‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 33 sur 470 · QUESNEL. INTERVENTION DE FÉNELON · texte numérisé non relu

QUESNEL. INTERVENTION DE FÉNELON

le décrel de Rome, sans que le roi en eût préalablement ordonné la publication par des lettres patentes enregistrées au Parlement. Aussi, pour veiller à la conservation des libertés de l'Église gallicane, plusieurs de ces mandements furent dénoncés : le parlement de Paris rendit deux arrêts, le 9 niai et le 16 juin, pour recevoir le procureur général du roi appelant comme d'abus des mandements des évoques de Clermont et de Poitiers; les parlements d'Aix et de Bordeaux rendirent des arrêts semblables contre les mandements d'Apt (25 mai) et de Sarlat (27 juin). D'ailleurs, beaucoup d'évêques condamnèrent directement le Cas de conscience : l'évêque d'Apt, le 1 février 1703, l'archevêque de Paris, le 22 février, les évêques de Coutances, le 26 mars; de Clermont, le 15 avril; de Poitiers, le 18 avril; les grands vicaires d'Auch, le lM mai; l'évêque de Sarlat, le 0 mai; de Yence, le 12 mai; de Chartres, le 3 août; de NoyOn, le 30 septembre; du Mans, le 30 octobre; de Cambrai, le 10 février 1704; d'Arles, le 3 mars; d'Angers, le 7 mai; de La Rochelle, le 25 juin 1704.

La faculté de théologie de Paris ne censura le Cas de conscience que le 4 septembre 1704 et elle exclut de son sein les docteurs qui refusèrent de se soumettre : c'est alors que Petitpied fut rayé du nombre des docteurs. Le Cas fut aussi dénoncé dans les Pays-Pas. Van Susteren, vicaire général de Malin.es, le dénonça à la faculté de Louvain le 17 février 1703, et la censure fut prononcée le 10 mars. Le P. Quesnel attaqua la censure et publia une lettre intitulée Lettre d'un e'vêque à un évêque, ou consultation sur le fameux cas de conscience. Cette lettre citée in extenso par l'Histoire du cas de conscience, t. n, p. 25-150, est vraisemblablement l'œuvre de Quesnel; il s'applique à montrer que les quarante docteurs ont suivi les décisions des plus illustres évêques, confirmées par plusieurs assemblées du clergé, par les évêques du royaume et la doctrine de tous les théologiens : jamais on n'a établi clairement l'infaillibilité du Siège apostolique; aux décisions qui concernent les faits, on ne doit qu'une soumission de respect et de silence. C'est à cette occasion que le P. Quesnel fut emprisonné par l'archevêque de Malines, avec Brigode et le 1'. Gerberon.

Un grand nombre d'écrits furent publiés pour cl contre le cas de conscience et ['Histoire du cas de conscience, t. iv, p. 52-63, cite douze de ces écrits, dont plusieurs dirigés contre Fénelon. C'est à l'occasion du cas de conscience que l'archevêque de Cambrai entra pleinement en lutte contre le jansénisme.

X. Fénelon et le jansénisme. — -Dans leurs arrêts pour condamner la publication du bref de Clément XI avant l'enregistrement au Parlement, quelques magistrats avaient prétendu que la forme et les clauses du bref pontifical ne permettaient pas l'autorisation royale. Ce fut pour Fénelon l'occasion de rédiger un Mémoire, qui fut probablement adressé aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, afin de réfuter l'audace des magistrats et de noter l'inanité des raisons alléguées pour rejeter la bulle. Fénelon remarque, non sans malice, que les magistrats s'étaient montrés moins chatouilleux lorsque, quatre ans auparavant, ils avaient accepté de recevoir le bref d'Innocent XII condamnant les Maximes des saints de l'archevêque de Cambrai, dans lequel les clauses de molti proprio et de plenitudine poteslatis étaient insérées : ils avaient protesté contre les deux clauses, mais ils avaient reçu le bref, alors que, dans le présent bref, les deux clauses étaient absentes.

Jusque-là Fénelon n'étail pas intervenu directement dans la question du cas de conscience; peut-être hésitait il à parler? Le 2 1 mai 1703, il écrivait à l'abbé Langeron : « Il me convient moins qu'à un autre de parler. On m'accusera de vengeance contre les jansé-

nistes; ils remettront sur la scène le quiétisme. Je soulèverai tout le clergé de mon diocèse et les deux universités voisines. » Correspond., t. il, p. 501. Il ajoute qu'il n'agira que si le roi ordonne aux évêques de parler et il n'agira qu'après les autres évêques; en particulier, il serait nécessaire que son mandement fût entièrement d'accord avec celui de l'évêque de Chartres. Cependant, des historiens ont insinué que ce fut Fénelon qui ranima les querelles jansénistes, après le Problème ecclésiastique et avant le « cas de conscience ». Condamné à Home et disgracié à Versailles, Fénelon aurait pensé pouvoir se réhabiliter auprès du pape et auprès du roi en combattant le jansénisme; en même temps, il aurait pris sa revanche sur Bossuet, cjui l'avait fait condamner à Home, et sur Noailles, qui l'avait trahi à Paris. En revanche, Fénelon a affirmé n'avoir jamais agi par rancune et par esprit de vengeance. « Dieu m'est témoin, écrira-t-il le 12 mars 1714 à Le Tellier, qu'à l'égard de M. le cardinal, mon cœur n'a jamais ressenti la moindre altération. J'ai une horreur infinie de tout ressentiment... » Quoi qu'il en soit, Fénelon va prendre désormais la première place parmi les adversaires du jansénisme, auquel, par tempérament, il a toujours été fort opposé. On sait qu'au moment où il fut condamné à Rome il refusa de s'allier aux jansénistes, qui lui demandaient de faire cause commune avec eux contre la cour de Rome.

La plupart des évêques de France avaient déjà condamné le cas de conscience, lorsque Fénelon publia, le 10 février 1704, une instruction pastorale qui traite largement la question du jansénisme. Il note que l'Église n'a point condamné les intentions de Jansénius, car elle ne juge pas les sentiments intérieurs des personnes; le secret des cœurs est réservé à Dieu. Quand elle parle du sens d'un auteur, elle n'entend parler que de celui qu'il exprime naturellement par soti texte. Donc, lorsque l'Église a condamné les cinq propositions de Jansénius, elle n'a point prétendu que ces propositions sont les expressions mêmes de cet auteur, mais qu'elles sont l'abrégé de son livre. La distinction du fait et du droit et le silence respectueux que le cas de conscience a voulu justifier rendent possible n'importe quelle hérésie. Puis Fénelon veut établir l'infaillibilité de l'Église quand elle prononce sur l'orthodoxie ou l'hétérodoxie d'un auteur : les promesses d'infaillibilité faites par Jésus à son Église, la pratique constante de l'Église, qui a réglé la foi des fidèles, en approuvant certains textes, dont elle a fait un symbole, et en condamnant d'autres textes comme erronés; enfin les propres aveux des disciples de Jansénius, qui reconnaissent l'autorité de l'Église quand elle approuve la doctrine de saint Augustin et qui se contredisent lorsqu'ils refusent de reconnaître cette même autorité condamnant la doctrine de Jansénius, tout cela prouve l'infaillibilité de l'Église. Ainsi, dans cette première instruction, Fénelon s'appliqua à réaliser les principes qu'il avait souvent posés : il faut expliquer. « L'autorité des brefs, des arrêts, des lettres de cachet ne suppléera jamais à une bonne instruction; la négliger, ce n'est pas établir l'autorité, c'est l'avilir et la rendre odieuse, c'est donner du lustre à ceux qu'on a l'air de persécuter.»

Cette instruction, Fénelon l'envoya à Clément XI, le 8 mars (Correspond., t. III, p. 14-16) avec ces mots : « Si l'Église peu! se tromper dans les jugements sur les textes dogmatiques, c'est la porte ouverte à toutes les hérésies...; tous les symboles, tous les canons, pourront être tournés en dérision. » Le P. Lami, les 1!) mai et 2 juin 1704 (ibid., p. 17-18, 21-23), félicita vivement Fénelon et il fait, en quelques lignes, un résumé fort clair de sa thèse : l'Église est infaillible dans les décisions relatives à la conservation du dépôt de la foi: or, celte conservai ion n'est possible que si

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l'Église est infaillible dans les jugements qu'elle porte des ouvrages qui regardent la foi. La clarté de l'exposition et la modération dont il usait à l'égard des personnes dont il combattait la doctrine valurent à Fénelon l'admiration de tous : du même coup, il reconquit, en partie, l'autorité que la condamnation du livre des Maximes des saints lui avait fait perdre dans l'Église de France. Cette instruction du 10 février 1704 plaça Fénelon au premier rang des évêques dans les démêlés jansénistes, d'autant plus que Bossuet allait mourir quelques jours après, le 12 avril. L'archevêque de Cambrai fut désormais le docteur le plus consulté et le plus écouté; cela explique les attaques violentes dont il fut l'objet de la part des amis du jansénisme : c'est l'ennemi le plus redoutable et le plus redouté. Pour se faire une idée de la haine suscitée par Fénelon chez les jansénistes, il suffit de lire quelques passages d'Albert Le Roy, op. cit., p. 320-331, 611-612.

De tous les mandements qui condamnèrent le cas de conscience, celui de Fénelon est incontestablement le plus éloquent et en même temps le plus instructif; aussi les jansénistes l'attaquèrent-ils très vivement et mêlèrent à leurs écrits des insinuations perfides, où l'on mettait en doute la sincérité de sa soumission au jugement qui avait condamné les Maximes des saints; à quoi Fénelon se contenta de répondre : « Je souhaite devant Dieu que non seulement vous, mais encore tous ceux qui m'écoutent deveniez aujourd'hui tels que je suis. »

Pour répondre explicitement aux objections qui lui furent faites, Fénelon publia trois nouvelles instructions. La seconde instruction, datée du 2 mars 1705 (Œuvres, t. x, p. 265-483), se propose d'éclaircir les difficultés soulevées par divers écrits publiés contre la première instruction : Sentiment orthodoxe des savants cardinaux Jean de Turrecremata. Baronius, Bellarmin et autres théologiens, imprimé dans l'Histoire du cas de conscience, t. v, p. 120-134; Éclaircissement sur l'ordonnance et l'instruction pastorale, publié dans l'Histoire du cas de conscience, t. v, p. 56-114 ; Défense de tous les théologiens; Trois lettres intitulées Difficultés; Quatre lettres à un abbé et enfin Histoire du cas de conscience où on a mis des notes.

Fénelon s'élève contre les fausses interprétations qu'on a faites de ses paroles, en particulier au sujet de l'infaillibilité de l'Église et de son extension; on lui a reproché d'attribuer à l'Église une infaillibilité grammaticale et le pouvoir de faire d'un texte nouvellement condamné un nouvel article de foi, avec la connaissance surnaturelle et infuse de tous les textes; rien de plus faux, et Fénelon précise sa pensée : « L'Église est spécialement assistée du Saint-Esprit et, par cette assistance, elle est infaillible pour garder le dépôt; mais elle n'est point inspirée comme les écrivains sacrés, car elle ne reçoit point, comme eux, une révélation immédiate... L'infaillibilité de l'Église est contenue dans la révélation, parce qu'elle est promise et que la promesse est une révélation divine; mais quant au jugement de l'Église, qui condamne ou qui approuve un livre ou une proposition, ce n'est point une vérité révélée en elle-même, et ce jugement ne tient à la révélation que par l'infaillibilité promise à l'Église. » Bref, l'infaillibilité promise à l'Église et appuyée sur une assistance spéciale du Saint-Esprit peut seule assurer les fondements de la foi et de la révélation et en même temps préserver l'Église de toute erreur dans ses jugements. C'est pourquoi l'Église doit être infaillible sur les faits dogmatiques lorsqu'ils sont liés nécessairement à la doctrine.

La troisième instruction (Œuvres, t. xi, p. 3-507), datée du 21 mars 1705, expose les témoignages de la tradition en faveur de l'infaillibilité de l'Église touchant les textes dogmatiques; enfin la quatrième (ibid.,

t. xii, p. 3-237), datée du 20 avril 1705, prouve que c'est l'Église qui exige la signature du formulaire et que, pour exiger cette signature, elle se fonde sur l'infaillibilité qui lui est promise pour juger des textes dogmatiques; dès lors refuser de signer le formulaire, c'est désobéir à l'Église, et signer le formulaire, c'est admettre intérieurement l'infaillibilité de l'Église; accorder seulement le silence respectueux, c'est outrager la vérité par un parjure et « par des raffinements indignes de la sincérité chrétienne ». Ces quatre instructions forment de véritables traités de théologie, remplis de remarques intéressantes et subtiles sur ces questions particulièrement délicates, et l'on est surpris de lire les remarques de Le Roy, qui écrit : « Elles sont si effroyablement longues et si maussades que l'archevêque de Cambrai a dû prendre son temps pour frapper si lourdement des ennemis à terre. » Les jansénistes à terre en 1705! Les quatre instructions furent envoyées à Rome au cardinal Gabrielli, qui les communiqua au pape, et celui-ci souhaita qu'elles fussent traduites en latin. Correspond., t. m, p. 80-82.

Dans une lettre du 17 décembre 1704 au P. Lami (ibid., p. 48-50), Fénelon avait déjà expliqué sa pensée. « Personne, dit-il, ne peut s'imaginer que l'Église soit infaillible sur le sens personnel de l'auteur, car c'est le secret de sa conscience, dont Dieu seul est le scrutateur... Ce sens personnel n'est que le secret d'un cœur, qui n'est pas mis à la portée de l'Église, pour en pouvoir juger... Pour le vrai sens du texte, c'est celui qui sort, pour ainsi dire des paroles prises dans leur valeur naturelle par un lecteur sensé, instruit et attentif, qui les examine d'un bout à l'autre, dans toutes leurs parties... Tout cela demeure fixe sous les yeux de chaque lecteur dans le texte, indépendamment des pensées que l'auteur a eues... Ainsi le sens personnel n'est que dans la seule tête de l'auteur, et tout le sens du texte ne doit être cherché que dans le texte même... L'Église ne prétend point être infaillible pour deviner le secret des consciences, mais elle ne peut garder avec sûreté le dépôt sans pouvoir juger avec sûreté des textes qui le conservent ou qui le corrompent... L'infaillibilité sur le dogme n'est qu'un fantôme ridicule sans l'infaillibilité sur la parole, nécessaire pour l'expliquer et pour la transmettre. » Fénelon reprit les mêmes idées, plus tard, dans les écrits qu'il publia pour réfuter les thèses de l'abbé Denys. théologal de Liège, lequel avait prétendu que, par la signature du formulaire, on ne se prononçait point sur I'héréticité de Jansénius, mais que l'on rejetait seulement les cinq propositions dans le mauvais sens que le Saint-Siège attribuait au livre de Jansénius (Correspond., t. m, p. 155-157) : c'était le moyen, dit Fénelon, d'éluder toutes les constitutions pontificales; pour justifier la signature du formulaire, il faut admettre l'autorité infaillible de l'Église.

Les questions abordées par Fénelon étaient fort délicates, et quelques théologiens trouvèrent qu'il aurait dû présenter ses thèses sur l'infaillibilité de l'Église touchant le sens des textes dogmatiques seulement comme une opinion libre. De ce nombre était M. de Bissy, successeur de Bossuet sur le siège de Meaux et plus tard cardinal. Il admettait les thèses de Fénelon, mais ne croyait pas qu'on pût les donner comme la doctrine de l'Église; il suffisait d'admettre une infaillibilité morale. Fénelon lui écrivit deux lettres, sous le titre : Réponse de M. l'archevêque de Cambrai à un évèque sur plusieurs difficultés qu'il lui a proposées au sujet de son instruction pastorale. Œuvres, t. xn, p. 241-376. La seconde lettre est une Réponse aux difficultés faites à la première; elles parurent en 1707. Fénelon y déclare qu'il a voulu établir l'obligation où sont les fidèles de condamner, sans hésiter, même contre leurs propres lumières et avec

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