ROSAIRE. EVOLUTION HISTORIQUE
« Maria par est si douz moz — Que lorsque la langue le touche — Le cuer, la langue et la bouche — Suscier le doit, par saint Christofle — Ausi com le glou de girofle. » L'instrument à compter et à méditer, si l'on peut dire, les Ave, existait; et bien entendu il s'appelait gaudia : les joies. Voir Du Cange, Glossarium médise et infirme latiriilatis, au mot Gaudium.
Il n'y avait donc pas la moindre difficulté à ce que les nouveaux ordres mendiants, dominicains et franciscains se fissent les champions et les propagateurs de cette piété joyeuse fleurie, en marche vers le rosaire, d'autant plus que saint Dominique avait conçu son ordre comme entièrement au service de la Vierge. Ses religieux qui ne font pas explicitement vœu de chasteté et de pauvreté font explicitement vœu d'obéissance à la sainte Vierge. « Notre Dame », c'était un vocable féodal. La Vierge est suzeraine. Elle est spécialement suzeraine de l'ordre de Saint-Dominique avec les obligations des joies et des saluts Notre-Dame. Le Rosarias y insiste : « Bon fait ceste Dame servir ■ — A la louer soi asservir ■ — Tel servitude est franchise — Servitude de bonne guise... La bénigne Marie — Qui est de l'ordre la baillie — Mes par dessus mestre et mestresse — ■ C'est icelle que l'ordre adresse — ■ Et defïend et détiendra — Qui l'ordre grieve li mescherra... » Fol. 10 i; 14. Par ailleurs, un texte qui paraît bien authentique (publié par Benoist, Suite de l'histoire des albigeois, 1683, ]). 85) raconte comment, pendant la bataille de Muret, saint Dominique priait, multipliant les roses de ses chapelets, qui étaient à la fois les joies de la Vierge et sa prédication. Très anciennes aussi sont les traditions et légendes concernant la mission mystique confiée par la Vierge à Dominique dans la forêt de Bouconne, près de Toulouse, ou concernant cette prédication du rosaire ordonnée par l'apparition miraculeuse et réalisée par Dominique, sans délai, dans la cathédrale de Toulouse. Mais les miracles du rosaire, dans le manuscrit Rosarius, sont les miracles mariaux des hagiographes de saint Dominique au xme siècle, notamment la vision miraculeuse qu'eut saint Dominique et où la Vierge lui apparut avec tous ses frères sous son manteau. Le plus ancien tableau de confrérie du rosaire, celui de Cologne au xve siècle, avant Alain de La Boche, ne représente pas la Vierge dictant le rosaire à saint Dominique, mais la Vierge apparaissant à Dominique avec, sous son manteau, son ordre institué pour reconvertir le monde au Christ et calmer le légitime courroux du Bédempteur. En effet, à une époque où le rosaire ne s'était pas dissocié de l'ensemble de la piété mariale, c'était sous la forme générale de dévotion à la Vierge que les dominicains prêchaient cette dévotion et se réclamaient d'une mission spéciale en ce sens, celle qui convenait à leur caractère de « prêcheurs ».
Cette piété mariale n'en était pas moins déjà, par un de ses symbolismes, la dévotion fleurie du rosaire, ou plutôt des diverses pratiques qu'on appelait plus ou moins rosaires ou joies Notre-Dame. Le symbolisme fleuri y était reçu, assez fréquent et cependant pas répandu avec une abondance extraordinaire. Pourtant la dévotion mariale, même sous son aspect fleuri, se retrouve parfaitement dans toutes les générations dominicaines issues de saint Dominique. Bornée de Livia, Jacques de Voragine, Galvagno délia Flamma, Bernard Guy, saint Vincent Ferrier sont, avant Alain de La Boche, autant d'échos fidèles de ce grand hymne mariai poétique et chaleureux que constituent , à leur commune origine, l'ordre des frères prêcheurs et la piété fleurie issue de saint Bernard. Cette piété n'était pas encore fixée à une seule pratique de dévotion. Les uns multipliaient les Ave Maria par centaines, d autres méditaient avec des Ave Maria, non pas sur les événements de l'Évangile, mais sur diverses parties du corps de la Vierge. D'autres préféraient la saluta-
tion : Ave Maris Stella... C'étaient toujours saluts Notre-Dame, joies, roses. Voir Vitœ jratrum, édit. Beichert, p. 41-43. Cette dévotion fleurie n'avait rien d'exclusivement dominicain. Les franciscains avaient aussi les allégresses de Marie. Il suffit de parcourir les Lateinische Ilymnen de Mone ou le Repertorium lujmnologicum d'Ulysse Chevalier, pour se convaincre qu'il s'agissait d'un aspect notoire de toute la dévotion mariale de l'époque et, plus simplement encore, de cette dévotion mariale elle-même. Au début du xv6 siècle, Ulrich Stocklin von Bottach, abbé de Wessobrunn, multiplie les rosaria ou salutatoria ou gaudia. Delicianim es — Ager quem dominus — Condens circumdedit — Virlulum floribus — Quorum fragranlia — Tcnlatos eminus — ■ El longe positos — Atlrahit cominus... — ]{osa pulcherima... Drewes, Anal, hymnica, fasc. G, p. 31 sq. On hésitait à appliquer cent cinquante scènes de l'Évangile au cent cinquante Ave du Psautier Notre-Dame. C'était trop compliqué. Il se pourrait que ce soit le chartreux Dominique de Prusse qui ait eu l'idée de se borner à quinze mystères et d'attribuer dix Ave à chacun d'eux, la pratique d'inclure des Notre Père à chaque dizaine d' Ave apparaissant beaucoup plus tôt.
A la fin du xve siècle, Alain de La Boche donna à la dévotion du rosaire un élan nouveau. Il n'y changea personnellement rien. Si diverses pratiques annexes du rosaire ont été abandonnées, c'est seulement au xvie siècle, du fait qu'une formule officielle du rosaire avait été particulièrement indiquée et seule enrichie d'indulgences. De la même manière, à la même époque, un seul chemin de la croix prévalut (pour les mêmes motifs), les autres formes de cette dévotion étant laissées de côté. Mais, par un <. épisode d'évolution » qui mérite d'être signalé, un petit chemin de croix dominicain s'est trouvé inclus pour toujours dans la form? définitive du rosaire: il y a là de quoi éclairer tout un aspect de la théologie du rosaire.
IV. Les joies et les douleurs : rosaires et chemins de la choix. — L'esprit du rosaire étant à son origine une joie religieuse, comment se fait-il que les mystères douloureux s'y trouvent maintenant inclus à la manière d'un petit chemin de croix?
A cette question il est loisible; de répondre en montrant comment l'esprit théologique du rosaire s'adapta aux tendances du sentiment religieux à la fin du Moyen Age. De lui-même, déjà, le rosaire subordonnait dès l'origine les « douleurs » religieuses, aux joies de la Vierge. C'est ainsi que dans les joies d'Etienne de Sallai on retrouve celle-ci : « La croix dans la joie rachète le monde. » Et le Rosarius faisait porter par la joie de Y Ave Maria « Les douleurs cinq qu'eust Jehsuschrist — Quant à la croix fut pour nous mis ». Fol. 42. Un document contemporain du Rosarius, le Spéculum hvancm.se salvalionis, d'origine également dominicaine, allie à sept joies, sept tristesses. Voir dom Wilmart, Les méditations d' Etienne de Sallai, dans Revue d'ascétique cl de mystique, octobre 1929, p. 415. A cette époque troublée par le Grand Schisme, la guerre de Cent ans, la grande peste, des craintes de la fin du monde, où le réalisme s'accentuant montrait les misères de la vie, même de la vie du Christ, la dévotion tourna quelque peu aux « tristesses ». On imagina les vierges de pitié, les danses macabres. Cf. J. B., La compassion aux douleurs de Notre-Dame, dans Bulletin des œuvres des missionnaires de la Salelle, 1929, p. 97-102, 197-198. On vit apparaître les dévotions aux « douleurs à tableaux », origine du chemin de la croix. Cf. Thurston, Étude historique sur le chemin de la croix, trad. Boudinhon, p. 101.
Or, saint Vincent Ferrier, propagateur de la piété mariale fleurie, liait « sept douleurs à tableaux » à la récitation de Y Ave Maria et comme le demandait le
ROSAIRE. CONFRERIES PRIMITIVES
Rosarius subordonnait ces douleurs aux joies de Notre- Dame, aux mystères joyeux que contenaient ensuite, par-delà ses mystères douloureux, les joies triomphales, les mystères glorieux. Voir Gorce, Les dévotions joyeuses et douloureuses de saint Vincent Ferrier, dans La vie et les arts liturgiques, 1926. Par la suite, la dévotion des « douleurs » s'est scindée en deux. D'un côté l'on eut les « chemins de croix-montées du Calvaire », où, pour chaque station, on ne multiplia guère les Ave Maria, tandis qu'on multipliait les stations. D'un autre côté on eut les mystères douloureux inclus dans le rosaire, où ils perdirent le nom de stations que saint Vincent Ferrier leur donnait encore et où ils restèrent peu nombreux pour des Ave multipliés.
V. Gais chevaliers, gai savoir, confréries. — Saint Dominique ne s'est pas borné à fonder son ordre dans la mystique de la piété mariale fleurie. On lui doit très probablement, dans cette même mystique du rosaire, la création d'une pieuse association appelée la milice de Jésus-Christ, et plus encore, avec la fondation de son tiers-ordre, la création des confréries de la sainte Vierge (b^atx Marias virginis) qui sont identiquement les plus anciennes confréiies du rosaire. A vrai dire, il n'y eut de la part de Dominique lui-même qu'une seule institution : celle de ce qu'on appelait, faisant allusion à leur mystique mariale fleurie : les gais chevaliers ou frères joyeux ou chevaliers de Notre- Dame. Ils ont été étudiés par le P. D. Federici dans son : Isloria de' Cavalieri gaudenli, 2 vol., Venise, 1787, in-4°.
Cette institution s'explique à l'origine par l'hérésie albigeoise du midi de la France et du nord de l'Italie. Elle avait pour but de réagir contre la doctrine fausse qui faisait du monde l'œuvre du diable. La mystique fleurie mariale s'attachait à l'idée que le monde a été non seulement créé par Dieu, mais réconcilié avec lui par l'intermédiaire de la vierge Marie. M. Jean Guiraud, Histoire de l'inquisition au Moyen Age, t. i, Origines de l'inquisition dans le midi de la France, 1935, p. 399-400, expose comment, selon le chroniqueur Guillaume de Puylaurens, fut fondée à Toulouse, en l'an 1209, une grande fraternité chevaleresque, où dominait l'esprit de croisade, pacifique et joyeuse mais ferme, contre les albigeois. L'évêque Foulques en était l'inspirateur. Mais Dominique en fut l'âme. On connaît les noms des premiers bâtonniers de cette confrérie. Le premier grand-maître en fut Simon de Montfort. Les confrères avaient droit à l'habit blanc, mais ils n'eurent jamais le scapulaire des frères prêcheurs. Ils réussirent à équiper dans le Languedoc, une armée de 5 000 hommes. Transportant dans l'Italie du Nord, avant 1221, sa croisade contre les albigeois, saint Dominique y établit très fortement ses gais chevaliers, auxquels on donnait déjà les noms de milice de Jésus-Christ et bientôt de tiers-ordre de la pénitence de saint Dominique. Cafîarini, cité par Mortier, Histoire des maîtres généraux de l'ordre des frères prêcheurs, t. i, p. 242 sq.
En France les gais chevalier^, avant de devenumembres de simples confréries de piété, furent quelques temps encore des guerriers et des croisés. Louis VIII le Lion, roi de France de 1223 à 1226, aurait été engagé parmi eux. L'université de Toulouse, fondée en 1229, reste dans leur ambiance et tous, maîtres et étudiants, doivent assister en corps chaque dimanche à la messe fleurie de la sainte Vierge dans l'église des dominicains. Mais, après le temps des croisades, il y eut surtout pour la gaie mystique qu'on appelait le gai savoir, le temps des poésies. Au début du xive siècle, s'établit à Toulouse, un « puis » d'amour, une académie à la fois profane et religieuse qui atteignit à la célébrité. Ce fut l'académie des jeux floraux. Or, ses troubadours, au moins à l'origine, furent troubadours du gai savoir et, à leur manière, chevaliers de la Vierge. Ce sont les
fleurs de la Vierge, qu'on distribuait en récompense de leurs poèmes religieux. Ainsi Clémence Isaure a été à l'origine, la bienheureuse vierge Clémente et la principale fleur qu'elle distribuait était la rosa. Voici quelques exemples des invocations que les candidats lui adressaient : « Les genoux fléchis et la tête inclinée, à vous je me recommande, reine plaisante... Fleur des fleurs, rose très fleurie, très douce fleur réconfort de tout fidèle, prie ton Fils qui pour nous souffrit mort... Très douce fleur où tout bien fleurit... Rose qui vaut par dessus tout... vous êtes la joie assurée... » Jeanroy, Les joies du gai savoir (1324-1484), 1914, p. 46, 49, 93, 95, 96, 109, 114, 165, 222, 225, 237, etc..
En Italie, comme en France et comme par toute la chrétienté, aux gais chevaliers succédèrent un peu partout, avec le tiers-ordre dominicain, des confréries de la sainte Vierge, c'est-à-dire du rosaire. Franciscains et dominicains s'y employaient. On possède les règles de ces confréries. Voir P. Mandonnet, Les règles et le gouvernement de l'Ordo de Penitenlia au xme siècle. Paris, 1902. A chaque heure canoniale les confrères, comme les frères convers dominicains, disaient sept Pater et sept Ave. Un texte d'un manuscrit de Padoue en dialecte vénitien explique comment ces sept Pater et ces sept Ave rejoignent le gai savoir des joies de Notre-Dame dans la mystique de la pénitence joyeuse (édité par Mone, Lateinische Hymnen, t. n; cf. Gorce, Le rosaire et ses antécédents historiques, p. 12-1 3). Chaque Ave se méditait avec une des joies de Notre-Dame, annonciation, nativité, visite des mages, résurrection, ascension, pentecôte, assomption. On possède le texte de la prière capitulaire que récitaient les confrères lorsqu'ils se réunissaient deux fois par mois. C'est un long Salut Notre-Dame de rosaire primitif, édit. Federici, t. n, p. 39-41 : Ave Stella matulina, peccalorum medicina... Ave regina cœlorum... O Maria jlos virginum, velut rosa vel lilium, funde preces ad (Uium... (Utanie^des saints)... Ave (annonciation)... Ave (naissance de Jésus) ... Ave (présentation au Temple)... Ave (crucifiement)... Ave (Jésus mis en terre, puis ressuscité)... Ave (ascension et assomption)... Ave (couronnement dans le ciel). . . Laudo. . . Laudo. . . Pcr le mundus reslauratus est. . . Tu exultalio lotius mundi... VI serviant tibi angeli... Le sceau d'un grand maître de gais chevaliers représente d'un côté un groupe de frères agenouillés qui saluent Notre-Dame et de l'autre côté la Vierge avec cette devise : subluum prœsidium Dei Genitrix Virgo confugimus gaudentes. Divers autres sceaux du xme et du xive siècle représentent également des frères joyeux dans l'exercice du salut Notre-Dame, faisant la génuflexion devant la Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Federici, t. i, p. 298; t.'n, p. 39. Sainte Catherine de Sienne qui a illustré le tiers-ordre de la pénitence définit, dans un chapitre de son Dialogue, la religion de saint Dominique comme « toute joyeuse ».
Les confréries les plus pieuses du « gai savoir », confréries Beatse Mari.T virginis étaient ainsi identiquement des confréries du rosaire en train de se parfaire. Elles ont été indulgenciées ou organisées par Urbain IV en 1261 et par Jean XXII (1316-1334), comme le rappelle la bulle Inefjabilis du 30 janvier 1586. Il existait une de ces confréries à Fanjeaux au xme siècle, une autre à Toulouse. Elles se répandaient par toute la chrétienté. Elles étaient surtout confréries de la bonne mort, en vertu d'une croyance selon laquelle tous ceux qui ont souvent « salué Notre-Dame » seront salués par elle dès leur mort, à la porte du paradis. C'est l'époque où à Y Ave Maria de l'ang'e on se mit à ajouter les paroles Sancla Maria Mater Dei. ora pro nobis peccaloribus nunc et in hora nwrtis noslrse, amen. C'est ce que l'auteur du Rosarius dit d'une manière plus poétique : « Ave Sainte Marie ■ — Resplendissante rose — ■ De tout le mont la flour — Virginité enclose. — Ave la déité —