le fourmillement humain, sous la lumière froide de la Tartarie septentrionale, au milieu du monde épais de ces infidèles qui, quelques décades auparavant, débordaient les frontières de la Bohême. Il connaît non seulement leur langue, mais leurs dialectes. Il sert d'interprète à son supérieur. Il le stupéfie par sa virtuosité de polyglotte. Au milieu du peuple mongol qui n'est, somme toute, qu'une vaste caravane armée, toujours en marche, ignorant aujourd'hui le ciel qui l'éclairera demain, il vit, lui, l'ancien ermite, en pays vague, la vie errante. Il parcourt sans relâche le monde informe et sans limite de la steppe, cela pendant dix-sept ans. En 1314, il est de retour à Venise. Il a cinquante ans. Il semble qu'il soit un vieux missionnaire, un missionnaire honoraire, que sa vie active soit close. Mais pour nous, elle va seulement commencer. La volonté lui vint de passer la mer une seconde fois. En cette même année 1314, Odoric quitte Venise et débarque à Trébizonde, sur les côtes asiatiques de la mer Noire, un des points de suture entre l'Occident et l'Asie moyenne et, par celle-ci, avec l'Extrême-Orient. De là, il se met en route dans la direction du Sud et se dirige d'abord sur Erzeroum. Après une halte pittoresque à Zigana, il gravit péniblement les montagnes d'Arménie, arrive à Erzeroum, puis descend en Chaldée, puis arrive à Tauris. Dix jours de marche l'amènent à Sultanieh,. capitale de la Perse mongole. De Sultanieh par Kashan, Odoric, marchant toujours vers le Sud, gagne Yezd, la capitale des sables. Au sortir des passes de Perse, il rencontre la cité morte de Persépolis et, de là, il vient en Chaldée. Son voyage, jusqu'ici, n'a été qu'une série de séjours apostoliques. Partout, le long de sa route, il s'arrête, prêche, enseigne, convertit et baptise.
Odoric resta quelque temps en Chaldée et ce n'est qu'en 1323 ou 1324 qu'il la quitta. Entre temps, il avait repris la direction de l'Arménie, d'où il était parti et était revenu en arrière. Il avait gagné Bagdad et il n'était plus qu'à quelques journées de Tauris, à moins encore de Sultanieh. C'était le chemin de retour presqu'achevé et aussi l'écroulement de son grand rêve : gagner la Chine. Mais tout à coup il s'arrête et recommence, mais en sens inverse, la longue et douloureuse pérégrination. Il marche une seconde fois vers le Sud, il s'engage une fois encore dans la triste solitude de la Mésopotamie et arrive enfin à Ormuz, le premier port de l'Inde. Il s'y embarque et, après vingt-huit jours, arrive à Bombay, à la fin de 1323 ou au commencement de 1324. A Tana, Odoric échappe miraculeusement à la mort ; il quitte cette ville persécutrice des chrétiens, en emportant avec lui les corps de trois franciscains, martyrisés en cet endroit peu de temps auparavant : Thomas de Tolentino, Jacques de Padoue et Démétrius de Géorgie. A partir de cette époque, il ne voyage plus seul, mais est accompagné d'un frère de son ordre. Il descend toute la côte occidentale de l'Inde, et en remonte ensuite la côte orientale jusqu'à Méliapour, près de Madras.
A Méliapour, il reprend la mer et visite Ceylan, Sumatra, Java et Bornéo. Odoric, avec son compagnon, étaient les premiers européens qui mettaient les pieds sur le sol de cette dernière île. De Bornéo il passe en Cochinchine, et de là, il arrive finalement, dans le courant de 1325, à Canton, en Chine, hanté toujours par la généreuse passion de gagner le vaste monde à l'empire de la croix. Tout, dans ce monde nouveau, lui semble singulier et extraordinaire. Odoric reprend ensuite la
mer pour Zeïtoum, où il débarque après avoir lentement caboté le long de la côte pendant vingt-sept longues journées. A Zeïtoum, Odoric est à un des points culminants de son voyage. Zeïtoum est l'actuel Tchinan-tchou-fou du Fo-Kien, en face de l'île Formose. A l'époque d'Odoric, son port était le plus important de l'Empire -du Milieu. Il se retire dans le couvent des frères mineurs, qu'y avaient fondé, en 1310, des missionnaires franciscains, envoyés par Jean de Mônt- Corvin, O. F. M., archevêque de Pékin. Il dépose les reliques des martyrs de Tana dans la belle et vaste cathédrale, construite par une riche dame arménienne. Peu après, il se met en route pour Pékin, afin d'y rejoindre Jean de Mont-Corvin, encore en vie. Il traverse la Chine du Sud, passe par Fou-Tcheou, Hang- Tcheou, Nankin et arrive enfin, par Yang-Tcheou et le Grand Canal, à Pékin, où les frères mineurs avaient déjà trois églises.
Après y avoir séjourné, prêché et évangélisé pendant trois années, Odoric quitte Pékin, en 1328, pour regagner l'Italie, y recruter cinquante nouveaux missionnaires, et revenir mourir sous le ciel lumineux de la Chine. Tel était le vœu de son cœur, mais Dieu en disposa autrement. Après deux ans de voyage, après la traversée de l'Asie parle Tangut et les solitudes glacées du Thibet, il revit en 1330, 1 es quais de Venise, Padoue et son couvent d'Udine, où il s'arrêta pour y mourir le 14 janvier 1331. Odoric fut mis au rang des bienheureux, le 2 juillet 1755, par Benoît XIV.
Odoric a raconté ce long voyage à travers l'Asie, et décrit les pays et les provinces qu'il a traversés dans son célèbre ouvrage, intitulé Itinerarium, ou Liber de mirabilibus mundi ou Descriptio lerrarum, qui donne un vaste panorama de l'Asie, au début du xive siècle. Odoric y fait entrevoir sobrement la mesure et le relief du continent dont l'Europe n'est qu'une annexe. Il en ébauche la géographie dans ses grands linéaments. Après l'avoir parcouru pendant trentetrois années, il nous en fait deviner les splendeurs et les faiblesses, les vertus latentes de ses habitants, leurs misères et leurs crimes. Il jette des éclats de lumière sur l'Orient, sur les races qui y exercent la primauté, sur les hommes, sur les mœurs atroces ou louables, sur les coutumes, sur les temples, sur les pagodes, sur les routes, sur les ports, sur les villes innombrables. L'ethnographie, l'histoire et la géographie lui doivent des acquisitions magistrales, encloses dans une langue familière.
Odoric fit l'astronomie de l'Inde, de Java, de la Chine. Il parla, le premier, des ruines de Persépolis, des murs de Lhassa encadrés de noir, de Bornéo, des indigènes ignobles de telle île malaise et des Chinois impassibles. En phrases simples et nues, il écrivit un des plus vastes poèmes de la route qui existe. Certes, dans ses allées et venues, il y a des tâtonnements, des doutes, des désarrois; mais il y a surtout des constatations aux conséquences lointaines. La véritable ligne de démarcation entre 1 'âge de l'ancienne géographie et celui de la nouvelle, passe en partie par Odoric. Ses apports contribuèrent pour une bonne part à différencier l'époque périmée de celle qui vint après lui.
La plus grande circonspection dans le choix du texte s'impose à qui veut étudier l' Itinerarium du bienheureux Odoric. Étant d'une extrême brièveté, il était, plus que tout autre, exposé à être grossi par l'imagination ou par la demi-érudition des copistes; c'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Ceux-ci interpolèrent dans son texte des notions étranges, tirées des œuvres des géographes anciens ou de voyageurs crédules et superficiels et toutes sortes de fables bizarres. 11 arriva bien souvent qu'on amalgamât les trois narrations de Marco Polo, d'Odoric et de l'ineffable Mande-
ODORIC DE PORDENONR
■ville; ou bien, tel éditeur choisissait bien un texte unique, celui d'Odoric, mais il le farcissait des histoires les plus extravagantes de Mandeville. A tout cela vint ■s'ajouter la fantaisie des illustrateurs, miniaturistes •et, plus tard, des graveurs. Ces derniers s'attachèrent surtout à ce qu'il y avait de plus pittoresque, souvent de plus faux. D'où les extraordinaires images d'hommeschiens, d'animaux à têtes humaines et d'autres monstres semblables, dont ils trouvaient d'amples descriptions dans les passages de Mandeville, intercalés dans le texte d'Odoric. C'est donc ici, plus que partout ailleurs, qu'il faut recourir aux manuscrits primitifs, et surtout aux deux suivants : 1. Le manuscrit 343 de la bibliothèque communale d'Assise, 57 feuilles in-folio, écriture du xive siècle. C'est la première rédaction que l'on peut dire officielle de V Itinerarinm. Odoric, revenu de l'Extrême-Orient, la dicta sur l'ordre de Guidotto, ministre de la province de Venise, à son confrère fr. Guillaume de Solagna, près Bassano. La dictée fut faite, en latin, au mois de mai 1330, au grand couvent de Saint-Antoine, à Padoue. Le P. Golubovich, dans Arch. franc, histor., 1917, p. 24, et dans Biblioteca bio-bibliografica délia Terra Sanla e dell' Oriente francescano, t. m, p. 379, le considère, après J. H. Sbaralea, Supplementum, t. n, 2e édit., Rome, 1921, p. 236- 237, comme écrit de la main même de Guillaume de Solagna. Ce n'est donc pas Odoric qui écrivit, mais c'est le frère Guillaume qui écrivit et rédigea. Il le dit lui-même et il prend la responsabilité de la rédaction : « J'ai rédigé, déclare-t-il, ce que j'ai recueilli de la bouche de fr. Odoric, et je n'ai pas cherché à m'exprimer en un latin difficile et orné, mais j'écrivais comme il racontait, afin que tous comprissent facilement ce qu'il a dit et ce que j'ai écrit ». Nous sommes donc ici en présence non pas du style écrit, mais du style oral mis par écrit. Des manuscrits analogues à celui d'Assise se trouvent, d'après Sbaralea, op. cit., à Bâle, bibl. de l'Université, cod. D IV S; à Brème, bibl. communale, cod. b. 2. d. ; à Cambridge, Corpus Christi Collège, cod. 407, antérieur à 1350; à Londres, British Muséum, cod. Arundin. 13 et cod. Reg. 14. C. xiii, tous les deux de la même époque que le précédent; à Munich, bibh royale, cod. lat. 21259; à Oxford, bibl. Bodléienne, cod. Digb. 11 et 166; à Paris, bibl. nationale, cod. lat. 2 584; au Mont-Cassin, cod. 276; à la bibl. vaticane, cod. lat. 5 256.
Le second manuscrit est le codex 737 de la bibliothèque de Saint-Omer, écrit à Malines, le 20 février 1448. Tandis que le précédent est sur parchemin, celui-ci est sur papier. Il ne contient pas le même texte, mais bien celui de fr. Henri de Glatz. Celui-ci, se trouvant à Avignon en 1331, y transcrivit une copie de l'ilinerarium que quelques compagnons d'Odoric, après la mort de celui-ci, avaient portée à la Curie, pour la soumettre au souverain pontife. C'est le texte de fr. Guillaume de Solagna, complété avec l'aide des compagnons d'Odoric, particulièrement de fr. Marchesino de Bassano, qui y ajouta, à la fin, trois chapitres. Comme le fr. Guillaume de Solagna, le fr. Marchesino faisait partie de la même province que le bienheureux Odoric et, comme lui, l'avait connu. Cette première transcription, Henri de Glatz, la revit neuf ans plus tard, en 1340, à Prague. .C'est cette deuxième rédaction d'Henri de Glatz, celle de Prague 1340, que donne le ms. 737 de Saint-Omer. Un texte analogue se trouve dans les mss. de la bibl. royale de Berlin, cod. theol. qu. 141, et de la bibl. royale de Munich, cod. lat. 903. Le Chronicon compendiosum de mundi exordio usque ad annum 1331, que L. Wadding, Scriptores ordinis minorum, 2e édit., Rome, 1906, p. 181, attribue à Odoric de Pordenone, mais que J. H. Sbaralea, op. cit., p. 297, donne sans preuves à Jean de Mortiliano, est considéré par les continua-
teurs de Sbaralea, op. cit., p. 298, sur la foi du cod. 341 de la bibl. communale d'Assise et du cod. lat. 5006 de la Bibl. nationale de Paris, comme une œuvre d'un certain frère, appelé Elemosina.
Quant aux Sermones dinersi et aux Epistolœ mullie, que plusieurs auteurs attribuent à Odoric de Pordenone (p. ex. : L. Wadding, op. rit., Fabricius-Mansi, liibliotheca latina mediœ et infimœ œtatis, t. v, Padoue, 1754, p. 150), d'autres ou bien n'en font aucune mention, comme la Catholic encyclopedia, t. xn, col. 281, le Kirchenlexikon, t. ix, col. 697-701 et le Kirchliches Handlexikon, t. ii, col. 1193, ou bien, comme J. J. Lirutî, dans Notizie de' letlerali del Friuli, t. i, Venise, 1760, disent n'en avoir pu retrouver ni exemplaires, ni copies.
Les éditions de l'ilinerarium ont été faites sur l'un ou l'autre des textes signalés ci-dessus. Citons les suivantes :
1° Celle de Richard Ilackluyt : Incipit Itinerarium fratris Odorici fratrum minorum de mirabilibus orientalium Tar tarorum, dans le second volume de l'ouvrage, intitulé : Principal navigations, voyages, traffiques and discoueries of the english nation, p. 39-53, imprimé à Londres chez G. Bishop, R. Newberry et R. Barker, en 1599. Le cod. Reg. 14. C. XIII forme la base de cette édition, de sorte que le texte est conforme à celui de Guillaume de Solagna. Après le texte latin suit, aux p. 53-67, la version anglaise, dans laquelle on a omis les chapitres : De marlyrio fratrum et De miraculis quatuor fratrum occisorum; — 2° Celle du P. Giuseppe Venni, conventuel, intitulée : Elogio storieo aile gesla del beato Odorico dell'Ordine de' Minori conventuali con la storia da lui deltata de' suoi viaggi asiaiici illustrata da un religioso dell' Ordine stesso, à Venise, en 1761, chez Antonio Zatta, grand in-4° de viu-152 p. L'édition a été faite sur un manuscrit, donnant le texte de Guillaume de Solagna ; — - 3° Celle du P. Marcellino da Civezza, O. F. M., intitulée : B. Fralris Odorici de Foro Julii (Frioul) ordinis mitlorum. lier ad parles infidelium a fratre Henrico de Glars ejusdem ordinis descriptum, nunc vero primo in luce edilum ad fidem mss. codicis bibliothecœ regiœ Monacensis (cod. lat. 903). C'est un appendice à son ouvrage : Storia universale délie missioni francescane, t. m, Rome, 1859, p. 739-781; — 4° Celle du colonel Henri Yule, dans son Cathay and the Wag Thither, collection de notices médiévales sur la Chine, traduites et éditées par le colonel Henri Yule, imprimée par la Hacklugl Society à Londres, en 1866, en 2 volumes in-8° de cclhi-250; 253-596 p. avec app. de xcvm pages et 3 cartes. Dans le premier volume, p. 1-162, on a : The Travels of Friar Odoric of Pordenone. Dans le premier appendice, p. i-xlii, du t. n il y a : Latin text of Odoric, from a ms. in the Impérial library at Paris (Bibl. nation., cod. lat. 2584) wilh varions readings. La lecture s'accorde donc avec le texte de Guill. de Solagna Dans un deuxième appendice du même tome, p. xlu, l-xin, on trouve : Old italian text of Odoric, from a ms. in the Palatine library at Florence (E. 5, 9, 6, 7) ivith various readings; — 5° Celle du P. Teofilo Domenichelli, O. F. M. : Sopra la vita e i viaggi del beato Odorico da Pordenone dell' ordine de' minori. Studi con documenli rari ed inedili del chierico francescano Fr. Teofdo Domenichelli solto la direzione del P. Marcellino da Civezza, O. M., Prado, 1881, in-8°, de 410 p., avec une carte de l'Asie, sur laquelle est tracée l'itinéraire d'Odoric. Le vol. contient, aux p. 153-200, B. Odorici Itinerarium, en latin d'après le cod. lat. 903 de la bibl. royale de Munich. Il donne donc, comme Marcellino da Civezza, le texte de Henri de Glatz. Il donne aussi, aux p. 201-255, une version latine du même itinéraire sur la base du codex Cil. Cl. VI.de labibl. Saint Marc de Venise; — ■ 6° Celle, enfin, de Henri Cordier : Les voyages en Asie, au XIV* siècle, du bienh. Frère Odoric de Pordenone, religieux de S. François, publiés avec une introduction el des noies, ouvrage orné de fac-similé, de gravures et d'une carte, Paris, Leroux, 1891, grand in-8°, clvhi- 602 p. ; donne la version française de 1* Itinerarium, faite par Jean Le Long, et contenue dans les mss franc. 1380 et 2810 de la Bibl. nationale de Paris. L.' Itinerarium avait, d'ailleurs, déjà été publié auparavant, d'après la version française du cod. franc. 1380 dans : L'Hystore merveilleux... du grand empereur de Tartarie, à Paris, en 1529 et, d'après la version française du ms. franc. 2810, dans : L'Extrême Orient au Moyen Age, d'après les manuscri s d'un flamand de Belgique, moine de Saint-Bertin à Saint Orner,
ODORIC DE PORDENONE — ŒCOLAMPADE
à Paris, chez E. Leroux. Le texte de Henri de Glatz a servi de base aux bollandistes, dans leurs travaux sur Odoric de Pordenone, dans Acta sanclorum, janvier, t. i, p. 986.
Ij' Itinerarium a été traduit en plusieurs langues. A côté des éditions déjà signalées, nous pouvons mentionner des versions latines dans le cod. 383 de la bibl. Riccardiana, las cod. Mugliabech. Cl. XIII, 68 et Pulat. E. 5, 9, 6, 7, de la bibl. nationale de Florence, les cod. lai. 5256 et Urb. lai. 1013 de la bibl. vaticane, le cod. Cil. Cl. VI de la bibl. Saint-Marc à Venise; — des versions françaises, 1° d'après la traduction de J. de Vignay, dans le cod. Reg. 19. D. 1 du British Muséum à Londres; 2° d'après la traduction de J. Le Long : dans le cod. 125 de la bibl. de Berne, le cod. 667 de la bibl. de Besançon, les cod. franc. 1380, 2810 et 12 202 de la bibl. nationale de Paris.
A côté des éditions mentionnées et des ouvrages déjà cités, on peut consulter : L. Wadding, Scriptores ordinis minoruni, 2e édit., Rome, 1906, p. 181; .1. H. Sbaralea, Supplementum ad scriptores trium ordiniirn S. Francisci, t. il, 2e édit., Rome, 1921, p. 296-298; Nuova raccolta d'opuscoli scientifici e filologici, t. xxv, Venise, 1773, n. ix, p. 127-145; F. Kunstmann, Der Missions-Bericht des Odoricus von Pordenone, dans G. Philipps' und G. Gôrres historisch-politische Bldtter fur das kalholische Deulschland, t. xxxvm (1856, Lu), p. 507-537; M. Gnauck, Odorich von Pordenone, ein Orient-Reisender des 14. Jahrhunderts, Leipzig, 1895 ; surtout, G. Golubovich, Il B. Fr. Odorieo du Pordenone, O. F. M., Note criliche bio-bibliografiehe, dans Arcliivuni franciscanuin historieum, t. x, 1917, p. 17- 46, et dans Biblioteca bio-bibliografica délia Terra Sanla '■ delV Oriente francescano, t. m, Quaracchi, 1919, p. 374- 394, et H. Matrod, Notes sur le bienheureux- Odorie de Pordenone ( 1265-1331) , dans études franciscaines, t. xl, 1928, p. 19-41, 153-172, 481-503 et 612-634. Nous avons consulté surtout cette dernière étude.
A. Teetaert.
OECOLAMPADE. « Réformateur » de Bâle (1482-1551). — Il appartient aux hommes de second plan parmi les promoteurs de la « Réforme protestante ». On l'a surnommé parfois non sans une forte exagération — le saint Jean de la Réforme, parce que, en face de personnalités hardies, impétueuses ou violentes, telles que Luther, Zwingle, Farel, Karlstadt, Mûnzer et Calvin même, il peut passer pour un modèle de douceur. Il se situe auprès de Mélanchthon, savant et modéré comme lui, parti comme lui de l'humanisme pour s'engager ensuite dans le mouvement de révolte contre l'Église et le pape. On verra brièvement : I. Sa vie; II. Son action réformatrice à Bâle. III. Sa position particulière dans la question sacramentaire.
I. Vie. — Jean Oecolampade figure sur la liste matricule des étudiants de Heidelberg sous le nom de Heussgen. Des amis hellénisants traduisirent sow nom en grec, d'une manière un peu fantaisiste. Le nom grec lui resta. Il était né en 1482. à Weinsberg, ville qui faisait alors partie de l'Électorat palatin. Son père l'aurait volontiers dirigé vers le commerce. Mais sa mère, née Pfister et originaire de Bâle, femme très pieuse et de nature délicate, décida qu'on le laisserait cultiver son penchant pour l'étude. De l'école de Heilbronn, il passa à l'université de Bologne, célèbre depuis le Moyen Age pour ses chaires de droit. On le trouve, en 1499, à Heidelberg, en qualité d'étudiant de théologie. Mais il semble avoir été rebuté, comme tant d'autres jeunes gens de sa génération, par les formes arides et les subtilités excessives de la science théologique, telle qu'on l'enseignait alors. Cette répulsion de la jeunesse, en cette fin du XVe siècle, pour la se.olastique décadente, est l'une des causes les plus frappantes du mouvement révolutionnaire que nous appelons la Réforma protestante. Pour se soustraire aux fastidieuses discussions de l'école, on se portait soit vers les mystiques, soit vers l'humanisme naissant. Oecolampade fut, à Heidelberg, le disciple de l'humaniste Jacques Wimpheling. Il apprit à goûter les mystiques de l'école de Saint-Victor et, parmi les modernes, Gerson. A peine devenu
bachelier, en 1503, il fut choisi comme précepteur des jeunes fils de l'électeur Philippe le Sincère. La vie de cour lui déplut. Ses parents fondèrent pour lui une prébende à Weinsberg. Bientôt les études le reprirent. Il fut, en 1512, le disciple de l'illustre Reuchlin à Stuttgart. L'année d'après, il est immaatriculé à Tubingue, où il fait la connaissance du très jeune et déjà célèbre Mélanchthon. Ils étudient ensemble les classiques grecs. Ils se lient d'une solide amitié. L'année 1514 le retrouve à Heidelberg, où il entre, en rapports avec Brenz et Capito.
Oecolampade est alors un prêtre très fervent qui parle de Jésus, dans ses sermons (de Weinsberg, imprimés dès 1512) avec une piété touchante. Il a une grande dévotion pour Marie. Il ne parle de la vie monastique qu'avec éloge et comme d'un idéal qui le séduit. Par ailleurs, il montre une grande application à l'étude des langues anciennes. Il apprend l'hébreu sous la direction du juif converti, Matthieu Adriani.
En 1515, son ami Capito, grand pourchasseur de bénéfices, l'attire comme prédicateur à Bâle. Oecolampade y rencontre Érasme, qui le prend comme secrétaire, en vue de la publication de son Nouveau Testament en grec.
Mais, après avoir pris sa licence, en 1516, Oecolampade quitte Bâle, retourne à Weinsberg revient à Bâle en 1518, pour y recevoir le bonnet de docteur, se remet au service d'Érasme, puis se sépare de lui pour devenir prédicateur à Augsbourg (décembre 1518). C'est alors qu'il échappe à l'influence d'Érasme pour entrer en contact avec le mouvement luthérien. Toutes ses accointances le portaient vers ce mouvement. Il approuvait surtout les critiques méprisantes de Luther contre la scolastique et sa méthode de recours aux sources bibliques. Il prit position en 1519, par un écrit dirigé contre Jean Eck : Canonicorum indoctorum lutheranorum ad J. Eccium Responsio.
Soudain il étonne ses amis en entrant le 23 avril 1520 au couvent des Brigittins d'Altomùnster. En réalité, il ne se trouvait bien nulle part. Le cloître lui fut bientôt insupportable. Il en sortit en février 1522, chercha vainement un poste de professeur d'université à Heidelberg ou Ingolstadt, et trouva pour quelque temps refuge auprès de Franz de Sickingen, dans la forteresse d'Ébernburg, en qualité de chapelain de cour. Ce milieu le rebuta. L'invitation d'un libraire de Bâle, en novembre 1522, l'attira dans cette ville et mit fin à ses pérégrinations.
IL L'activité réformatrice a Bale. — La bourgeoisie instruite des villes avait très vite — plus vite que les princes — manifesté une vive sympathie pour les innovations luthériennes. Il s'agissait de secouer le joug du pape et de I'évêque. Le recours à la Bible était une formule à la fois commode et attirante. Partout les prédicateurs gagnés à la cause de Luther se montraient prompts à réclamer la protection du Conseil contre l'autorité ecclésiastique et à faire juges des questions théologiques, transportées sur le terrain biblique, les notables de la cité laïque.
A Bâle, la majorité du Conseil et une bonne partie de la bourgeoisie adhéraient déjà au réformisme révolutionnaire. Oecolampade se donna pour tâche de briser la résistance des catholiques et d'organiser l'Église protestante du lieu. C'est en ce sens qu'il faut voir en lui le « réformateur » de Bâle.
A la fin de 1522, il n'était encore que vicaire nonrétribué de Saint-Martin de Bâle. Au début de 1523, il devenait professeur à l'université, pour la chaire d'Écriture sainte. Imitant la tactique de Zwingli à Zurich, Oecolampade provoqua des « Disputes » publiques, ou Conférences contradictoires (1523-1524)