RÉDEMPTION. ORTHODOXIE PROTESTANTE CLASSIQUE
un « mal formellement infini » : dans les deux cas, ce terme peut néanmoins être conservé par manière de « dénomination extrinsèque ». En conséquence, l'œuvre du Sauveur n'a, par rapport à nous, qu'une valeur de congruo et ne peut s'appliquer à notre profit que moyennant son acceptation par Dieu. L'analyse du péché ne permet pas davantage d'admettre la nécessité hypothétique de l'incarnation : de possibili, un ange ou même un homme ordinaire investi de la grâce étaient en mesure d'offrir une satisfaction que Dieu pouvait accepter pour tout le genre humain.
On ne peut pas faire un crime à la sotériologie scotiste de bouleverser les positions communément reçues, tant qu'il n'est pas démontré que celles-ci devraient se confondre avec les données de la foi. Elle se réfère à une conception théologique d'ensemble sur Dieu, l'homme et le Christ, qui, pour discutable qu'elle puisse être, n'en garde pas moins sa place dans l'Église, par-dessus toutes les préventions d'école, au rang des libres opinions.
2. Scolaslique récente. — A partir de là, les discussions amorcées par la critique de Scot envahissent de plus en plus la théologie.
Une école scotiste est, en effet, constituée, qui recrute, par surcroît, le renfort du nominalisme. Or, pour quelques disciples tels que Mastrius, Hauzeur ou Frassen, qui crurent devoir atténuer la doctrine du maître, par exemple, sur la valeur des mérites du Christ, la plupart eurent à cœur de la maintenir intégralement : ainsi François de Mayronis, Durand de Saint-Pourçain, Occam, Pierre d'Ailly, Biel. Voir S. Bonaventure, Opéra omnia, édition de Quaracchi, t. m, p. 429-430, scholion des éditeurs; Th. Fetten, Johanncs Duns ùber das Werk des Erlôsers, p. 99-122.
Il va sans dire que les écoles rivales ne déployaient pas moins d'ardeur dans la défense des points contestés, quitte à se subdiviser en groupes différents suivant la manière de les concevoir. D'où ces interminables dissertations, qui sont la spécialité du second âge scolastique, sur la malice du péché ou la nécessité de l'incarnation pour y satisfaire adéquatement, et qui elles-mêmes en entraînent d'autres sur la valeur de la satisfaction du Christ en vue de savoir si elle s'est ou non produite ex rigore justitise, peut-être même ad strictos juris apices. Voir, par exemple, Suarez, De inc, disp. IV, sect. iii-xii, édit. Vives, t. xvn, p. 55-186; J. de Lugo, De inc., disp. III-VI, édit. Vives, t. n, p. 258-390.
De ces longues controverses auxquelles a donné lieu le besoin de précision technique en la matière, et dont les résidus surchargent encore beaucoup de nos manuels, il faut bien constater que l'importance n'égale pas l'ampleur. En tout cas, c'est d'ailleurs que, vers le même temps, des problèmes autrement graves pour la sotériologie chrétienne étaient en train de surgir.
VII. Organisation définitive : Dans les Églises protestantes. — Autant la logique immanente au système protestant invitait ses adeptes à maintenir au premier plan de leur foi le dogme de la rédemption par le sang du Christ, autant elle les prédisposait à en transformer inconsciemment la notion. Non seulement, en effet, leur conception de la déchéance humaine leur imposait de sacrifier notre régénération spirituelle à l'œuvre exclusive du Rédempteur, voir MÉRITE, t. x, col. 710-717, mais la hantise du péché et de son inexorable châtiment, point de départ nécessaire du drame intérieur qui aboutit à nous justifier, devait réagir sur la direction et pour ainsi dire la couleur de celle-ci. Voir J,e dogme de la rédemption, Élude théologique, p. 381-518.
De fait, la Réforme a déterminé, dans la théologie rédemptrice, un changement d'orientation dont les critiques protestants eux-mêmes n'ont pas pu ne pas
s'apercevoir. « Sans doute la doctrine luthérienne de la rédemption se rattache à la théorie d'Anselme... Mais elle s'en dislingue principalement en ceci que la passion et la mort du Fils de Dieu n'y sont pas considérées comme un don offert à Dieu en place du châtiment afin de réparer l'injure faite à son honneur, mais comme une souffrance de caractère pénal volontairement acceptée par substitution, comme la sujficientissima pœnarum quœ nos manebant persolutio. Nulle part, chez Luther, il n'est question que, dans la passion et la mort du Christ, il s'agisse uniquement d'une satisfaction en vue de rétablir l'honneur violé de Dieu. » Or « la doctrine des réformés, si l'on en juge par les brèves énonciations des symboles, ne semble pas différer essentiellement de celle des luthériens ». G. -F. Oehler, Lehrbuch der Sijmbolik, 2e édit., Stuttgart, 1891, p. 465-466 et 471. Cf. G.-B. Stevens, The Christian doctrine of salualion, p. 151-152 : « Pour Anselme, la satisfaction accomplie par le Christ n'est pas regardée comme une punition, mais comme le remplacement d'une punition. C'est ici le point où la théologie de la Réforme et d'après la Réforme s'éloigne de lui et delà théologie médiévale en général... 11 n'est plus question de la dignité ou de l'honneur de Dieu, mais de son inflexible justice; il ne s'agit plus d'une alternative entre la satisfaction et le châtiment, mais d'une satisfaction par le châtiment. » Bref, « c'est proprement l'antithèse du Cur Deus homo ». R.-W. Dale, The alonement, 24e éd., p. 351.
Sur ce fond permanent la préoccupation instante de « réaliser » la justification individuelle jette une note de mysticisme, que le principe toujours actif du libre examen complique, au surplus, d'une perpétuelle mobilité. Ce qui fait de la théologie rédemptrice dans les Églises protestantes un chapitre particulièrement chargé de l'histoire de leurs « variations ».
1° Période ancienne : Orthodoxie classique. — Une sotériologie assez homogène s'ébauche dès l'origine, en attendant de se fixer en thèses rigides, qui allait caractériser pour des siècles l'empreinte spéciale donnée par les croyants de la Réforme à l'œuvre du Rédempteur.
1. Églises luthériennes. — Orateur et mystique plus que théologien, sans renoncer à la terminologie scolastique, Luther se plaît à reprendre les vieux thèmes populaires sur la défaite du démon. Voir K. Grass, Die Gollheit Jesu Chrisli in ihrer Bedeutung fur den Heilswerl seines Todes, p. 49-58. Mais plus significative que cet archaïsme est l'idée qu'il donne ou suggère de la satisfaction du Sauveur.
Dans son commentaire de l'épître aux Galates (1531), ni, 13, Lulhers Werke, édition de Wcimar, t. xi, a, p. 432-140, en termes passionnés il se représente le Christ comme « un maudit et le pécheur des pécheurs ». Car, au regard de la loi, « il faut que le pécheur meure ». Pour l'en dispenser, avec la peine des coupables, le Fils de Dieu « porte aussi le péché et la malédiction », de telle sorte qu'il ne faut plus le considérer « comme une personne privée innocente », mais comme « un pécheur qui a sur lui et porte le péché de Paul..., de Pierre..., de David » etc. Substitution (pie les sermons du réformateur étendent jusqu'à faire peser sur le Christ l'angoisse des damnés. Textes dans "W. Kôlling, Die Satisfactio vicaria, t. n, p. 319-350.
Exponatur, écrit plus froidement Mélanchthon, Dt'cl. de dicto : Sis intentas, dans Corpus Réf., t. xi, col. 779, mirandum Dci consilium, quod, cum sil juslus et horribiliter irascalur peccalo, ita demum placari justissimam iram volueril quia Filins Dci /(ictus est supplcx pro nobis et in sese iram derivavit. Principes qui se refltHcnt jusque dans l'officieuse Apologie de la Confession d'Augsbourg, m, 58, J.-T. Millier, Die symb. Bûcherder ev. -luth. Kirchc, 1 1e éeL.Gûtersloh, 1912, p. 1 18.