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RELIGION. CARACTÈRE PRIMITIF DE L'IDÉE DE DIEU

pose de transformer les hommes, mais ce changement doit être une amélioration, une montée et se produire non pas par un domptage, mais par une renaissance spirituelle, faute de quoi toute culture est condamnée à mort. » Ibid, p. 495-496, de Pierre de Bruin et Ivan Kolagrivof.

.Mais il faut reconnaître que certains types de religion tombent sous la critique de Marx. Se référant à la fameuse distinction de la religion statique et de la religion dynamique établie par M. Bergson (voir plus loin, col. 2264 sq., l'analyse de son livre : Les deux sources de la morale cl de la religion) le 1'. de Montcheuil écrit justement : « Faisons seulement remarquer que toutes les fois qu'une religion cède au « concordisme « social », c'est-à-dire en vient à présenter les formes actuelles de l'économie comme réalisant le plan providentiel sur la société, elle donne prétexte au reproche de Marx. Nul doute que, pour une large part, les religions statiques n'aient été sous la dépendance de la vie économique, en même temps qu'elles étaient sous la dépendance de la vie sociale. S'il s'agit au contraire de la religion dynamique, (elle) est irréductible aux mobiles qui, d'après Marx, dirigent la vie économique. Puisque le. christianisme en elTet impose un progrès constant dans la charité qui doit se traduire jusque dans l'organisation économique et sociale, loin de refléter celle-ci, il en est un principe de transformation perpétuelle. Jamais ne sera réalisé un ordre assez parfait pour qu'il puisse s'en contenter. Son idéal sera toujours en avance sur la réalité. » Formes, vie cl pensée, Lyon, 1932. Série de conférences par divers auteurs, p. 401-

VI. CARACTÈRE PRIMITIF DE L'IDÉE DE DIEU. — C'est une étude d'ethnologie et non pas de philosophie que nous entreprenons ici, bien que nous soyons convaincus qu'au point de vue philosophique ce caractère primitif puisse être démontré. Il s'agit de savoir si les peuplades les plus primitives que nous connaissons ont ou n'ont pas quelque idée de Dieu, abstraction faite de la façon grossière, matérielle ou anthropomorphique dont elles peuvent l'exprimer ou la concevoir, et que leur peu de culture leur impose.

1° Mouvement ethnologique d'ensemble en ce sens. — Au temps où florissait l'animisme et môme un peu avant, des historiens des religions ou des ethnologues protestèrent, en dehors du catholicisme, contre l'idée d'une période « athée » de l'évolution humaine; ou du moins sans protester contre celte opinion, parce que de leur temps elle n'avait pas encore été émise, affirmèrent l'existence d'un monothéisme primitif, au moins vague et flottant. Tel fut le cas d'O. Plleiderer, dans Die Geschichte der Religion. Leipzig, 1869, de Stende, de Von Orelli, de Max Millier. On a vu, col. 2189, comment Lant!, auparavant disciple de l'ylor, fut contraint de reconnaître chez les primitifs des croyances assez élevées. Citons ici, pour préciser sa pensée, quelques passages de son livre : The Making o/ Religion (1898, 2'' éd.. 1900, ge, i<m<>) : i Dés que l'homme eut l'idée que les choses avaient été faites, l'idée d'un « faiseur » devait nécessairement se présenter à son esprit, puisqu'aussi bien ce n'était pas lui qui les avait faites et qu'il en était incapable. Ce « faiseur », il le tenait pour un homme au-dessus de la nature la magnifiée non-nalural man ). l 'ne lois celle idée acquise d'un homme au dessus de lu nature celle de sa puissance

s'imposait . l >e plus l'imaginai ion devait naturellement

revêtir d'attributs moraux celui qui avait fait tant de Choses ut i les, des al tributs, par exemple, de paternité, de bonté, de contrôle sur la moralité de ses enfants. Quant a celte moralité elle-même, il était dans la nature des choses (pic le développement de la vie en société en provoquât la détermination. Ces considérations n'ont rien de mystique, ni quoi que ce soit qui

dépasse la capacité d'un être qui perte le nom d'homme et qui y a droit. » Op. cil., p. 10. Si l'humanité a par la suite eu des conceptions religieuses plus basses, une telle décadence n'est pas inexplicable : « Comment l'humanité entière a-t-elle pu abandonner une religion de si réelle pureté? C'est ce que je voudrais essayer d'expliquer. J'attribue cette dégénérescence à tout ce que l'animisme, une fois développé, offrait de séduisant pour la mauvaise nature de l'homme, pour le vieil Adam ». Un Créateur doté d'attributs moraux, qui n'a nul besoin de dons, sur lequel ni le plaisir, ni la souffrance n'ont de prise, ce n'est pas un compagnon sur le secours duquel puisse compter celui qui utilise la magie pour satisfaire ses passions amoureuse ou vindicative. Il n'y a pas à attendre de lui qu'il favorise celuici plutôt que celui-là, cette tribu de préférence à cette autre, gagné par quelque sacrifice, ou contraint par quelque rite magique. De pareils sacrifices, il ne les accepte pas et sa toute-puissance se rit de la magie. Les esprits et les dieux auxquels ils donnent origine, tout au contraire, sont pour l'homme de plus traitables compagnons. Ils ont besoin, eux, d'offrandes alimentaires et de sang et ils redoutent la contrainte magique. Quoi que ce soit qu'il ait dans le cœur, l'homme est sûr d'avance de pouvoir recourir à ces esprits, à ces dieux, à ces fétiches, vraiment commodes et pratiques, qu'il a d'ailleurs à portée de la main, dans son bissac et son sachet à remèdes. Il était fatal qu'il abandonnât pour eux son idée d'un Créateur et que, dans la suite, sans doute, il se représentât le Créateur comme un de ces dieux-esprits avec lesquels on pouvait s'entendre, le plus grand, et qu'il en usât avec lui comme avec eux. C'est ce qui est arrivé... Entre temps, il avait réalisé des progrès sur le terrain delà civilisation matérielle et avait développé son savoir-faire et sa technique. Professions et classes sociales apparurent, qui voulurent avoir chacune leur dieu... A ce stade de la civilisation, le sort de l'État et l'intérêt d'un clergé riche et puissant se trouvèrent liés au maintien de ce vieux système animiste, relativement amoral. Ainsi en fut-il au Pérou, en Grèce et à Rome. Ce souci populaire et politique du sort de l'État, cette préoccupation assez naturelle de son propre intérêt chez le clergé, ne devaient céder que devant le monothéisme moral du christianisme et de l'Islam. Nulle autre force n'était capable d'en triompher. Et dans le christianisme, mises à part la vie et la mort de Notre-Seigneur, c'était le monothéisme moral de la religion de Jéhovah qui était l'élément central et le plus actif. » Ibid., p. 257 sq.

On fit d'une façon assez générale la conspiration du silence autour des idées de Lang, qui cependant, plus ou moins atténuées, et même parfois dénaturées, firent quelques progrès au début du xxe siècle. Von Schrccder, en 1905-1906, en étudiant les croyances premières des Aryens, hésite entre trois sources de la religion : culte de la nature, culte des âmes, croyance en un Etre suprême, bon et créateur. Vers la même époque, Paul Ehrenreich, A.-G. Krœber, R.-I5. Dixon démontrèrent l'existence de la même croyance en un Etre suprême e nez les tribus les plus anciennes des Indiens d'Amérique. Dès 1897, Mgr Le Roy avait constaté le même tait en ce qui concerne les Pygmées, surtout ceux d'Afrique, Les Pygmées, 2' édit., 'fours, 1929. Un peu plus lard .lames II. Leuba, A psgchological study of religion, New-York, 1912, et K. (Esterreich, Einfuhrung in die Religionspaychologie, Berlin, 1917, affirment avec preuves à l'appui la présence ancienne des dieux suprêmes chez les primitifs. K. Th. Preuss. dans des travaux parus de 191 1 à 1926, constate le même fait tout en attribuant à tort à la période primitive une absence de culte envers l'Être suprême (néanmoins reconnu) qui ne se réalise que plus tard. J.-R, Swanlon, en 192 1. proclame que l'idée d'une divinité supérieure ou suprême

« s'est étonnamment répandue » dans les cultes primitifs. La même année, P. Radin disait : « Voilà vingtcinq ans que Lang a publié son livre et sa pénétrante intuition se trouve confirmée. C'étaient les ethnologues qui se trompaient (en soutenant l'animisme). Des faits précis, assemblés par d'authentiques spécialistes, sont venus remplacer ses exemples souvent trop vagues. Personne, aujourd'hui, ne conteste plus sérieusement que beaucoup de peuples primitifs croient en un Créateur suprême. » Lowie dans sa Primitive Religion, New- York, 1924, tout en estimant insuffisamment démontrées les conclusions du P. Schmidt (voir plus loin) estime que, du point de vue logique, il n'y a pas d'objection à élever contre elles. Fr. Heiler dans son livre sur la prière (Das Gebet, Munich, 1922, traduit en •français en 1931) conclut comme il suit sur la question : « Une perspective d'histoire et de philosophie religieuse s'ouvre devant nous très différente de celle que dessinent les théories courantes sur la genèse de l'idée de Uieu. L'homme primitif n'adresse pas sa prière à une multitude d'esprits, mais au Dieu unique. Père de tous, Maître du ciel et de la terre... La prière est donc la grande création d'un monothéisme primitif. » Trad. fr., p. 140-141. Nieuvenhuis en 1920 soutient que l'idée d'Être suprême est née de l'impression produite sur l'esprit du primitif par le monde considéré comme un tout, l'idée des autres divinités ne lui étant venue que plus tard, au spectacle des divers domaines particuliers de la nature. Enfin Pettazoni à la suite d'une longue enquête, conduite d'ailleurs sans beaucoup de méthode, conclut à l'existence d'une croyance très répandue à un Dieu du ciel qu'il attribue uniquement à un processus de personnification, et sans préciser la date de cette croyance dans les différents cas. Formation et développement du monothéisme dans l'histoire des religions, t. i, Rome, 1922. (1. Foucart estime que cette notion du dieu du ciel remonte à la plus ancienne période du sentiment religieux. Art. Sky unit Sky-God dans V Encyclopœdia oj Religion and Ethics de Hastings, t. xr, 1920. (Nous empruntons tout l'exposé précédent, depuis A. Lang, à W. Schmidt, Origine et évolution de la religion, trad. française, Paris, 1931, p. 219-276. On y trouvera toutes les références.)

2° La grande enquête du P. Schmidt. — ■ 1. Exposé. Mais le vrai continuateur de Lang, continuateur qui a d'ailleurs donné aux idées de Lang une précision et à sa documentation une ampleur qu'elles n'avaient pas, c'est le P. W. Schmidt, religieux autrichien de la Société du Verbe divin.

Le P. Schmidt a lance en 1906, Anthropos, revue internationale de linguistique et d'ethnologie. Peu après il créa une Bibliothèque Anthropos, collection de monographies ethnologiques. Il fonda, avec le P. Bouvier, S. J., mort pour la France, les Semaines internationales d'Ethnologie religieuse, dont la première fut tenue à Louvain en 1911 sous le patronage du cardinal Mercier. Professeur a l'Université de Vienne, il contribua pour une large part à la création d'un Institut d'ethnologie toujours florissant et à l'Institut missionnaire de Saint-Gabriel, à Mndling, près de Vienne, prit une part prépondérante à l'organisation de l'Exposition vaticane des Missions en 1925 et devint en 1926 le direct mr du Musée missionnaire ethnologique du Latran et comme tel a fait subventionner par le Saint-Siège des missions d'études ethnologiques chez les peuplades primitives. Ses occupations l'ont o'iligé de passer la direction d'AnOiropos en 1923 au P. Koppers.

Depuis trente ans il ne cesse de publier des mémoires dans Anthropos et des ouvrages importants. Kn 1906, il donnait un Aperçu des méthodes de l'ethnologie moderne (en allemand à Vienne, en français à Paris). Il a étudié les peuples Monkhmer (1906) et les langues australiennes (1919, Prix Volney de l'Académie des Inscriptions et Balles-Lettres). Il a précisé la place des Pygmées dans l'évolution de l'humanité (1910). Il a donné deux grandes études d'ensemble d'ethnologie et de linguistique : Vôlker und Knlturen, 1914-1924, en collaboration avec le P. W. Koppers, eU)ie Sprachfamilien

und Sprachenkreise der Erde avec atlas, Iteidelberg, 1926. Dans l'ordre de l'ethnologie religieuse on lui doit un ouvrage sur lu Révélation primitive (Munich, 1913; trad. fr. par le P. Lemonnyer, PU 1), une critique des vues de Otto sur le numinosum : Voies de l'humanité pour la connaissance de Dieu, Munich, 192:5, un Handbuch der vcrgltichenden Religionsgesehichte (1930), traduit en 1931 par le P. Lemonnyer sous le titre d'Origine et évolution de la religion, (qui correspond au sous-titre de l'ouvrage, traduit également en anglais, en italien et en espagnol). Mais son ouvre capitale est l'Origine de l'idée de Dieu. Ce fut d'abord une série d'articles parus dans Anthropos de 1908 à 1910, puis un tirage à part, en français en 1910. S'ius cette première forme l'Origine constituait une introduction historique et critique au prob'.ème. Ce premier ouvrage fut revu et amélioré dans une édition allemande parue à Mtinster-en-W., 1912. Enfin, de 1926 à 1935, une seconde édition allemande considérablement développée a fourni la documentation la plus abondante qui existe sur le sujet avec les conclusions longuement motivées du P. Schmidt, Der Ursprung der Gottesidce, Munster, 1926-19:!."), 6 vol.

a) Pi incipes de la méthode. — Le principal mérite de l'œuvre scientifique du P. Schmidt est le souci de méthode rigoureuse qu'on y trouve, souci qui donne a ses conclusions sur le caractère primitif de l'idée de Dieu une précision et aussi une force convaincante que n'avaient pas les recherches poursuivies à cet égard avant lui et que même elles n'ont pas toujours eues depuis ce salutaire exemple. (Ce qui ne veut pas dite que tout dans les affirmations du grand ethnologue viennois ait le caractère d'une certitude absolue et définitive : il est le premier à le proclamer.)

Or il se trouve — et le fait est caractéristique — que dès le début de sa carrière scientifique, le P. W. Schmidt a donné des éclaircissements sur sa méthode, tout d'abord dans une série d'articles parus dans Anthropos dès sa première année, puis édités à part à Salzbourg et à Vienne (1906, en français), et ensuite dans une conférence donnée à l'assemblée générale de la Leo- Gesellschaft à Vienne, le 7 novembre 1910, et intitulée Voies nouvelles en science comparée des religions et en sociologie comparée (une traduction, revue par l'auteur, a paru dans la Revue des sciences phil. et théol., t.v, 1911, p. 46-74, et tirage à part).

Comment faire la préhistoire religieuse de l 'humanité, puisque le propre même de la préhistoire c'est de ne pas se référer à des documents écrits? telle est la question que se pose l'auteur de la conférence, lin recourant — et ce pour suppléer à l'absence de témoignages directs de l'ordre spirituel et pour combler les lacunes résultant du caractère sporadique des restes d'outils préhistoriques en ce qui concerne la civilisation matérielle — à l'observation des peuples dits primitifs qui vivent encore aujourd'hui. « Semblables aux hommes primitifs par leur ignorance de l'écriture, ils leur ressemblent aussi sur tous les autres points de leur évolution. De même que la terre nous conserve les restes des peuples préhistorique^, ainsi des isolements précoces et, à l'intérieur, le poids de leur stagnation, ont maintenu jusqu'à nos jours les peuples primitifs dans un état foncièrement identique à celui des hommes des millénaires passés. » Tirage à part, p. 4. Mais ici il est nécessaire de distinguer entre la civilisation extérieure matérielle et la civilisation spirituelle. « Kn ce qui concerne la première, il faut, je crois, affirmer énergiquement que l'on doit en toute confiance déclarer fausse et, par suite, laisser de côté l'opinion suivant laquelle la grande masse des peuples primitifs serait déchue d'un état antérieur très élevé de civilisation même matérielle : l'opinion, autrement dit, qui soutient en son intégrité la théorie de la dégénérescence. Les cas de semblables dégénérescences sont relativement rares et plutôt de minime importance. » lbid., p. 7. Il en serait de même dans l'ordre spirituel d'après les tenants de l'évolutionnisme linéaire rigide qui s'ins-

pire du postulat suivant : « plus un usage, une organisation sociale, une idée religieuse ou une pratique cultuelle sont inférieurs, étranges, monstrueux, plus ils ont chance d'appartenir au premier début de l'évolution humaine. Partant d'un état d'infériorité extrême, l'humanité se serait développée lentement, irrésistiblement en tous les domaines de son activité vers une perfection toujours croissante. » Ibid., p. 10. A ce postulat s'ajouta la théorie de V Elementargcdanke d'Adolphe Bastian (célèbre ethnologue allemand, 1820-1905), d'après laquelle « la nature de l'âme humaine possède en toutes les races et sous toutes les latitudes les mêmes dispositions et les mêmes capacités essentielles. Et donc semblables aussi en nombre et en espèce doivent être les besoins économiques, sociaux et religieux, semblables encore en nombre et en espèce les moyens de répondre à ces besoins : inventions des différents outils, formation des institutions sociales, détermination des obligations morales, développement des croyances religieuses et des formes cultuelles ». Ibid., p. 11. Il en résulta que, « si par suite de lacunes trop considérables ou d'une trop grande obscurité des documents, l'établissement du cycle évolutif de tel peuple menaçait d'échouer, le remède était tout trouvé 1 L'on n'avait qu'à se mettre en quête chez tous les peuples de la terre, sans avoir à se préoccuper d'établir leur relation directe avec le peuple en question, de pièces complémentaires et explicatives, qu'on insérait aux places correspondantes ». Ibid., p. 11.

C'est là tabler non sur des faits, mais sur des possibilités. Or ces possibilités, déjà multiples dans l'ordre matériel où tel outil peut évoluer dans des sens différents, le sont encore beaucoup plus dans l'ordre psychologique, étant donnés « l'inépuisable pouvoir interne d'association » d'idées dont l'homme est capable et l'imprévisible intervention des personnalités géniales.

D'ailleurs ce sont moins ces considérations générales que des monographies rigoureuses qui ont démontré la fausseté de la thèse d'une évolution de même type de l'humanité tout entière dans l'ordre spirituel. C'est la linguistique en particulier qui a démoli ces séries évolutives où l'on partait de soi-disant primitifs, tels que les Polynésiens ou les Aranda d'Ausl ralie, qui en réalité représentent des produits secondaires ou tertiaires du grand brassage humain.

Puis vint la théorie des migrations, basée sur le fait de similitudes très étroites dans l'ordre de la civilisation matérielle (par exemple la forme des arcs africains étudiée en 1887 par Ratzel), qui, existant entre tribus très éloignées les unes des autres, ne peuvent pas s'expliquer par une cause psychologique identique mais par une origine commune. Des centres communs de culture auraient ainsi existé d'où certains types particularisés se seraient diffusés sur de vastes aires. Puis, à partir de 1898, Léo Fabrenius, disciple de Ratzel, démontra les migrations d'ensembles très complexes de formes particulières d'outils, d'armes, d'habitations liés — en fait et sans nécessité logique — avec des institutions sociales, des thèmes mythologiques et des formes religieuses aussi fermement et étroitement déterminés. Ainsi naquit la notion de cycle culturel.

A un principe juste Fabrenius avait mêlé beaucoup d'hypothèses aventureuses. Fritz Grœbner et Bernhard Ankermann reprirent la question avec plus de méthode à partir (le 190 1, étant l'un cl l'autres assistants au Muséum fur Vôlkerkunde de Berlin qui renferme de si riches collections ethnologiques. 1'. Grœbner passa ensuite comme assistant au Stadtischer Muséum fur Vôlkerkunde de Cologne, dont le directeur W. I •'<>>' était dans les mêmes idées, et fonda avec lui une collection de monographies s'inspiraut de la méthode cyclO-CUlturelle. C'est cette méthode que le

P. Schmidt a adoptée dans l'ensemble, en dépit de divergences de détail avec Grœbner.

Voici textuellement l'exposé général qu'il en donne dans sa conférence de 1910... « La nécessité d'une évolution essentiellement ascendante n'est nullement présupposée. L'unique présupposition qui soit faite tacitement, c'est que la race humaine a une origine unique et que, de cet unique point de départ, sont sorties les toutes premières ébauches de la civilisation.

« Le procédé qui consiste à admettre des rapports sans autre fondement que de pures possibilités, à raison simplement de la similitude constatée entre deux outils, entre deux usages, entre deux conceptions est formellement réprouvé. Il est requis, pour chaque cas, de faire la preuve que l'un procède de l'autre, d'établir leur parenté en retraçant l'évolution historique de chacun d'eux. La contiguïté matérielle de l'habitat des deux éléments en cause ou la preuve directe des migrations de l'un au moins de ces éléments offrent à ce point de vue une importance toute particulière.

« Moins encore que les possibilités internes, les jugements de valeur peuvent servir de base à la construction de séries évolutives où les formes regardées comme les plus imparfaites seraient toujours placées au commencement et où, conséquemment, les autres formes s'ordonneraient de manière à constituer cette série évolutive régulièrement ascendante qui est à la mode. Mais, sans s'inquiéter de savoir à quoi l'on aboutira, les formes doivent être rangées dans l'ordre même qui ressort d'études purement objectives et ensuite, au terme des recherches, on en doit donner une interprétation d'ensemble, quel que soit le résultat en face duquel on se trouve, série évolutive ascendante, ou descendante ou mixte.

« D'après cette nouvelle méthode, il est défendu de soulever à tout propos des questions d'origine. On s'abstiendra en particulier de chercher, sans autre formalité, à déterminer l'origine d'un outil, d'une institution sociale, d'une forme juridique ou religieuse dans la région ou dans les conditions où on les trouve aujourd'hui. Mais il importe de relever d'abord l'expansion de l'élément dont il s'agit, s'il est nécessaire, sur toute la surface du globe, de déterminer ensuite, par des recherches spéciales, lesquelles parmi ces formes diverses sont apparentées, de préciser en les comparant, laquelle de ces formes apparentées représente le type le plus ancien. Seule cette dernière forme détermine la région qui doit être considérée comme le lieu d'origine, et celui-ci est reconnaissable à ce signe que de là partent toutes les lignes de diffusion. Les caractères propres de ce lieu, des hommes qui l'habitaient alors, tout cela fournit enfui l'explication de l'origine de cet élément. Quant aux endroits où l'élément en question s'est propagé, on ne peut que leur demander d'expliquer les diverses modifications que le type primitif a pu subir. » Ibid., p. 17-18.

Dès 1910, la méthode avait donné des résultats qui permettaient de déduire les principes secondaires de la théorie.

Dans tous les cas, il ne s'agit pas d'éléments particuliers évoluant séparément, mais d'ensembles embrassant dans une unité organique tous les besoins essentiels, matériels et spirituels, de la nature humaine, (lui se transportent par migration ou par influence, sauf inventions particulièrement réussies, exceptions qui confirment la règle. Il en résulte que l'intelligence des éléments particuliers ne peut être obtenue en les isolant de l'ensemble e1 que les questions d'origine se poseront pour le cycle et non pour ses composants.

La connexion des éléments des cycles culturels est un résultat de l'histoire et non pas une nécessité de logique ou de psychologie. Quand donc on les trouve dans les mêmes rapports — au moins dans une large

mesure — en plusieurs régions, c'est qu'il y a eu entre ces régions, même éloignées les unes des autres, des relations d'ordre génétique, historique et que ce qui les sépare actuellement, ce sont des régions où des cycles plus récents se sont établis en disjoignant des cycles plus anciens, et que leur indépendance présente n'est qu'une apparence.

Ces résultats fournissent un précieux instrument de travail, car « la présence de quelques éléments, même peu nombreux, d'un cycle culturel ayant été constatée quelque part, l'on peut immédiatement conclure à la présence, passée ou actuelle, à l'influence plus ou moins forte en ce lieu, du cycle entier ». Ibid., p. 21. Ce sont particulièrement les éléments matériels de la culture qui serviront à la dépister, parce que les explorateurs les découvrent plus rapidement que les éléments spirituels, que les formes en sont plus aisément discernables que celles de ces derniers et que, pour ces deux premières raisons, la science les a réunis en plus grand nombre que les autres, surtout dans les musées d'ethnologie. Ils jouent le même rôle dans la détermination des cycles culturels que les fossiles en géologie.

D'ailleurs certains indices de la civilisation spirituelle sont assez facilement découverts. « Il s'agit des motifs « astraux », spécialement des motifs solaires et lunaires, sur lesquels travaille avec prédilection la mythologie particulière de chaque cycle culturel. Ces motifs étant faciles à décrire et se présentant sous des formes bien caractérisées qui donnent la possibilité de les discerner même en des fragments mythiques très mutilés, il en résulte qu'eux aussi peuvent être utilisés comme signes révélateurs primaires d'un cycle culturel. On pourrait les désigner sous le nom de Leilmotive mythologiques. » Ibid., p. 22. Pour la recherche de ces Leilmotive, comme dans les divers domaines de la civilisation spirituelle, «la science ethnologique donne aux missionnaires le rôle principal. Pour le remplir, nul n'a comme eux les deux conditions principales : un long séjour sur place, une connaissance approfondie de la langue des indigènes. Ces deux conditions sont particulièrement utiles aux missionnaires pour l'étude des mythes; les recueils de mythes n'ont de valeur, en effet, au point de vue scientilique, qu'autant qu'ils sont reproduits dans leur langue originale, présentés ensuite dans une traduction exacte et accompagnés d'amples commentaires sur la langue et sur le fond. Or, pour cela, personne ne peut sérieusement rivaliser avec les missionnaires.

«Conformément à ces données, j'ai déjà pressé les missionnaires collaborateurs de ï'Anthropos de recueillir les mythes de la façon qui vient d'être dite et je leur ai fourni, pour les aider dans ce travail, des indications précises. Cet appel a déjà produit d'appréciables résultats... Notre intention est de recueillir, pour chaque peuple primitif, son livre sacré, sa Bible, si je puis dire, le livre dans lequel il exprime le plus fidèlement ses pensées et ses sentiments, et où il raconte des souvenirs dont les plus anciens remontent souvent à des milliers d'années. » Ibid., p. 30 et 31.

b) Résultats généraux de ces divers types de civilisalion. — En usant de la méthode ainsi décrite le P. Schmidt a établi quatre types de civilisation primitive : 1. La civilisation exogame-monogame, ou centrale, des Pygmées d'Afrique ou du sud de l'Asie, auxquels il faut peut-être joindre ceux de la Nouvelle- Guinée et des Nouvelles-Hébrides. 2. la civilisation exogame à totémisme sexuel, ou méridionale, des tribus du sud-est de l'Australie et, dans une certaine mesure, des tribus de la Terre de Feu et des Bochimans de l'Afrique du Sud. 3. la civilisation exogame à droits égaux, ou arctique, d'un certain nombre de tribus du nord et du nord-est de l'Asie, des Esquimaux primitifs de l'Amérique du Nord, civilisation en rapports

DICT. DE THÉOL. CATHOL

avec celle des Californiens du Nord et des Algonquins primitifs. 4. la civilisation du boumerang de tribus australiennes plus évoluées que celles du Sud-Est et de tribus du Haut-Nil et du sud de l'Afrique.

Ce sont là les types les plus rudimentaires de civilisation actuellement connus : 1. ce sont des civilisations de refoulés, habitant des extrémités de continents ou des régions d'accès difficile et de séjour peu tentant, où ne se trouvent pas de traces d'un peuplement antérieur; 2. on n'y vit, à très peu d'exceptions près, que de la cueillette; 3. l'habitation, l'habillement et l'armement sont des plus simples: la famille individuelle y joue le rôle principal, caractère qui, en soi, pourrait être secondaire, s'il n'était pas aussi constant et uniforme et s'il n'y avait une absence de traces, significative, d'un état antérieur plus complexe; 1. on y ignore la grande chasse, la culture du sol, l'élevage, la poterie, le tissage qui se trouvent même dans les cultures primaires.

c) Résultats relatifs à l'idée divine. — Or, dans ces milieux, on trouve l'idée d'un Etre suprême d'une nature assez élevée. La preuve surabondante de ce fait est fournie par les volumes n à vi de la seconde édition de VOrigine de l'idée de Dieu. (Le premier, paru en 1926, est purement historico-critique comme d'ailleurs la lre édition de 1912, que cet ouvrage de 1926 développe notablement.)

a. — • Le second volume de Y L'rsprung est consacré aux peuples primitifs de l'Amérique : Der Ursprung des Gottesidee. II. Teil. Die Religionen der Urvôlker. n. Band. Die Religionen der Urvôlker Amerikas, Munster, 1929, in-8° de xliv-1065 p. — Dans l'Amérique du Nord, en Californie centrale, le long de la côte ouest en remontant vers le Nord et dans la partie orientale du continent en remontant jusqu'au Labrador, on trouve des tribus qui en sont encore au stade de la cueillette, bien que certains de leurs éléments, en contact avec des populations de culture dilférente et particulièrement totémiste, en aient subi plus ou moins l'influence. Dans l'ordre religieux ces trois groupes présentent entre eux de telles ressemblances que leur liaison historique ancienne s'impose. On notera que ce sont les tribus les moins avancées de chaque groupe qui ont entre elles le plus d'affinités, par exemple les tribus californiennes du Nord-Centre et les tribus algonquines de l'Est. Toutes ces populations croient à un Être suprême. Au-dessous de celui-ci, il y a le Messager et l'Ancêtre, qui ont dû ne faire qu'un à l'origine et le Mauvais. L'Ancêtre a été créé par l'Être suprême pour être son agent et son prêtre. Le Mauvais, adversaire de l'Être suprême, inspirateur de tout mal, producteur de la mort a une origine obscure, mais reste subordonné à l'Être suprême. L'Être suprême est bon et auteur de tout bien, il récompense les observateurs de ses lois et punit leurs contempteurs dès ici-bas, il y a un paradis, le sort final des méchants restant diversement conçu. Dans un petit nombre de tribus on lui donne une femme. La notion de création est très en relief et cette création est représentée dans les cérémonies tribales. Le culte privé de l'Être suprême est en régression au profit de personnalités secondaires, mais de vraies prières sont des traces très nettes de relations directes avec lui. Le sacrifice n'apparaît que sous la forme d'offrandes de prémices chez les Senape et les Algonquins de l'Ouest. Les cérémonies tribales d'une haute importance religieuse s'adressent à l'Être suprême. Les ethnologues américains ont abandonné l'hypothèse d'un emprunt de ces conceptions religieuses élevées aux missionnaires.

A des milliers de kilomètres de là, les PP. Gusinde et Koppers en trois expéditions (1919, 1920, 1921) ont découvert une religion chez des tribus que Darwin, puis le missionnaire protestant Bridges, avaient crues

sans religion, en pénétrant dans leur intimité. Ces tribus ont des conceptions qui ne peuvent être qu'historiquement apparentées à celles des primitifs de l'Amérique du Xord. Elles ne vivent que de la chasse et de la pêche. Elles sont d'ailleurs pénétrées de quelques éléments de cultures postérieures à la leur.

b. — C'est en Asie et en Australie que nous transporte le 3e volume de l'Origine... Die Religionen der Urvôlker Asien und Australien. Munster. 1931, xlviii- 1.135 p. L'auteur y étudie : 1. les Pygmées asiatiques : Andamanais, Semang et Pygmoïdes, Sakaï de la presqu'île de Malacca, Négritos des Philippines; 2. les Arctiques : Samoyèdes, Toungouses du Xord, Koriaques, Aïnu, Esquimaux; 3, les primitifs australiens : Kurnai, Kulin. Yuin-Kuri et YVirachyuri-Kamilaroi. « Puluga, le Dieu des Andamanésiens est élernel, toutpuissant, sachant tout, même le secret des cœurs, législateur qui punit ou récompense, en ce monde ou en l'autre, les actes moraux de l'homme; il est le créateur du premier homme et de toutes choses. Les indigènes croient en lui, le respectent,, lai rendent grâce.» Mais ils ne lui donnent pas le nom de Père. Op. cit., p. 144 sq.

Le P. Schebesta a vécu deux ans parmi les Sakaï et les Semang de la péninsule de Malacca et rendu compte de ses observations en 1926 et 1927. Un indigène lui disait au sujet de Ta-Pedu, le Grand Père Dieu : « Tu vois cette montagne là-haut. Elle est bien loin d'ici, les autres montagnes aussi. Pedu est entouré de toutes les cimes, toutes sont proches de lui, comme les cabanes de notre village, Ta-Pedu les traverse de part en part et voit tout. » P. 161. Ces tribus connaissent la prière, le sacrifice du sang et celui des prémices. P. 160 et 219. « Ta-Pedu est bon, disent parfois les Djihai. il s'occupe de nous, c'est lui qui nous donne notre nourriture. » P. 251. Si, dans une partie de la péninsule, il y a deux dieux, c'est que les Sakaï ont pénétré comme un coin dans le territoire Semang et les deux peuples ont associé leurs dieux. Si en certains endroits il y a une femme de l'Etre suprême c'est qu'une civilisation matriarcale a contaminé un milieu plus primitif.

En 1923, S. S. Pie XI envoya le P. Vanoverbergh chez les Négritos des Philippines dont les idées religieuses étaient encore inconnues. Le P. Vanoverbergh avait été quinze ans missionnaire à Lucon, il connaissait bien les langues du pays et a pu entrer dans l'intimité de ces primitifs. Ceux-ci s'adressent ainsi à Bayagan : « O notre Père, dont le vrai nom est inconnu de qui te prie, au-dessus de qui il n'y a rien, à qui on parle seul... aie pitié de moi, arrête la pluie, car nous sommes bien pauvres et n'avons pas d'abri. » P. 312 sq. Ils prient sans cesse « mais du fond de leur cœur, sans formules, avec les mots de leur choix ». Ibid.

Les Aïnos de Yéso (grande île Xord du Japon), de Sakhaline, des Riu-Kiu appellent Dieu Tantu le Soutien, le Tuteur ou mieux encore Schinda, le Berceau, parce que, ont-ils dit à Batchelor : « Comme un enfant dans le sein d'un berceau est nourri, se repose à l'abri du danger, ainsi les hommes sont élevés et nourris dans le sein de Dieu : il est leur créateur, leur soutien, celui qui maintient l'univers, qui conserve et nourrit toute l'humanité. » 1". 4 12 sq. Dieu est aussi Turau, l'inspirateur de la prière. Quand les Aïnos n'ont plus de cerfs pour se nourrir ils le prient ainsi : « O Dieu, qui habites au plus haut des cieuxl () Tout- Puissant ! O Dieu notre aïeul I Nous sommes dans la famine. Nous t'en prions, envoie-nous quelques cerfs. Il n'y en a plus un seul dans le pays des Aïnos, et les hommes vont mourir, tous les habitants du pays ont beaucoup prié, et tu n'as pus répondu. () I )ieu, entendsnous et envoie nous du gibier, < I'. 158, Les Aïnos sont des " arctiques ». Leurs congénères ont les mêmes croyances. Les Samoyèdes dont la religion est origi-

nale puisqu'ils n'avaient jamais vu de missionnaire avant la venue des explorateurs, croient à Num qui habite l'air, d'où il envoie le tonnerre et la pluie. Num voit tout ce qui se passe sur la terre, il est le rémunérateur du bien et du mal. Il est bon, puissant, créateur. On ne peut pas le représenter car il n'a pas de forme. Mais les Samoyèdes en parlent comme du ciel lointain et admettent des esprits auxquels Num a confié les diverses régions de son domaine.

Chez les Australiens vraiment primitifs — les fameux Aranda appartiennent à la sixième et dernière culture du pays — la foi à l'Être suprême est très nette. Dès son premier ouvrage sur l'Origine de l'idée de Dieu, paru en 1910, le P. Schmidt avait longuement utilisé les observations faites par Howitt chez les Kuniaï (État de Victoria, à la pointe sud-est du continent, jusqu'à la mer). Ce n'est qu'après un séjour de vingt ans parmi ces indigènes que ce voyageur put assister à une cérémonie d'initiation de jeunes gens et qu'on nomma devant lui Mungan Xgana. Au cours de cette cérémonie on révèle .aux initiés, comme un secret a garder jalousement, l'histoire suivante : « Autrefois il y avait un Grand Être, appelé Mungan Ngana, qui vivait sur la Terre et enseignait aux Kurnaï d'alors à faire leurs outils, fdets, armes, bateaux, bref, à pratiquer tous les métiers. Mungan Xgana eut un fils appelé Tundun, qui se maria, et qui fut le père de l'ancêtre des Kurnaï. » Ce Mungan, « Notre Père », est le gardien, le juge, le vengeur de l'ordre social, et tout dépend de lui. S'il a un fils on ne lui connaît pas de femme.

c. — Le quatrième volume de l'Origine de l'idée de Dieu traite des religions des peuples primitifs de l'Afrique : Die Religionen der Urvôlker Afrikas, 1933, xxxn- 821 p. Ici le P. Schmidt utilise, en plus de ses précédents travaux sur les Pygmées, les enquêtes plus récentes du P. Trilles sur les Pygmées du Gabon, du P. Schumacher sur les Pygmoïdes Butwa, du Dr Lebzelter sur les Boshimans et du P. Schebesta sur les Pygmées Ituri et les Pygmoïdes Bacwa. 11 étudie : 1. l'ensemble des Pygmées et Pygmoïdes de l'Afrique centrale; 2. des peuples plus évolués: les Boshimans, les Hottentots et les énigmatiques Bergdama; 3. les rapports des religions des Pygmées africains avec celles des Pygmées asiatiques.

L'année même où le P. Schmidt publiait le t. iv de son Ursprung, le P. Schebesta éditait à Leipzig Die Dambuli, die Zwerge vom Congo (Les Bambuti, les nains du Congo), un vol. de 270 p. avec 89 photographies. Le P. Schmidt avait d'ailleurs pu utiliser les notes du P. Schebesta. Le P. Schebesta est un témoin particulièrement autorisé : élève du P. Schmidt.il a reçu une sérieuse formation scientifique en ethnologie, il a derrière lui l'expérience d'une première exploration dans la péninsule de Malacca, il a séjourné parmi les Bambuti de janvier 1929 à septembre 1930, partageant leur misère et gagnant leur confiance. De plus il s'agit là d'une population peu susceptible d'avoir subi des influences extérieures, car leurs huttes sont « cachées au plus profond de la forêt de ITturi » [c'est l'impénétrable forêt équatorialc dont les nôtres ne peuvent pas nous donner une idée, elle est située au nord-ouest des grands lacs d'Afrique, entre le Congo et son affluent nord le Vêlé, il y a d'autres Bambuti dans les hautes vallées du Kassaï et d'autres affluents sud du Congo, voir la carte, p. 598 du 4e vol. de V Ursprung, 1935]. Déplus «les Pygmées n'évitent pas seulement les lieux où habile le blanc, mais le sentier même où il circule. S'il en surprend un groupe, il peut être sûr que, rapides comme l'éclair, ils vont s'enfoncer dans la brousse ». P. 12. Leur culture est la culture primitive de la cueillette, parmi eux les Bahango ne savent pas allumer le feu, celui-ci éteint, ils vont le demander aux Nègres. 1'. 73 sq. Ceux-ci les croient athées et souriaient de la

naïveté du P. Schebesta qui en cloutait. « De fait, écrit ce dernier, d'après toutes les apparences, dans la vie quotidienne, les Bambuti semblent vraiment athées : d'abord on croit qu'il n'existe chez eux ni cérémonies, ni prières. Elles existent pourtant. » P. 144 sq.

Ils ont un dieu Mungu qui châtie les mauvais et appelle auprès de lui les bons. P. 147 sq. Terrible, il provoque cependant dans la prière des sentiments de confiance et d'affection. Avant la chasse on lui dit : « Père, donne-nous du gibier », après on détache un morceau du cœur de la bête prise pour Mungu : «Mungu, voilà pour toi. » Les Bambuti Bokango possèdent cependant des tubes où ils enferment des morceaux d'objets ayant appartenu à un étranger ou à un ennemi, ces tubes donnent pouvoir sur les pensées et les intentions de l'étranger ou de l'ennemi. Néanmoins la magie est beaucoup moins puissante chez eux que chez les Nègres.

Chez les Eté, l'idée de Dieu est un peu plus développée, du moins chez les vieillards. A deux d'entre eux le P. Schebesta avait demandé : « Qui a fait ce qui nous entoure'? » Et ils s'étaient tus. Mais, insistant, il ajoute : « Pourquoi offre-t-on les premiers fruits à Tore (nom de l'Être suprême chez les Efé). Alors l'un répond : « Tout appartient à Tore, Tore a tout fait. Tore a fait les arbres. Il a fait Pucopuco (l'ancêtre des Pygmées). Tore voit tout. Tore nous voit. Il entend ce que nous disons. Il voit quand quelqu'un fait mal, et punit les coupables, les magiciens, car Tore a fait aussi les magiciens. » Et le vieil Efé parla ensuite du pouvoir de Tore sur la foudre, la mort, les âmes, etc. P. 221.

Cet exemple des Bambuti donne une idée de l'ensemble de la religion chez les Pygmées d'Afrique. Nous n'insisterons donc pas sur les autres groupes. Néanmoins il ne faudrait pas croire toutes les conceptions de tous les groupes de Pygmées africains entièrement comparables à celles des Bambuti de l'Ituri. Le R. P. Tastevin, des Pères du Saint-Esprit, a étudié dans une exploration, d'ailleurs rapide, les Gyéli, négrilles du Cameroun, et interrogé quelques-uns de ces négrilles au service d'un colon allemand. lia constaté chez eux, à côté de la croyance à l'Etre suprême, un culte des ancêtres assez développé, surtout sous la forme de la consultation de leurs crânes, par un féticheur,au moment de la chasse ou en cas de maladie. Un autre groupe de ces Gyéli a été signalé par le P. Kruinmenacher, S. S., dans les Annales des Pères du Saint-Esprit, n. d'avril 1934; ces négrilles croient en un Dieu qui les a créés mais ne le prieraient jamais et ne lui offriraient jamais de sacrifices. D'après d'autres missionnaires, les Bi-bo-Yak du Cameroun oriental donnent à Dieu le nom de Seigneur mais pratiquent largement la magie. G. Tastevin, Xoles d'ethnologie religieuse dans Revue des seiences philos, et théol., mai 1935, p. 284-295.

d. — Dans le t. v de VUrsprung, le P. Schmidt a réuni les données d'un certain nombre de publications parues depuis ses volumes sur l'Amérique et l'Asie. Ces données précisent la nature des religions primitives des peuples de la Californie centrale et surtout leurs conceptions sur la création, elles projettent des lumières nouvelles sur la croyance en l'Être suprême et son culte chez les Selish et les Algonkins, sur les idées et pratiques religieuses des Pygmées Semang de Malacca, des négritos des Philippines, des Samoyèdes et des Enyahlayi. Mais en fin de compte rien d-'essentiel ne se trouve modifié dans les résultats des enquêtes antérieures. Nachtràge :u den Religionen der Urvolker Amerikas, Asien und Australien, 1934,in-8°de xxxvm-921 p.

e. — Le tome vi de l'Origine de l'idée de Dieu est une œuvre puissante de synthèse qu'il était bien permis de composer après les patientes recherches et les accumulations de témoignages des cinq volumes précédents : Endsijnthese der Religionen Urvolker, Amerikas,

Asiens, Australiens, Afrikas, Munster, 1935, xxxm- (iOO p. La majeure partie de l'ouvrage est consacrée aux rapports historiques entre les divers groupes de religions primitives, rapports établis d'après les règles de méthode indiquées plus haut, surtout celle qui interdit d'attribuer à la nature humaine prise en général des ressemblances portant sur un ensemble très particulier de traits qui ne s'appellent pas nécessairement l'un l'autre. L'auteur reconnaît d'ailleurs qu'il y a des ressemblances qui ne s'expliquent pas par des raisons historiques mais par des convergences psychologiques ou même quelques rencontres fortuites. (Par ex., p. ICI sq., sur certains rapports des religions primitives de la Terre de Feu avec celles de l'Amérique du Nord et des régions arctiques.) Le P. Schmidt étudie d'abord la parenté des tribus du groupe Nord-Américain entre elles, puis de leur ensemble avec le groupe arctique. Il rapproche ensuite ces deux ensembles du groupe de la Terre de Feu, puis les caractéristiques générales du cycle plus large ainsi constitué. Suit une comparaison des religions des Pygmées avec celles des primitifs des deux Amériques, aboutissant à des rapports historiques, basés d'ailleurs sur des ressemblances plus générales que celles constatées auparavant. Enfin les religions des Urvolker d'Australie sont comparée^ a toutes celles qui sont décrites dans les quatre premières sections du volume. De cet élargissement méthodiquement réalisé des parentés des religions primitives résulte une forte impression de leur unité de nature, au moins pour l'essentiel. Celte unité ressort encore plus de la vie section du volume qui est une synthèse générale des religions des peuples primitifs. Cette section ne fait d'ailleurs que tirer les conclusions des rapprochements précédemment établis.

La première constatation du P. Schmidt, c'est que, ■ dans les cultures primitives, les éléments du naturisme, de l'animisme, du manisme et du magisme ou bien manquent entièrement, ou bien ne se sont développés que faiblement ou bien n'ont aucune signification d'ordre religieux, de telle sorte qu'on ne peut d'aucune façon émettre l'opinion que l'un ou l'autre de ces éléments ait été l'élément capital ou constitutif des religions des cultures primitives ». P. 378. Il en résulte d'ailleurs dans ces religions une liberté et une énergie spirituelle des âmes, une simplicité, une limpidité, une clarté que l'humanité mettra longtemps à retrouver (p. 387, Die l'reiheit und YoUkra/t der Seelen in der àltestcn Urkultur). En second lieu on constate parmi ces primitifs la croyance en un Être suprême, unique, appelé Père, au moins très souvent, qu'on ne représente pas par une image, et qui maintenant demeure au ciel, comme un lieu de ce qui est le plus élevé et lumineux, après avoir demeuré jadis parmi les hommes. (Les primitifs de la Terre de Feu n'ont pas cette dernière croyance, p. 395.) Cet Être suprême, on ne lui connaît pas de commencement, sauf quand très exceptionnellement, et sans doute par une aberrance postérieure à l'état primitif, on l'identifie avec l'ancêtre tribal. Il est omniprésent, omniscient, tout bon (All-giïliijkcit, p. 403) et tout puissant. La foi en la création est un « des éléments les plus généraux et les plus essentiels des plus anciennes religions ». P. 406. Moralement bon, l'Être suprême est en relations étroites avec l'ordre moral, du moins chez la plupart des populations primitives. Il est, à la fois, le législateur et le rétributeur de la vie morale dans cette vie et dans l'autre, de telle sorte « que ses rapports avec la moralité que nous rencontrons dans la plus ancienne religion commune de l'humanité sont si étroits, si compréhensifs et si forts, qu'on peut à peine concevoir que leur principe puisse être porté à un plus haut degré, et qu'il ne reste de place que pour des compléments et des renforcements d'ordre individuel ». P. 416-417.

Un tel dieu, surtout par l'union en lui de qualités et de fonctions diverses, ne pouvait qu'exercer une impression profonde sur l'esprit et le cœur des plus anciens hommes, d'autant plus que le naturisme, l'animisme et le manistne n'avaient pas encore exercé leurs ravages. Tout en lui déroutait les constatations de l'expérience commune : seul, sans compagnons, femme ni enfants avant la création, toujours un et semblable à lui-même dans son éternité à côté de l'homme qui naît, vit et meurt et dont il tient les destinées en sa main et d'un monde qui est tout entier son œuvre. Les primitifs le croyaient agissant partout et cependant dépourvu de nos sens et, dans leur foi naïve, ils le revêtaient de lumière et de feu, éléments les plus immatériels, ou le plaçaient au ciel qu'ils concevaient comme immobile au-dessus des agitations de cette terre et infini par rapport à elle. P. 418-419. Il était en même temps tout-puissant et tout bon. Autre prodige 1 On objecte que les primitifs avaient une psychologie trop rudimentaire pour éprouver l'impression que le P. Schmidt leur prête : mais la mentalité des primitifs actuels n'a rien de froid et de figé, quant aux vrais primitifs des premiers âges ils avaient sur nous le privilège d'âmes fraîches, naïves, spontanées : ce n'étaient pas des blasés. (P. 421-423 : La psychologie religieuse des plus anciens hommes). Or, par son action sur leur esprit et leur cœur, la religion des primitifs à l'égard du Grand dieu satisfaisait à tous leurs besoins. « Le besoin de s'expliquer l'existence des choses se trouve satisfait par la croyance en un Être suprême, conçu comme créateur du monde et de l'homme. De même les besoins sociaux trouvent leur justification dans la notion d'un Être suprême, fondateur de la famille et, par suite, de relations réciproques de mari à femme, de parents à enfants, de frères et généralement de tous les individus apparentés entre eux. Satisfaction est pareillement donnée aux besoins moraux par l'attribution à cet Être suprême, dont la moralité personnelle est sans tache, des qualités de législateur, juge et rémunérateur du bien et du mal. Les tendances affectives à la confiance, à l'amour et à la gratitude, elles aussi, rencontrent un objet digne d'elles en cet Être suprême, qui est un Père, de qui l'homme ne reçoit que du bien et de qui lui viennent tous les biens. Enfin, le besoin d'un protecteur auquel l'homme puisse s'en remettre avec sécurité pour toute assistance opportune trouve de quoi se satisfaire en cet Être suprême que sa puissance et sa grandeur élèvent au-dessus de tous les autres.

L'Être suprême assure ainsi à l'humanité primitive la capacité pratique de vivre et d'aimer, la confiance de travailler, le ferme espoir de s'assujettir le monde et de ne pas en être écrasé, la généreuse ambition d'atteindre des buts situés au delà même et au-dessus du monde. Seule, cette notion de Dieu explique la courageuse marche en avant de la primitive humanité, qui, dès l'origine s'est mise à l'œuvre, a accepté sa tâche, a cru au progrès, a pris conscience de sa solidarité. Nous nous trouvons donc en présence, chez toute une série de peuples de culture primitive, d'une religion véritable, pourvue de tous ses éléments essentiels et dotée d'un elïectif pouvoir d'action. » P. Schmidt, Origine et évolution de ht religion, p. 347-348; p. 27 1 sq. de l'édition allemande, passage reproduit à peu près tel quel dans le t. VI de l' Ursprung,p. 123- 121. L'influence exercée par la pensée et le sentiment de l'Être suprême ne se traduisit pas simplement par l'étonnement, la stupeur ou l'admiration, mais de façon plus active et plus positive par la pratique morale et le culte. L'observation de la morale fut un acte de culte, sis prescriptions furent les prescriptions même de Dieu, cl elle tira ainsi la force dont elle avait besoin, contre les tendances naturelles (le la nature humaine à l'anar-

chie, de son rattachement à Celui que l'on considérait comme le seigneur, le maître, le propriétaire de l'homme, comme le rémunérateur en ce monde et en l'autre de ses bonnes et de ses mauvaises actions. Ainsi se forma une moralité religieuse, c'est-à-dire l'habitude de traiter Dieu avec respect, honneur, et même parfois une véritable profondeur de sentiments, tandis que des peuples plus avancés le négligent comme l'Être bon dont on n'a rien à craindre.

La famille étant rattachée à Dieu et fondée par lui, est d'un type assez élevé, où la monogamie est la loi générale et la femme traitée comme une compagne. C'est la religion aussi qui a établi des règles de moralité sexuelle. Elle a réglementé la guerre et établi les premiers droits de propriété. D'une façon générale on peut dire que, si les primitifs ne sont pas des anges et connaissent des passions violentes, ils ont le sens de la morale et l'habitude du repentir; on enseigne les prescriptions de cette morale (exemples empruntés aux Pygmées, aux Arctiques, aux Peaux-Rouges, aux Australiens, p. 438), et on Croit que toute faute contre elles est une injure faite à Dieu.

La première manifestation du culte envers l'Être suprême est la prière. Il n'y a d'exception complète — du moins jusqu'à ce jour — ■ à la pratique de la prière que chez les Andamans. Les Koryaks ne connaissent — du moins, semble-t-il — que la prière qui accompagne le sacrifice et ce n'est que la prière de demande qui paraît absente de chez les Holokwulup (Terre de Feu). D'ailleurs les primitifs prient de diverses manières, par paroles arrêtées en formules, mais aussi librement et sans texte consacré, par gestes ou par simple concentration intérieure, on a des exemples de chacune de ces sortes de prières, on conçoit sans peine que, pour la deuxième catégorie et plus encore pour la troisième et la quatrième, les observateurs aient pu en bien des cas ne pas s'en rendre compte.

Le sacrifice manque chez les tribus du sud-est de l'Australie et chez les Fuégiens les plus arriérés, Yamana et Holokwulup, et chez les peuplades de l'ouest de la Californie; il est rare dans le centre-nord de cette péninsule. P. 448. Partout ailleurs il existe et principalement sous la forme du sacrifice de prémices, oblation des premiers fruits de la chasse et de la cueillette ou d'une minime partie des aliments avant le repas. Il signifie que les moyens de subsistance de l'homme appartiennent à l'Être suprême qui les donne à l'homme à certaines conditions : dépendance dans l'appropriation et usage avec ordre, sans gaspillage et en vraie révérence. P. 443-447. Là où le sacrifice est absent, où la prière est rare, se trouvent des cérémonies d'une grande importance, presque toujours de nature collective. Chez les Fuégiens, les indigènes du sudest de l'Australie et les Andamans, on initie la jeunesse aux devoirs de la famille et aux traditions tribales; dans la plupart des cas, en particulier chez les Australiens, des invocations à l'Être suprême accompagnées de gestes appropriés se mêlent à l'initiation. Chez les Californiens du Centre-Ouest et chez les Algonquins de l'Est et de l'Ouest, on reproduit pendant quatre, huit, neuf, douze jours, presque tous les ans, la création du monde pour appeler sur le monde entier la laveur du Créateur. On trouve d'autres cérémonies chez les Arctiques, les négritos des Philippines, les Semang de Malacca, les Boschimans. Il est donc faux (pie les primitifs aient peu de relations avec l'Être suprême (Sôdcrblom et autres ). Sous une forme ou sous une autre le culte se révèle chez eux comme la clef de voûte d'une religion complète et vivante (P. 465, Der Kult als Schlussstein einer vollen uiul lehendigen Religion).

A la lin de son ouvrage (le 1930 sur l'Origine et l'évolution de lu religion, le P. Schmidt écrivait : « Mais

quelle peut être l'origine d'une pareille notion [le monothéisme de la religion primitive]? D'où viennent les éléments qui l'intègrent? D'où vient surtout leur étonnante synthèse? Ce sont là des questions auxquelles la méthode d'histoire culturelle s'attache avec prédilection. Disons tout de suite que nous ne sommes pas encore en état d'y répondre. » (Trad. française, p. 349.) A cela l'ethnologue viennois donne deux raisons : on n'a pas pu encore reconstituer la culture tout à fait primitive d'où dérivent les diverses cultures primitives actuellement connues. De plus, les civilisations primaires qui ont succédé aux civilisations primitives

— et même d'autres civilisations encore plus récentes

— ont pu conserver des éléments de la religion vraiment première, absents de ces civilisations primitives. Or notre connaissance de ces cultures en voie d'évolution est encore très imparfaite, en particulier celle des pasteurs nomades, si proches, au point de vue religieux, des primitifs. En Tin les tribus restées au premier stade du développement humain sont très éloignées les unes des autres, par suite de faits de refoulement, elles ont dû laisser des traces de leurs conceptions et de leurs institutions parmi les populations plus avancées qui les ont supplantées, mais l'étude de ces survivances est à peine ébauchée, vu la difficulté du sujet. Tout ce qu'on peut faire avec certitude c'est éliminer un certain nombre d'hypothèses. La notion du grand Dieu ne saurait venir « ni de la mythologie de la nature, ni du fétichisme, ni du manisme, ni de l'animisme, ni du totémisme, ni de la magie. Deux ordres de raisons s'y opposent. De l'aveu même des partisans de ces hypothèses diverses, l'on devrait concevoir la genèse de la notion d'Être suprême sous la forme d'une lente élaboration et placer son apparition au terme d'une longue évolution. Or c'est, tout au contraire, chez les peuples les plus anciens que nous la rencontrons. D'autre part chez ces peuples archaïques, les éléments qui, par leur évolution, auraient dans l'hypothèse, donné naissance à la notion d'Être suprême, ou manquent tout à fait (totémisme, fétichisme, animisme), ou sont fort peu développés (magie et manisme), tandis que les civilisations plus récentes nous les offrent en plein épanouissement. Pour la notion d'Être suprême, c'est précisément l'inverse. » Ibid.. p. 351. En 1935 le P. Schmidt reconnaît que les difficultés signalées en 1930 restent les mêmes, cependant il croit pouvoir tenter un essai de réponse à la question de l'origine delà religion primitive. Ursprung..., t. vi, p. 472. Un premier témoignage se trouve dans les traditions d'un grand nombre de religions primitives (mais non pas de toutes). Chez les Pygmées, les tribus du centre nord de la Californie, les Algonkins, les indigènes de la Terre de Feu et ceux de l'Australie du Sud-Est, on trouve cette conviction que soit l'Être suprême, quand il vivait sur la terre, soit le Grand Ancêtre, ont révélé aux hommes les vérités de la religion avec les principes de la vie morale et sociale. P. 472-480. 2. Une autre source de renseignements est le contenu même des religions les plus archaïques. La bonté et l'absolue pureté morale de l'Être suprême qu'elles reconnaissent invitent à voir en lui l'éducateur suprême de l'humanité. Le nom de Père, qu'elles lui donnent souvent, indique non pas qu'il est l'Ancêtre par excellence, car il a créé les hommes et ne les a pas engendrés, mais qu'il est la Bonté même et qu'il a des fonctions éducatives semblables à celles du père de famille humain, bien que supérieures. Quand le problème du mal se présente à nos primitifs ils n'attribuent pas le mal à Dieu mais aux fautes des hommes, et parfois y voient la raison pour laquelle il ne vit plus parmi nous et ne nous enseigne plus directement et aussi la raison pour laquelle tout enseignement moral et religieux se rattache à une tradition venant de l'origine. 3. Les idées de

cause et de fin ont certainement joué un rôle dans l'origine de la religion. L'homme primitif était capable de les concevoir, au moins sous des formes concrètes, et on en trouve l'expression dans les nombreux mythes de création, où ses représentants actuels — du moins les hommes qui lui ressemblent le plus — se complaisent. Mais il y a trop de mal dans le monde pour que, livré à ses seules forces naturelles, ce primitif ait pu conclure sans hésitation à la création et à l'ordonnancement de l'univers par un Être tout de bonté et de sainteté. D'autre part en son langage enfantin lui-même, la religion la plus archaïque comprend trop de conceptions élevées, elle a eu une action trop puissante sur les mœurs et la société, elle entretient des sentiments si profonds et si vifs, qu'il est difficile de n'y voir qu'une création de l'homme. On est donc amené par plusieurs voies à conclure que c'est Dieu qui, par une révélation spéciale, est l'origine même de la plus ancienne religion : Gott als Ursprung der àltesten Religion. P. 491-

2. Critique. — a) Observations préliminaires. — Notons tout d'abord qu'un catholique peut garder dans l'examen des idées du P. Schmidt la plus entière liberté d'esprit, lin effet, si l'existence de la révélation primitive est un point bien établi de la doctrine de l'Église, sur la transmission de cette révélation dans l'ensemble de l'humanité, nous n avons pas un enseignement aussi ferme. Il se peut très bien que les données religieuses confiées par Dieu au premier homme aient été. au moins chez l'immense majorité de ses descendants, dénaturées de très bonne heure, voile même presque totalement obscurcies dans la croyance commune.

Or, ce n'est pas à l'étal vraiment premier de la religion et de la révélation (pie prétend remonter le P. Schmidt. De fait on ne voit pas comment, du point de vue de la science ethnologique, il le pourrait. «Les deux voies principales par où nous remontons vers nos origines sont... l'ethnologie (aidée par le folklore» et la préhistoire. Or, plus ces deux sciences progressent, soit par leurs explorations et leurs découvertes, soit par raffinement de leurs méthodes, plus aussi elles nous communiquent le sentiment que notre plus lointain passé demeure, en sa singularité, insaisissable.

Les plus vraiment « primitifs >• parmi les primitifs dont l'ethnologie fait sa proie ne le sont qu'en un sens relatif. « Nous savons incontestablement bon nombre de choses sur la situation sociale des sauvages d'aujourd'hui et d'hier, mais nous ignorons tout de la société humaine absolument primitive. » Frazer, The seope of social anthropology, p. 163-164. Partout nous trouvons des cultures déjà complexes, résultant d'une évolution peut-être longue et probablement aussi de nombreux mélanges.

Et quand bien même tel peuple serait encore le témoin attardé de ce qui fut la culture absolument première, il ne livrerait sans doute cette culture à nos observations qu'en un état méconnaissable. Car des éléments spirituels ne se conservent pas à la façon dont se conservent des fossiles : que ce soit par l'effet d'une certaine impuissance congénitale, ou à la suite de circonstances malheureuses, géographiques ou autres, un peuple qui ne progresse pas régresse: si l'enfance ne fait pas place à la maturité, elle se change en infantilisme, ce qui est encore une forme de sénilité. Il convient donc de se méfier de formules comme cellesci : " L'Afrique, boîte de conserve de l'humanité primitive, » ou : « L'Australie, musée du passé humain. » De toute façon, on doit le reconnaître avec le P. J. Huby : « Ni les Pygmées, ni les Australiens du Sud- Est, ni les Bantous ne sauraient nous renseigner exactement sur la mentalité du premier homme. » Dans Recherches de science religieuse, 1917, p. 352.

Quant à la préhistoire, si nombreux et si intéressants que soient déjà les documents dont elle dispose, ilssont bien loin de nous faire remonter jusqu'au tout premier âge de l'humanité. S'il faut en croire Henri Breuil, entre ce premier Age et l'apparition des races que nous connaissons un peu, il a pu s'écouler des centaines de millénaires. Leçon d'ouverture au Collège de France. Revue des cours et conférences, 20 décembre 1929. Et que savons-nous, par exemple, de l'humanité chelléenne, sinon qu'elle a existé puisqu'elle a taillé des pierres? Quels renseignements peut bien nous fournir la mâchoire d'Heidelberg sur la mentalité de l'homme à qui clic appartint?

Quelles que soient les inductions et les hypothèses qu'il est possible de faire, le problème des origines absolues est donc ici insoluble." De la plus ancienne couche humaine qu'il nous soit donné d'atteindre ou de reconstituer par l'ethnologie, nous ne pourrons jamais dire qu'elle équivaut à l'humanité primitive, et, pareillement, les plus anciens témoignages préhistoriques où nous puissions saisir avec quelque certitude les traces de l'activité psychique des anciens hommes laisseront toujours derrière eux un immense passé ténébreux. » H. de Lubac, dans Essai d'une somme catholique contre les sans- Dieu, Paris, 193C, p. 236-239. Cf. H. Pinard de La Boullaye, L'étude comparée des religions, t. il, p. 300-3(12.

Dans ces conditions les Primitifs tout relatifs que nous connaissons et dont nous parle le P. Schmidt pourraient avoir une religion beaucoup plus basse que celle qu'il pense constater chez eux, sans que, du point de vue dogmatique, on ait à s'en inquiéter le moins du monde. Nous disons : pourraient, car nous croyons certains résultats des enquêtes du P. Schmidt définitivement acquis, nous le dirons plus loin.

b) Critiques injustifiées. — On doit ensuite écarter comme injustifiées certaines critiques qui lui ont été adressées.

On lui a opposé certaines déclarations d'explorateurs niant l'idée d'un Être suprême chez les peuplades auxquelles il attribue cette croyance. Il a répondu que des explorateurs peuvent très bien ignorer des croyances que les indigènes ne livrent pas facilement, qu'ils gardent même en grand mystère et auxquelles souvent ni les femmes, ni les enfants ne sont initiés. Il faut des mois, des années mêmes pour entrer dans l'intimité de leurs consciences religieuses, des missionnaires y réussiront mieux que des explorateurs, surtout quand ceuxci sont des incroyants ou de médiocres croyants. Nous avons vu que Howitt n'a pu assister aux cérémonies d'initiation des indigènes australiens qu'au bout de vingt ans de séjour parmi eux, que les Pygmées Hambuti passaient pour n'avoir aucune religion parmi les liantous leurs voisins, que les plus arriérés des Fuégiens ont passé longtemps pour des athées, alors qu'en réalité Pygmées et Fuégiens ont une religion assez élevée. C'est un fait significatif que toutes les tribus que Lubbock signalait en 1872 f Primitive culture) comme athées ont livré le secret de leur religion à des observateurs plus attentifs que ceux dont l'ethnologue anglais se réclamait pour affirmer, à la suite de Comte, que l'humanité avait passé par une première phase d'athéisme.

En second lieu on a attribué, surtout autrefois, la croyance à un Être suprême chez les primitifs à l'influence, plus ou moins consciemment subie, des missionnaires. Ceci est d'abord, a priori, peu vraisemblable, étant donné qu'il s'agit de peuplades qui vivent trèsrel Irées et fuient le contact des blancs (voir col. 2232 ce que dit le P. Schebesta des Bambuti). lui fait OU a pu constater la croyance à un Etre suprême chez des primitifs que les missionnaires n'avaient pas encore visités : on peut lire dans {'Origine de l'idée de

Dieu, des témoignages sur cette croyance chez les Australiens, allant de 1829 à 1839, période antérieure aux premiers essais d'évangélisation (p. 145-146 de l'édition française); et nous avons vu plus haut que les explorateurs d'après lesquels le P. Schmidt décrit la religion des Samoyèdes sont arrivés avant les missionnaires. De plus la croyance en question n'est pas accompagnée d'autres croyances chrétiennes spécifiques chez les tribus en question, elle est intimement mêlée à l'ensemble de leur vie religieuse où elle ne fait nullement figure de bloc erratique et, dans certains cas, par exemple en des cercles australiens, elle est l'apanage d'initiés, ce qui ne s'expliquerait guère dans le cas d'une influence chrétienne. D'ailleurs l'hypothèse de l'emprunt est de phis en plus abandonnée. Durkheim, contredisant sur ce point Tylor, écrit : Il est aujourd'hui certain que les idées relatives au grand dieu tribal sont d'origine indigène. Elles ont été observées alors que l'influence des missionnaires n'avait pas encore eu le temps de se faire sentir. » Formes élémentaires,]). 415, avec ren vois ^ note l,où il cite N. -W.Thomas qu'invoque également le P. Schmidt. De nos jours les ethnologues américains, en ce qui concerne les populations primitives de l'Amérique du Nord, qu'ils étudient avec grand soin, se refusent également à l'idée d'une influence chrétienne qui aurait produit chez elles la notion d'un Etre suprême.

c) Réserves à faire. — Ces objections injustifiées écartées nous croyons qu'il y a lieu de faire sur les idées du P. Schmidt les réserves suivantes.

a. — D'abord il nous semble idéaliser beaucoup trop les conceptions et les pratiques de ses chers primitifs, et cette idéalisation est encore plus sensible chez tel de ses disciples que chez lui.

En missionnaire qui a vécu longtemps au milieu de primitifs et a mis une longue patience à pénétrer dans leur intimité peut , évidemment, plus et mieux que tout autre enquêteur ou explorateur de passage, nous renseigner sur leur religion. Mais, du fait même qu'il s'est attaché à ceux qui lui ont donné leur confiance, et aussi parce que les blancs auxquels il peut les comparer ne l'emportent pas toujours pour la foi et les mœurs' sur eux, il est porté à majorer quelque peu et la pureté de leurs croyances et l'excellence de leur conduite. Peut-être, par exemple, le P. Trilles a-t-il inconsciemment mêlé nos pensées et nos sentiments de chrétiens aux prières ou aux proverbes des Pygmées. « Mourir, c'est dire à son père : me voilà! » Dire à son père, me voilà. Est-il, au fond, un seul de nos proverbes, en est-il un dans tout autre pays, chez n'importe quel peuple, qui atteigne pareille hauteur, pareille confiance? Quand le petit négrille dira, comme nous : Notre Père! »il aura atteint la plus haute philosophie qui soit, et aussi la plus haute certitude. » Les Pygmées, Paris. 1932, p. 251. — Il est permis quand on lit ces lignes d'y trouver une sympathie bien compréhensible, mais peut-être trop optimiste, pour les négrilles du Congo. On se dit que le Père de l'Évangile est peut-être supérieur à celui de leur foi naïve. Sans doute le P. Schmidt reconnaît que la notion de l'Être suprême et de l'âme des primitifs avait besoin d'être épurée et que l'animisme lui-même a contribué à cette épuration. Il résume, en les approuvant, les conclusions d'A. Lang sur certains heureux effets de l'animisme de la manière suivante : » Le concept de Dieu, chez l'homme primitif, ne manquai! pas d'élévation pour ce qui regarde son contenu. .Mais pour la forme il était tout spontané, naïf, brut. 11 ignorait, en particulier, le problème de la nature spirituelle ou corporelle ou mixte de Dieu. Dès que s'éveillerait la pensée réfléchie, ce problème devait nécessairement se poser sous une forme ou sous une autre, en liaison avec les questions connexes de l'omniprésence et de l'éternité de Dieu. Mais

d'où pouvait venir à l'homme la notion d'esprit pur, étant donné que la nature ne lui en présente pas? Ce fut le service de l'animisme d'élaborer peu à peu cette notion. Les conjectures élémentaires sur le sommeil, le rêve, la mort n'exprimaient évidemment pas toute la vérité. Elles n'en constituaient pas moins l'amorce de connaissances que la réflexion philosophique saurait utiliser et conduire à terme. Et la notion d'esprit ainsi obtenue se pouvait appliquer à Dieu.

« En outre, la morale de l'homme primitif, qui prévoyait une sanction, non seulement sur terre, mais dans l'au-delà, était haute, assurément, mais sommaire et toute spontanée. Des questions diverses ne pouvaient manquer de se poser un jour ou l'autre. Dans l'au-delà, est-ce l'homme complet, tel qu'il est et vit ici-bas, qui sera récompensé ou puni? Comment le corps passe-t-il en cet au-delà, lui qui demeure et se corrompt dans la tombe? Comment se fait-il qu'on ne meure plus dans l'au-delà? En quelle manière y souffre-t-on, y jouit-on? A ces questions et aux autres de même genre, nulle réponse satisfaisante ne pouvait être faite aussi longtemps qu'on n'avait pas acquis l'idée précise d'une âme immortelle, essentiellement distincte et indépendante du corps, qui pénètre seule dans l'au-delà, le corps demeurant ici-bas. A cette âme, faite pour la vie éternelle, le corps, tout autre, s'opposait souvent. Aussi pouvait-il devenir nécessaire de lui sacrifier le corps, et l'on voit poindre la doctrine du salut de l'âme, de la délivrance de l'âme. Le mot d'ordre : salua animam tuam, prend un sens et commence d'agir. Cette élaboration du concept d'âme, à travers beaucoup d'erreurs évidemment, c'est à l'animisme qu'il est juste d'en rapporter l'honneur. » Origine et évolution de la religion, p. 230-231. Ailleurs le P. Schmidt écrit, et cette fois tout à fait en son propre nom : « L'antique religion des premiers âges persistait avec les restes de la civilisation primitive chez des tribus refoulées aux extrémités de la terre et réduites elles-mêmes à l'état de débris. Mais au sein de leur stagnation naturelle, de leur pauvreté, de leur isolement, il était inévitable qu'elle perdît beaucoup de sa force et de sa grandeur. L'état où nous la trouvons présentement chez eux est évidemment bien diflérent de celui qu'elle connut aux temps primitifs. Pour reconstituer sa vivante unité, nous en sommes réduits à recueillir péniblement ce qui subsiste de ses membres dispersés.» Ibid., p. 355.

Mais, dans ces conditions, on peut se demander s'il est prudent de parler de monothéisme, non seulement aux toutes premières origines mais encore chez les « primitifs » actuels? Tout d'abord il paraît difficile de maintenir l'unité d'un Dieu dont la spiritualité n'est pas encore dégagée, comme le P. Schmidt le reconnaît lui-même. Puis l'Être suprême montre trop souvent n'être pas seul dans le domaine divin ou surnaturel des Urvulker. Dans l'analyse même que nous avons faite des six volumes de V Ursprung, nous avons constaté que les primitifs de l'Amérique du Nord connaissent au-dessous de l'Etre suprême, mais à un rang quasidivin, le Messager, l'Ancêtre et le Mauvais et que de ce dernier on ne peut pas dire que l'Etre suprême l'ait créé. Nous avons vu qu'ici ou là l'Être suprême a une femme avec un fils. Il nous est dit que cet Être se scinde en deux dieux dans la péninsule de Malacca ; que, chez les Aïnos, les diverses régions du monde sont régies chacune par un esprit. On reconnaît que parfois la première place est occupée par l'ancêtre tribal. Quant aux esprits, le P. Trilles leur consacre trois chapitres de son livre, p. 120-143. Enfin l'enquête du P. Tastevin a révélé un culte des ancêtres assez développé chez les Gyéli du Cameroun. Le P. Schmidt explique ces cas par une contamination d'une culture non-primitive (au moins la plupart du temps), mais

alors il conjecture un état antérieur à celui des primitifs actuels qui est seul directement observable.

b. — En second lieu on peut se demander si le P. Schmidt n'a pas trop accordé, non pas à la révélation primitive elle-même, qui reste ici hors de cause, mais à ce qui a pu en rester dans l'ensemble de l'humanité après Adam et surtout à ce qui en subsisterait chez les primitifs actuels et si, du même coup, il n'a pas trop diminué la part des initiatives humaines dans les premières phases du développement religieux. Il est vrai que, sur l'extension et le rôle de la révélation primitive, il est plus réservé dans la synthèse finale du t. vi de l' Ursprung que dans son ouvrage de 1913 traitant de cette révélation primitive. Mais néanmoins, même dans le volume de 1935, il tend à prouver que l'ethnologie ne permet qu'une explication dernière de la religion des primitifs même actuels : la révélation et la révélation sous sa forme originelle. Or une telle théorie reste exposée à l'objection que fait le P. de Montcheuil à l'ouvrage de 1913 du P. Schmidt : « La conséquence serait un extrinsécisme radical de la vie religieuse dans l'humanité. La seule part qui reviendrait dans l'activité humaine serait l'obscurcissement et la déformation des vérités confiées à l'homme par Dieu. Ce ne serait pas un effort, aux résultats souvent néfastes, mais capable aussi, aidé de la grâce, d'aboutir à un progrès. Conséquence grave, lorsqu'il s'agira d'expliquer la possibilité du progrès dogmatique dans le judaïsme et plus encore dans le christianisme, où il n'y a pas simple conservation d'un dépôt, mais développement réel. » Formes, vie et pensée, conférences par divers auteurs, Lyon, 1932, p. 359 et 360.

c. — Mais ce que le P. Schmidt a définitivement prouvé c'est que les primitifs actuels eux-mêmes ont l'idée d'une divinité personnelle. Des critiques qui n'avaient lu que la première édition de L'origine de l'idée de Dieu ou L'origine et l'évolution de la religion pouvaient encore lui faire d'assez sérieuses objections ou émettre d'assez fortes réserves sur l'existence de l'idée en question. Mais, après la grande enquête delà dernière édition de L'origine de l'idée de Dieu, il est difficile de nier que l'ensemble des primitifs actuels aient l'idée d'une divinité personnelle et même d'un Être suprême sinon absolument unique. L'enquête a été menée clicz de nombreuses tribus qui représentent tous les groupes de culture vraiment primitive et se trouvent dans toutes les parties du monde. On a étudié la religion de chacune de ces tribus dans son ensemble spécifique et en la replaçant dans son milieu culturel. Or, que trouvons-nous chez les tenants d'un athéisme primitif, en opposition avec cette vaste et minutieuse enquête? Un pêle-mêle de faits empruntés à des cultures très diverses, alors même qu'on croyait se borner à des cas très simples, comme Durkheim qui mettait sur le même pied, au moins pour l'essentiel, toutes les tribus australiennes. Et de plus on n'a pas pu décrire une seule religion où ne se trouverait aucun être divin personnel. La bonne méthode scientifique n'est certainement pas du côté des animistes, préanimistes ou sociologistes.

C'est pourquoi Foy, Grœbner et Ankermann, qui ont fondé la méthode historico-culturelle ont reconnu eux aussi l'existence d'une croyance à l'Être suprême chez les primitifs. Schmidt, Origine et évolution de la religion, p. 301 à 310.

C'est pourquoi également le Dr Georges Montaudon, professeur d'ethnologie à l'école d'anthropologie de Paris, — rompant avec l'ensemble des ethnologues français — a admis en même temps que la méthode des cycles culturels la même croyance dans les trois cycles de culture primitive qu'il décrit : 1. Forme culturelle pygmoïde : « Il semble que tous les Pygmées croient en un Être suprême. Des sacrifices lui sont

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