ROIS (LIVRES III ET IV DES). DOCTRINES, DIEU
saient trop attendre leur réalisation. Ninive en effet affermissait et étendait toujours davantage sa puissance, et l'on peut bien penser que le culte des dieux de si redoutables voisins n'allait pas sans réagir sur celui de Jahvé pour le désagréger. En Juda, c'étaient les temps d'Israël sous Achat) qui renaissaient; les cultes étrangers, qui occasionnellement avaient pénétré dans le pays, s'y étalaient maintenant au grand jour, jusque dans le temple même de .Jérusalem, dont les parvis virent se dresser des autels i à toute l'année du ciel". Avec les cultes idolàtriques apparurent toutes sortes de superstitions : divination, magie, nécromancie, sorcellerie; si bien que Manassé égara son peuple à tel point" qu'ils firent le mal plus que toutes les nations que Jahvé avait détruites devait les enfants d'Israël ». IV Reg., xxi, 9.
Avec Josias une dernière tentative eut lieu pour rétablir religion et culte de Jahvé. La réforme instaurée à la suite de la découverte du Livre de la Loi fut plus profonde et plus énergique que les réformes antérieures analogues; elle ne fut pas plus durable. Avec la fin tragique du roi disparurent les dernières espérances d'une régénération politique aussi bien que religieuse de Juda. Le malheur qu'annonçait sans se lasser le prophète d'Anatoth approchait. La ruine de Jérusalem en 587 et la captivité de Babylone allaient le consommer. Et Jahvé dit : « J'ôterai aussi Juda de devant ma face, comme j'ai ôté Israël et je rejetterai cette ville de Jérusalem que j'avais choisie et cette maison de laquelle j'avais dit : là sera mon nom. » IV Reg., xxin, 27.
2° Idées religieuses essentielles. — A travers de telles vicissitudes que devenaient la notion du vrai Dieu et la pratique de son culte; par quels moyens l'une et l'autre furent-elles sauvegardées pour passer en héritage aux captifs des bords de l'Euphrate et refleurir de nouveau après le temps de l'épreuve, dans l'attente de la pleine réalisation des antiques promesses, c'est ce qu'il reste à esquisser.
1. Dieu. — La transcendance de Jahvé et le caractère moral du monothéisme étaient des traits essentiels de la religion d'Israël aux temps de Samuel et de David (cf. étude doctrinale des deux premiers Livres des Hois); néanmoins les interprètes de Jahvé auront dans la suite à y revenir à maintes reprises pour les rappeler, les préciser et en dégager les conséquences pratiques.
Tout comme l'institution de la royauté avait eu d'heureux effets dans le domaine politique aussi bien que religieux, de même la construction du temple avait contribué au rayonnement national par les splendeurs de la maison du vrai Dieu d'Israël, digne d'être comparée aux grands temples des peuples voisins, et au développement du pur jahvéisme par la célébration d'un culte, plus solennel désormais et plus conforme à la loi de .Moïse.
La prière de Salomon au jour de la dédicace, 1 1 1 Reg., VIII, 12-53, dont certains éléments, surtout I 1-51, sont parfois tenus pour des amplifications où se reconnaissent sans peine des idées et des expressions deutéronomistiques. est riche d'enseignements sur Dieu. Jahvé, le Dieu d'Israël, dont la maison a été bâtie pour faire habiter son nom au milieu de son peuple, n'est pas renfermé dans les limites de cette demeure terrestre, non plus que dans celles du royaume; ni le ciel ni la terre ne sauraient le contenir, bien moins encore le temple, quelle qu'en soit la splendeur, VIII, '27. (Test (pie Jahvé n'a pas, comme les dieux des nations, sa présence et sa puissance attachées a son temple ou même à son image; on sait (pie les conquérants dans l'ancien Orient faisaient enlever lors de la prise d'une ville l'image du dieu de la cité, afin de lui ravir en même temps sa présence et son assistance. Jahvé est le Seigneur de tout l'univers; aussi l'étranger qui n'est pas de son peuple
viendra néanmoins de son pays lointain prier au temple de Jérusalem et par là tous les peuples connaîtront le nom et la puissance de Jahvé, ils le craindront comme le craint son peuple d'Israël, vin, 41-43, parce qu'ils sauront qu'il est Dieu et qu'il n'y en a point d'autre. Vin, <i<t. A la dilïérence encore des divinités païennes, sa bienveillance pour les siens n'est point aveugle; il récompense, mais punit également; la pluie qui tombe en son temps est accordée à la fidèle observation de la loi, son défaut est le châtiment de l'infidélité, vin, 35; cf. Lev., xxvi, 3-4; Deut., xi, 13, 14; xxviii, 12; la guerre est, elle aussi, un jugement de Dieu; la défaite punit l'apostasie ou quelque autre péché grave et a pour objet de rappeler au peuple coupable sa faute afin de l'amener au repentir et à la conversion, vin, 33-34. Et ce n'est pas seulement le peuple en tant que tel, pris dans son ensemble, qui est invité à la prière en vue du pardon, mais chacun en particulier doit recourir a la miséricorde divine : « ... Si un homme, dit Salomon à Jahvé, si tout votre peuple d'Israël fait entendre des prières et des supplications et que chacun, reconnaissant la plaie de son cœur, étende ses mains vers cette maison, écoutez-les du ciel, du lieu de votre demeure et pardonnez; agissez et rendez à chacun selon toutes ses voies, vous qui connaissez son cœur. » vin, 38-39.
La scission du royaume que les fautes de Salomon provoquèrent au lendemain de sa mort ne permit pas la réalisation des espérances qu'avait fait naître la construction du temple; ni l'unité politique, ni l'unité religieuse ne purent être maintenues et, bien loin de voir les peuples étrangers reconnaître le Dieu d'Israël, ce furent les Hébreux qui allaient devenir les serviteurs des divinités étrangères. Par leurs actes et leurs paroles lss deux grands prophètes du IXe siècle rappellent à ces égarés (pie Jahvé seul est Dieu; dans les miracles qu'ils accomplissent éclate le pouvoir de Jahvé sur la nature, tandis que les Baals demeurent impuissants,
III Reg., xvn, 1; xviii, 41-4(1; xvn, 8-1(5, 17-24;
IV Reg., h, 9-14, 19, 25; iv, v; vi, 1-7. La puissance de Jahvé n'est pas renfermée dans les confins d'Israël; au fils de la veuve de Sarepta, au pays de Sidon, il rend la vie; à Naaman, chef de l'armée du roi de Syrie, il rend la santé, et le général syrien reconnaît clairement qu'un Dieu capable de tels prodiges est le vrai Dieu : « Voici donc que je sais, s'écrie-t-il, qu'il n'y a point de Dieu sur toute la terre, si ce n'est en Israël. » IV Reg., V, 1 "). Sans doute sa foi monothéiste n'est pas parfaite, comme en témoigne sa demande du f. 17; pour lui Jahvé est un Dieu encore trop lié au territoire d'Israël, c'est pourquoi il veut posséder un peu de la terre de son sol pour y ofïrir des sacrifices.
La part que prend le prophète Elisée à la vie politique non seulement de son propre pays mais encore en Syrie, à Damas, est la preuve que, pour lui, son Dieu a autorité sur les nations étrangères aussi bien que sur son propre peuple. IV Reg., vin, 7-15. Il est réellement le seul vrai Dieu, ainsi que le proclame l'assemblée du peuple devant les manifestations de sa puissance au Carme! : « Us tombèrent le visage contre terre et dirent : c'est Jahvé qui est Dieu, c'est Jahvé qui est Dieu. » III Reg., xvm. 39. Il ne s'agissait pas alors de monolàtrie simplement, c'était strictement le monothéisme qui était eu cause. « Le débat ne doit pas seulement définir si Jahvé est le seul Dieu que doit honorer Israël, sans préjudice de l'existence d'autres dieux pour d'autres peuples, mais si Jahvé est l'unique Dieu et si liaal n'est rien. » Tobac, op. cit., t. I, p. 107. Il y a loin de ce monothéisme intolérant non seulement au libéralisme pratique avec lequel les dieux païens ouvraient leur pays et leurs temples même aux dieux des territoires voisins, mais encore à la conviction théorique qui poussait les polythéistes ou les héno- Ihéistes à regarder comme pareilles aux leurs les divi-
ROIS (LIVRES III* ET IV* DES). LE CULTE
nités des autres royaumes. Cf. Touzard, art. Juif (Peuple), dans le Dictionnaire apologétique, t. n, col. 1595. Pour Élie, Jahvé est encore « Jahvé des armées », xvm, 5; c'est un titre déjà rencontré aux Livres de Samuel (cf. col. 2792), et qui revient souvent sur les lèvres des prophètes et sous la plume des psalmistes; il représente sans doute le maître des armées d'Israël, mais aussi le Seigneur des armées célestes et des étoiles; ici le prophète l'emploie comme un nom propre pour désigner le maître du monde comme dans Amos, ix, 5.
Jahvé, le Dieu unique et tout-puissant, gouverne le monde en stricte justice. Un épisode de la mission d'Élie.son intervention au sujet de la vigne deNaboth, met en un relief saisissant cet attribut divin. III Reg., xxi, 1-24. Un roi, avec toute son autorité de despote oriental, n'a pas le droit de dépouiller l'un de ses sujets, même des plus humbles, de l'héritage de ses pères; le meurtre et le vol dont Achab se rend coupable sur l'instigation de Jézabel, seront punis par la mort violente du roi et la malédiction de sa postérité. « On ne saurait marquer d'une manière plus frappante ce qui distingue Jahvé des autres dieux et fait sa supériorité. »
2. Le prophétisme. — Les prophètes, dont l'intervention fut si efficace pour dénouer la crise du jahvéisme en Israël, ne sont pas les seuls dont fassent mention les deux derniers Livres des Rois; on y trouve même une prophétesse, Holda, qui fut consultée lors de la découverte du Livre de la Loi dans le temple sous Josias. IV Reg., xxn, 14-20. Mais déjà les prophètes dont les oracles nous ont été conservés ont repris l'œuvre toujours menacée de leurs illustres devanciers du IXe siècle, pour dégager avec plus de force encore et de précision la notion du monothéisme moral des influences néfastes de la superstition populaire, en rappelant les enseignements confiés par Dieu au législateur du Sinaï et en les faisant fructifier.
Quant aux groupements prophétiques, qui avaient exercé une heureuse influence aux temps de Samuel, leurs membres étaient encore nombreux, puisque le roi Achab en rassembla quatre cents pour savoir s'il devait ou non attaquer Ramoth-Galaad; mais leur servilité, leur basse et indigne complaisance pour le roi les avaient discrédités dans la partie cultivée de la nation; leur rôle religieux semble bien terminé; les authentiques représentants de Jahvé le reprendront, et par la noblesse et l'indépendance de leur attitude non moins que par leur docilité aux ordres divins le rempliront avec autorité. III Reg., xxn, 5-9.
Dans la lutte contre les divinités phéniciennes, c'est d'un autre côté que vint le soutien. Jonadab, ancêtre des Réchabites, partagea le zèle religieux de Jéhu pour la destruction du culte de Baal, IV Reg., x, 15-17, et le genre de vie nomade qu'il imposa à ses descendants, 1er., xxxv, (i-7, avait sans doute pour objet de leur éviter les dangers de la corruption et de l'idolâtrie. La richesse et le luxe des villes entraînant facilement à la corruption des mœurs, et toute la production du sol étant chez les Cananéens sous la protection des Baals ou divinités locales, la tentation de rendre un culte à Baal pour obtenir de bonnes récoltes de vin et d'huile n'était que trop facile à prévoir. Cf. Osée, il, 5, 8 (liebr., 7, 10).
3. Le messianisme. — De David aux prophètes-écrivains du vme et du VIIe siècle, les espérances messianiques n'apparaissent guère dans la littérature biblique. Élie et Elisée, trop préoccupés du présent, semblent n'en pouvoir dégager leurs regards pour envisager l'avenir. Leur œuvre de salut n'en était pas moins la condition nécessaire à la mission d'Amos et d'Osée, qui, au siècle suivant, annonceront, par delà le châtiment d'une sévérité impitoyable, une ère de sanctification et
DICT. DE THÉOLOGIE
de restauration dans la réconciliation des douze tribus et l'assujettissement des peuples d'alentour.
Si les temps glorieux de David et de Salomon, qui avaient laissé entrevoir des perspectives d'une ère encore plus glorieuse, étaient bien révolus, les espérances d'un avenir meilleur n'avaient pas pour autant abandonné le peuple d'Israël. Le schisme en effet avait singulièrement réduit la puissance des royaumes séparés, de celui de Juda surtout; les luttes fratricides n'avaient fait qu'aggraver la situation, en attendant que l'immixtion des puissances étrangères, assyrienne et babylonienne, toujours prêtes à intervenir, ne finissent par imposer leur domination; à la décadence politique, à peine retardée par quelques règnes plus glorieux dans l'un et l'autre royaumes, s'ajoutait la décadence morale et religieuse que l'action pourtant répétée et énergique fies prophètes de Jahvé ne parvenait pas non plus à arrêter sur la pente fatale. Pareille situation, loin de détourner les Israélites de la pensée et de l'espoir de temps meilleurs, ne faisait au contraire que stimuler leur impatience dans l'attente de leur proche réalisation. Jahvé, le Dieu d'Israël.ne se devait-il pas à lui-même et à son peuple de triompher finalement de ses ennemis? Le peuple élu, la cité sainte, gardienne de l'arche d'alliance, ne pouvaient ni l'un ni l'autre disparaître; le « Jour de Jahvé » serait celui de leur triomphe. « L'idée comme ''expression «jour de Jahvé » étaient familières à ceux qui fréquentaient les sanctuaires... Pour ces adorateurs qui ne saisissaient pas de différence profonde entre les relations de Jahvé avec son peuple et les rapports dis autres dieux avec leurs nations respectives, la caus • de Jahvé s'identifiait avec la cause d'Israël ; le triomphe de Jahvé ne pouvait être que le triomphe d'Israël. » Touzard, Le Livre d'Amos, 1909, p. r.xxm. Des antiques promesses on n'oubliait que la condition imposée a leur exécution; c'est elle que rappelleront les oracles îles prophètes d'Israël et de Juda. Si le jour de Jahvé sera celui de la destruction des ennemis de son peuple, il le sera aussi de tout ce qui s'oppose au triomphe de sa justice, et par conséquent des Israélites infidèles, aussi bien que des nations païennes; seul un petit reste survivra à qui il sera donné de voir la réalisa lion des promesses.
Cette sorte d'eschatologie populaire, pour être eu opposition avec l'enseignement prophétique, n'est cependant pas ce que d'aucuns prétendent : une émana tion d'un messianisme oriental, adaptée au particularisme des Israélites (Gunkel, Gressmann). Seul, en effet, parmi les peuples de l'ancien Orient, Israël a connu l'espérance messianique qui. avec son monothéisme, est la caractéristique essentielle de sa religion. Les théories émises en ces dernières années pour retrouver chez d'autres peuples, Babyloniens ou Égyptiens, des conceptions analogues ou même l'origine du messianisme hébreu ne sont nullement justifiées. Cf. art. Messianisme, t. x, col. 1552-1564.
Ainsi, sans enrichir directement l'idée messianique, les deux derniers Livres des Rois nous font connaître le milieu religieux dont les conditions nous aideront à mieux comprendre les prédictions d'un Isaïe ou d'un Jérémie et à en saisir la portée et la valeur doctrinales.
4. Culte. — a) Sanctuaires. — La multiplicité des sanctuaires de la période précédente allait-elle faire place à l'unité prescrite par la Loi, du jour où le temple de Jérusalem, par sa splendeur et son organisation, laisserait dans l'ombre tous les autres lieux de culte et en détacherait peu à peu les fidèles? Motifs d'ordre religieux non plus que motifs d'ordre politique ne furent assez puissants pour amener le peuple a renoncer aux hauts-lieux qui continuèrent à subsister en Israël et même en Juda. De la tolérance dont ils furent l'objet on peut donner pour raison l'attache-
ROIS (LIVRES IIIe ET IVe DES). LE CULTE
ment opiniâtre que leur gardait te peuple ; malgré tout, c'était Jahvé qu'il y honorait, et on pouvait craindre qu'il ne se tournât vers des hauts-lieux païens, si une stricte défense lui avait été imposée de ne plus fréquenter les sanctuaires accoutumés. On peut penser en effet qu'après s'être rendu trois fois dans l'année au sanctuaire national, l'Israélite voulait encore, en d'autres occasions, se rendre au haut-lieu d'accès plus facile et parfois d'illustre mémoire pour y pratiquer l'acte du culte répondant à ses besoins religieux. Salomon luimême n'offrait-il pas des sacrifices sur les hauts-lieux et n'y brûlait-il pas des parfums? Il est vrai, observe l'auteur des Livres des Rois, qu'alors la maison n'avait pas encore été bâtie au nom de Jahvé et que Gabaon était le grand haut-lieu dès longtemps vénéré et dont le service était assuré par Sadoc, un aaronide. 1 1 1 Reg., m, 2-4.
Pour Israël. qui s'était séparé de Juda, le temple de Jérusalem comptera de moins en moins, encore qu'on s'y rendît parfois pour offrir des sacrifices. II Par., xi, 16; xv, 9. Dan et Béthel et plus encore les anciens hauts-lieux devaient répondre aux besoins religieux des habitants du royaume d' Israël. L'érection de nouveaux sanctuaires ne signifiait pas pour Jéroboam l'abandon du culte de Jahvé; les veaux d'or n'y étaient pas des représentations de Baal mais de Jahvé, comme autrefois dans le désert, Ex., xxxu, 4 ; dans l'ancien Orient, à Babylone ou en Egypte, le taureau figurait souvent la divinité. Le péché de Jéroboam ne laissait pas que d'être très grave, en opposition formelle avec la loi de l'unité du sanctuaire et de la défense du culte des images. Cf. Ex., xx, 4; xxxiv, 17; Dcut., xn, 5.
On s'est parfois étonné de l'attitude d'Élic à l'endroit de ce culte schismatique ; nulle trace en effet, dans toute son histoire, d'une lutte contre les sanctuaires multiples, non plus que contre les représentations taurolàtriques de Jahvé que les prophètes du vme siècle combattront avec tant de violence. Faut-il en conclure, comme on n'y a pas manqué, que ni la loi de l'unité de sanctuaire ni celle qui proscrivait les représentations symboliques de Jahvé n'existaient du temps d'Élie? Il s'agissait bien alors, a-t-on justement observé, « de polémiquer contre le culte schismatique et idolàtrique qui, s'il était opposé à la loi, était au moins un culte de Jahvé, alors que l'idolâtrie proprement dite avait envahi toutes les classes de la société et jetait partout de profondes et tenaces racines I II y aurait plutôt lieu dese demander s'il existait encore en Israël, en ces jours malheureux, un culte taurolâtrique de Jahvé, clairement distinct du culte de Baal. En effet, les veaux d'or de Dan cl. de Béthel, qui représentaient Jahvé, étaient les symboles ordinaires du dieu syrien Hadad. Ledieu Hadad, le Baal par excellence, le dieu du ciel et de l'orage, aura certainement été du nombre des divinités étrangères honorées en Israël au temps d'Achab. Hadad aura eu son culte et ses prêtres et ses prophètes. Il y aura donc eu en Israël des taureaux, images de Jahvé, et des taureaux, images de Hadad. Oui ne voit combien la pente était glissante, combien la transition était, facile du culte de .Jahvé au culte de Baal? Ce qui importait surtout au prophète, c'était d'extirper l'idée de Baal et de rappeler éncrgiquem.-nt le souvenir de Jahvé. le Dieu des ancêtres, d'Abraham, d'Isaac cl d'Israël (Iil Reg., xvin, 36). i Tobac, Les prophètes d'Israël, t. i, p. 108 109. Certes l'œuvre du prophète eût été plus complète et sans doute pi vis durable, S'il avait pu ramènera l'unité du sanctuaire les Israélites; c'était une tâche trop difficile sinon impossible dans les conditions du temps d'Achab.
Pour la pleine application de la loi d'unité du sanctuaire, de longues années seront nécessaires; les ré formes de rois pieux tels que Josaphat, Êzéchias ou Joaias n'y atteindront que d'une manière très passa-
gère; ce ne sera qu'après la longue épreuve de la captivité que le temple de Jérusalem réalisera sa véritable destinée et sera l'unique sanctuaire du peuple de Dieu.
b) Ministres. — ■ Le privilège de la tribu lévitique dans l'exercice du culte était reconnu dans les différents sanctuaires au temps de Samuel et de David; à plus forte raison en était-il de même dans le temple de Salomon; les plus hautes fonctions y sont réservées à la famille de Sadoc. III Reg., Il, 35. Dans les sanctuaires locaux, l'offrande des sacrifices est également assurée par les membres de la famille sacerdotale, du moins dans le royaume de Juda, où l'observation de la loi à ce sujet est plus stricte que dans le royaume schismatique. En preuve l'attitude de Josias vis-à-vis de ceux qui desservaient les hauts-lieux; leur incorporation dans le clergé de Jérusalem, bien qu'ils n'aient pas été autorisés à monter à l'autel de Jahvé, indique assez clairement qu'ils étaient prêtres, ayant de plus été autorisés à manger les pains sans levain au milieu de leurs frères. IV Reg., xxm, 8-9. Ces ministres des hauts-lieux, ramenés au sanctuaire unique, sont probablement ces lévites dont il est question au Livre d'Ézéchiel, xi.iv, 9-16, et qui, à cause de leurs errements, furent destitués de leurs fonctions sacerdotales et mis au rang des portiers et des desservants du temple. D'autre part le fait que ces prêtres infidèles furent déchus de leur dignité pour remplir des emplois inférieurs ne contredit pas l'existence d'une catégorie de serviteurs subalternes antérieurement à cette déchéance du temps de Josias, autrement dit, ne contredit pas la distinction entre prêtres et lévites et n'en est nullement l'origine; l'organisation même du service du temple devait certainement comporter une telle catégorie de ministres du culte. Quelques textes dans les Livres des Rois paraissent consacrer cette répartition des ministres du culte en deux ordres : les prêtres et les lévites. III Reg., vm,4; IV Reg., xxn,4; xxm, 4; xxv, 18. Cf. art. Lévitique, t. ix, col. 481-484.
En Israël la spécialisation des fonctions liturgiques apparaît beaucoup moins rigoureuse. Jéroboam, pour assurer le culte des sanctuaires de Dan et de Béthel, « fit des prêtres parmi le peuple, qui n'étaient pas des enfants de Lévi », III Reg., xn, 31; pour l'Israélite croyant, ce n'était point là un véritable sacerdoce, et cette usurpation était encore un péché de la maison de Jéroboam, cause de sa destruction et de son extermination de la face de la terre. III Reg., xm, 33-34.
Parmi les prêtres, tous ministres du sacrifice, existait une organisation hiérarchique, du moins dans le temple de Jérusalem. Déjà aux Livres de Samuel mais plus encore dans ceux des Rois, on voit qu'il est fait mention de prêtres qui, soit par leur rôle ou leurs fonctions, soit par leur titre, apparaissent sinon identiques au grand prêtre dont le Lévitique décrit la consécration et les fonctions en la personne d'Aaron, du moins comme jouissant d'une situation privilégiée, qui les met dans un rang à part, au-dessus des simples prêtres. Ainsi, au temps d'Athalie, Joïada, appelé simplement le prêtre Joïada.est à la tête de tout le clergé, dirigeant, organisant la révolte contre l'usurpatrice, proclamant et couronnant Joas roi de Juda, concluant enfin une alliance entre Jahvé, le roi et le peuple. IV Reg., xi. Sous .Josias, Ilelcias, désigné expressément par le titre de grand prêtre, jonc un rôle de premier plan lors de la réforme entreprise par le roi à la suite (le la découverte du Livre de la Coi, dans le temple. IV Reg., XXII, I. S; xxm, 4. Cf. Is., vin, 2.
Le sacerdoce lévitique n'avait pas fait disparaître le sacerdoce familial ou patriarcal ni surtout le sacerdoce royal. Se conformant aux antiques usages, Saiil et David avaient sacrifié. Salomon fit de même à Gabaon et à Jérusalem. III Reg., m, 3, 4, 15; VIII, 5, 62-64; i\. 25. David et Salomon bénissent le peuple tout
ROIS (LIVRES IIIe ET IVe DES . LE TEXTE
comme des prêtres, III Reg., vin, 14, 55; trois fois par an Salomon brûle des aromates sur l'autel des parfums qui est devant Jahvé. III Reg., ix, 25. « Les rois hébreux tenaient à ces pratiques qui satisfaisaient leur piété en même temps qu'elles rehaussaient leur prestige et rendaient leur autorité sainte. » Desnoyers, op. cil., t. ni, p. 218. En Israël, Jéroboam monta à l'autel pour sacrifier, ne faisant pas en cela du moins œuvre de novateur, et au vne siècle encore, en Juda, Azarias, l'Ozias des Chroniques, brûle des aromates sur l'autel des parfums. II Par., xxvi, 16. Peu de temps après, c'est Achaz qui fait brûler son holocauste et son oblation et verse sa libation sur l'autel qu'il avait construit d'après le modèle de Damas. IV Reg., xvi, 12-13. Ces quelques traits montrent assez que la pratique royale, qui continuait la pratique patriarcale du sacerdoce, ne disparut qu'à la longue, après une période de luttes et de revendications qui finit par imposer la reconnaissance des prérogatives que les prêtres lévitiques tenaient de par l'institution mosaïque.
c) Sacrifices. — Holocaustes, sacrifices pacifiques, oblations sont, comme à l'âge précédent, les formes ordinaires de l'offrande des victimes et des produits du sol. III Reg., vm, 64. Chaque jour est consacré par l'holocauste du matin et l'oblation du soir. IV Reg., xvi, 15; III Reg., xvm, 29. Quant aux autres espèces de sacrifices, surtout expiatoires, dont les Livres de Samuel ne parlent pas, un texte des Livres des Rois en suppose l'existence au temps de Joas de Juda : « L'argent des sacrifices pour le délit et des sacrifices pour le péché, y est-il dit, n'était point apporté dans la maison de Jahvé : il était pour les prêtres. » IV Reg., xn, 17. Les termes employés par l'auteur pour désigner ces sacrifices sont les termes techniques eux-mêmes du Lévitique, iv, 1-5, 26 : 'dsdm et hattà't. Si dans le code lévitique il n'est pas question de somme à payer, on peut supposer que, dans le cas prévu au Livre des Rois, ceux qui étaient tenus à l'offrande d'un sacrifice expiatoire, au lieu d'amener eux-mêmes les victimes, en remettaient le prix aux mains ries prêtres qui assuraient l'immolation. Il ne s'agit pas en effet d'une simple amende pécuniaire, transformée dans la suite en un sacrifice spécial (Wellhausen) ; on ne voit pas à quel titre les prêtres auraient pu prétendre à une telle amende, n'ayant subi aucun dommage. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'on voit dans ce texte la preuve de l'existence, au temps de Joas, des deux sacrifices lévitiques pour le délit et pour le péché; ils y apparaissent comme une institution florissante, en vogue parmi le peuple et respectée du pouvoir. En effet, malgré d'urgentes nécessités, l'autorité royale défend de faire servir l'argent des sacrifices expiatoires à d'autres fins même aussi pieuses que la reconstruction du temple, tant l'expiation est un devoir sacré. Cf. Médebielle, L'expiation dans l'Ancien et le Nouveau Testament, t. i, 1924, p. 162.
La même conclusion, relative à l'antique usage des sacrifices expiatoires, se dégage du reproche adressé par le prophète Osée, iv, 8, aux prêtres qui se repaissent du péché du peuple, et de la comparaison avec des sacrifices analogues chez les anciens peuples de Canaan, Philistins et Phéniciens. L'expiation du péché par un sacrifice, loin d'être d'institution récente, s'avère de ))1 us en plus une institution de la plus haute antiquité; l'école Graf-Wellhausen qui a voulu en faire une invention hiérosolymitaine de basse époque a abouti « à une conception radicalement fausse des sacrifices en Israël ». Dussaud, Le sacrifice en Israël, p. 2. Cf. art. Lévitique, t. ix, col. 485-487.
Aux sacrifices offerts au vrai Dieu, des Israélites trop nombreux en ajoutaient d'autres offerts aux idoles, immolant parfois leurs propres enfants, malgré la défense de faire passer ses enfants par le feu, en l'hon-
neur de Moloch. Lev., xvm, 21. Ce dieu avait un sanctuaire proche de Jérusalem, III Reg., xi, 7, et il est rapporté que les rois de Juda, Achaz et Manassé, firent passer leurs enfants par le feu, IV Reg., xvi, 3; xxi, 6; cf. IV Reg., xxm, 10, 13. Le sacrifice d'enfants était un usage pratiqué chez les peuples voisins; l'histoire de la campagne contre Mésa, roi de Moab, en fournit un exemple, IV Reg., m, 27; les fouilles des antiques cités cananéennes de Ta'annach, de Mageddo, de Gézer ont révélé l'existence de sacrifices humains de fondation ou d'inauguration de monuments. De tels sacrifices de fondation la reconstruction de Jéricho fut l'occasion. Hiel de Béthel, malgré la malédiction dont Josué avait menacé toute tentative de rebâtir les murs de la ville vouée à l'anathème, Jos., vi, 26, « en avait jeté les fondements au prix d'Abiram, son premier-né, et en avait posé les portes au prix de Ségub, son dernier fils. » III Reg., xvi, 34. Cf. Vincent, Canaand'après l'exploration récente, 1907, p. 197-200.
VIII. Texte. — Pour nous avoir été transmis dans un état plus satisfaisant que celui des Livres de Samuel, le texte hébreu des Livres des Rois ne saurait être dit excellent, car nombreuses y sont les traces manifestes d'altération et nombreuses aussi les corrections faites d'après la version des Septante. Kittel, Biblia hebraïca, t. i, 1905, p. 458-552; Stade et Schwally, The Books of Kings, dans la Bible polychrome de Haupt, 1904 ; Burney, Notes on the hebrew text of the Books of Kings, 1903.
Pour la reconstitution du texte primitif, on dispose de deux sources principales d'information, les textes parallèles et les anciennes versions. Pour de très nombreux et importants passages il existe entre les deux derniers Livres des Rois et le deuxième Livre des Paralipomèncs des ressemblances qui vont parfois jusqu'au littéralisme; leur comparaison n'est pas sans intérêt dans la recherche du texte primitif. Voici les principaux de ces passages : III Reg., 5-15 et II Par., i, 7- 13; III Reg., x, 1-29 et II Par., ix, 1-28; III Reg., xn, 1-19 et II Par., x, 1-19; III Reg., xiv, 25-31 et II Par., xn, 916; 111 Reg., xv. 16-22 et II Par., xvi, 1-6;
III Reg., xxir, 2-35, 41-50 et II Par., xvn, 1-34; xx, 31 37; IV Reg., vm, 17-23, 25-29 et II Par., xxi, 5-10; xxn, 1-6; IV Reg., xi, 1-xn, 14 et II Par., xxm, lo-xxiv, il; IV Reg., xv, 32-38 et II Par., xxvn, 1-9;
IV Reg., xxi, 1-9, 17-24 et II Par., xxxm, 1-9, 18-25; IV Reg., XXII, 1 -xxm, 4 et II Par., xxxiv, 1-33. Cf. P. Vannutelli, Libri synoptici Veleris Teslamenli, seu librorum Regum et Chronicorum loci paralleli, t. i, 1931; t. ii, 1934.
La version des Septante, avec ses nombreuses variantes, additions, omissions, transpositions et autres modifications, représente certainement une recension de l'hébreu différente de celle qui a servi de base au texte massorétique. Ses manuscrits n'offrent pas un texte uniforme. D'après Sanda, le Vaticanus reproduirait un texte antéhexaplaire, tandis que l'Alcxandrinus un texte posthexaplaire, aussi le premier peut-il revendiquer une plus grande originalité, le second ayant été souvent modifié d'après l'hébreu massorétique. Sanda, Die Bûcher der Kônige, 1911, p. xn. Cf. Silberstein, Ueberden Ursprung des im Cod. Alexandrinus und Vaticanus des dritten Kônigsbuchcs der Alexand. Ueberselzung, dans Zeitsch. fur A. T. Wissenschaft, 1893, p. 1-75; 1894, p. 1-30. La recension de Lucien est aussi un témoin de grande valeur; nombre de problèmes critiques qui s'y rattachent ne sont pas toutefois élucidés. Cf. Rahlfs, Studien zu den Kônigsbùchern, 1904 ; Lucians Rezension der Kônigsbiïcher,. 1911. Les versions grecques plus récentes, Aquila, Symmaque et Théodotion, peuvent à l'occasion être mises à profit. Cf. Burkitt, Fragments of the Books of the Kings according lu the translation of Aquila, 1897.
La vieille version latine, étant données ses nom-