II. DÉFINITION ANALYTIQUE DE LA RÉVÉLATION
Cette notion très générale s'éclaircira par l'étude de l'auteur et du sujet de la révélation; de la communication qui se fait de l'un à l'autre; ce qui nous amènera à concevoir la révélation comme un phénomène surnaturel.
1° L'auteur et le sujet de la révélation. ■ — La révélation est la parole de Dieu. Celui-ci est la cause efficiente ou l'auteur de la révélation, car c'est lui qui communique à l'homme quelque chose de son savoir. Pesch, Compendium theologix dogmatiese, t. i, n. 54 sq. Même si les anges interviennent avec la permission ou sur l'ordre divin, et s'ils parlent au nom de Dieu, la révélation est divine, car Dieu reste la cause principale et les esprits . célestes jouent le rôle de cause instrumentale. R. Garrigou-Lagrange, De revelatione per Ecclesiam catholicam proposita, t. i, p. 140 sq.
Le sujet favorisé de la révélation n'est pas dans la même condition. S'il doit en demeurer le seul bénéficiaire, il est uniquement récipient. Si, au contraire, la vérité qui lui est manifestée est destinée à être transmise par son intermédiaire à d'autres hommes, il devient l'instrument de Dieu.
Quant au Christ, il n'est pas un instrument entre les mains de Dieu son Père, car il est le Fils de Dieu et Dieu lui-même et c'est la raison pour laquelle la révélation qu'il fait aux hommes est immédiate. Son cas est exceptionnel. En effet, il s'est fait chair pour nous racheter sans doute, mais aussi pour nous donner un enseignement. En tant qu'homme, il a une science spécifiquement humaine et expérimentale, qui a progressé au coins de sa vie. Mais son humanité jouit en même temps et de la science infuse et de la vision béatifique. La connaissance des secrets divins lui est connaturelle, permanente, complète, illimitée et sans aucun mélange d'ignorance : elle est une science et ne relève pas de la foi. Cela explique l'aisance avec laquelle il expose les mystères les plus profonds du royaume des cieux. Par ailleurs, l'infaillibilité est pour lui un droit, et non pas un privilège particulier. Le texte de Matth., xi, 25-30, cf. Luc, x, 21-22, met dans la plus vive lumière cet aspect de la fonction doctrinale du Sauveur.
2° La communication de Dieu à l'homme: la parole divine. — ■ Entre Dieu et l'homme la communication s'établit par la « parole ». C'est le terme généralement employé par les théologiens quand ils étudient le concept de révélation et le mode par lequel une vérité est transmise à l'homme. Signalons à titre d'exemple parmi les auteurs les plus récents : Chr. Pesch, Compcndium, t. i, n. 5 1 : Revelatio divina stricte dicta est locutio Dei; J.-V. Bainvel, De vera religione et apologetica, p. 152 : Revelatio est manifestatio rei occulta: per proprie dictam locutionem; Lercher, Institut, theolog. dogmat., t. i, n. 38 : Revelatio proprie dicta est in eo, ut Deus... manifeslet verilalem « per locutionem Dei proprie dictam »; Mausbach, Grundzùge der kalholischen Apologetik, p. 9; H. Felder, Apologetica sive theologia fundamentalis, 1. 1, p. 28 : Revelatio supernaturalis... est manifestatio verilatis religiosse facta per verba Dei ad hominem, etc.
1. Ce qu'est la parole. — Avant d'expliquer ce qu'il faut exactement entendre par la « parole », il est bon de rappeler que, dans la Bible, la révélation est présentée sous cette appellation. Celle-ci est employée par l'auteur de l'épître aux Hébreux en son magnifique prologue : « Après avoir, à plusieurs reprises et en diverses manières, parlé (XaXy)<raç) autrefois à nos pères par les prophètes, Dieu, dans ces derniers temps, nous a parlé fèXdcX^oev) par le Fils, qu'il a établi héritier de toutes choses, et par lequel il a créé aussi le monde. »
RÉVÉLATION. NOTION GÉNÉRALE
Aussi bien les « prophètes » dont il est ici question avaient-ils donné leurs oracles comme les paroles mêmes que Jahvé leur avait adressées. Inutile de donner ici des citations; ce seraient à peu près tous les initia des prophètes qu'il faudrait transcrire. Les prophètes sont vraiment les porte-parole de Dieu.
La parole locutio est un acte par lequel celui qui sait manifeste directement son esprit, sa connaissance, son jugement à us autre. Saint Thomas en donne la définition suivante : Nihil aliud est loqui ad allerum quam conceptum mentis alteri manifestare. Sum. theol., Ia, q. cvii, a. 1. Communément l'homme exprime ses concepts par des mots, par l'intermédiaire de l'écriture, de gestes ou d'autres signes semblables, mais tous externes et donc d'ordre sensible. Ici le terme locutio a un sens très large, puisqu'il s'entend même du mode de communication qui se fait entre les purs esprits. Saint Thomas le remarque pour les anges, quand il écrit ançielum loqui angelo nihil aliud est, quam conceptum suum ordinare ad hoc ut ei innote.scat per propriam voluntatem. Ibid., a. 2. Du fait que Dieu est pur esprit, il n'a recours à la parole que dans un sens analogique et proportionnel.
2. Détermination analogique du constitutif formel de la révélation. — L'homme n'exprime ses connaissances sur la vérité absolue que d'une manière analogique. Notons-le toutefois, ce que ces concepts analogiques représentent est vrai, bien que le mode sous lequel ils manifestent la vérité révélée soit différent de celui de la connaissance humaine.
En effet, entre le verbe humain et la révélation, il y a des différences essentielles, mais il se rencontre aussi des analogies, des ressemblances. Ce texte de saint Thomas le fait ressortir : Sicut enim in exteriori loculionc proferimus ad ipsum audienlcm non ipsam rem quam notificarc cupimus, sed SIGNUM illius rei, scilicet vocem signi ficativam, ita Deus intérim inspirando non exhibet essentiam suam ad videndum sed aliquod suie essentise sigmum quod est aliqua spiritualis similitudo suée sapientiiC. De veril., q. xvm, a. 3.
En tant que la parole est un acte composé et matériel, qui consiste dans l'émission de sons ou de gestes, elle n'est attribuable à Dieu que par analogie métaphorique; c'est le cas de toutes les perfections appelées mixtes. C'est d'une façon symbolique, par exemple, que l'auteur des psaumes écrit : « Dieu est mon rocher, mon bouclier. » Ps. xvn, 3. En tant qu'elle est, en dehors de tout anthropomorphisme, la manifestation de la pensée, c'est-à-dire un fait d'ordre spirituel, on peut l'attribuer à la divinité d'une manière analogique et propre, au même titre que les qualités simples, telles que l'intelligence ou la bonté qui ne comportent aucune imperfection dans leur raison formelle. Malgré cela, il faut se rappeler la doctrine de l'Église exposée au IVe concile du Latran : Inter Creatorem et creaturam non potesl tanla similitudo notari, quin inter eos major sit dissimilitudo notaada. Denz.-Bannw., n. 432. Dans la révélation, Dieu s'adresse à L'homme, Ici comme en toute parole on trouve deux éléments : l'un formel et incréé, qui est le concept même de la pensée divine, l'autre matériel et créé qui est le moyen par lequel la vérité divine est dévoilée. La parole divine est donc une manifestation de vérités laite directement par Dieu à une créature raisonnable.
Cette affirmation ne peut être pleinement comprise qu'après un bref rappel des deux éléments constitutifs de la connaissance humaine d'ordre naturel, lui celle-ci il y a la représentation des choses et le jugement porté sur celles-ci grâce à la lumière intérieure. La représentation se fait par les espèces intelligibles, qui proviennent par abstraction du monde sensible et se nui servent par la mémoire. L'intelligence eu les unissant constitue avec elles «les espèces complexes. Le juge-
ment est prononcé sous la lumière de la raison. En conformité avec sa nature, celle-ci affirme ou nie, non pas sous l'influence d'une force aveugle, mais d'après une certaine évidence au moins extrinsèque. On appelle lumière intellectuelle ce qui permet de porter le jugement.
Dans tout enseignement humain ces deux éléments existent également. Le maître présente des vérités, les développe et les explique méthodiquement, à l'aide d'autres concepts déjà connus. A cela se borne son rôle : il fournit ce qui est intelligible. Il ne lui est possible d'évoquer des espèces dans l'intelligence de son disciple qu'en lui proposant des signes extérieurs appréhendés par les sens.
Pour que l'instruction soit fructueuse il faut que celui qui la reçoit ait une lumière intérieure proportionnée qui lui permette de porter un jugement sur la vérité présentée ou au moins sur l'autorité, c'est-à-dire la science et la véracité, de celui qui enseigne. Celui-ci est incapable de donner cette lumière. Voir S. Thomas, Sum. theol., Ia, q. cxvn, a. 1 ; De veritate, q. xi, a. 1, De magistro. La comparaison fournie par l'enseignement est déficiente, car dans la révélation, Dieu, auteur de l'intelligence, est à même de faire beaucoup plus que le maître humain. Celui-ci n'a aucune entrée dans l'activité intellectuelle de son disciple; la cause première, au contraire, tient en sa puissance toutes les facultés connaissantes et toute leur activité. C'est de l'intérieur qu'elle besogne, tandis que le maître humain ne travaille jamais que de l'extérieur.
3. La révélation est la manifestation de l'esprit divin. — La parole divine peut se manifester par la conversation, telle qu'elle existe entre créatures humaines. C'est le cas du message transmis par le Christ. Fils de Dieu fait homme, qui est le principe de toute la doctrine du salut exprimée dans le Nouveau Testament. Tel est bien le sens de l'affirmation de saint Jean déjà citée : « Nul n'a jamais vu Dieu, mais le Fils unique qui est dans le sein du Père nous l'a fait connaître. » Joa., i, 18; cf. vi, 1G. La même pensée se retrouve dans les synoptiques : « Nul ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » Matth., xi, 27; Luc, x, 22; cf. Housselot, art. Intellectualisme, du Dictionn. apoi, t. H, col. 1075.
Malgré cela la parole de Dieu ne s'exprime pas nécessairement en ces signes matériels, utilisés par les hommes pour transmettre leurs pensées. Prise en ellemême, elle est absolument spirituelle. Elle n'est pas non plus un jugement: le jugement est un acte intellectuel composite et comme tel n'existe pas en Dieu formellement, mais d'une manière éminente seulement. Cette « parole » dévoile l'esprit ou la connaissance divine. Cette révélation, qui est de sa nature intellectuelle et a pour objet des vérités, s'adresse à l'intelligence. Celle-ci perçoit directement la vérité qui lui est présentée par Dieu. L'« agent récipient pour la saisir n'a nul besoin de recourir au « discours . a la démonstration. Sa connaissance nouvelle n'est pas le fruit d'un travail antérieur, comme le serait la conclusion d'une argumentation à laquelle parvient le dialecticien qui remonte des effets à la cause. C'est ce qu'exprime Van Laak, quand il écrit : Ergo omisso omni usu linguse seu signorum, quse sunt externa, objectiva, ex instiluto signi fi.can.tia, conceptus seu signa interna formalia, luitura sua significantia, homini comrnunicarc potesl. Instiluliones theologiœ fundamentalis, tract, n. De relig. revel., p. 11. La manifestation d'ailleurs resterait directe au cas même où celui qui parle et celui qui reçoit utiliseraient les sens et des moyens matériels comme des signes articulés ou écrits.
Enfin - et. cette considération est essent [elle et fondamentale la révélation n'est pas un colloque mutuel, réciproque, mais une communication de Dieu à
RÉVÉLATION. NOTION GÉNÉRALE
l'homme; aussi faut-il que ce dernier qui accepte la vérité perçoive que c'est Dieu qui parle.
La révélation, qui est la transmission d'une connaissance, tend naturellement à être un enseignement et un témoignage. Elle est, en effet, un acte qui aide et enrichit l'intelligence et lui permet de perfectionner ses acquisitions antérieures. C'est ce qui ressort de maints passages scriptur aires, Le prophète l'affirme, qui écrit : Dominus dédit milii linguam eruditam, ut sciam sustentare eum, qui lassus est verbo; erigit mane, mane eriqit milii aurem, ut uudiam quasi nmgistrum. Is., l, 4.
Le Christ, de son côté, est appelé Maître et accepte que ce titre lui soit donné par ses contemporains : <■ Jésus ayant achevé ce discours, le peuple était dans l'admiration de sa doctrine. Car il les enseignait comme ayant autorité, et non comme leurs scribes et comme les pharisiens. » Matth., vu, 28; Marc, i, 22; Luc, iv, 32.
La révélation est aussi un témoignage en ce sens que toute personne qui parle est un témoin de ce qu'elle énonce. Une vérité est acceptée à cause des raisons intrinsèques qui militent pour elle, ou parce que l'on reconnaît l'autorité de celui qui la présente. Celui qui enseigne les sciences mathématiques, par exemple, expose les arguments par lesquels il s'elforce de montrer l'évidence interne des vérités proposées. La démonstration doit valoir par elle-même et déterminer la science chez les disciples. Mais, quand il s'agit d'un fait d'ordre historique ou moral, dont l'auditeur ne fut pas témoin oculaire, il n'en est plus de même. Pour en admettre l'existence avec certitude, l'autorité de celui qui parle entre en jeu. Autrement dit, pour donner son assentiment au récit, l'auditeur tiendra compte de la science et de la véracité du témoin. L'autorité est parfaite, si celui qui parle est à même d'exiger, en vertu de son droit propre, qu'il soit entendu et cru vrai dans ses affirmations. C'est le cas de Dieu dans la révélation, puisqu'il est non seulement Maître et Seigneur de toutes choses, mais aussi la Vérité absolue ; son témoignage dépasse la certitude que fournit la connaissance humaine, et entraîne l'adhésion ferme aux vérités révélées, que celles-ci soient accessibles à la raison ou non. L'assentiment du sujet est motivé non par l'évidence interne de la vérité proposée, qu'il peut ne pas percevoir, mais par l'autorité souveraine de Dieu : c'est un acte de foi dont la certitude est entière, car, ainsi que l'affirme saint Thomas : De his ergo, quœ expresse per spiritum prophétise prophetu cognoscit, maximum cerlitudinem habet, et pro certo habet quod hœc sunt diuinilus sibi revelata... Alioquin si de hoc ipse cerlitudinem non haberet ftdes quœ dictis prophctarum innititur, certa non esset. Sum. theol., l\&-\\™, q. clxxi, a. 5.
Sur ces derniers points l'accord ne s'est pas encore fait entre les théologiens. Les uns, insistent davantage sur le magistère. C'est l'avis entre autres de H. Garrigou-Lagrange, qui écrit : Revelutio divina est jormaliter locutio Dei ad hominem, per modum magisterii. R. Garrigou-Lagrange, De revelatione, t. i, p. 152. Les autres mettent au premier rang l'attestation divine. C'est l'opinion de G. Wilmers qui veut surtout montrer que la locution divine n'est pas un magistère proprement dit, qui vise à la science, mais un témoignage divin en faveur de la vérité proposée. 11 définit, en effet, la révélation locutioncm non docentem sed attestantem. G. Wilmers, De religione revelata, p. 48. Tel semble aussi être l'avis de C. Pesch, qui définit la révélation en ces termes dans ses I'nvlectiones : Qusevis aulem reuelatio dejiniri potest : veritutis per diuinam tcslificationcm manifestatio, t. i, Ge-7e édit., 1924, n. 151, bien que dans son Compendium il insiste surtout sur le côté de l'enseignement : Reuelatio divina stricte dicta
est locutio Dei, qua Deus ex iis quœ cognoscit, quœdam cum hominibus communicat, ut homines eu propter auctoritatem Dei loquentis credant. Compendium, t. i, 2e édit., 1921, n. 54. Voir aussi L. Lercher, Instit. theol. dogmat., t. i, n. 39.
Le désaccord cependant semble plus apparent que réel, car malgré les diversités d'expression et les préférences personnelles, tous les auteurs considèrent en dernière analyse la révélation comme la parole de Dieu, qui enseigne et qui atteste. Dieu enrichit la conscience de celui à qui il s'adresse de connaissances nouvelles, en même temps il donne à cette acquisition un caractère absolu de certitude.
Cet acte de foi, par lequel le prophète perçoit l'origine divine des vérités qui lui mit été dévoilées et grâce à quoi il donne son adhésion entière, ne peut être émis que sous l'influence d'une lumière intérieure spéciale. Avant de dire ce qu'elle est, il paraît utile de parler des modes de la révélation.
4. Les modes de la révélation. — . Comment Dieu communique-t-il son esprit aux hommes? De quatre manières différentes, répond saint Thomas : par les sens extérieurs, par l'imagination, par un influx direct sur l'intelligence ou par une lumière spéciale (intelligible). Sum. theol., IIMI35, q. ci.xxm, a. 2. A l'article suivant (a. 3) le Docteur angélique résume ainsi ces données : Prophelica reuelatio fit secundum quatuor: sciliect secundum in/luxum intelligibilis luminis, secundum immissionem intelligibilium specierum, secundum impressiunem vel ordination,*m imagibiliatn formarum, et secundum expressionem formarum sensibilium; voir aussi Sum. œnt. gent., I. III, c. ci.iv. et les discussions soulevées par ce texte dans Pesch, Compend., t. i, n. ôii sq.; et Garrigou-Lagrange, De revelatione, t. i, p. 165 sq.
a) Parfois eu effet, des Formes sensibles sont produites extérieurement par Dieu, et se présentent au prophète. L'inscription, que vit Baltasar pendant le festin qu'il donnait, entre dans cette catégorie. Elle était tracée par des doigts de main humaine « qui écrivaient en face du candélabre sur la chaux île la muraille du palais royal ». Dan., v, .">-(>. Le prophète Daniel seul fut a même d'en donner l'interprétation. Ibid., 17-2N.
Pour agir sur les sens. Dieu a recours à des moyens divers. Voir A. Poulain. Des grâces d'oraison, 9» éd., 1914, p. 327 sq. Saint Thomas discute de cette question dans la Somme, IIIa, q. lxxyi, a. 8. Mais, pour éviter de donner dans l'illusion et l'hallucination, il faut que soient fournies des preuves en faveur de l'action divine qui s'est manifestée sur les sens.
b) La révélation se fait aussi par l'imagination. Dieu utilise parfois les formes Imaginatives, visuelles, auditives ou autres, qui dérivent de ce qui tombe sous les sens, mais en leur donnant une orientation inattendue. D'autres fois il imprime des formes entièrement nouvelles sans que les sens n'interviennent : ce cas existerait si à un aveugle de naissance on imprimait dans l'imagination les ressemblances des couleurs. L'Écriture sainte fournit un certain nombre d'exemples du premier mode. Jéréinie volt « une chaudière, qui bout, et elle vient du côté du septentrion . .1er., i. l.'i, c'està-dire que l'invasion chaldéenne doit verser ses fléaux du côté de la Judée. Le prophète Anios perçoit trois tableaux par lesquels sont annoncés les châtiments qui vont touiller sur Israël : l'invasion dis sauterelles, la destruction par le feu et la ruine par la guerre. Le Jugement d'Israël est proche ainsi que l'annonce la vision de la corbeille remplie de fruits mûrs. Amos, vu, vin. Ézéçhiel a également des visions : les plus marquantes sont celles du char et des chérubins, Ez., i, et celle des ossements desséchés qui reprennent vie et signifient la résurrection du peuple choisi. Ez., xxxvn,
REVELATION. NOTION GENERALE
1-1 1. Voir Condamin, art. Prophétisme, dans Diction. apol., t. iv, col. 411 sq. Telle fut aussi la vision qui détermina saint Pierre à recevoir les gentils dans l'Eglise. Les Actes en donnent le récit suivant : « Puis ayant faim, il désirait manger. Pendant qu'on lui préparait son repas, il tomba en extase : il vit le ciel ouvert et quelque chose en descendre, comme une grande nappe... à l'intérieur se trouvaient tous les quadrupèdes et les reptiles de la terre et les oiseaux du ciel. Et une voix lui dit : « Lève-toi, Pierre et mange »... etc. Act., x, 9-16.
Les songes, qui relèvent de l'imagination, constituent un mode par lequel Dieu s'est parfois manifesté aux patriarches et aux chefs de son peuple. Cependant, ainsi que le remarque Condamin, le texte des Nombres, xn, 6 : c s'il y a un prophète parmi vous, c'est eu vision que je me révèle à lui, c'est en songe que je lui parle », n'autorise pas à penser que le songe fut un des modes ordinaires de la révélation prophétique. Daniel, voir vu, 1 sq., est peut-être le seul à qui Dieu ait parlé de cette façon. Condamin, art. Prophétisme israc'lile, op. cit., col. 412.
c) En d'autres circonstances Dieu agit directement sur l'intelligence humaine. Il le fait quand il évoque et agence d'une manière nouvelle des représentations déjà acquises. Tout le chapitre lui d'Isaïe sur le serviteur de Jahweh, ses humiliations et sa mort en offre un exemple. C'est le cas aussi lorsque Dieu imprime dans l'esprit des « espèces intelligibles », comme ceci eut lieu pour Salomon, à qui fut donnée la sagesse, et pour les apôtres gratifiés de la science infuse. Mais cette dernière ne peut être dite révélation, que s'il s'y ajoute le jugement que c'est Dieu qui a parlé. La vision intellectuelle sans image mentale et la parole intellectuelle, sans intervention de signe sensible, dont parle Condamin, dans son article Prophétisme israélile, col. 412, entrent dans ce mode de communication et ont l'avantage d'exclure l'erreur et l'illusion. A propos des paroles mentales, dénommées substantielles, Jean de la Croix n'écrit-il pas : « L'illusion n'est pas à craindre, parce que ni l'entendement ni le démon ne peuvent intervenir ici. » La montée du Carmel, 1. II, c. xxxi. Dans Le château intérieur, sainte Thérèse marque aussi le caractère de certitude présentée par la vision intellectuelle : « Cela se passe tellement dans l'intime de l'âme, on entend des oreilles de l'âme, d'une manière à la fois si claire et si secrète, le Seigneur luimême prononcer ces paroles, que le mode même d'entendre, joint aux effets produits par la vision, rassure et donne la certitude que le démon n'en est point l'auteur. » Le château intérieur, vie demeure, c. m, éd. 1910, p. 193; cf. aussi vne demeure, c. i, p. 280.
d) Enfin Dieu infuse parfois à l'esprit humain une lumière qui permet de discerner ce que d'autres perçoivent sans entendre. C'est ainsi que les apôtres ont saisi le sens des Ecritures. Elle donne aussi de juger selon la vérité divine ce que l'homme a l'occasion d'appréhender naturellement, et de voir ce qui est à exécuter. En maintes circonstances, la révélation prophétique se fait par la seule influence de cette lumière. Sum. theol., IIMI», q. CLXXlll, 2.
5. La lumière intellectuelle. — Cette lumière intelligible est toujours requise pour que celui qui reçoit la révélai Ion puisse déterminer le sens des formes qui sont présentées par l'action divine ;\ ses sens, à son imagination et à son intelligence. Elle est indispensable, car il doit y avoir proportion entre la cause et l'effet, donc entre la lumière qui permet de juger et la représentai ion, qui est aussi d'ordre surnaturel au moins dans son mode. C'est ce qu'explique saint Thomas, quand il écrit : Sicui memifestatio corporalis vt-
si<mi\ jit per lumen mrporule; ila etiam manijestatio
vision i s intellectualis fit per lumen intellectuelle. Oportet
ergo, quod manijestatio proportionetur lumini per quod fit, sicut efjectus proportionatur suœ causse. Cum ergo prophetia pertinel ad cognitionem, quœ supra naturalem rationem existil, ut dictum est, consequens est quod ad prophetiam requiratur quoddam lumen intellectuate excédais lumen naluralis ralionis. Sum. theol., I Ia- 1 1», q. clxxiii, a. 2.
Elle entre surtout en jeu, quand il s'agit de porter un jugement, sans crainte d'erreur, sur des vérités divinement proposées, qui dépassent les capacités de la raison humaine. Saint Thomas a nettement marqué cette fonction spéciale, dans la Somme contre les Gentils : Quœ quidem révélât io fit quodam interiori et intclligibili lamine, mentem élevante ad percipiendum ea, ad quœ per lumen naturale intellectus pertingere non potest; sicut enim per lumen naturale intellectus redditur cerlus de lus, quœ lumine illo cognoscil, ut de primis principiis, ita de his quœ supernaturali lumine appréhenda, cerlitudinemhabet... L. III, c. cliv. Cettclumière intérieure qui n'est pas un habitus permanent, mais que Dieu accorde par mode d'intention transitoire, joue un rôle important dans la révélation. Elle est une aide apportée à l'esprit humain, car elle éclaire, mais elle ne l'élève pas au point que celui-ci entende les vérités qui dépassent l'ordre naturel. Autrement dit la faculté intellectuelle reste ce que spécifiquement elle est : sa condition ne change pas, c'est l'objet proposé par Dieu, qui est mis sous une lumière particulière. Le prophète ne voit pas la vérité intrinsèque de l'objet révélé : c'est la raison pour laquelle il n'acquiert pas de données scientifiques (la réponse au quomodo fiet istud) quand il apprend de Dieu que la "Vierge enfantera ou que le Christ effacera les péchés. Il croit par la foi, car son esprit éclairé par la lumière intérieure juge avec certitude et infaillibilité que la proposition présentée est d'origine divine : le jugement du prophète est ainsi garanti par l'autorité de Dieu. Gardeil, Le donné révélé et la théologie, p. 04.
Quand cela n'est pas, il n'y a pas révélation. Saint Thomas écrit : quascumque formas imaginatas naturali virtute homo potest formare, absolutc hujusmodi formas considerando; non lamen, ut sint ordinalœ ad reprœsentouidas inlelligibiles verilales, quœ homini intellectum excedunt; sed ad hoc necessarium est auxilium supernaturalis luminis. Sum. theol., IIMI83, q. clxxiii, a. 2, ad 8um. Malgré l'influence de cette lumière nouvelle, Dieu utilise le prophète comme un instrument. Et cet instrument est divers, selon les connaissances plus ou moins amples, naturellement acquises, qu'il possède, selon les circonstances de temps et de lieu dans lesquelles il vit. Sans doute il ne peut pas tomber dans l'erreur, mais il n'est pas impossible que, dans ce qu'il dit, il ne voie pas tout ce que les chrétiens entendent maintenant dans ses affirmations. Lalumière intelligible existe parfois seule. Quant aux adjuvants externes ou internes de la connaissance auxquels Dieu a recours ils ne suffisent jamais à eux-mêmes : ils requièrent l'action de la lumière intelligible. Celle-ci seule est indispensable. C'est elle que saint Paul demande au Seigneur pour ses fidèles d'Éphèse lorsqu'il écrit : « Je ne cesse... de faire mémoire de vous dans mes prières, afin que le Dieu de Notre-Seigneur Jésus- Christ, le Père de la gloire, vous donne un esprit de sagesse, qui vous révèle sa connaissance, et qu'il éclaire les yeux de votre cœur, pour que vous sachiez quelle est l'espérance à laquelle il vous a appelés, quelles sont les richesses de la gloire, etc.» Eph., i, 10 sq.; cf. Matth., xi, 25; xvi, 17.
Ce long développement établit d'une façon péremptoire que, dans la révélai ion. la lumière intérieure qui permet d'interpréter cl de juger est un élément plus important (pie la représentation. La Genèse en offre un exemple frappant. Le songe du Pharaon, constitué de
RÉVÉLATION. NOTION GÉNÉRALE
représentations diverses, est vain et dépourvu d'utilité sans l'explication fournie par Joseph, sous l'influence de la lumière intérieure divine. Gen., xli, 1-23. Aussi est-ce à juste titre que le R. P. Lebreton a pu écrire : « L'essence même de la révélation consiste dans l'illumination psychologique et non pas dans la vision ou l'audition corporelle. » « Nos adversaires souvent s'y méprennent et se battent contre des fantômes; ainsi M. J.-M. Wilson, Révélation and modem knowledge, dans Cambridge theological essays, Londres, 1905, p. 228, oppose ainsi la conception traditionnelle qu'il appelle objective, à la sienne qu'il appelle subjective : «Par révélation objective, j'entends toute communit cation de vérité qui parvient à l'esprit dans et par le « monde des phénomènes. Par révélation subjective, «j'entends une communication de vérité dans et par « le monde des personnes. » Sanday rectifie cette méprise. Journal of theological studies, t. vu, p. 174. » Art. Modernisme, dans Dict. apol., t. ni, col. 075, note 1.
6. La révélation et l'expérience sensible. — Bien qu'il soit en la puissance de Dieu de produire des phénomènes préternaturels, qui ne sont d'ailleurs pas nécessaires, la révélation ne se réduit pas a une action physique ou mécanique, qui existerait en dehors de l'esprit. Elle est un acte vital, car les connaissances qu'elle apporte ne sont pas plaquées dans un esprit, qui resterait inerte : elles proviennent entièrement de Dieu et de l'homme : le premier étant cause principale et le second cause instrumentale ; cf. Gardeil, Le donné révélé et la théologie, p. 68.
Puisque la révélation est ainsi la manifestation objective de vérités à croire, elle n'est donc pas un sentiment purement subjectif. Sans doute des émotions sensibles peuvent l'accompagner, mais pas toujours. Jérémie en a parfois éprouvé de très fortes, lui qui écrit : « Je ne ferai plus mention de lui, je ne parlerai plus en son nom. Il y avait dans mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os, je m'efforçais de le contenir et je n'ai pas pu. » Jer., xx, 9. Mais ces émotions, qui ne sont jamais absolument requises, ne jouent qu'un rôle secondaire ainsi que nous le montrerons plus loin. La parole de Dieu, en effet, exclut tout mouvement aveugle de l'esprit et tout ce qui ne serait qu'une pure expérience sensible du sens religieux parvenu à un degré de particulière vivacité. C'est en cela que la doctrine catholique est opposée à la théorie erronée du modernisme. Avant d'exposer celle-ci, ainsi que les principales positions hétérodoxes, surtout des protestants et des rationalistes, il faut se demander si la révélation est un phénomène surnaturel.
3° La révélation est-elle un (ait d'ordre surnaturel? — D'une manière générale on appelle surnaturel ce qui est au-dessus des forces et des exigences de la nature créée, mais qui n'excède pas ses capacités obédientielles ou perfectibles. 11 y a la surnaturalité quant à la substance et celle quant au mode. Un don est surnaturel quant à la substance, lorsque sous aucun rapport il n'est du à une créature, c'est le cas de la vision béatiflque, qui est la fin de l'homme, élevé à l'état de fils de Dieu. Il l'est dans son mode, quand il est accordé à un être d'une façon qui n'est pas naturellement due; tel est un miracle qui redonne la vue à un aveugle. Le surnaturel quoad modum est souvent dénommé préternaturel. Pesch, Prœlectiones, t. m, 5e et 6e édit., n. 163 sq. ; H. Lange, dans J. Braun, Handlexikon der kathol. Dogmatik, 1926, au mot : Uebernatur; J. Rimaud, Thomisme et méthode, 1925, p. 134; G. Rabeau, Introduction à l'étude de la théologie, 1926, p. 120 sq.; Denefîe, dans Zeitschrift fur kathol. Théologie, t. xlvi, 1922, p. 337-360; Garrigou-Lagrange, De revelatione, t. I, p. 191 sq.
La révélation est-elle un phénomène surnaturel ou préternaturel? Malgré les expressions différentes qu'ils
emploient dans l'énoncé de leurs thèses, et dans le détail desquelles il est inutile d'entrer, les auteurs, d'une manière générale s'entendent pour affirmer que la révélation est surnaturelle quoad modum (ou préternaturelle, ou formelle, etc., suivant la terminologie utilisée), lorsque la vérité, qui est manifestée l'est d'une façon qui n'est pas naturelle, alors que cette vérité ne dépasse pas de soi les forces de l'intelligence. Entrent dans cette catégorie les connaissances et préceptes religieux d'ordre naturel, comme l'existence d'un Dieu rémunérateur et la nécessité d'un culte à lui rendre.
La révélation est surnaturelle quoad substantiam ou matériellement (Schvvetz, Ottiger), lorsque l'objet révélé excède, en soi, les forces et les exigences de la raison humaine, par exemple la manifestation du mystère de la sainte Trinité.
Aperçu sur les variétés île la terminologie. — Hettinger- Weber distingue la révélation quoad modum, qui embrasse les vérités naturelles, et la révélai ion </'"><»' substantiam, qui porte sur les mystères (Lehrbuch der Fundamentallheologie, 3e éd., p. 120). La première, tjuoad modum est appelée prelematurelle, par Hettinger-Wéber (Zoc. cit.. p. 102; pour ce faire l'auteur s'appuie sur saint Thomas, ia-Iiœ, q. cix, a. 1 et 2, et Suarez, De opère sex dierum, 1. III, De homine créait) cl siata innocentiez, 12, 23); élit est appelée subsidiaire, par Weber, cpii dénomme la seconde: révélation absolue (Christliche Apologetik in Grundzùgen fur Sludierende, p. 136); relativement surnaturelle ou parfois aussi prélernalurelle par A.-V. Sclmiid (Apologetik als spekulative Crundlerjung der Théologie, p. 126 sq.); formelle, par II. Felder, car seul le motif de l'assentiment est surnaturel, la seconde étant nommée matérielle, car son objet matériel (argumentum) est lui-même surnaturel (Apologetica, sive theologia fundamentalis, r, p. 30); II. Garrigou-Lagrange emploie la dénomination secundum modum et secundum substantiam; selon (pie l'objet révélé dépasse ou non, secundum se. les forces et les exigences de l'intelligence créée (De revelatione, t. i, p. îlo). Malgré les différences de la terminologie employée, bien des auteurs font la même distinction : J. Brunsniann, Lehrbuch der Apologetik. 1. 1, Religio und UfJ.nbarung, p. 121 sq.; K. Dorscli, De religione revelata, p. 295; .1. Jlausbach, Grundxùge der kathol. Apologetik, p. 0; I. Millier, lie itéra religione, p. 78; Muncunill, Tractatus île vera religione, p. 41 etc. C. Wilmers distingue la religion positive ou surnaturelle au sens large et au sens strict, De religione revelata, p. 14.
La révélation de mystères proprement dits, qui dépassent l'entendement de toute créature, est-elle strictement d'ordre surnaturel? 11 le parait, vu que ces mystères ont été dévoilés afin d'assurer la vision bcatifique au ciel. Cependant rien ne permet d'affirmer absolument que cette révélation ne puisse exister que dans ce domaine. Si le concept de la révélation est considéré en lui-même et indépendamment de la fin à laquelle s'ordonne la manifestation des vérités, rien n'interdit à Dieu de manifester des mystères à une intelligence créée. Celle-ci, de son côté, y adhère sans saisir leur évidence interne mais en s'appuyant sur l'autorité divine. Nous demeurons ici dans l'abstrait et ne prétendons pas que, de fait, dans l'ordre naturel, Dieu ait révélé des mystères mais qu'il le peut.
La révélation surnaturelle se distingue du miracle, de la prophétie, de l'inspiration et de l'infaillibilité.
Alors que la lumière intérieure suffit pour constituer la révélation, le miracle est un fait préternaturel d'ordre physique, qui frappe par son caractère extraordinaire et qui est perceptible par les sens; voir art. Miracle. La prophétie présuppose la révélation ; elle y ajoute un élément nouveau, à savoir une mission immédiate et positive à remplir au nom de Dieu et consistant à faire connaître les vérités qui ont été dévoilées. S. Thomas, Sum. theol., IIa-IJœ, q. clxxiii, a. 4; voir art. Prophète. L'inspiration est avant tout et essentiellement une motion divine qui pousse à conce-