RELIQUES. L'EGLISE ORIENTALE
De fide orthodoxa, loc, cit. col. 1161-1165. Ces trois dernières phrases visent, à n'en pas douter, le culte des reliques. Dans ses discours polémiques en faveur des images, saint Jean Damascène étend encore sa démonstration du culte des saints au culte des reliques des martyrs et des confesseurs : « Les saints étaient remplis de l'Esprit divin. Après leur mort, cette grâce demeure attachée, non seulement à leur àme, mais à leur corps enseveli dans le tombeau, à leur nom, à leurs saintes images. » P. G., t. xcv, col. 311. On voudra bien considérer le bel ordre que le polémiste assigne à la descente de la grâce de la personne sainte, dans ses reliques d'abord, et enfin dans ses simples images : l'àpreté de la controverse en faveur des images ne l'empêche pas de mettre les saintes reliques en première place. Et c'est assurément à cette rémanence de la grâce dans les corps saints qu'il attribue la vertu miraculeuse, dont il faisait état dans son exposé de la « foi orthodoxe ».
Quel genre de culte faut-il accorder aux reliques? Là encore, Jean Damascène fait les distinctions obligées entre les différents objets de notre culte : « Il faut d'abord honorer, rpoay.'jvsïv, ceux en qui Dieu, qui seul est saint, s'est reposé. Or Dieu s'est reposé dans les saints comme dans la sainte Mère de Dieu et dans tous nos saints. Les saints se sont efforcés de devenir semblables à Dieu, par l'effort de leur volonté et par le secours de Dieu habitant en eux. Les saints sont donc « adorés » en tant que loués par Dieu, et parce que c'est par Dieu qu'ils sont devenus terribles à leurs adversaires et bienfaisants à ceux qui s'en approchent avec foi. » Les mots mêmes du Damascène montrent que « l'adoration » due aux saints est cette TTpoaxûvyjo'.ç tiu,y]tixyj « qu'on rend à tout ce qui est revêtu de quelque dignité » (Discours, ni, 40), et non la XotTpstoc réservée à Dieu. La direction toute théocentrique de sa doctrine montre que le culte des saints et de leurs reliques n'est qu'une arnpliation de la religion due à Dieu ; les méandres enfin de sa démonstration en faveur des images et des reliques marquent bien que, pour lui, ces dernières prennent toute leur dignité de la sainteté de la personne vivante, et, comme le dira saint Thomas, qu'elles ne comportent qu'un culte relatif.
4° Théologie des docteurs orthodoxes. — Les Orientaux entendent d'ailleurs le mot « culte relatif » dans un autre sens que les Latins : pour eux, tout culte est relatif, sauf celui qui se rapporte à Dieu, et à Jésus- Christ, consubstantiel au Père; ainsi donc le culte des saints, en eux-mêmes, est déjà un culte relatif, quia sancti propter Deum coluntur. M. Jugie, Theologiu dogmalicu chrislianorum orienialium, t. il, p. 715, note 2. Seul, Dosithée, Conjessio fidei, resp. îv, admet, par une assertion assez singulière, cjue les saints peuvent être honorés de deux manières : ttocotov jjtèv xarà tt]v 7rpôç ©sov àvaçôpav xai y.aO' auToùç, oti stxôvsç Çcoctoc. toG Qeoù. A plus forte rasion professent-ils unanimement que les restes mortels et les tombeaux de ces mêmes saints ne méritent qu'un culte secondaire par rapport à Dieu. Us sentent bien que cette vénération d'un corps de martyr se rapporte au martyr lui-même; pourtant la distinction entre le culte du saint et celui de ses reliques n'a jamais été bien élucidée par les théologiens byzantins. Cela tient à ce que, dans leur esprit comme dans celui des foules, la relique ne fait qu'un avec le saint; et ils approuvaient tous, avant et après le concile de Constantinople de 1084, qui l'a authentiquée, la formule de saint Théodore Studite : « Une est la vénération du saint en lui-même et celle de ses reliques. » Entre les deux, le rapport était si étroit, qu'il n'exigeait pas d'explications.
5° Doctrine de V Église orthodoxe. — Depuis la fête de l'orthodoxie (11 mars 843), dans laquelle l'Église by-
zantine a célébré son triomphe définitif sur les iconoclastes, le culte des reliques lui-même n'est plus attaqué en Orient que par des sectes alliées au manichéisme, comme le paulicianisme et le bogomilisme et, plus tard, par les docteurs teintés de protestantisme. Pourtant, l'orthodoxie ancienne et moderne a montré moins de dévotion active pour les reliques, toujours en honneur, que pour les saintes icônes: cela tient à la recrudescence de la dévotion pour les images consécutive aux persécutions du vme siècle, et, pour une part aussi, aux dispositifs nouveaux des églises byzantines : alors que le cancel s'élevait jusqu'à devenir (xive-xve siècle) l'iconostase couverte d'images peintes qui captaient l'attention des fidèles, il leur voilait l'autel, où le petit sachet des reliques devenait tout à fait invisible et se faisait oublier. On s'explique ainsi que les icônes aient été indéfiniment multipliées, tandis que les reliques, étant donné la rareté des canonisations byzantines, se soient réduites, dans les nouveaux sanctuaires, à quelques fibres de linge ou à une poussière d'ossements.
A l'autre extrémité du monde chrétien, à Egabra, en Espagne, on relève les traces d'une Église schismatique qui niait, au ixe siècle, le culte des reliques, et qu'un concile de Cordoue de 839 condamna sous l'appellation d'acéphales; encore qu'on puisse y voir un groupe exilé de monophysites orientaux, analogue à cet hérétique syrien condamné par le concile de Séville de 619, il est plus probable qu'elle n'avait de commun que le nom avec les acéphales d'Egypte et de Syrie, et que c'était plutôt une petite Église affiliée à la secte manichéenne, qui se faisait remarquer, comme plus tard les albigeois, par l'étrangeté de ses pratiques cultuelles et disciplinaires. Cf. Hifele-Lcclercq, Histoire des < onciles, t. iv a, p. 104-105,
Au contraire, « dans les anciennes Églises monophysites d'Orient, les saintes reliques sont l'objet d'une grande vénération, et aux tombeaux des saints se font fréquemment de pieux pèlerinages, Dans le calendrier liturgique, bien des solennités sont affectées à la translation des corps saints, et on en lit le récit dans toutes les églises, avec mention des miracles qui s'y sont accomplis ». Il a fallu attendre quelques sectes arméniennes, prénontiatrices de la Réforme du xvie siècle, pour constater quelque faible opposition à ce culte traditionnel : on se rappellera, à ce propos, que les empereurs iconoclastes et leurs troupes de choc étaient arméniens. Ainsi « les thondrakiens rejettent les reliques; ils furent amplement réfutés par la plume des docteurs et par l'insurrection des fidèles >. Jugie, op. cit., t. v, p. 574. L'Église nestorienne, par sa prudence même en matière de culte des saints, a su maintenir sans excès le culte des reliques : > Nous honorons les ossements des saints, dit le docteur Isaïe, P. O., t. vu, p. 40. Mais à Dieu ne plaise que nous entendions par là l'adoration, qui n'appartient qu'à Dieu. Ce serait un sacrilège d'adorer d'un culte de latrie les os de ces hommes illustres. »
Dans toutes ces Églises orientales, qui s'anathématisent mutuellement sur les titres de la Mère de Dieu, la doctrine des reliques s'est conservée, dans le respect des mêmes attitudes de vénération et des mêmes formules de prières. Il n'y eut aucun approfondissement doctrinal, aucun développement poétique ou homilétique digne d'être signalé, durant toute la fin du Pas Empire. Il n'y eut quelque activité au xvn« et au xvme siècle, que dans les centres intellectuels de Byzance et de Russie atteints par les attaques des protestants allemands et de leurs adeptes orientaux, comme Cyrille Lucar; alors seulement on vit des théologiens orthodoxes traiter avec quelque originalité la question des reliques. Ainsi Etienne Javorsky, dans sa Pelra fidei en 3 livres, a consacré le premier traité
RELIQUES. L'OCCIDENT MEDIEVAL
au culte des images, le deuxième à celui de la sainte Croix, et le dernier au culte des saintes reliques. Jugie, op. cit., t. v, p. 258-294.
VI. Dans les églises d'Occident au Moyen Age. — 1° Origine des reliques. — Le culte des reliques, déjà si actif au vn° siècle, s'épanouit encore au Moyen Age parce que les reliques s'y multiplièrent, par voie de division, à l'occasion des transferts de corps saints, et aussi, il faut le dire, par invention de fausses reliques.
Tout d'abord les Églises des Gaules et de Germanie se donnèrent une grande liberté pour le déplacement des corps saints. Cette pratique fut imposée et favorisée au ixe siècle par les invasions normandes : les religieux prenant la fuite emportaient avec eux les reliques de leurs fondateurs pour les soustraire à la profanation : au sanctuaire qui avait offert un refuge on laissait toujours une part du trésor. Les conciles eurent beau y mettre des restrictions, les abus continuèrent de se produire. Ajoutons que, déjà sous les Mérovingiens, le transfert des reliques de saint Vincent à Paris, avait été très remarqué. Charlemagnc et ses successeurs demandèrent aussi aux papes des corps de martyrs pour les nouveaux évêchés et monastères de Germanie : on voulut avoir des reliques venues de Rome, et non seulement les brandca dont parlait saint Grégoire, mais de vrais ossements de martyrs. Ce fut l'occasion de translations solennelles, en pleine paix et dans l'enthousiasme des foules. D'autres Églises furent mises à conti ibution ou plutôt en firent recette. « L'exportation prit les proportions d'un commerce régulier, avoue dom Baudot; on se faisait gloire de posséder quelque relique rare que d'autres n'avaient pas. »
Les croisades et la prise de Constantinople en 1204 amenèrent en Occident une abondante provision de corps saints et de souvenirs des lieux saints. Ce furent alors les anciennes métropoles d' Antioche et de Jérusalem, d'ÉJesse et de Myre qui furent les pourvoyeuses forcées des nouvelles métropoles de Gaule et de Germanie; quant à Byzance, qui les avait jadis spoliées, les seigneurs français et flamands y firent une vraie rafle de reliques de toutes sortes. En Palestine, tout leur semblait sacré, et quelques pincées de poussière de Nazareth ou d'Hébron étaient décorées du titre résumé : e lacle Virginis Mariée, qui ne trompait sans doute pas les heureux destinataires, mais était pris au pied de la lettre par les pieux pèlerins.
Car toutes ces richesses d'aloi divers étaient versées, avec les anciennes reliques beaucoup plus authentiques, dans les trésors célèbres des cathédrales et des grands monastères : Cologne et Trêves, Chartres et Paris, Cluny et Saint-Hubert curent leurs listes de reliques soigneusement mises à jour. Barbier de Montault, Œuvres, t. XII, p. 175 sq.
« On trouve dans les anciennes chroniques d'Occident le cas de moines s'emparant, par ruse ou par force, du corps de certains saints. L'ardeur à se procurer un trésor de ce genre fit considérer comme une œuvre de dévotion le vol des restes d'un saint; on n'en avait aucun scrupule, surtout quand il s'agissait de tirer ces restes de l'oubli. Ainsi s'expliqua, dès le vne siècle, le fait des reliques de saint Benoit cl de sainte Scolastique apportées en France quand le Mon t- Çassin eut été dévasté par les Lombards. » G. Baudot, art. Reliques, dans Dictionn. pral. des connaiss. relig., t. v, col. 117k.
• Dans cette atmosphère d'illégalité, plus ou moins colorée, on vit se multiplier Us reliques douteuses : des gens ne se faisaient pas scrupule de prendre pour le corps d'un martyr ou d'un confesseur tout reste humain découvert accidentellement dans le voisinage d'une église ou dans les catacombes de Rome. En beaucoup de cas, on en vint à écarter l'hypothèse
d'une fraude délibérée : on se persuadait qu'une bienveillante Providence envoyait ces précieux gages, pignora sanclorum, à des clients qui méritaient pareille faveur. Ainsi des reliques fausses purent allluer jusque dans les trésors des églises médiévales. » Ibtd,
« Sans doute l'autorité ecclésiastique, mise en éveil, s'appliqua à prémunir les fidèles contre la déception. On tenta d'établir l'authenticité d'une relique par des signes d'ordre surnaturel, on en appela au miracle. Par exemple, en 979, Egbert de Trêves voulant constater l'authenticité du corps de saint Celse, fit envelopper d'un linge la phalange d'un doigt et la fit jeter dans un encensoir... Les synodes portèrent des décrets pratiques à ce sujet : Quivil, évêque d'Exetcr en 1287, confirma la prohibition du concile général de Lyon en 1274 : Défense de vénérer les reliques récemment découvertes tant qu'elles n'auront pas été approuvées par le pontife romain. » Ibid.
2° Culte des reliques. — Une fois les reliques trouvées et acceptées pour authentiques, quelle place leur réservait-on'?
1. D'abord on leur garda leur place traditionnelle, le plus près possible de l'autel du sacrifice : soit sous l'autel, dans une crypte faite pour elles, soit sui le sol au-dessous de la table d'autel, soit dans la table même de l'autel, soit enfin derrière l'autel. Ces pratiques successives se développèrent en fonction de la dévotion croissante des fidèles ; mais elles répondaient à la même idée : ainsi, quoique d'une façon plus artificielle qu'aux catacombes, les tombeaux des saints furent considérés comme les autels du Christ. De là, sans nul doute, est née la pratique de sceller des reliques dans la pierre de l'autel au moment de sa consécration. Ce n'est que plus tard, au ixe siècle, qu'on permit de laisser des reliques sur la table de l'autel pendant un temps considérable.
Les corps saints, en efTet, n'étaient plus ensevelis à même le sol comme dans les catacombes, ni même, comme dans les antiques basiliques, dans des confessions étroites et inabordables, enfouies en terre et gardées par des barreaux épais. On voulait désormais voir et toucher les tombeaux des évêques et des martyrs I Si quelques églises célèbres avaient voulu garder le souvenir de leur antique confessio, on l'avait élargie en forme de crypte, qui s'étendait sous une grande partie de l'église et ménageait, sinon toujours la lumière, du moins la place pour les défilés des pèlerins : c'est la pratique habituelle dans les églises carolingiennes ou romanes. Mais souvent on avait trouvé cette place trop humble pour le saint protecteur : on avait <■ élevé » ses reliques et on les avait déposées dans une t châsse » précieuse, qui eut, dans les églises gothiques, sa place d'honneur, bien en vue au haut des marches de l'autel, sous la table du sacrifice. Quand on n'avait pas de corps saint, on se contentait de prélever une relique d'un martyr que l'on enfermait dans la table ou le bloc de l'autel. En certaines églises plus dévotes ou plus traditionnelles, on eut l'idée de maintenir dans le même autel progressivement développé, les trois modes successifs d'y déposer les reliques : il y en avait un premier trésor dans sa «planlalio », un autre dans la table, et un dernier entre les pieds de l'autel, si bien que cet autel unique en contenait pour ainsi dire, trois : c'était un autel « trinitaire ». (Saint-Hiquicr, Saint- Martin d'Utrecht, etc..)
Dans la suite, pour différents motifs et en vue de satisfaire et d'accroître la dévotion des fidèles, on prit l'habitude de placer les châsses au-dessus des autels dans une anfractuosité de la muraille, ou bien encore derrière les autels, en des arrangements provisoires et variés suivant les fêtes : c'est l'origine des retables de bois peint. Cette pratique fut discutée : des reliques qu'on avait placées ainsi sont retournées d'elles-mêmes
RELIQUES. L'OCCCIDENT MÉDIÉVAL
obstinément, disent des chroniques, à l'endroit qu'elles occupaient d'abord sous l'autel. Et quand on n'avait que des reliques peu volumineuses, on se permit, vers le ixe siècle, de les placer sur l'autel même, à côté des Évangiles, qui étaient seuls admis autrefois, et entre les chandeliers, qui venaient de conquérir, eux aussi, cette place honorable.
Le culte rendu aux reliques au Moyen Age s'explique par l'idée très haute qu'on en avait : « Un corps saint, pour une population, avait une importance dont nous ne trouvons pas aujourd'hui l'équivalent. Le corps saint faisait de l'église un lieu inviolable; il était le témoin muet dû tous les actes publics, le protecteur du faible contre l'oppresseur; c'était sur lui que l'on prêtait serment; c'était à lui qu'on demandait la cessation d'un fléau, de la peste, de la famine; lui seul avait le pouvoir d'arrêter souvent la main de l'homme violent ; quand l'ennemi était aux portes, sa châsse paraissait sur les murailles, donnait courage aux défenseurs de la cité. » Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier français, t. i, p. 64. Il fallait citer dès l'abord cette vue générale d'un historien libre-penseur; elle résume une foule de documents incontestés du Moyen Age, bien qu'elle confonde les usages et les dates. Il n'est pas de notre rôle ici de les débrouiller; mais le théologien devra noter que c'est l'idée religieuse concernant le respect du corps saint qui, en se modifiant, a amené la modification partielle des pratiques de dévotion; pour le haut Moyen Age, comme pour l'antiquité chrétienne, le corps saint est inamovible; ce n'est guère qu'au ixe siècle et dans les Églises barbares qu'on se risque à transporter les reliques.
2. Au ixe siècle comme, au vie, en règle générale, le corps saint restait encore sur place, et, pour venir l'honorer, de grandioses pèlerinages s'organisaient au jour de sa fête, parfois même à différents jours de l'année. Certains de ces pèlerinages eurent une célébrité mondiale comme celui des saints apôtres Pierre et Paul à Rome, et celui de saint Jacques à Compostelle, qui duraient, en somme, toute l'année, celui de saint Nicolas à Bari, celui de saint Benoît à Fleury-sur-Loire, qui se renouvelait au moins deux fois l'an.
;Les pèlerinages aux saintes reliques donnaient lieu à des manifestations religieuses telles que processions des corps saints, veillées des malades dans les églises, chants populaires en dehors des offices des moines ou des clercs, etc.. Ils favorisaient aussi les échanges de nouvelles de toutes sortes, la dill'usion de dévotions locales et d'idées venues de loin, enfin la vente d'articles exotiques, en rapport parfois avec l'origine du saint patron ou des possessions de son église. Mgr Duchesne signale que les basiliques des saints Apôtres à Rome, ayant surtout leurs dotations en Orient, « les administrateurs de ces basiliques devaient mettre ces produits rares et recherchés : papier, lin, nard, baume, etc.. dans le commerce local. Et c'est une chose intéressante que de voir les églises vénérées des apôtres Pierre et Paul servir d'intermédiaires pour le commerce des épices. Ceci n'est du reste qu'un épisode de l'histoire du grand commerce pendant le Moyen Age, en un temps où les foires œcuméniques se tenaient à l'occasion des fêtes des saints et près de leurs reliques ». Duchesne, Liber Ponlificalis, t. i, introd., p. cl. Rappelons aussi les influences artistiques et littéraires qui se répandirent sur toute la route du pèlerinage à saint Jacques de Compostelle : disposition générale des grandes basiliques, détails d'ornementation mauresque, chansons de geste; cf. É. Mâle, L'art religieux au XIIe siècle. Vraiment on peut dire que le culte des reliques fut un élément important de la civilisation du Moyen Age.
Jusqu'ici on voit les reliques inamovibles et les dévots vont pieusement les chercher dans leur retraite.
Mais la pitié catholique voulait avoir ses saints patrons plus près d'elle. La première attestation de corps saints portés habituellement en procession — en dehors de leur primitive translation — nous vient de l'Église wisigothique du début du vu8 siècle : en effet le troisième concile de Braga (675), ci-dessus, col. 2346, donne comme « une coutume antique de faire porter à certaines fêtes, l'arche du Seigneur avec les reliques sur les épaules des diacres revêtus d'aubes, comme c'était prescrit dans l'Ancienne Loi ». (Canon 5.) Le respect pour les reliques est encore si ombrageux que le concile ne permet pas à l'évêque de suspendre ces reliques à son cou et de se faire porter par ses diacres en sedia; mais il pourra les porter lui-même à la main et en restant humblement à pied. Un autre concile tolétain du même temps parle contre « les danses honteuses » auxquelles les foules espagnoles se livraient durant ces processions. Cité par le Décret de Gratien, De consecralione, dis t. III, c. 2. Mais l'habitude était prise de donner aux fêtes patronales et aux fêtes de dédicace, par conséquent aux pèlerinages de reliques un déploiement de solennité extraordinaire.
3. Puis voici des pratiques nouvelles rendues possibles par la subdivision des corps saints et leur « élévation » dans ou sur les autels : on les place dans des châsses ouvragées de dimensions de plus en plus restreintes et on les porte en procession dans toute l'étendue du diocèse, parfois même au delà, d'abord dans les calamités publiques, pour obtenir la cessation du fléau par cette visite personnelle du saint pro tecteur : telles furent, à Paris, les processions de la châsse de sainte Geneviève, à Tours, celles du corps de saint Martin, etc.; puis à toutes les processions de pénitence, aux Rogations, enfin dans toutes les fêtes solennelles.
Avec l'invasion de l'usage du serment féodal, au xie siècle, on prit l'habitude de jurer sur les reliques des saints. Tous les actes importants de la vie civile se concluaient devant les reliques et les annales du Moyen Age, surtout les chroniques normandes, sont remplies de ces serments, tenus ou non, sur des reliques vraies ou fausses. Un acte de ce genre est à la base des revendications de Guillaume le Conquérant sur l'Angleterre. Dès le ve siècle en Orient, et dès le temps de saint Martin et de saint Maximin en Gaule, on trouve des exemples de cet usage, qui se vulgarisa, et fut sanctionné par une loi de Childéric, par l'exemple de Pépin à Compiègne en 758 et par un capitulaire de Charlemagne de l'année 803. Charlemagne lui-même portait comme talisman dans ses guerres une parcelle de la vraie croix en un beau reliquaire; et cet usage, mentionné par Grégoire de Tours dès le vi« siècle, avait été, nous l'avons vu, concédé en Espagne aux évêques sous certaines conditions que précise le concile de Braga de 675; il fut autorisé par la suite et se trouve authentiqué par le Codex juris canonici, can. 1288.
Enfin, les églises qui possédaient plusieurs corps saints ne se contentèrent pas des offices à jours fixes dédiés à chaque saint: elles se mirent à célébrer chaque année une fête comnune en leur honneur, fête des saintes reliques avec un office et une messe spéciale. Certains diocèses ont cette messe soit le quatrième dimanche d'octobre, soit l'un des jours dans l'octave de la Toussaint. L'ordre bénédictin a choisi la date du 13 mai, anniversaire de la dédicace du Panthéon et de la fête de Sainte-Marie ad Martyres. Les textes de ces offices seront étudiés plus loin, avec les autres témoignages des liturgies.
Les reliques insignes, ainsi divisées et transportées dans tous les royaumes de la chrétienté, donnèrent lieu à l'érection de sanctuaires magnifiques, conçus en fonction de la relique qu'ils devaient abriter : ainsi la basilique du Saint-Sang à Bruges, la Sainte-Chapelle