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RÉDEMPTION. AU MOYEN AGE : ABÉLARD

sur le genre humain (n, 1-5) et que, dès lors, l'incarnation était nécessaire (n, 6-10). N'étant pas soumis à la mort, en l'acceptant pour ne pas trahir sa mission le Christ pourrait l'ofTrir à Dieu en compensation de nos péchés (n, 11-13), qu'elle réparerait in inftnitum (n, 14-18). Ce faisant, il acquérait un mérite dont il a demandé et obtenu que le bénéfice fût reporté sur nous (n, 19-20).

Trois propositions, au total, marquent les étapes de cette dialectique. Étant donnée la création, nécessairement Dieu se devait de pourvoir à la restauration de l'humanité déchue. A cette fin il devait exiger du pécheur une satisfaction complète pour son péché. Or cette satisfaction due par l'homme était absolument au-dessus de ses forces et ne pouvait être fournie que par un IIomme-Dieu. Ainsi les conditions requises pour la rédemption du genre humain postuleraient l'incarnation, qui, à son tour, éclaire la nature et garantit la réalité de celle-là.

La méditation XI : De redemptione luimana (1099), P. L., t. clviii, col. 762-769, n'est qu'un résumé du Cur Deus homo sur le mode affectif.

2. Appréciation. — En raison même de son importance, l'œuvre anselmienne soulève plus encore de préventions que de difficultés.

Chez les critiques étrangers à l'Église, les pires outrances de langage restent de tradition. Avec toutes sortes d'antinomies, Ad. Harnack, Dogmengcschic.hle, t. m, 4e éd., p. 401-409, sur les pas de Baur et de Ritschl, y découvre une notion mythologique de Dieu ainsi qu'une opposition digne de la Gnose entre la justice du Père et la bonté du Fils, que vient compliquer une division parfaitement nestorienne de la personne du Christ, le grief général de transformer en catégories juridiques les réalités de la foi planant sur le tout. J. Turmel, Histoire des dogmes, t. i, p. 413 et 419-426, s'acharne de préférence contre la cohésion du système, où il ne voit que sophismes et contradictions. Autant de reproches qui se discréditent par leur manque de mesure et trahissent, avec un défaut complet d'objectivité, le parti pris contre la doctrine catholique dont le Cur Deus homo reste le principal boulevard. Il incombe aux théologiens d'y parer en s'appliquant à prévenir ou dissiper les déformations et les méprises de l'ignoratio elenchi.

Au concept fondamental de satisfaction la mode fut quelque temps de chercher, avec E. Cremer, une origine apocryphe dans la notion germanique du Vcrgeld. L'histoire la moins partiale reconnaît maintenant, cf. Ad. Harnack, op. cit., p. 391-392, et F. Loofs, Lcilfaden der Dogmengeschichle, 4e éd., p. 509-511, qu'il est emprunté à la langue de l'Église, où il avait cours depuis Tcrtullien pour désigner le rôle de la pénitence personnelle du pécheur.

Son application à l'œuvre du Christ ne marqueraitelle pas du moins une rupture avec la tradition des siècles antérieurs qui l'ignorait? Ainsi G.-C. Foley, Anselm's tlwonj of the alonement, p. 77 et 96-99. Mais ce n'est là qu'une expression nouvelle de ce que désignaient les anciennes catégories de sacrifice et de rachat. Ce qui ne va pas au-delà d'un légitime développement.

Du point de vue catholique, le système anselmien ne laisse pas d'être vulnérable dans plusieurs de ses partics. Son déficit le plus saillant a toujours paru la nécessité qu'il introduit à chaque moment de l'éco nomie rédemptrice et, malgré tous les essais périodiques d'interprétation bénigne, on ne peut guère douter qu'Anselme ne l'ait entendue au sens le plus rigoureux. Tour la preuve détaillée, voir Le dogme de la rédemption. Étales critiques et documents, p. 313- 317. Aujourd'hui surtout beaucoup de théologiens en regrettent la méthode trop exclusivement juridique,

par suite de laquelle Anselme réclame pour la satisfaction un acte strictement surérogatoire, au risque certain d'isoler la mort du Christ de l'ensemble de sa vie, ou ramène l'application des mérites du Sauveur à une convention artificielle entre le Père et le Fils au détriment de la notion paulinienne de solidarité.

.Mais ces défauts de détail, et qu'il est, au demeurant, facile d'amender, ne doivent pas empêcher de reconnaître la valeur unique d'une œuvre puissante entre toutes, a laquelle, au surplus, la théologie chrétienne de la rédemption doit sans conteste le capital dont elle a vécu depuis.

2° Œiwrc d' Abélard. — Rapproché d'Anselme par la chronologie, Abélard en diffère du tout au tout par son genre de contribution à l'histoire de la sotériologie catholique, où il ne compte guère, comme ailleurs, que par ses témérités.

1. Exposé. — A défaut d'une synthèse comparable au Cur Deus homo, la doctrine rédemptrice d' Abélard se trouve ébauchée dans un excursus de son commentaire sur l'épître aux Romains (après 1125), II, m, P. L., t. CLXXVIII, col. 833-836. .

Comme l'archevêque de Cantorbéry, l'écolâtre parisien s'élève tout d'abord contre la conception usuelle, qu'il présente sous les traits passablement lourds d'un rachat au démon. A quoi il oppose que celui-ci ne saurait avoir aucun droit sur les pécheurs au châtiment desquels il est préposé par Dieu, pas plus que le geôlier ou le bourreau sur ses clients.

Suivent un certain nombre de questions rapides et pressantes qui intéressent le fond même du mystère de la rédemption. Quel besoin Dieu avait-il de s'incarner pour notre salut? Comment pouvons-nous être justifiés par la mort du Christ qui ne nous rend pas meilleurs et provient elle-même d'un crime autrement grave que la faute d'Adam? Si elle est une rançon, comment peut-elle agir sur celui qui la détermina? N'est-ce pas une injustice pour Dieu que de réclamer la mort de l'innocent ou une cruauté que d'y prendre plaisir?

Une seule réponse lui semble propre à dénouer ces antinomies, savoir de chercher le secret de notre justification dans les leçons que la mort de Jésus nous donne et dans l'amour qu'elle a pour but de nous inspirer. Tout le mystère tient dans cette psychologie : Redemplio itague noslra est illa summa in nobis per passioncm Chrisli dilectio. Cf. ibid., II, v et III, vm, col. 860 et 898.

2. Appréciation. — Par sa critique de la sotériologie populaire, Abélard peut sembler, en gros, d'accord avec Anselme. A y regarder de près cependant, on voit qu'avec le « droit » du démon il contestait également son dominium ou sa potestas sur les pécheurs. Une équivoque des plus graves, et tout entière à sa charge, allait de ce chef peser sur le débat.

Il est banal de le faire passer pour un adversaire de la satisfaction, que le docteur de Cantorbéry venait de systématiser. Aucun de ses arguments ne vise, en réalité, les positions du Cur Deus homo. Ce n'est pas contre le système anselmien, mais contre les données essentielles de la foi que portent ses rationcs dubitandi. Voir Le dogme de la rédemption au début du Moyen Agi-, p. 96-129.

Les théologiens du protestantisme libéral lui font honneur d'avoir franchement situé la rédemption sur le terrain subjectif. Éloge qui suffit à montrer combien il s'éloignait de l'Église et de sa tradition. Voir Abélard, t. r, col. 47.

Quelques auteurs, surtout protestants, ont entre pris d'arracher Abélard à cette réputation compromet tante, en faisant valoir les divers passages où il semble assez fidèle aux exigences de l'orthodoxie. Ainsi S. -M. Deutsch, Peler Abâlard, Leipzig, 1883,

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