‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 111 sur 470 · RATIONALISME. LE PHILOSOPHISME FRANÇAIS · texte numérisé non relu

RATIONALISME. LE PHILOSOPHISME FRANÇAIS

cal, il visait l'apologétique chrétienne la plus gênante pour lui, celle qui considère la croyance chrétienne comme répondant aux exigences de la nature humaine. Sa thèse est simple. Le catholicisme, selon le jansénisme que défend Pascal, ou tout simplement le catholicisme, ne soutient pas l'examen de la raison. A la base de sa démonstration, Pascal met l'énigme de l'homme qu'explique seul le péché originel. Mais l'homme n'est nullement une énigme et, si le péché originel est l'objet de la foi, la raison ne me le démontre pas. Le pari? mais il est faux, indécent, puéril. Il vaut mieux démontrer Dieu par la raison. D'ailleurs, quel intérêt aurais-je à croire en Dieu, s'il prédestine à la damnation la plus grande partie de l'humanité? La misère de l'homme? Mais elle n'existe pas pour qui n'est pas « un misanthrope sublime ». Voltaire soumet également à la critique les preuves que Pascal tire, en faveur de la divinité de Jésus-Christ, des Juifs, de leurs espérances, de leurs prophéties. Il y a lv remarques de ce genre auxquelles s'ajouteront dans la suite dix-huit autres. « C'était la nature, dit Sainte-Beuve, Port- Royal, t. m, p. 399, qui secouait la religion et ressaisissait en jouant toute sa liberté, tout son libertinage. » A ce moment Voltaire est bien en possession de ses idées, de sa méthode. Il est dégagé du christianisme et résolu à le combattre.

d) Autour de ces noms, il faut en citer quelques autres plus ou moins retentissants alors, aujourd'hui bien oubliés. — • Mirabaud (1675-1760), ancien militaire, ancien oratorien, précepteur des filles de la duchesse d'Orléans et qui sera secrétaire perpétuel de l'Académie, 1742. De lui circulaient plusieurs manuscrits : Le monde, son origine et son antiquité; De l'âme et de son immortalité, qui tous deux seront publiés en 1740, par J.-F. Bernard, l'auteur de Cérémonies et coutumes, dans un recueil intitulé : Dissertations mêlées; enfin : Existence de la foi chrétienne ou Motifs pressants pour exciter la foi des chrétiens et pour leur en faire produire les actes, que Naigeon publiera en 1769 sous ce titre : Opinions des anciens sur les Juifs. Réflexions impartiales sur i Évangile. Cf. Lanson, Revue d'histoire littéraire, avril 1912. Mirabaud y attaque le Nouveau Testament et la divinité de Jésus-Christ. Contre la divinité de Jésus-Christ, il invoque son obscurité, le refus des Juifs de croire en lui, le silence de Philon et de Josèphe. Il relève les discordances des évangiles. 11 nie la vérité des miracles évangéliques : peut-être, dit-il, devançant les modernes, n'ont-ils existé que dans l'imagination des disciples. Les contemporains de Mirabaud l'appelèrent le Celse moderne. — D'Argens (1704-1771), ce vulgarisateur forcené des théories déistes — il déteste les athées autant que les inquisiteurs et les moines — de ses contemporains. En 1768, ses Œuvres complètes comprendront 24 volumes : Lettres chinoises, 1738; Lettres cabalistiques, 1739; Le législateur moderne, La philosophie du bon sens, 1739. Cf. E. Johnston, Le marquis d'Argens, 1928. — Toussaint (1715-1772), futur collaborateur de l'Encyclopédie. Dans un livre, Les mœurs, 1748, il refuse à l'autorité et à la foi tout crédit; il affirme sa confiance en la nature humaine et le souverain domaine de la raison. Il ne voit lui aussi comme vertus de l'homme que le bonheur par la satisfaction des passions et l'humanité, la bonté envers les autres. « Les passions ne sont point mauvaises en elles-mêmes », quoi qu'en disent les dévots, mais « bonnes, utiles, nécessaires ». A la vérité, on ne peut les suivre aveuglément : il y faut la tempérance. Il y faut aussi « l'humanité » : il n'y a pas de bonheur égoïste. Il n'y a de bonheur parfait que pour qui « aime les hommes, les traite avec bonté, en leur simple qualité d'hommes », et non en considération de Dieu. La religion concourt « à donner des mœurs », c'est vrai; mais pour cela, la religion naturelle suffit. « Je ne vais

DICT, DE THÉOL. CATHOL

donc pas plus loin », dit Toussaint. D'ailleurs, « s'il y a quelque culte qui suppose des dogmes contraires à ceux de la religion naturelle, Dieu les réprouve ». — En 1748 encore, La Mettrie publie Y Homme-machine. La Mettrie (1709-1751) avait déjà publié une Histoire naturelle de l'âme, 1745, pour laquelle il avait dû fuir en Hollande; il composera plus tard à Berlin, où il s'est réfugié après V Homme-machine, V Homme-plante, 1748 ; ...Vénus métaphysique ou essai sur l'origine de l'âme humaine, 1751. Par la brutalité audacieuse de la doctrine — et même des titres ■ — il dépasse la mesure habituelle. « L'homme est une machine. Il n'y a dans tout l'univers qu'une seule substance diversement modifiée», la matière. Nos fonctions mentales sont des fonctions organiques. L'homme ainsi fait ne peut exister que pour le bonheur et le bonheur par les sens. Pour ce bonheur, « il est égal qu'il y ait un Dieu — La Mettrie juge son existence probable — ou qu'il n'y en ait pas », ou plutôt « l'univers ne sera jamais heureux à moins qu'il ne soit athée ». Dans le cœur des athées, la vertu, l'humanité ont pris les plus profondes racines. Que l'on n'invoque point la morale chrétienne. Elle n'a rendu les hommes ni plus honnêtes ni plus heureux. En 1749, Didirot publiera sa Lettre sur les aveugles. Cf. DrB. Boissier, La Mettrie, médecin, pamphlétaire et philosophe, 1931, et ici l'art. La Mettrie, t. vm, col. 2537.

3° Deuxième période. De 1750 à 1780. Le triomphe du rationalisme. — La France durant cet te période domine tout. Sa pensée est la pensée européenne. Le rationalisme n'y modifie rien de ses doctrines : c'est toujours l'opposition de la raison et de la foi; la malfaisance des religions révélées, du catholicisme surtout; la séparation de la religion et de la morale, ramenée à être la morale du bonheur terrestre, trouvé dans la satisfaction des passions sous la modération de la raison et dans « l'humanité », c'est-à-dire dans la tolérance religieuse, élevée à la hauteur d'une vertu et dans le dévouement à ses semblables, sur le plan de l'humanité plutôt que de la patrie. L'homme est donc toujours appelé, au nom de la raison, à s'affranchir du surnaturel, des croyances et de la morale traditionnelles, de l'obéissance à l'Église, du respect des Livres saints et à réaliser le type de l'homme nouveau dont les philosophes lui tracent le modèle et lui donnent l'exemple. Conduit par sa raison, confiant en son savoir — la science ne cesse de progresser — affranchi par là de toute crainte superstitieuse, ne voyant plus dans le monde qu'un mécanisme, obéissant à la nature, il demandera à la vie tout le bonheur qu'elle peut donner, sans s'inquiéter de la qualité, qui d'ailleurs n'existe pas à proprement parler, sans remettre au lendemain et sans chercher au-delà. Ce qu'il y a de modifié, c'est l'effort. Les philosophes font tout pour répandre leur idéal et le faire triompher. Ils ont un mot d'ordre : « Écrasons l'infâme ». Ils luttent avec acharnement, sans se départir cependant de toute prudence. En 1750 justement, est arrivé à la direction de la librairie, un de leurs amis, Maleshcrbes (1721-1794) : cela leur facilite les choses; en cas d'alerte Frédéric II leur offre un asile; cf. J.-P. Bel in, Le commerce des livres prohibés à Paris de 1750 à 1789, 1913; Brunetière, La direction de la librairie sous M. de Malesherbes dans Études critiques, ne série, p. 144 sq. En 1763, quand Malesherbes quitta son poste, la partie était à peu près gagnée. Elle l'était totalement en 1770. A partir de là jusqu'à la Bévolution, ce fut l'exploitation de la victoire.

Les philosophes ne laissèrent pas d'avoir de chaudes alertes. L'Église avait ses défenseurs qui, pour n'avoir pas le talent des assaillants, n'en luttaient pas moins vaillamment. Quelque neuf cents ouvrages furent publiés de 1715 à 1789 pour la défense du christianisme. Cf. Monod, op. cit. On connait les attaques répétées contre les philosophes du Journal de Trévoux,

I! \TI()N A LISME. L'ENCYCLOPEDIE

eell< s de Fréron, dans l'Année littéraire de 1754 à 177G, cf. F. Cornou, Êlie Fréron, Paris, 1921; la comédie des Philosophes, 1760, de Palissot, cf. Delafarge, La vie et l'œuvre de Palissot, Paris, 1913; le Mémoire pour servir à l'histoire des Cacouas, 1757, de l'avocat Morcau; le Déisme réfuté par lui-même, 1765, la Certitude des preuves du christianisme, 1767, l'Apologie de la religion chrétienne, 1769, de l'abbé Bergier. Surtout ces défenseurs de l'Église exploitèrent contre leurs adversaires quelques audaces exagérées : la thèse de l'abbé de Prades en 1751, plus encore la publication de l'Esprit en 1758. Les philosophes connaissent aussi des divisions mais ces divisions ne sont pas telles que leurs adversaires puissent en profiter.

Avant les philosophes et les œuvres où s'incarne cette période : Diderot et l'Encyclopédie, Voltaire et le Dictionnaire philosophique, Helvétius et l'Esprit..., il faut citer deux penseurs qui, sans partager toutes les idées des philosophes, facilitèrent leur tâche et à tout le moins montrent l'esprit du jour : Vauvenargues (1715-1747), qui meurt quand s'ouvre cette période, et Condillac (1715-1780), qui la traverse tout entière. Dans son Introduction à la connaissance de l'esprit humain, 1746, suivie de Réflexions et maximes, 11 Al, dans le Traité du libre arbitre, les Dialogues, la Correspondance avec Mirabeau, publiés après sa mort, voir Œuvres, éd. Varillon, Paris, 1929, 3 vol. in-8°, Vauvenargues se montre, dit Lanson, Littérature française, 5e édit., p. 720, « irréligieux sans tapage, déiste avec gravité »; « il demeure, dit Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. m, p. 109, dans des sentiments religieux philosophiques et libres ». En réalité, il fut un croyant mais qui, ambitieux de gloire littéraire, à défaut, de gloire militaire, sacrifie aux idées du jour, sans en être néanmoins l'aveugle tenant. Ainsi, il fait confiance à l'homme, à sa nature, mais il ne croit pas au progrès par la diffusion des lumières. Ce qui fait la valeur d'un homme, c'est sa puissance d'action. Or, ce sont les passions qui font agir et rien n'est plus faux que le stoïcisme qui suppose au-dessus des passions une volonté libre. La puissance d'action d'un homme, sa valeur par conséquent dépend donc de cette force instinctive qu'est le cœur. Vauvenargues prépare ainsi Jean- Jacques Rousseau et de loin Nietzsche. Il rejoint d'autre part les philosophes en ne voyant à l'homme d'autres obligations que les sociales. Cf. Paléologue, Vauvenargues, 1890; G. Zieler, Vauvenargues, ein Vorgànger Nietzsches, dans Hamburger Korrcspondenz, 1907, n. 9; Borel, Essai sur Vauvenargues, Neuchâtel, 1910; R. Lenoir,Les historiens de l'esprit humain, 1926.

Condillac, dans l'Essai sur l'origine des connaissances humaines, 1746, dans le Traité des sensations, 1754; cf. Œuvres complètes, 23 vol. in-12, 1798, bornant, après Locke qu'il simplifie et avec tout son siècle, la métaphysique « à l'élude de l'esprit humain, non pour en découvrir la nature niais pour en connaître les opérations», Essai, Introd., s'en tient à un sensualisme radical. Il dénie toute activité à l'esprit dans la connaissance, faisant dériver des sensations non seulement les idées niais même les facultés. Cela ne l'empêchait pas de croire à l'immortalité mais plusieurs conclurent de son sensualisme au matérialisme. Cf. Baguenault de Puchesse, Condillac, su vie, sa philosophie, son influence, 1910; .1. Didier, Condillac, 1911 ; I',. Lenoir, Condillac, 192 1.

1. L'Encyclopédie, il vol. in-fol., sans parler de 1 1 volumes de planches terminés en 1772, est le centre autour duquel se déroule l'histoire du rationalisme en France de 1750 à 1765, « On ne saurait exagérer son importance. Avant son apparition, les philosophes sont quelques hommes de lettres isolés et peu écoutés.

( fuand son dernier volume a paru, ils forment un parti puissant et universellement respecté. » J.-P. Belin,

Le mouvement philosophique de 1748 à 1789, Paris, 1913, p. 53. « Sa publication fut sinon la cause essentielle, du moins la marque la plus éclatante du triomphe des philosophes. » D. Mornet, op. cit., p. 75.

Commcnça-t-elle comme une simple entreprise de librairie, ainsi qu il paraît? Comme une œuvre de propagande voulue? La franc-maçonnerie eut-elle quelque part à l'entreprise? Cf. Lanson, Revue d'histoire littéraire, 1912, Questions diverses. Peu importe. (En 1746, l'abbé J.-B. Gaultier (1685-1755), un janséniste au service de Colbert, évêque de Montpellier, dans son livre, Le poème de Pope intitulé Essay sur l'homme convaincu d'impiété « lance un des premiers l'idée qui fera son chemin d'un immense complot tramé contre la religion, et le premier à notre connaissance, dit A. Monod, op. cit., p. 302, il soupçonne les francs-maçons d'en être les auteurs »).

Deux hommes ont fait l'Encyclopédie, Diderot et d'Alembert. Quand Diderot (1713-1784), Langrois, élève des jésuites à Louis-le-Grand, esprit curieux de tout, prit la charge de l' Encyclopédie, il avait déjà publié un Essai sur le mérite et la vertu, traduit de l'anglais (imité de Shaftesbury), 1745, des Pensées philosophiques, 1746, beaucoup plus hardies que les Lettres philosophiques, tirant vers le matérialisme et épuisant le principe de la raison souveraine. Nourri de Bayle, il y parle du Dieu cruel, de l'athéisme préférable à la superstition, des passions bienfaisantes, il y fait la critique de l'Écriture où vraiment le Saint-Esprit parlerait trop mal, de la croyance au miracle : même accompli sous nos yeux, le miracle est inadmissible parce que la raison est supérieure aux sens. Diderot esquisse aussi tout un programme de morale indépendante. Deux ans plus tard, dans sa Lettre sur les aveugles, il déclarait Dieu insaisissable. Émettant cette idée que la matière douée par elle-même d'une puissance de vie avait créé, après une série d'essais, les êtres et les espèces, il rendait Dieu inutile. Dans ses Pensées sur l'interprétation de la nature, 1754, sous l'influence de la loi de continuité qu'a formulée Leibnitz et en vertu de laquelle d'une forme à l'autre il y a passage insensible, et aussi de la Thèse sur la formation des corps organisés, 1751, écrite en latin mais traduite en français par l'abbé Trublet, où Maupertuis, sous le pseudonyme du docteur Baumann, de l'Université d'Erlangen, note que la nature procède par une série de créations successives qui s'enchaînent, Diderot, « sous l'adroit prétexte de réfuter Baumann, pousse les conséquences de ces prémisses aussi loin qu'elles peuvent aller ». Belin, op. cit., p. 75 « Il trace déjà tout le programme en quelque sorte de la doctrine évolutionniste ». Faguet, Le xvii!e siècle, 1890, p. 286. Ainsi, il est matérialiste et, dans la conception des choses, athée, sans peut-être nier Dieu spéculativement, sans l'affirmer non plus. Il est évidemment affranchi de toute morale surnaturelle et même de toute morale convenue. Cela, c'est de l'artificiel : « La morale est une invention d'anciens tyrans subtils. Si cependant vous voulez une règle... fiez-vous à vous-même, scrupuleusement interrogé; quelque chose de bon parlera en vous qui vous dirigera bien, même contre le gré de la loi civile. » Faguet, toc. cit., p. 295. Ce quelque chose vous fera chercher le bonheur pour vous et vous rendra bienveillant pour autrui. Il était enfermé à la Bastille, 1719, lorsque vint le moment pour lui de diriger l'Encyclopédie. On lui rendit la liberté et en 1750, il lançait le Prospectus.

D'Alembert (1717-1783), membre de l'Académie des sciences depuis 1712. de l'Académie de Berlin depuis 17 16, partageait ces idées, mais avec moins d'imaginal ion, moins d'intelligence aussi et plus de prudence. Ce fut lui qui rédigea le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, qui parut au début du t. i. Voir ici, t. i, col. 706-707. Leurs collaborateurs partageaient leurs

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principes : souveraineté de la raison, autonomie de la science, certitude du progrès indéfini, basé sur la science, morale du bonheur et du devoir social, déisme mais pas de providence, matérialisme en somme et par-dessus tout anticatholicisme. Cf. M. Muller, Essai sur la philosophie de Jean d'Alembert, Paris, 1926.

Le Discours préliminaire, destiné à mettre l'unité entre les articles du Dictionnaire, n'exposera ces idées qu'avec la plus grande réserve. Faisant tout sortir de la sensation, d'Alembert arrive à la notion de Dieu. Il la salue en passant, mais il a soin de noter que, lorsque nous sortons del'expérience personnelle et des sciences, nous sommes dans l'obscur, dans l'inconnaissable même. Après cela il peut affirmer : « Rien ne nous est plus nécessaire qu'une religion révélée qui nous instruise. A la faveur des lumières qu'elle a communiquées au monde le peuple même est plus décidé sur un grand nombre de questions. » Dans le texte même des articles peu d'audaces ouvertes. Les articles théologiques ont été confiés à des théologiens : à un abbé Yvon (1714- 1791), docteur en Sorbonne, qui fournira les articles Ame, Athée, à l'abbé Morellet. Quelques audaces : à l'article Propagation de l'Évangile et aux articles Tolérance, Persécuteur, mais ici les Encyclopédistes sentent l'opinion avec eux. Et toujours le principe de la souveraineté de la raison est rappelé. Mais, à part cela, la négation se fait sournoise. Aux articles Bible, Canon, une doctrine orthodoxe est formulée, mais toutes les difficultés soulevées sont longuement exposées, les preuves si faiblement données que la thèse est condamnée; ailleurs « la superstition, le fanatisme », — ■ les croyances ■ — sont combattus à propos des fausses religions de telle manière que le christianisme se trouve assimilé. Même tactique en morale. L'article Bonheur fait l'éloge de la vertu et affirme qu'elle apporte le bonheur. Mais l'Encyclopédie répète que la vertu n'est pas nécessairement ascétique, et qu' « il ne faut pas confondre immoralité et irréligion. La morale peut être sans la religion et la religion peut être, même souvent, avec l'immoralité ». Elle enseigne la bienfaisance et l'humanité. Ses collaborateurs ont été réunis « par l'intérêt général du genre humain ». Quand le premier volume eut paru, pour calmer les inquiétudes naissantes, Malesherbes proposa trois censeurs ecclésiastiques, les abbés Tamponnet, Millet et Cotterel et « pas un seul article des sept premiers volumes ne parut sans avoir été paraphé par un des trois! » Malesherbes, Liberté de la presse, p. 90, cité par J.-P. Bel in, op. cit., p. 58. Malgré ces précautions l'Encyclopédie laissa percer dès l'origine son rationalisme. Et dès novembre

1751, elle était frappée quand éclata l'affaire de L'abbé de Prades — cet ami de Diderot qui lui avait fourni quelques articles, entre autres Certitude pourl' Encyclopédie et qu'il avait aidé à préparer ses thèses de licence. — Naturellement, les thèses avancèrent des propositions scandaleuses, entre autres, que, sans les prophéties, les guérisons miraculeuses opérées par Jésus- Christ ne différeraient pas des guérisons opérées par Esculape. De Prades fut reçu néanmoins. Protestations. Les thèses étaient condamnées, le 27 janvier

1752, par la Sorbonne. le 29 par un mandement de l'archevêque de Paris, le 11 février par le Parlement, tandis quel'abbé s'enfuyait à Berlin. Comme ses thèses, suivant l'arrêt du Parlement, « soumettaient la foi à la raison et la raison aux sens, attribuaient une origine empiiique aux lois, à la société, à la conscience, affaiblissaient les preuves victorieuses de la religion », en un mot, « étaient pleines d'échos des philosophes à la mode », il fut facile de leur assimiler l'Encyclopédie dont le second volume venait de paraître. Le 12 février, un arrêt du Conseil supprimait les deux volumes parus de l'Encyclopédie. La publication reprit cependant en

1753, En 1757, nouvelle alerte à propos de l'article

Genève écrit par d'Alembert, voir ici, t. i, col. 707, où l'auteur du Discours préliminaire, sous l'inspiration de Voltaire, traçait, en louant les pasteurs de Genève, le portrait idéal des ministres de la religion, selon le cœur des Encyclopédistes. Non seulement, il y eut la retentissante protestation de la Lettre sur les spectacles, mais <■ le parti dévot » dénonça encore une fois les audaces rationalistes du Dictionnaire. Cela n'aboutit cependant qu'à l'inefficace Déclaration royale du 23 avril 1757 contre les écrits irréligieux et au départ de d'Alembert, qui sortit de l'affaire inquiet pour sa tranquillité. En 1758, nouvelle crise, provoquée par l'apparition de l'Esprit. L'Encyclopédie était englobée dans la condamnation qui frappait ce livre et sept autres le 7 février 1759; le 8 mars suivant, un arrêt du Conseil révoquait purement et simplement le privilège de l'entreprise. Cf. ici, t. vi, col. 2134-2135. Dans la polémique, le nom de l'Esprit sera souvent inséparable de celui de V Encyclopédie. Ainsi, les Préjugés légitimes et réfutation de l'Encyclopédie, avec un examen critique du livre de l'Esprit, 1758, 8in-12, d'Abraham Chaumeix. dont quatre attaquent l'Esprit, quatre l'Encyclopédie, ou plutôt Locke en qui l'auteur voit le vrai père de l'Encyclopédie. Les Encyclopédistes, Diderot en tète, firent front. La publication du Lutionnaire s'acheva et l'on sait quelle réponse cruelle constitue aux Préjugés légitimes le Mémoire pour Abraham Chaumeix contre les philosophes Diderot et d'Alembert, 1759, qui est, croit-on, de Morellet.

Diderot ne borne pas son activité à l'Encyclopédie. Il aide tout le monde autour de lui. 11 fournit à de Prades la troisième partie de son Apologie, 1752; il inspire Rousseau et d'Holbach, écrit un quart de l'Histoire philosophique de Raynal; il rédige une série d'ouvrages dont les plus importants ne seront publiés qu'après sa mort, mais qui montrent du moins quelles idées il semait autour de lui : le Supplément au voyage de Bougainville, 1796, le Rêve de d'Alembert, 1830, la Promenade du sceptique, 1830, sans parler de ses contes, romans et des Salons. Le Rêve de d'Alembert est le plus important de ces ouvrages. Diderot y complète la théorie évolutionniste ébauchée dans l'Interprétation de la nature. « La matière vivante, éternelle et éternellement douée de force, et sans plan préconçu, sans but, sans « cause finale », sans intelligence ordonnatrice, évoluant indéfiniment, créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal et en faisant de la sensation et des passions, dans l'homme et en faisant de la sensation, de la passion, de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans l 'éternel creuset, et de ces fibres qui pensèrent faisant des végétaux, qui deviendront plus tard, sous l'orme d'animal ou d'hommes, des choses sentantes et pensantes à leur tour : c'est le système qui séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît. Il est matérialiste comme un Lucrèce. Faguet, toc. cit., p. 287. Cf. Assezat et Tourneux, Œuvres de Diderot , 1 875-1 877, 20 vol. in-8° ; au tome xm, Notice sur l'Encyclopédie; J. Reinach, Diderot, 1894; Ducros, Diderot, 1894; Les Encyclopédistes, 1900; Morley, Diderot and (lie Encyclopedisls, Londres, 1890, 2 vol. in-8°; F. Mauveaux, Diderot, l'encyclopédiste et le penseur. Montbéliard, 1914; F. Le Gras, Diderot et l'Encyclopédie, Amiens, 1928.

2. Voltaire. — Durant cette période, Voltaire passe au premier rang parmi les protagonistes de la lutte contre l 'Infâme. Le mot est de lui et de cette période; il apparaît pour la première fois dans une lettre à d'Alembert du 23 juin 17G0, mais Voltaire dut le prononcer plus tôt, à Potsdam, où sans doute il l'apprit. De 1750 à 1753, il vit à la cour de Frédéric II. En 1758, il s'installe à Ferney. Dans l'intervalle, il s'est fait historien. Mais l'histoire lui sert à combattre. Le Siècle de

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