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RÉDEMPTION. DÉBUTS DE LA SCOLASTIQUE

Dès la génération qui le suit, l'auteur du Cur Deus homo se révèle, à de clairs indices, comme le maître de l'avenir.

VI. Organisation définitive : Dans l'Église catholique. — ■ Sur la base du système auselmicn, au prix de quelques modilications de surface, le dogme catholique de la rédemption allait rapidement prendre la forme qu'on lui voit encore aujourd'hui.

1° Préparation de la scolaslique. — Tout le travail d'élaboration qui prépare l'avènement de la scolastique s'accomplit, en eilet, pratiquement en dehors d'Abélard et sous l'emprise croissante de l'archevêque de Cantorbéry. Voir Le dogme de la rédemption au début du Moyen Age, appendice m, p. 363-409.

1, Autour de Pierre Lombard. — 11 n'y a pas lieu de s'arrêter à la survivance des vieux thèmes qui, dans la deuxième moitié du xne siècle autant que dans la première, maintiennent la tradition des « Cur Deus homo populaires » chez un certain nombre de prédicateurs. A ne considérer que les apparences, Abélard n'eut pas, sur ce point, plus de succès que n'en avait eu saint Anselme. Tout juste peut-on y remarquer une tendance plus ferme à transformer le « droit » du démon en un semblant de droit. Ainsi Raoul Ardent, Hom., i, 30, P. L., t. clv, col. 1447; Innocent III, Serm., i et xxix, P. L., t. ccxvn, col. 320 et 587.

C'est aux théologiens qu'il faut recourir pour avoir la ligne authentique de la pensée médiévale. Non sans quelques restes d'embarras, elle continue à s'orienter dans le sens anselmien.

Gandulphe de Bologne trahit encore un peu l'influence d'Abélard en insistant sur l'action morale du Christ, Sent., III, 83, édit. J. de Walter, p. 335, à l'œuvre duquel il ne laisse pas d'appliquer les concepts de mérite et de sacrifice. Ibid., 80-82, p. 329-333; cf. 103-104, p. 351 et 354. De même Robert Pullus, qui paraît plus ardent à contester les « droits » du démon qu'à s'expliquer sur la valeur de rédemption qu'il reconnaît à la croix. Sent., IV, 13-14, P. L., t. clxxxvi, col. 820-821.

Pierre Lombard, de son côté, fait preuve d'un éclectisme doublement conservateur, en ce qu'il se préoccupe d'assurer une part, sous la forme d'une justitia humilitalis mal définie et d'ailleurs facultative, à la « justice » envers notre détenteur, Sent., III, dist. XIX, c. ii et XX, c. ii-iii, tandis qu'il néglige entièremont l'idée anselmienne de satisfaction. Du moins estil très ferme pour éclairer l'œuvre du Christ par les catégories de mérite et de sacrifice, ibid., dist. XVIII, auxquelles il unit, du reste, l'influence psychologique de son amour, dist. XIX, 1, chacune de ces propositions étant largement appuyée sur des textes de saint Augustin. Avec le Maître des Sentences, la théologie rédemptrice ne fait pas plus de progrès qu'elle ne subit de recul. Voir Pierre Lombard, t. xn, col. 1998.

Ses contemporains et successeurs immédiats montrent plus de décision. D'une part, ils réduisent de plus en plus le rôle de Satan et de ses « droits ». Ainsi l'auteur inconnu des Quxstiones in cpistolas Pauli, In Rom., 90, P. L., t. ci.xxv, col. 457; Pierre de Poitiers, Sent., IV, 19, P.L., t. CCXI, col. 1210; Simon de Tournai, Disp., XLV, 1, édit. Warichez, p. 130. En même temps, c'est à la doctrine de la satisfaction, sans préjudice d'ailleurs pour la notion de mérite, qu'ils demandent le cadre de leur théologie de la rédemption. Richard de Saint-Victor continue sur ce point, De Verbo inc., 8-11, P. /,., t. exevi, col. 1002-1005, la tradition inaugurée par Hugues, qui ne s'affirme pas moins chez Robert de Melun, voir Revue d'hist. ceci., t. XXVIII, 1932, p. 325, et Pierre de Poitiers, Sent., IV, 14, P. /.., t. ccxi, col. L195-1196, <:f. Quwsl. in epist. Pauli, In Rom., 90, P. /.., t. CWCXV, col. 158; Nicolas

d'Amiens, De art. calh. fidei, m, 1-5, P. L., t. ccx (sous le nom d'Alain de Lille), col. 610-611.

Avec le suffrage de l'École naissante, l'œuvre anselmienne recevait également celui des mystiques et des orateurs sacrés. Voir, parmi les plus notables, Raoul Ardent, Addenda : Hom., i, 10, P. L., t. clv, col. 1700; saint Martin de Léon, Serm., iv, 25, P. L., t. cevm, col. 363; Innocent III, Serm. de sanctis, i, P. L., t. CCXVII, col. 154; Eckbert de Schônau, Stimulus dil., P. L., t. clxxxiv (sous le nom de saint Bernard), col. 962-963; Geoffroy d'Admont, Hom. dom., ix, P. L., t. clxxiv, col. 62; Pierre de Celle, Serm., vin, P. L., t. ccn, col. 659.

2. Commencement du xm* siècle. ■ — Pour autant qu'on les puisse atteindre, les ancêtres immédiats des grands scolastiques témoignent, à leur tour, d'un semblable mouvement.

De Guillaume d'Auvergne, par exemple, il existe un Cur Deus homo, dans Tract. Cuil., édition de Nuremberg, cire. 1486, fol. cvn r°-cxv v°, qui rivalise avec celui d'Anselme, sans le valoir, pour imposer au nom de la dialectique l'incarnation du Fils de Dieu en vue de la salisfaclio condigna requise pour nos péchés. Le mérite et la satisfaction du Christ font l'objet d'une analyse didactique dans la Summa aurea de Guillaume d'Auxerre, III, tract, i, c. vin, édition Régnault, fol. 132-133. En regard, le vieux problème des droits du démon ne tient plus qu'un rang effacé.

Non moins que pour adopter la substance du système anselmien, les deux maîtres sont aussi d'accord pour l'interpréter. Guillaume d'Auvergne, fol. cvin r°, admet qu'en dehors de l'incarnation un autre moyen de salut était possible à Dieu de sua poleslalis immensilale; mais il ajoute aussitôt : Peccali modum et magnitudinem hune modum requirere satisfaclionis. D'une manière encore plus nette, Guillaume d'Auxerre, après avoir combattu les opinions qui concluraient a la nécessité du plan divin, fol. 131 v°, enseigne que la mort du Christ s'imposait, fol. 133 r°, manente Dei decreto, c'est-à-dire, explique-t-il, dans l'hypothèse où Dieu voudrait exiger un sufficiens pretium pour tout le genre, humain.

Ainsi les voies sont ouvertes qui permettront de conserver, avec la doctrine de la satisfaction, jusqu'à la logique interne au nom de laquelle Anselme la justifiait, moyennant de la transposer sur le plan du relatif.

2° Apogée de la scolastique. — Entre les docteurs du xme siècle, il n'y a plus, en effet, que des nuances individuelles dans cette œuvre de mise au point. Voir Le dogme de ta rédemption au début du Moyen Age, appendice iv : Dans l'atelier de l'École, p. 410-458.

1 . École francisciine. — ■ Nécessité de notre rédemption, puis d'une satisfaction quelconque et enfin d'une satisfaction par l'Homme-Dieu : il suffit de parcourir ces articles successifs, où d'ailleurs Anselme est, d'ordinaire, plus ou moins textuellement utilisé, pour voir combien Alexandre de Halès, Sum. th., III, q. i, membr. 3-7, se tient près du Car Deus homo. De même quand, par la suite, ibid., q. xvi-xvn, il établit la nécessité, puis l'efficacité de la mort du Christ.

Cependant le décret initial de notre salut ne relève en Dieu que de la necesssitas immulabilitalis, q. i, membr. .'î. De potentia absolula il pouvait de même nous racheter sans conditions d'aucune sorte : la nécessité d'une satisfaction ne s'impose qu'au regard de sa potentia ordinaia, membr. 4. Il faut sans nul doute en dire autant des thèses complémentaires sur l'impuissance de l'ange aussi bien que de l'homme devant la satisfaction requise et la nécessité d'un I lotnme-Diou pour la fournir. Sur toute la ligne, la fidélité d'Alexan dre à la doctrine et jusqu'au langage d'Anselme ne va pas sans un perpétuel effort d'adoucissement.

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