‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 3)Chapitre 358 sur 470 · RÉSURRECTION. PROBLÈMES PRINCIPAUX · texte numérisé non relu

RÉSURRECTION. PROBLÈMES PRINCIPAUX

Saint Thomas, tout en concédant la convenance de la résurrection, déclare que le corps n'étant qu'en puissance passive par rapport à son union avec l'âme, ne saurait être naturellement disposé à se réunir à elle : une telle disposition ne peut être produite par la nature que d'une seule manière, déterminée par la génération ex semine. La résurrection doit donc être considérée absolument comme miraculeuse; elle ne peut être dite naturelle que secundum quid, parce qu'elle a pour terme une vie naturelle restaurée. Suppl., q. lxxv, a. 3.

Saint Bonaventure apporte ici quelques précisions intéressantes. Trois choses, dit-il, sont à considérer dans la résurrection : la reconstitution du corps de ses cendres, et ceci est contre la nature; l'union de l'âme au corps reconstitué, et ceci est selon la nature ; la perpétuité de cette nouvelle union, et ceci est au-dessus de la nature. D'où, prise dans son ensemble, la résurrection n'est pas naturelle. Faut-il dire que les cendres humaines conservent une tendance à la reconstitution du corps qu'elles ont jadis formé? D'aucuns l'ont soutenu, mais à tort : cette « tendance » n'existe pas naturellement et n'est rendue aux éléments dissous du corps humain que par la divine Providence qui réintroduit dans l'élément matériel du composé humain la disposition positive nécessaire à l'union avec l'âme. In /V™ Sent., dist. XLIII, a. 1, q. v, concl. 6.

Duns Scot répond, plus subtilement, que la raison humaine ne saurait démontrer ni la réalité, ni la nécessité d'une résurrection future. Pour établir semblable démonstration, il faudrait prouver au préalable trois points : que l'âme intellective est la forme du corps, qu'elle est rigoureusement et réellement immortelle, qu'elle exige de nouveau l'union avec le corps qu'elle anima autrefois. Or, de ces trois propositions, la première seule s'impose avec évidence ; la seconde est très probable et la troisième n'est pas certaine du tout. In 7Vum Sent., dist. XLIII, q. H, n. 11-13. Cette dernière réponse permet à Scot de déclarer avec les autres théologiens qu'en fait la résurrection ne peut être réalisée que d'une manière surnaturelle et par la vertu divine; mais elle lui permet d'envisager la possibilité d'une coopération de certaines causes secondes à la résurrection. Voir plus loin.

Pour Durand de Saint-Pourçain, dont la théologie de la résurrection mérite une attention toute particulière, il nie d'une façon absolue que la résurrection puisse naturellement s'expliquer : rien de ce qui est corrompu ne peut être naturellement réparé. In /Vum, dist. XLIII, q. n. Mais il est nécessaire, pour expliquer la résurrection, d'admettre la permanence d'éléments essentiels, sur lesquels s'appuiera la puissance divine, car il est impossible à Dieu lui-même de restaurer un être soit permanent, soit mobile dont tous les éléments essentiels seraient disparus. Ibid., q. m. Cette assertion, en ce qui concerne les êtres permanents, n'est admise ni par saint Thomas, Quodl., IV, q. m, a. 5, ni par saint Bonaventure, dist. XLIII, q. i, n. 4.

2. Causalité divine dans la résurrection. — Tous les sententiaires sont d'accord pour affirmer que la cause efficiente principale est le Christ, considéré dans sa divinité qui lui est commune avec le Père, ou mieux la Trinité elle-même. Cf. S. Thomas, Suppl., q. lxxvi, a. 1 ; S. Bonaventure, dist. XLIII, a. 1, q. vi, concl. Mais le Christ, comme homme, étant notre médiateur vis-àvis de Dieu, il a été convenable qu'il effaçât notre mort par la sienne et que, par sa résurrection, il nous fît jouir d'une résurrection éternelle. Ainsi sa propre résurrection est à la fois cause instrumentale efficiente et cause exemplaire de la résurrection des hommes. L'effet de la résurrection du Christ sur la nôtre ne se produira d'ailleurs qu'au moment déterminé par la Providence divine. La résurrection du Christ est cause exemplaire

de la résurrection de tous les hommes sans exception, tous devant ressusciter pour une vie immortelle; mais la résurrection glorieuse des élus sera un point particulier de ressemblance plus parfaite. Loc. cit., corp. et ad lum, ad 4um. Saint Bonaventure ajoute un trait ; l'exemplarisme de la résurrection du Christ consiste surtout en ce que, dans la résurrection du Christ, notre chef, celle des membres est déjà commencée, ébauchée. Loc. cit., n. 6. Les autres théologiens sont substantiellement d'accord. Cf. Alexandre de Halès, Summa, part. III, q. xx, memb. 2, a. 1-6; Duns Scot, In IVum Sent., dist. XLIII, q. v, n. 7 ; Albert le Grand, ibid., q. 4, 5, 26 ; Pierre de Tarentaise, ibid., a. 4; Bichard de Médiavilla, ibid., a. 3, q. m.

La philosophie très spéciale de Scot sur la forme de corporéité, voir plus loin, col. 2561, et sur la possibilité d'une coopération des forces naturelles à la reconstitution du corps, oblige ce théologien à préciser la raison pour laquelle, en fait, seule la vertu divine interviendra comme cause de la résurrection. L'âme raisonnable ne peut être réunie au corps que par Dieu et la forme de corporéité sera elle-même reproduite par Dieu dans la matière corporelle en raison de l'instantanéité de la résurrection, qui ne peut convenir à une cause de vertu limitée. Reporlala Paris., 1. IV, dist. LXIII, q. m, n.21;q. v, n. 4-9.

3. Causalités accessoires dans la résurrection. — Il s'agit surtout d'expliquer I Thess., iv, 15, le son de la trompette, signal de la résurrection, que le Maître des Sentences rapproche de Joa. , v, 28, pour en faire la voix du Christ. 11 s'agit aussi d'expliquer le rôle que pourront jouer les anges.

a) Pour saint Thomas, la trompette, c'est la voix même du Fils de Dieu qui annoncera la résurrection ou bien, selon une autre interprétation moins littérale, c'est l'apparition même de Jésus-Christ comme juge. Cette apparition est dite une voix, comme la voix du héraut qui cite à un tribunal, ou encore une trompette, soit à cause de son éclat, comme le suppose le Maître des Sentences dans la dist. XLIII, soit en raison des rapports qu'elle a avec l'usage de la trompette sous l'ancienne Loi. Suppl., q. lxxvi, a. 2.

Saint Bonaventure explique que les morts ressusciteront d'abord pour entendre cette voix, bien que le texte de saint Jean semble affirmer qu'ils l'entendront encore au tombeau. La voix du Christ n'aura pas une causalité proprement dite à l'égard de notre résurrection ; elle en marquera simplement l'accomplissement par la vertu infinie de Dieu. Dist. XLIII, a. 1, q. vi, concl. n. 4.

Les explications theologiques ultérieures sur ces métaphores ont bien été résumées par Suarez, De mysleriis vitse Christi, disp. L, seet. IV. Nonobstant l'interprétation purement métaphorique proposée dans le Supplément de la Somme, Suarez veut que la voix du Christ se fasse entendre d'une façon sensible, comme saint Thomas lui-même l'a enseigné dans son Commentaire sur Saint-Jean, c. v, lect. 5. Voix articulée, dit D. Soto, 7n /V"™ Sent., dist. XLIII, q.i, a. 4. Toutefois, il semble raisonnable de concéder que le Christ n'émettra pas lui-même ce son articulé, mais que la voix qu'il fera entendre sera le résultat d'un mouvement puissant se produisant dans l'air, peut-être par le ministère des anges. Suarez, op. cit., sect. iv. Cette interprétation serait confirmée par Matth., xxiv, 31 ; I Cor., xv, 52 et I Thess., iv, 15, dont le rapprochement semble indiquer que la voix de l'archange sera le son de la trompette. A la fin de la section, Suarez cherche à expliquer comment cette voix du Christ pourrait être vraiment cause de la résurrection.

b) D'ailleurs, tout en acceptant aussi cette interprétation dans l'art. 3, saint Thomas indique que les anges concourront encore à la résurrection en réunissant les cendres dispersées et en les préparant pour

RESURRECTION. PROBLEME DE L'IDENTITE

la reconstitution des corps. Cf. S. Bonavcnture, dist. XLIII, dub. n; Duns Scot, Reporl. Paris., 1. IV, dist. XLIII, q. m, n. 3, 12; Suarez, loc. cil.

Ce dernier auteur interrogeant les Pères, pense pouvoir affirmer que ce n'est pas le seul archange de I Thess., iv, 15 qui sera chargé de ce ministère, mais les anges en général, comme l'insinue Matth., xxiv, 12. Il ne serait même pas téméraire de penser que les cendres des élus seront recueillies par leurs anges gardiens et celles des réprouvés par les démons. Ces esprits bons et mauvais accompliront d'ailleurs cette tâche avec leurs seules forces naturelles.

3° Identité numérique des corps vivants et des corps ressuscites. ■ — -1. Le problème. — Il ne s'agit pas de discuter le {ait de celte identité : tous les théologiens catholiques professent, comme un dogme de foi, que « tous [les hommes] ressusciteront avec leurs propres corps, ceux-là même qu'ils portent présentement ». Voir S. Thomas, In IVum Sent., dist. XLIII, q. un., a. 1, qu. 1, 2; Suppl., q. lxxv, a. 1,2; Cont. f/ent., 1. IV, c. lxxix; Albert le Grand, In IVam Sent., dist. XLIII, a. 1, 2; S. Bonavcnture, ibid., a. 1, q. i, n; Scot, ibid., q. I, surtout n. 11 ; Pierre de Tarentaise, ibid., q. un., a. 1; Bichard de Médiavilla, ibid., a. 1, q. i, et a. 2, q. i-m; Durand de Saint-Pourcain, ibid., q. i, n. 13 sq.; Denys le Chartreux, ibid., q. i.

Il s'agit d'expliquer comment cette identité numérique peut être réalisée au moment de la résurrection, nonobstant les diverses transformations physiques et chimiques par lesquelles auront dû passer les éléments constitutifs des corps. Depuis les débuts du christianisme, les apologistes du dogme de la résurrection se sont trouvés en face des objections de l'incrédulité. Dans l'hypothèse la moins défavorable : le corps humain livré à la poussière du tombeau après avoir été renouvelé mille fois dans ses éléments matériels, selon les lois de l'assimilation et du changement perpétuel qui en résulte. Dans les hypothèses les plus défavorables : le corps humain brûlé et réduit en cendres, dévoré par les anthropophages ou par les animaux, ceux-ci à leur tour mangés par d'autres hommes. De plus, d'autres hypothèses, élaborées par les théologiens eux-mêmes, compliquent encore la tâche de l'apologiste. Si la résurrection doit réparer les ruines, les mutilations, les déchets, les ravages de l'âge et de la maladie, si elle doit corriger les défauts d'une naissance prématurée, d'une mauvaise conformation des organes ou même de l'être tout entier, comment expliquer l'identité substantielle et numérique des corps, malgré toutes les transformations auxquelles ils furent soumis? Enfin s'il est nécessaire d'admettre une identité matérielle des éléments qui ont constitué le corps vivant et qui doivent reconstituer le corps ressuscité, à quel moment de l'existence terrestre devront être pris ces éléments?

Superficiellement considérés, ces problèmes paraissent insolubles en soi, étant directement opposés, dans leurs données mêmes, au dogme de l'identité numérique. On conçoit, en effet, que l'appel à la toutepuissance divine, les analogies du germe ou du phénix renaissant de ses cendres ne touchent pas le fond de la question. L'exemple du phénix n'existe que dans l'imagination. L'analogie du germe serait plutôt contraire à la thèse de l'identité numérique, toute croissance du germe impliquant une modification profonde, une intussusception de matière étrangère et une extension de l'être. L'appel à la toute-puissance divine masque en réalité un remaniement total de l'être humain et, en bien des cas, implique des apports et des soustractions de matière, difficilement conciliaires avec l'identité qu'on prétend sauvegarder.

2. Solution de saint Thomas. ■ — Elle se trouve en plusieurs articles du Supplément, q. lxxv-lxxxi, pas-

sim, reproduisant à peu de chose près le texte que l'on trouve In IVam Sent., dist. XLIII et XLIV.

Après avoir affirmé le dogme, saint Thomas commence par éliminer les solutions qu'il estime fausses ou insuffisantes.

Il est faux d'alléguer que l'âme, dégagée de son enveloppe matérielle, peut se réincarner en n'importe quel corps, même après avoir passé par métempsycose dans le corps d'animaux; ou encore qu'elle peut s'unir à des corps célestes et subtils semblables à du vent. Ces conceptions sont contradictoires de la notion philosophique de l'union substantielle de l'âme et du corps. Saint Thomas attribue ces opinions à d'« anciens philosophes » et à « certains hérétiques ». Les hérétiques visés doivent être, d'après les idées de l'époque, les origénistes.

Pour qu'il y ait résurrection, il faut que l'âme retrouve le même corps : ressusciter, c'est surgir à nouveau (resurreclio est ilerata surreclio) et c'est celui-là même qui est tombé qui se relève. D'où la résurrection concerne beaucoup plus le corps tombé par la mort que l'âme immortelle. Et si l'âme ne reprenait pas le même corps, on ne devrait pas parler de résurrection, mais d'assomption d'un nouveau corps. Q. lxxix, a. 1.

Insuffisante l'explication du germe, de la semence. S'il est exact de dire que le grain devenu plante a tiré de lui-même tout son être, il n'en est pas moins vrai que le grain semé et le grain devenu plante ne sont pas une seule et même chose : ni l'un ni l'autre ne présentent la même manière d'être. Ibid., ad lum.

L'explication que saint Thomas estime la seule acceptable et conforme à la fois au dogme et à la philosophie, c'est que l'âme, à la résurrection, reprend les éléments numériquement les mêmes qui, avant la mort, constituaient le corps par elle informé. En une phrase profonde, il formule sa doctrine : « Le corps humain n'ayant qu'une forme substantielle, l'âme, c'est à cette âme que les éléments matériels du corps dissocié et décomposé devront s'associer au moment de la résurrection. Les seuls changements possibles concernentles formes accidentelles du corps.» Ibid., ad 4um.

On se tromperait toutefois grandement, si l'on mêlait ici des considérations physiques à une théorie essentiellement métaphysique Aussi devons-nous séparer les deux points de vue.

a) Aspect métaphysique et essentiel du problème. — a. Permanence, après la mort, de la forme corporelle que demeure l'âme, nonobstant sa spiritualité et son immortalité. — « La forme des êtres soumis à la génération et à la corruption ne subsiste pas tellement en elle-même, qu'elle puisse conserver l'existence après la dissolution du composé. Mais l'âme, après la séparation d'avec son corps, garde au contraire l'être qu'elle avait acquis en ce corps. Et c'est par la communication de cet être que le corps est amené à la résurrection, puisque l'être du corps n'est pas autre que l'être de l'âme dans le corps : autrement l'union des deux parties serait accidentelle. L'être substantiel de l'homme n'est interrompu d'aucune manière ; aucune interruption de l'être ne s'oppose à ce que l'homme, numériquement le même, revive. » Q. lxxix, a. 2, ad lum. L'ad 3um précise qu' « après la mort, l'âme sensitive, comme l'âme rationnelle, demeure dans sa substance »; c'est la même réalité et c'est cette permanence dans l'âme de l'unique réalité qui donne au corps d'être corps et corps humain, qui est à la base de toute l'explical ion thomiste de la résurrection. Cf. gonl. Cent., 1. IV, c. lxxxvi; De anima, a. 19, ad ,r>um; Compcndium theologiœ, c. cliv; In Job, c. xix, lect. 2 ; In /am epist. ad Corinthios, c. xv, lect. 9.

b. Unité et identité métaphysique de la matière informel' par l'âme. — Une difficulté subsiste : l'âme, forme substantielle, n'est pas le tout de l'humanité. Albert le Grand a soutenu cette opinion, mais à tort, semble-t-il,

RÉSURRECTION. PROBLÈME DE L'IDENTITÉ

car selon l'opinion plus vraie d'Avicenne, l'humanité n'est pas l'âme seule, mais la résultante rie l'âme unie au corps. Il faut donc dire que l'identité numérique concerne non seulement l'âme, mais le corps. Suppl., q. lxxix, a. 2, ad 2um. Cela posé, saint Thomas cherche l'explication de cette identité numérique, considérée même dans la matière II reprend (rois explications, rejetant les deux premières qui supposent l'identité d'un principe physique, pour s'arrêter avec plus de complaisance à la troisième, d'une portée nettement métaphysique.

Le premier syslème, attribué à Pierre Lombard (mais on ne trouve dans le Maître, dist. XLIV, c. n, que de vagues affirmations), requiert, comme base de l'explication, l'identité d'un principe physique, complètement immuable, dans l'homme. Une certaine quantité, très minime, de matière doit être considérée comme l'essence immuable du corps humain, persistant en lui à travers toutes les évolutions de sa vie terrestre. Cette minime quantité de matière demeure sans changement et se multiplie uniquement dans la génération par la multiplication des individus. Tout l'accroissement que lui apporte la nutrition et l'assimilation est accidentel et n'appartient pas à la vérité de l'humanité vivante. La permanence de cette quantité immuable de matière suffit, au moment de la résurrection, à reconstituer, en se multipliant et en se divisant, les corps de tous les hommes. — Explication qui minimise singulièrement le dogme de la résurrection et qui, d'ailleurs, repose sur une hypothèse invérifiable (et même inconcevable) : la persistance d'un élément matériel essentiel.

Un deuxième syslème admet que, pour constituer la vérité de l'humanité, s'ajoute à cette quantité de matière immuable ce qu'il faut de matière acquise par nutrition et assimilation dans un corps intégralement formé. Mais la matière essentielle et immuable sert de fondement, en tant qu'élément principal du corps, pour reconstituer celui-ci, au moment de la résurrection, en y adjoignant de nouveau la quantité de matière nécessaire à l'intégrité corporelle. La même difficulté subsiste ici quant à l'existence, dans les individus qui se succèdent sur terre, d'une quantité immuable de matière formant l'élément principal du corps.

Le troisième syslème, auquel saint Thomas s'arrête plus volontiers, ne permet pas de distinguer un élément principal immuable constitutif de l'humanité et un élément adventice et secondaire, requis seulement pour l'intégrité du corps. L'expérience montre qu'il n'y a pas, dans l'homme, d'élément corporel primordial, immuable, subsistant toujours identique à lui-même sous les diverses transformations que subit l'être humain. Tout ce qui existe en l'homme conformément à la nature humaine appartient à la vérité de cette nature. Mais ici saint Thomas fait intervenir une double considération, retenant la première, excluant la seconde. Les éléments qui constituent le corps humain dans son intégrité doivent être ici considérés du point de vue métaphysique de l'espèce et non du point de vue physique de la matière. C'est uniquement sous le premier aspect que ces éléments persistent; sous leui aspect proprement matériel et physique, ces éléments fluent et refluent indifféremment : « Nous devons ainsi comprendre qu'il arrive, des différentes parties du même homme, ce qui arrive de toute la multitude d'une même cité. Les individus, séparément considérés, sont soustraits par la mort à la multitude et d'autres individus prennent leur place, et ainsi les éléments qui constituent la multitude flucnl et refluent matériellement, mais persistent formellement..., et la communauté est dite demeurer numériquement identique... » Id., ibid., q. lxxx, a. 4.

c. Synthèse de cette docli ine dans la Somme contre les gentils, 1. IV, c. xxxvi. — C'est dans ce chapitre,

semble-t-il, qu'on trouve la meilleure synthèse de l'explication. Il rappelle tout d'abord qu'aucun des principes essentiels de l'homme ne tombe tout à fait dans le néant par la mort. Car l'âme raisonnable, qui est la forme de l'homme, demeure après la mort. La matière, celle-là même qui avait été soumise à la forme de l'âme, subsiste dans son individualité, parce que toujours soumise à des dimensions. Ainsi, de la réunion de l'âme toujours identique à la matière, numériquement ou individuellement identique, s'obtiendra, à la résurrection, la reconstitution de l'homme identique numériquement à lui-même. Loc. cit., n. 2.

Avant d'aller plus loin, il convient de préciser comment saint Thomas entend la persistance de la matière individuée, après la séparation du corps et de l'âme. C'est la question des dimensions interntinées, théorie très particulière à la métaphysique thomiste, qui intervient ici. Saint Thomas en dit un mot en passant, dans le Suppl., q. lxxix, a. 1, ad 2um. Mais c'est dans son Commentaire sur le De Trinitate de Boëce qu'il faut chercher la clef de cette explication. « Les dimensions, dit saint Thomas, peuvent être considérées à un double point de vue : d'abord, dans leur détermination complète, et c'est alors qu'elles comportent la quantité et la figure parfaite et qu'on doit en faire des accidents parfaits dans le genre quantité; les dimensions ainsi comprises ne sont pas le principe d'individuation. Ensuite, on peut les considérer sans cette détermination parfaite et simplement dans leur raison de dimension, quoique cependant dans la réalité elles ne puissent exister sans une certaine détermination... Ainsi, ce sont des accidents imparfaits du genre quantité, et elles individuent la matière. » Q. iv, a. 2. Les dimensions terminées sont donc celles qui existent actuellement dans le sujet constitué : elles manifestent l'individuation mais ne la causent pas. Les dimensions encore intenninées sont celles qui n'existent qu'en puissance, dans une matière préexistante, relativement au sujet qui devra résulter ultérieurement de l'union de cette matière à une forme nouvelle plus parfaite. Ainsi, dans la résurrection des corps, les éléments dissociés du corps humain gardent toujours, dans l'ordre de succession des formes diverses par lesquelles le flux et le reflux des transformations les fait passer, une certaine relation plus ou moins lointaine à l'individualité qu'ils possédaient sous la forme de l'âme humaine. C'est pourquoi, dans la Somme, Suppl., q. lxxix, a. 1, ad 3um, saint Thomas déclare que « la matière, existant sous de nouvelles dimensions, quelle que soit d'ailleurs la forme qu'elle reçoive, habet majorent idcntilalcm ad illud quod ex eu generalum fueral quant aliqtta pars alia maleriœ sub qttacumque forma existens. » Les exigences métaphysiques de l'âme reconstituant son corps iront donc de préférence aux éléments qui en firent jadis partie.

Qu'on ne s'y trompe pas, ce sont des exigences métaphysiques qui président à cette reconstitution et non des affinités physiques. Dans son exposé synthétique de la Somme contre les gentils, saint Thomas insiste sur ce point fondamental de sa thèse, à savoir que la « corporéité » ne saurait exister que par l'âme elle-même, à la fois forme spirituelle et forme corporelle dans l'homme. On doit donc rejeter l'imagination d'éléments corporels déjà constitués se réunissant à l'âme pour reformer le corps humain : « La corporéité, en tant que forme substantielle dans l'homme, ne peut être que l'âme raisonnable qui, de sa propre nature, requiert que la matière qu'elle informe ait les trois dimensions, car elle est la forme du corps. » Ce dernier membre de phrase est une affirmation anticipée de la définition du concile de "Vienne. « Il n'y a qu'un seul être de la matière et de la forme, continue le saint Docteur, car la matière n'a son être actuel que par la forme. Mais l'âme raison-

RÉSURRECTION. PROBLÈME DE L'IDENTITÉ

nable diffère en ceci des autres formes, qu'elle dépasse la matière et ses opérations... Aussi son être, qui était l'être du composé, demeure, même après la dissolution du corps; et, lorsqu'à la résurrection le corps est reconstitué, il est ramené à l'être même qu'a conservé l'âme. » C'est donc purement et simplement la théorie aristotélicienne de la matière et de la forme appliquée au corps et à l'àme qui donne, selon saint Thomas, l'explication métaphysique de la résurrection. Voir ici Forme du corps humain, t. vi, col. 572. Si, pendant cette vie, l'écoulement continuel de tous les éléments matériels qui constituent le corps humain n'empêche pas l'unité et l'identité numérique de ce corps, aucune difficulté ne pourra être élevée, au nom de ces changements incessants de matière, pour contredire notre explication de la résurrection : in corpore hominis, quamdiu vivit, non scniper sunt eœdem parles secundum maleriam, sed solum secundum speciem; secundum vero materiam, parles fluunt et refluunl; nec propter hoc impeditur quin homo sil unus numéro a principio vilee usque in finem, cujus exemplum accipi polest ex igné, qui, quum continue ardet et unus numéro dicilur, propter hoc quod species ejus manet. Ainsi, au cours de toute sa vie terrestre, nonobstant les variations, résolutions, additions de matière, l'homme demeure identiquement le même à ses divers âges et dans toutes ses parties, en raison de la forme qui confère à tous ces éléments variables leur stabilité spécifique. C'est ainsi qu'il faut expliquer métaphysiquement la reconstitution du corps au moment de la résurrection. L'àme reprendra alors, à l'égard de la matière, son rôle et sa fonction de forme corporelle, restituant à l'homme son identité numérique. Tel est l'aspect essentiel du problème.

b ) Aspect physique cl subsidiaire du problème. — A cette considération métaphysique s'ajoute la considération physique qui en est l'immédiate conséquence. L'âme, forme spécifique, reconstituera donc la matière nécessaire au corps humain. Elle la reconstituera en réassumant non une quantité de matière égale à toute celle qu'au cours de la vie terrestre elle aura informée, mais une quantité suffisante à l'intégrité de l'individu. Toutefois en raison des affinités métaphysiques qu'on a signalées plus haut, l'âme reprendra sa matière principalement, prascipue, dans les éléments qui furent jadis informés par elle et appartinrent à son humanité. Si cet élément fait défaut, soit parce qu'une mort prématurée aura empêché le développement normal du corps, soit parce qu'il y a eu mutilation (et l'on pourrait ajouter ici toutes les autres hypothèses émises sur les transformations possibles d'un même corps humain), Dieu y suppléera en prenant ailleurs la matière nécessaire pour rendre au corps la perfection de quantité exigée par la nature : aliunde hoc divina supplebil potenlia. Ce ne sera pas reconstituer un corps différent, tout comme la transformation de l'enfant en un adulte ne fait pas un homme différent.

Continuant l'application de ce principe, saint Thomas envisage le cas du corps dévoré par des anthropophages ou par des animaux, qui, eux-mêmes, seront mangés par d'autres hommes. Il estime que les éléments matériels du corps seront rendus d'aboid à qui le premier les a possédés; chez les autres, Dieu y suppléeia comme on vient de le dire. Et même, dans l'hypothèse où l'homme se serait uniquement nourri de chairs humaines, Dieu se contenterait, dans la reconstitution de son corps, des éléments reçus des parents dans la général ion et suppléerait pour tout le reste. Et si les parents eux-mêmes s'étaient uniquement nourris de chairs humaines et si, par conséquent, les éléments du sperme humain lui-même devaient appartenir à d'autres, Dieu suppléerait totalement.

Quelle que soit la valeur de ces considérations, plus Imaginatives que philosophiques, il était nécessaire de

les rappelei, pour montrer que saint Thomas n'attache pas à la persistance d'éléments matériels du corps présentement vivant, une importance telle qu'on doive nécessairement et en toute hypothèse en tenir compte. En étudiant l'exposé de saint Thomas, Schwane n'hésite pas à conclure que son explication « amène logiquement à réduire l'identité numérique à une pure identité de la forme et des éléments chimiques en général et à faire disparaître ainsi l'identité numérique des éléments constitutifs matériels et individuels ». Histoire des dogmes, trad. fr., t. v, p. 240. Le P. Hugueny, O. P., est peut-être plus près encore de la pensée thomiste en la traduisant ainsi : « Si les éléments du cadavre ont encore gardé, sous la forme de squelette distinct, quelque signe de leur ancienne appartenance au corps vivant de celui qui doit ressusciter, nous pensons que cette relation de raison, qui suffit à justifier le culte rendu par l'Église aux reliques, motivera la réinformation delà matière première présente en ces vénérables restes, de préférence à toute autre matière. Mais il n'y a là qu'une raison de convenance et non pas une raison de nécessité absolue. » Critique et catholique, t. n, n.380, p. 364.

3. Enseignements parallèles à celui de saint Thomas au XIIIe siècle. — « Jusqu'à l'aurore du xme siècle, date à laquelle les écrits d'Aristote et ceux de ses commentateurs arabes, Avicenneet Averroès, passèrent de Tolède en France et en Allemagne, les théories sur l'unité du composé humain, si fortement accusées plus tard par saint Thomas d'Aquin, étaient loin de rallier tous les esprits. Il y avait, au contraire, dans les écoles de philosophie un courant puissant et très répandu..., qui contenait sur plusieurs points de doctrine, en particulier sur la nature de l'âme spirituelle et sur ses relations avec le corps, des théories notablement différentes de celles que le génie et l'autorité de saint Thomas firent insensiblement prévaloir. » Card. Mercier, Cours de philosophie, t. ii, p. 301.

Tandis que saint Thomas enseigne, à l'instar d'un dogme philosophique, l'unicité de forme substantielle dans le composé vivant et notamment dans l'homme, toute une école professe que le principe vital, que l'âme spirituelle n'est qu'une forme supérieure à laquelle est ordonné l'être déjà constitué comme corps. L'existence d'une forme de corporéité paraît nécessaire aux philosophes et théologiens de cette école, dont Henri de Gand et les théologiens franciscains sont les représentants les plus illustres. Voir Henri de Gand, In IVara Se/!/.,dist. XI, q. m, a. 2. Saint Bonaventure et Duns Scot acceptent aussi cette doctrine et l'utilisent pour expliquer la résurrection.

Saint Bonaventure développe son sentiment dans le commentaire de la dist. XLIII, a. 1, q. iv. Subordonnées à la forme proprement substantielle qu'est l'àme intellective, les formes inférieures, par exemple, la forme de chair, la forme des éléments premiers et mixtes, sont sujettes à corruption. Cependant elles ne disparaissent pas complètement. Ces formes inférieures se trouvent à l'état de puissance dans la matière et c'est avec une forme de corporéité particulière que l'àme humaine individuelle s'unit pour constituer la substance d'un corps humain. De même donc que cette substance, avant la génération, était on puissance dans la matière qui a été prise pour former le corps de l'individu, de même après la mort elle retombe par la corruption dans cette même matière, pour y rester cachée à l'état de puissance — de raisons séminales, dit plus expressément encore saint Bonaventure en reprenant le terme consacré par saint Augustin — jusqu'à ce qu'elle soit rappelée à l'existence par la voix du Dieu tout-puissant. Sur la théorie de la pluralité des formes inférieures chez saint Bonaventure, les éditeurs de Quaracchi (t. iv, p. 891) renvoient à In IIam Sent.,

RESURRECTION. PROBLÈME DE L'IDENTITÉ

dist. XII, a. 1, q. m et scholion; dist. XIII, a. 2, q. il et surtout scholion; dist. XIV, part. II, a. 2, q. i; dist. XV, a. 1, q. ii; dist. XVII, a. 1, q. n, ad Gum et a. 2, q. ii. Sur les « raisons séminales », voir In IInm Sent., dist. VII, part. II, a. 2, q. i; dist. XVIII, a. 1, q. n, m: In IVumSent., dist. XII, part. I, a. 2, q. i.

Cette permanence incomplète des formes inférieures ne concerne que leur essence, non leur existence (puisqu'elles n'existent plus qu'in polenlia). Saint Bonavenlure a donc une tendance très marquée à ne retenir que l'explication métaphysique de la résurrection : la permanence des éléments corporels à l'état de simple puissance dans la matière. Aussi, à ne considérer que les possibilités naturelles de la matière, il ne lui paraît pas possible qu'elle rende, aux éléments qu'elle détient ainsi, l'être même qu'ils possédaient auparavant sous les formes précédentes. Elle leur conférerait non une essence nouvelle, mais un être, même substantiel, nouveau : quamvis cnim nalura non det novam essenliam, dal tamen novum modum essendi, non lantum accidentaient, immo etiam substanlialem. . . Dieu seul est capable de rendre, avec les formes inférieures latentes dans la matière, l'être identiquement le même que ces éléments possédaient jadis.

Pour peu qu'on réfléchisse, on voit que, dans la théorie de saint Bonaventure — si proche de celle de saint Thomas, malgré les divergences — - c'est donc encore l'identité des formes subordonnées et de la forme principale, restituées par Dieu aux éléments conservés en puissance dans la matière, qui explique l'identité numérique des corps vivants et des corps ressuscites.

Dans la réponse à l'ad 3um, saint Bonaventure expose que l'immortalité conférée au corps ressuscité ne s'oppose pas à son identité avec le corps mortel, car l'essence du corps n'est pas modifiée, c'est son état, sa manière d'être nouvelle.

On retrouve quelques-uns des traits de la doctrine bonaventurienne, notamment les rationes séminales, comme explication de la résurrection chez Pierre de Tarentaise, In iVum Sent., dist. XLIII, a. 7, ad llum.

Duns Scot, comme saint Bonaventure, admet le principe général de diverses formes substantielles subordonnées. Mais, en fait, Scot admet dans l'homme une seule forme substantielle subordonnée à l'âme, la forme corporelle (forma corporeilatis) ou organique par laquelle la matière est organisée et rendue apte à l'information de l'âme. Voir surtout In IVum Sent., dist. XI, q. m, n. 2. Tandis que, chez saint Thomas, le sujet informé par l'âme est la matière première, chez Duns Scot, c'est le corps organique qui reçoit de l'âme d'être corps vivant.

Cette forme de « corporéité » est le terme intermédiaire nécessaire entre le corps mortel et le corps ressuscité : terme intermédiaire nécessaire, car seul il peut expliquer certains faits dont, au dire de Scot, ne saurait rendre compte la théorie thomiste. La solution du Docteur angélique est incompatible avec la résurrection des animaux, dont le Docteur subtil trouve des exemples dans certains récits dévie des saints. La corporéité, contenue dans la puissance de la matière, explique, en reparaissant sous l'influence d'agents extérieurs, la reconstitution numerice eamdem des êtres successifs aussi bien que des êtres permanents. Il suffît que la même matière retombe sous l'influence causale de l'agent qui, une première fois, en avait produit les déterminations et les formes. Ainsi, spéculativement parlant, il ne serait pas impossible que des causes créées fussent les agents de la résurrection. Report. Paris., 1. IV, dist. XLIII, q. m, n. 1-20. Nous avons vu plus haut, col. 2553, qu'en fait, seule la vertu divine interviendra comme cause de la résurrection.

La restitution que cette vertu divine fera à la matière de sa corporéité permettra aux éléments corporels de

reprendre, numerice eadem, leur place dans le composé humain. Dans l'intérêt du dogme, Scot réclame, pour l'unité numérique du corps, l'identité non seulement des éléments qui ont été donnés à l'origine dans la génération, mais encore de quelques autres qui sont survenus par l'assimilation des éléments nutritifs pour porter l'individu humain à sa grandeur normale et naturelle. 11 unit ainsi la première et la deuxième explication examinées par saint Thomas. Report. Paris., dist. XLIV, q. i, n. 3-4, 5-14. Ainsi le corps reprendra tout ce qui fut de verilate natures ejus et, de plus, parmi les éléments qui ont fait partie du corps vivant, ceuxlà seulement qui suffisent pour rétablir le corps dans son état normal quantitatif, celui qu'il a eu vers la trentième année. Id., n. 15.

4. Réaction de Durand de Saint-Pourçain. — L'exposé des thèses de saint Thomas et de Duns Scot était indispensable pour faire comprendre la position adoptée par Durand de Saint-Pourçain, que l'on a tort, croyons-nous, de présenter comme un novateur. Il serait plus exact de le qualifier de rénovateur, tout en reconnaissant que certaines de ses assertions revêtent une forme insolite, si on les prend séparées de l'ensemble de sa doctrine.

a) Doctrine sur l'identité numérique du corps vivant et du corps ressuscité. — Il s'agit, on l'a dit, d'un dogme de foi et Durand le professe explicitement. Dans le commentaire In 7Vum Sent., dist. XLIII, q. i, il se demande utrum possil idem homo resurgere. Nous citons d'après l'édition de Lyon, 1586, p. 877 sq. Et il répond, n. 13, qu'il en sera <■ infailliblement » ainsi, principalement en raison des affirmations de l'Écriture, mais aussi des raisons de convenance qui justifient, pour l'âme, la reprise de son corps. Ces raisons sont au nombre de deux. Baison métaphysique : l'âme raisonnable, l'une des plus nobles créatures, faite à l'image de Dieu, ne peut convenablement demeurer séparée de son corps, puisqu'elle lui reste ordonnée comme la forme à sa matière. Baison morale : le corps ayant participé aux bonnes et aux mauvaises actions de l'âme, la justice divine semble appeler la résurrection pour récompenser ou punir tout le composé humain. P. 879 a. b.

b) Explication. — a. Rejet des hypothèses scolistes. — Scot considère la forme intermédiaire de corporéité comme nécessaire à l'explication de la résurrection. Avant lui Henri de Gand avait soutenu la même opinion et saint Bonaventure voulait trouver dans les • raisons séminales » le moyen d'expliquer la réapparition dans la matière des formes inférieures disposant cette matière, redevenue ainsi numériquement la même que celle abandonnée par l'âme au moment de la mort. Durand, s'inspirant du principe thomiste incontestable de l'unicité de forme dans le composé humain, rejette ces conceptions qui avaient amené leurs auteurs à enseigner la possibilité, au moins spéculative, d'une résurrection opérée sous l'action d'agents purement naturels. Aussi dans la q. n, utrum aliquid corruplum possit per naturam idem numéro reparari, p. 870 6-881 a, il prend nettement position contre la restauration de cette identité dans l'être sous l'influence d'un agent naturel. L'agent naturel serait différent de celui qui, la première fois, aurait communiqué à la matière sa forme corporelle; il faudrait donc que la nouvelle forme produite soit différente de la première tout au moins numériquement : quando aliquid dependel ab alio per se et ex necessilale, mulliplicalo eo, oportel ipsum necessarie mulliplicari. N. 7, p. 880 b. Cela posé, Durand reprend l'argumentation de Scot qui voulait démontrer, voir col. 2554, que l'âme raisonnable ne peut être réunie au corps que par Dieu. Si les agents naturels, dit-il, peuvent naturellement faire réapparaître la forme de corporéité, comme ultime dis-

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position à l'âme raisonnable, il s'ensuivrait qu'ils seraient cause de la réunion de l'âme au corps, tout comme le père qui engendre peut être dit cause (dispositive, mais cause réelle) de la première union. N. 8, p. 880 b.

Afin de mieux marquer l'intransigeance thomiste de sa position, Durand déclare, dans la question suivante, q. m, p. 881 6-884 b, que la puissance divine elle-même ne peut reproduire, dans leur identité numérique, des êtres dont les éléments essentiels seraient totalement disparus soit par annihilation, soit par corruption. Et il affirme cette impossibilité aussi bien pour les êtres permanents que pour les êtres en changements successifs. Les scotistes eux-mêmes reconnaissent que, pour ces derniers êtres tout au moins, Durand ne s'écarte pas de la doctrine de saint Thomas. Voir les notes des éditeurs des œuvres de saint Bonaventure, Quaracchi, t. iv, p. 890 b, 891 a. Pour la doctrine de saint Thomas, cf. Quodl., IV, q. m, a. 5. Si l'on se souvient que, dans sa synthèse de la Somme contre les gentils, saint Thomas admet dans l'être humain un flux et un reflux perpétuels des éléments, on doit conclure que la position de Durand est identique à celle du Docteur angélique.

b. Fondement identique à celui de saint Thomas : la permanence de l'âme spirituelle, forme du corps humain. — A deux reprises, Durand insiste sur ce point. Tout d'abord dans la question i, n. 6, p. 878 a, où il agite le problème de la possibilité de la résurrection. C'est 1' « introduction » de la forme dans la matière qui fait l'être résultant de l'union des deux. D'où l'on peut déduire que, si les principes essentiels d'un être dissous persistent séparément, numériquement les mêmes, l'agent qui peut les réunir rend par là possible la reconstitution de cet être, dans son identité numérique. Or, après la mort de l'homme, les principes essentiels de son être demeurent, matière et forme, et Dieu peut les réunir. Donc cet homme, malgré sa mort, peut être reconstitué le même numériquement. En second lieu, clans la même question, n. 12, p. 879 a, il expose que l'âme séparée demeure, après la mort, ordonnée au corps qu'elle a informé. Si Dieu a pu l'unir au moment de la génération au corps qu'elle devait informer, pour constituer précisément tel être humain, à plus forte raison pourra-t-il reconstituer le même être humain en réunissant cette âme qui persiste, incorruptible et immortelle, après sa séparation, au corps qui est demeuré dans ses éléments : car l'âme tient lieu de cette forme de corporéité, ingénérable et incorruptible, que certains ont inventée.

La raison de ce recours à la forme substantielle corporelle que demeure, même après la mort, l'âme spirituelle, c'est que c'est la forme substantielle qui donne à la matière son être premier et essentiel. Q. iv, n. 12, p. 886 b. Les scotistes (Durand les réfute sans les nommer) s'imaginent que la reconstitution du corps doit précéder sa réassornption par l'âme, et c'est pourquoi ils inventent cette forme intermédiaire de corporéité. Mais c'est là pure illusion d'imagination. La réanimation qui se produira à la résurrection sera un véritable changement. Le sujet sur lequel l'âme exercera son emprise sera différent, avant et après, dans son mode d'être. La matière, en laquelle l'âme sera reçue, aura été immédiatement avant la résurrection sous la forme de poussière. 11 ne faut donc pas imaginer comme une nouvelle formation du corps précédant naturellement la réanimation... Dieu n'a pas besoin d'une matière prédisposée immédiatement à recevoir sa forme. Mais la nouvelle animation produira in eodem instanti la reconstitution du corps et son aptitude à recevoir l'âme.

c. Maintien de la doctrine traditionnelle de la réassomption des éléments corporels par l'âme immortelle, mais pour l'expliquer dans tous les cas possibles, recours

à la métaphysique de la forme. — C'est d'ailleurs la pure position de saint Thomas ; ce qui a laissé croire à certains auteurs que Durand s'éloignait des positions thomistes, c'est uniquement l'emploi de quelques expressions et surtout de quelques exemples insolites.

Tout d'abord, Durand reprend la doctrine traditionnelle de la réassornption des éléments corporels réduits en poussière après la mort. Dans la q. iv de la dist. XLIII, n. 13, il distingue l'organisation du corps qui ressuscite, laquelle se fait in instanti par l'âme, forme substantielle, et le rassemblement fcollectio) des cendres que, selon la doctrine reçue, les anges seront chargés de retrouver et de soumettre à la puissance divine. P. 886 b.

Ensuite, dans la q. i de la dist. XLIV, celle-là même où l'on va puiser quelques citations séparées de leur contexte, pour présenter sa doctrine comme une innovation, Durand se pose directement la question : ulrum ad hoc quod idem homo numéro resurgat requiralur quod formelur corpus ex eisdcm pulveribus in quos fuit resolulum. Et sa première remarque est de dire que le problème serait vite résolu si l'on ne considérait comme élément essentiel de l'homme que la seule forme ; parce que, la forme demeurant la même, quelles que soient les variations de matière, l'homme resterait toujours identique. De cette explication (que tous nos manuels lui prêtent), Durand ne veut pas, parce que, dit-il, communiter ienetur et veritas sic habet quod de essentia et quidditale hominis, cujuscumque subslantite generabilis et corruplibilis, sunl maleria et forma. N. 4, p. 887 b. Et, après avoir répondu aux objections formulées contre sa doctrine, il conclut : per hoc palet responsio ad principalia argumenta quœslionis : quia secundum hanc positionem non solum salvamus idenlilalem formée, sed etiam malerix, modo quo diclum est. N. 11, p. 889 b.

Quelle est donc cette « manière de dire? » C'est ici qu'il faut séparer la doctrine de certaines expressions et d'exemples insolites. Expressions et exemples qui, d'ailleurs, trouvent leur explication dans le texte de Durand, en raison du contexte qui les explique. La question i de la dist. XLIV, dont nous avons lu plus haut la teneur, est posée à l'occasion de « certains auteurs » qui se demandent si, dans l'hypothèse où, à la résurrection, le corps de Pierre et le corps de Paul demeuraient non réduits en poussière après leur mort, Pierre ressusciterait identique à lui-même au cas où son âme reprendrait le corps de Paul et réciproquement, si Paul ressusciterait identique à lui-même au cas où son âme reprendrait le corps de Pierre. N. 1, p. 887 b.

On doit , répond Durand, selon les deux opinions philosophiques qui s'affrontent ici (scotisme et thomisme), donner deux solutions différentes. Si dans l'homme il y a, outre l'âme raisonnable, une autre forme substantielle qui donne à la matière d'être corporelle et d'avoir les perfections du corps, il est évident que dans l'hypothèse envisagée, Pierre ne serait plus Pierre et Paul ne serait plus Paul. Car l'identité du tout suppose l'identité des parties et le corps est ici conçu comme une partie de l'être humain, possédant déjà en elle-même son unité et son entité propres. Mais, si dans l'homme il n'y a qu'une forme substantielle, l'ûme raisonnable qui donne l'être corporel cl les perfections du corps, la question telle qu'elle est posée est une pure contradiction, car il n'y a pas de corps de Pierre sans l'âme de Pierre, ni de corps de Paul sans l'âme de Paul. N. 4, p. 888 a. Par conséquent la question doit être posée différemment : Supposé que l'âme de Pierre informe la matière qui fut dans le corps de Paul, Pierre ressusciterait-il identique à lui-même?

Et c'est à la question ainsi posée que Durand donne la célèbre réponse qu'on lui reproche comme une inno-

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